CHAPITRE IX
Pellagre <lu royaume, d’Italie.
Telle que nous venons de l’étudier avec ses symptômes et avec ses lésions, la pellagre ravage plusieurs contrées de l’Europe où sa fréquence lui a mérité le nom d’endémie. Dans d’autres régions où chaque jour les recherches modernes en découvrent de nouveaux exemples, elle atteint un certain nombre d’individus dont la maladie, le plus souvent, n’est pas diagnostiquée, et fait peut-être à l’état sporadique autant de victimes qu’à l’état endémique. Toutefois l’existence de la pellagre sporadique étant loin d’être admise universellement , nous entreprendrons d’abord l’histoire des diverses endémies de pellagre qu’on a pu observer jusqu’à ce jour et plus tard nous ferons voir qu’il existe entre elles et la pellagre sporadique une identité parfaite.
La pellagre endémique ayant été surtout observée en Lombardie, nous négligerons l’ordre chronologique des faits et nous débuterons par l’étude de l’endémie qui règne dans cette province. Nous en rapprocherons l’examen de la pellagre endémique des provinces voisines, en nous bornant aux limites actuelles du royaume italien, la pellagre de la Vénétie méritant une mention spéciale.
L’importance que nous avons donnée à la première partie de notre travail où nous avons emprunté les principaux traits de notre description aux travaux des auteurs italiens, nous permet de ne pas revenir, à propos de la pellagre lombarde, sur l’exposé des symptômes, de la marche, de la durée, des terminaisons, des complications et
des lésions cadavériques que nous avons indiquées comme appartenant à la maladie en général.
J’ai fait ailleurs avec détails l’historique des endémies pellagreuses de la Haute-Italie, je ne prétends pas y revenir; je rappellerai seulement qu’elles existaient longtemps avant qu’elles fussent reconnues par les médecins. J’ai dit d’après J. Frank que dès 1750, Antonio Terzaghi observait la pellagre avec une certaine fréquence à Sesto-Calende, près du lac Majeur, et que longtemps auparavant, son père qui était médecin comme lui, en avait vu quelques exemples dans la même contrée. Ces faits, les documents recueillis par Gaspard Ghirlanda , les renseignements fournis par les malades de Legnano qui disaient avoir vu la même maladie chez leurs parents, ont amené presque tous les médecins italiens à fixer cn 1715 la date de l’apparition de la pellagre. Mais n’existait-elle pas auparavant? Dans son traité des Maladies des artisans qu’il publia à Padoue en 1701, Ramazzini ne consacre qu’un court chapitre aux maladies des cultivateurs, et on y trouve indiquée une affection commune chez les paysans et appelée vulgairement mal del padrone (mal du maître). L’auteur italien s’exprime en ces termes : « Easdem ob causas, iis persæpe contingunt dolores colici , et afi'ectio hypochondriaca, quam ipsi appellant il mal del padrone, eô quod talis affectio , nescio quid hystericæ passionis sapere videatur ; ob alimenta enim crassa, et viscida, multa in stomacho ac intestinis pituitosi et acidi fucci fit congestio, unde intestinorum lancinatio, ac distenlio ortum habent. » On ne peut pas faire grand fond d’une description aussi sommaire , mais ce qui est plus important , c’est que plus tard , lorsque la pellagre était enfin reconnue par les médecins, les paysans la désignaient dans plusieurs pays par ces mots : mal del padrone. Au delà on ne peut trouver aucun document même douteux, et j’ai dit que les ordonnances de 1578 relatives à la pellarella, avaient trait à la syphilis et non à la pellagre.
Lorsqu elle fut découverte par Frapolli en 1771 et par
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Zanetti en 1769, la maladie était déjà désignée par le peuple sous le nom de pellagra ; nom qui n’a rien de scientifique, qui a été fabriqué de toutes pièces par les paysans, comme le mot pellarina qui était dans quelques districts de la Vénétie synonyme de scorbut alpin, et qui comme pellagra, indique le symptôme extérieur, la desquamation du dos des mains, du verbe pellarsi, se peler. A cette époque on désignait encore la même maladie sous le nom de malrosso, mal rouge, qui était employé depuis très-longtemps, ce qui avait porté Strambio à admettre l’ancienneté de la pellagre. Elle était encore connue vulgairement sous le nom de mal ciel sol. Vaccari devait plus tard l’appeler mal délia miseria. Dans certaines parties du Milanais, elle présentait une forme particulière qu’on appelait salso ou salcedina et que Levacher devait décrire sous le nom d 'affection licheneuse.
Les Lombards sont généralement agriculteurs, ils cultivent surtout le riz et le maïs, la vigne sur quelques points. Le sol est coupé par un grand nombre de canaux ; l’air est humide dans les plaines, il devient au contraire vif et sec quand on s’approche de l’Apennin. Depuis longtemps l’occupation étrangère, les taxes exorbitantes, les impôts excessifs ont réduit le peuple à la plus cruelle misère. Les dernières guerres dont ce pays a été le théâtre, en empêchant la culture et en détruisant les récoltes ont diï rendre son sort encore plus précaire. Mais le résultat de ces guerres placera les Lombards dans une meilleure situation politique et pourra avec le temps améliorer leur condition. M. Jourdan s’exprime ainsi sur leur genre de vie: « Quoique la Lombardie soit une des contrées les
plus fertiles de l’Europe, l’habitant des campagnes se ■< nourrit presque exclusivement de végétaux, de pain de « seigle mal cuit et aigre, de riz, de blé de Turquie préparé <■ de diverses manières, de millet, de blé sarrasin, de di- « verses pâtes compactes et d’autres aliments semblables « d’une digestion difficile. Il mange rarement de la viande, « et bien que le sol qu’il foule aux pieds produise de la
<« vigne, sa. pauvreté lui interdit le vin 5 il n a pour etan- « cher sa soif que des eaux presque toujours impures et « bourbeuses, ou tout ou plus , une espèce de piquette « préparée avec le marc des raisins macéré dans de l’eau. « Dévoré par la misère, il ne peut se couvrir que de « haillons, et souvent il partage sa demeure avec des ani- « maux immondes dont la malpropreté n’a rien qui lui « répugne puisque la sienne est plus grande peut-être. « Tant de privations de toute espèce qui rappellent le sort « affreux des paysans de la Pologne, ne peuvent manquer « d’ébranler leur constitution jusque dans ses fon- « dements. »
C’est dans la Lombardie que la pellagre s’offre avec la plus grande fréquence, mais spécialement dans la province de Bergame. Le maïs y est d’un usage habituel dans toutes les classes de la société. La moyenne des pellagreux admis à l’asile d’aliénés d’Astin s’élève aux trois cinquièmes environ de la population de cet établissement. Dans le Milanais la proportion est moins forte, mais les pellagreux forment encore le tiers de la population à l’asile de la Senabre. En 1784, Strambio estimait que dans les districts les plus maltraités, la pellagre frappait un individu sur vingt. D’après les calculs de Marzari, basés sur ce qu’il avait observé dans le département du Tagliamento, il y aurait eu plus de cinquante mille pellagreux dans le royaume. M. Jourdan dans son article du Dictionnaire des sciences médicales estime que certains districts comptent un malade sur cinq ou six individus. La pellagre semble donc faire des progrès notables. Cette marche envahissante avait été déjà signalée par J. Frank, elle semble indiquée aussi par les relevés statistiques de M. Calderini au grand hôpital de Milan, dans une période de onze années.
Mais la pellagre n’est pas uniformément répandue dans toute la Lombardie. Elle épargne les villes, ou du moins ne s y montre qu’a l’état sporadique; elle est également inconnue sur les grandes propriétés. Les accidents de teirain , la nature du sol, des eaux, n’influent pas sensi-
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I blement sur son développement ou sur sa fréquence, niais seulement l’état de misère des populations. Elle n’est d'ailleurs pas liée fatalement à l’alimentation par le maïs. La Commission chargée d’examiner les conclusions de M. Balardini au congrès scientifique de Naples, en 1844, s’exprime ainsi : >< Les habitants du Val qui se nourris- « sent presque exclusivement de châtaignes sont les plus « atteints par la pellagre ; au contraire les paysans de la « province montagneuse de Biello, qui se nourrissent « presque exclusivement de blé de Turquie, sont exempts « de cette affection. »
Dans le Piémont où l’usage du maïs est presque aussi général, mais où le bien-être est plus grand qu’en Lombardie, la pellagre est infiniment plus rare. Elle est inconnue dans la province de Gènes où les habitants se nourrissent en partie de poissons que la mer fournit abondamment. Le comté de Nice est également indemne. Quelques cas isolés auraient été vus sur la frontière savoisienne, dans la vallée d’Aoste; ils se rapportent plutôt à la pellagre sporadique. A l’état endémique elle est trèsrare dans la province de Turin, mais elle se montre avec une certaine fréquence dans celle d’Ivrée.
Dans la province de Parme, on la retrouve d’une façon plus générale, mais elle sévit surtout chez les misérables habitants de la plaine. Les pellagreux fournissent le sixième des décès à l’asile des aliénés, où l’on compte à peu près un homme pellagreux pour deux femmes. On y attribue la maladie à l’hérédité, aux excès alcooliques, au maïs, aux habitations malsaines, aux excès de travail, à la mauvaise alimentation, à l’humidité, à l’insolation.
Dans la province de Modène, les agriculteurs sont dans un certain état d’aisance, et la maladie devient plus rare. Il résulte d’une communication faite par le docteur Galloni à M. Billod, que l’établissement de St-Lazare ne compte qu’un pellagreux sur treize aliénés.
En Toscane, la maladie règne, mais avec une intensité très-inégale, dans leMugello et dans la Romagne toscane.
Le Mugello au nord-est de la Toscane, au pied de la chaîne centrale des Apennins, s’étend sur une superûcie de deux cent vingt-huit milles carrés toscans. « C’est, au dire de « M. Billod, une belle et délicieuse contrée, d’un climat .. tempéré, entourée de collines aussi agréables que norn- •• breuses, fertile et produisant, en abondance et sans « effort de culture, des fruits de toutes sortes. » Le peuple est cependant assez misérable, mais néanmoins la pellagre y est peu fréquente, très-légère ; elle garde très-longtemps le type intermittent et entraîne rarement l’aliénation mentale. Au rapport de M. Cipriani sur deux cents pellagreux traités en trois années à l’hôpital des maladies cutanées, à Florence, sept seulement durent être transférés à l’asile des aliénés. Dans la Romagne toscane, qui occupe sur la partie orientale des Apennins une étendue de près de cinq cent trente milles carrés toscans, la pellagre, dit M. Billod, est « plus grave et plus particulièrement mortelle que « dans le Mugello, ce qui tient probablement à ce que la « misère y sévit avec plus de force. »
Les pellagreux toscans sont soignés dans un hôpital, à Modigliana, dans ceux de San Nicolo, à Sienne, et de Frigionaia près de Lucques, et à l’hôpital Sainte-Lucie de Florence, dans le service des maladies de la peau. Le docteur Cipriani, chargé autrefois de ce service, a rencontré assez souvent la pellagre chez des individus qui n’avaient jamais mangé de maïs. D’après M. Michelozzi, le nombre de pellagreux toscans, à Sainte-Lucie, varie annuellement de cent cinquante à deux cents; mais la pellagre semble faire chaque année de rapides progrès : elle n’est déjà plus limitée au Mugello et à la Romagne toscane. L’épidémie de choléra de 1855 a surtout été fatale aux pellagreux, elle a emporté tous ceux qui étaient alors en traitement à Sainte- Lucie. telle fut la mortalité que l’année suivante le nombre des pellagreux admis à cet hôpital, fut beaucoup moindre, mais bientôt la proportion se rétablit.
D après le docteur Bonucci, la pellagre existe dans la province de Pérouse, où elle a pris rapidement les propor-
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tions (l’un véritable fléau. Elle ne semble pas liée à l’alimentation par le inaïs et paraît reconnaître pour causes, les souffrances physiques et les douleurs morales.
La délégation d’Urbin et de Pesaro est, comme les précédentes, décimée par la pellagre, surtout dans la partie montagneuse. Là, on l’attribue à l’abus du maïs, aidé de la misère et d’une influence topographique spéciale, à l’abus du vio, à l’usage d’eaux saumâtres, à la malpropreté, et à l’insalubrité des maisons. Le docteur Tintori de Monte-Grimano estime que dans celte province, près des deux tiers des habitants deviennent tributaires de cette redoutable maladie.
La pellagre ne paraît exister que d’une façon très-atténuée dans les provinces de Macerata et d’Ancône, mais il n’en est pas de même dans la légation de Ravennes. La pellagre y est ancienne et règne surtout dans les montagnes. On l’attribue généralement à l’alimentation insuffisante, au manque de vin, à l’usage d’une eau malsaine, à l’influence de l’insolation. Le docteur Cassiano Tozzoli, directeur de l’asile d’Imola, a informé M. Billod que chaque année il reçoit dans son établissement dix ou douze pellagreux sur quatre-vingts aliénés.
Enfin, la maladie existe aussi avec une certaine fréquence, mais sans qu’il me soit possible d’indiquer la proportion , dans les provinces de Ferrare et de Bologne.
Ainsi, la pellagre se retrouve dans presque toutes les provinces qui faisaient partie des Etats pontificaux, et qui en ont été récemment démembrées ; mais elle n’existe pas dans ce qui constitue aujourd’hui le domaine de l’Eglise : elle est inconnue à Rome et dans la campagne de Rome, ainsi que dans la montagne de la Sabine et même dans les marais Pontins; cependant, au mois de mai 1859, on en trouvait un exemple à l’hôpital San Gallicano , de Rome.
Elle ne s’observe également nulle part dans les différentes provinces du royaume des Deux-Siciles où cepen-
dant le maïs est assez souvent verderamé. Toutefois, quelques cas auraient été vus, d’après le docteur Nardi, en deçà du Fare; le docteur Semmola aurait pu en observer un cas dans les hôpitaux de la métropole ; et en juin 1 846, le docteur Vergari aurait retrouvé à Naples, dans l’hôpital des prisons, un nouvel exemple de pellagre sporadique rapporté par l’ Esculape napolitain dans le numéro de juillet 1847.