‹ Recherches nouvelles sur la pellagreChapitre 18 sur 47 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Pellagre «les Landes.

Lorsque Hameau] signala pour la première fois à la Société royale de médecine de Bordeaiix. en 1829, la maladie dont les recherches ultérieures de MM. Gintrac. Bonnet et Arthaud devaient démontrer l’identité avec la pellagre et le mal de la rosa, il l’observait déjà depuis 1818, sur des malades dont le mal remontait à plusieurs années. J’ai cité l’observation d’un Landais qui est pellagreux, depuis 1814 et j’ai dit que M. Gaultier de Chaubry. en traversant les Landes, en 1809, avait déjà rencontré des pellagreux. La maladie n’était donc pas nouvelle; elle était connue depuis longtemps et désignée par le peuple sous le nom de gale de Saint- Agnan ou Saint-Ignace. Les vieux praticiens n’y prenaient pas garde, il la considéraient comme le résultat de la malpropreté et n’admettaient aucune espèce de traitement. Toutefois, cette ancienneté du mal landais ne repose que sur la tradition ; elle ne peut être basée sur aucun document authentique. M. Beyris qui pratique à Linxe, dans l’arrondissement de Mont-de-Marsan, écrivait à M. L. Marchand « Qu’il y avait plus de cent cas de pella- « gre dans la contrée qu’il habite, qu’elle y règne incun- « nue et qu’elle est aussi ancienne que ses habitants, puis- « que plusieurs ancêtres de ses clients en sont morts. » Enfin ce point de l’historique de la pellagn landaise ressort également du passage suivant que j’emprunte au médecin des épidémies du département de la Gironde. « Il >• parait que cette maladie avait été observée dès la fin du

« dernier siècle dans le département des Landes 5 c’est ce « dont j’ai été informé au Mont-de-Marsan, lors du voyage « que j’y fis dans l’objet de ces recherches ; mais ces ob- „ servations sont restées stériles , elles ne portaient que « sur les caractères extérieurs de la pellagre, et non sur « les symptômes profonds, sur ceux qui témoignent de « l’altération grave des organes des voies digestives et du „ système cérébro-racbidien ; du reste il n’y a rien d’écrit « à ce sujet ; ce qu’on en sait nous est parvenu par trace dition. » .Si l’on considère qu’à une époque où'M. Léon Marchant avait d é j à compté trois mille pellagreux dans les Landes, les médecins de ces contrées niaient encore l’existence de la pellagre, on comprendra qu’une maladie à laquelle on s’était si bien habitué qu’elle était presque considérée comme un état normal chez les paysans, comme une accident naturel de leurs travaux et de leur genre de vie (car on n’avait pas encore saisi l'enchaînement des symptômes cutanés avec les désordres digestifs et nerveux), on comprendra, dis-je, que cette maladie dût exister depuis très-longtemps dans le pays. Et quand M. Marchant, dans son excursion à travers les Landes, fit voir aux praticiens jusqu’alors incrédules, ce qu’il appelait des pellagreux, il ne leur montra rien de nouveau, on s’étonna de l’importance qu’il attachait à ces rougeurs si communes et si insignifiantes du dos des mains. Mais lorsqu’il leur eût démontré que ces diarrhées, ces accidents scorbutiques de la bouche, ces paralysies, ces aliénations qu’ils avaient traités jusque là comme des affections isolées, étaient au contraire reliés par un enchaînement commun et ne s’observaient que chez les individus qui avaient offert l’érythème, on dut se rendre à l’évidence. À partir de ce moment, l’étude clinique de la pellagre landaise se généralisa.

C est sans doute parce qu’elle était très-fréquente, parce qu elle pouvait être considérée comme le résultat de la malpropreté et de l’insolation, que la gale de Saint-Ignace icstu si longtemps sans fixer l’attention des médecins,

sans leur faire soupçonner, suivant la parole de Zanetti, que sous cette .exfoliation épidermique du dos des mains se cachait une maladie mortelle. Et, peut-être , est-ce j parce qu’elle n’existait pas à la Teste, parce que Hameau ne l’avait vue qu’exceptionncllement , qu’on doit, à cet observateur si judicieux, la révélation qu’il en fit en 1829. La première fois qu’il la rencontra, elle se présenta à lui comme quelque chose d’insolite et d’inconnu, digne de ses méditations et de l’activité de son esprit investigateur. Les traités classiques ne donnaient aucune description d’une maladie analogue, la notice de Thiéry sur le mal de la rosa, celle de Levacher de la Feutrie sur la pellagre lombarde, avaient eu très-peu de retentissement en France, et Hameau, sans guide, en présence de cette maladie toute nouvelle pour lui, parvint à saisir et à démêler ses éléments si complexes, comme Casai en Espagne, comme Pujati en Vénétie, comme Zanetti et Frapolli en Lombardie, mais avec un mérite plus grand encore, puisqu’il vivait loin des lieux ravagés par l’endémie, et qu’il n’observait qu’à de rares intervalles, et sur les limites de sa circonscription médicale, des cas isolés de cette maladie qu’on devait plus tard désigner improprement sous le nom de çnal de la Teste.

Ce mal de la Teste, ou plutôt cette pellagre landaise, car de toutes les Landes, la commune de la Teste est peutêtre la seule où l’on n’ait pas encore observé de pellagreux, cette gale de Saint-Aignan on de Saint-Ignace , comme l’appelaient depuis nombre d'années les paysans des Landes méridionales, est encore désignée vulgairement sous le nom de pelade, vieux mot que la science moderne a exhumé pour l’appliquer à une tout autre maladie, à l’une des formes de la teigne décrivante, mais que les bergers landais ont, de leur côté, créé de toutes pièces, sans rien emprunter aux savants, et en lui donnant un autre sens, de la même manière que les paysans lombards, bien avant Fr <polli ou Zanetti, et sans le secours des grammairiens, avaient imposé à In même maladie son

nom (le pellcigTü. De même que pellagra ne vient pas de pellis aegra mais de pellarsi, se peler, de même pelade désigne une maladie dans laquelle la peau se pelle et indique la desquamation foliacée qui s’opère sur le dos des mains du pellagreux.

Je n’insiste pas davantage sur l’historique de la pellagre landaise dont j’ai esquissé les principaux traits dans l’un des premiers chapitres de ce travail, et avant d’aborder la symptomatologie, je reproduis quelques cas de cette endémie que j’ai pu observer au printemps de 1861. En les rapprochant de ceux que j’ai déjà disséminés dans l’un des précédents chapitres, on se formera une idée assez complète de la maladie pour que je puisse me dispenser de faire un exposé dogmatique de ses symptômes, ce qui amènerait nécessairement des répétitions.

Obs. XIX. — Méric (Jean), âgé de 42 ans, né et domicilié à Biscarosse (Landes) était charpentier depuis seize ans. A la suite d’une maladie sur laquelle il ne donne aucun renseignement précis, mais où il signale une rougeur du dos des mains , il quitta son état, qui était devenu pour lui trop pénible, et il se fit berger.

A cette époque l’érythème persistait encore et le malade était atteint d’une diarrhée assez intense qui dura cinq mois et qu’il guérit, dit-il, en buvant du vin. Au printemps suivant, l’érythème reparut avec beaucoup plus d’intensité sur les mains et sur les pieds ; les lèvres étaient gercées, il n’y avait ni ptyalisme, ni diarrhée. Cet état dura pendant les mois de mai et de juin 1860.

Cette année, le malade a protégé ses mains avec des mitaines et a recouvert ses échasses de peau de brebis pour garantir ses pieds ; aussi l’érythème n’a-t-il pas reparu.

Il y a pourtant quelques symptômes généraux.

Les lèvres sont gercées, la langue est blanche, parcourue par de nombreux sillons, les papilles toutefois ne sont pas etlacées. La soif n’est pas exagérée, l’appétit est cou-

serve ; toutefois, il y a une perversion du goût, le malade ne peut plus manger le lait ni le poisson. 11 y a une sensation de brûlure au niveau de l’épigastre, les selles sont normales.

On observe quelques vertiges, mais pas de rachialgie ni d'affaiblissement musculaire. 11 y a un certain état de maigreur et une teinte terreuse des téguments.

Obs. XX. — Viletorte [Pierre) , âgé. le 55 ans, né et domicilié à Parcntis Landes), berger, né de parents sains, mais ayant un fils et uni nièce pellagreux. Son régime est meilleur que celui de la plupart des paysans landais, il boit quelquefois du vin et chaque soir un peu l’eau-devie.

11 est pellagreux depuis l’âge de sept ans, par conséquent depuis quarante-huit ans ; cependant i> s’est bien développé et sa constitution n’est pas mauvaise.

Depuis l’âge de sept ans, il a présenté, à chaque printemps une exfoliation des pieds cl des mains, sans préjudice pour sa santé. Rassuré par la chronicité et le peu de gravité de son état, il n’y prenait pas garde, lorsqu’il y a douze ans . averti par M. Gazailhan que sa maladie pouvait empirer, il étudia avec plu> le soins les symptômes morbides qu’il pouvait présenter. Il s’aperçut alors que son éruption cutanée s’accompagnait de gerçures les lèvres avec ardeur de la bouche . ptyalisme et pyrosis. Mais il conservait l’appétit . les digestions étaient bonnes, il n’avait ni diarrhée, ni vertiges; les forces étaient conservées, les facultés intellectuelles étaient intactes.

Cette année, au printemps, l’action du soleil sur ses mains lui était moins désagréable que les années précédentes. Il dit que le soleil Citait moins ardent d que la chaleur était tempérée encore par un vent très-frais qui souillait du nord. Cependant il a eu un érythème , trèsfaible d’ailleurs, et dont il reste encore quelques traces.

Le 20 mai 1861, je constate sur la face dorsale des mains une teinte brune de la peau qui est ridée et a perdu sa

souplesse et son élasticité. .11 serait impossible, d’après l’état actuel, de diagnostiquer l’érythème pellagreux. Les lèvres sont gercées.

La langue est un peu pâle , humide, parcourue par de nombreux sillons ; les papilles sont peu saillantes, mais ne sont pas complètement effacées. Il n’y a ni ardeur de la bouche , ni ptyalisme. Rien du côté de l’estomac, l’as d’autres symptômes généraux.

Obs. XXL — Viletorte (Pierre), âgé de 26 ans, fils du précédent, né d’une mère bien portante, cousin de la malade qui fait le sujet de l’observation suivante, né et domicilié à Parentis (Landes), a été berger jusqu’à l’âge de dix-sept ans. Depuis celte époque, il est charpentier et charbonnier par intervalles.

A l’âge de neuf ou dix ans, alors qu’il était berger, il présenta les premiers symptômes de la pellagre. La maladie se manifestait à chaque printemps par un érythème des pieds et des mains.

Il y a huit ans , dans la dernière année de sa vie de pasteur, Pierre Viletorte éprouva des symptômes d’une gravité inaccoutumée. Indépendamment de l’érythème des pieds et des mains, il eut de la diarrhée, des vertiges, et enfin une aliénation caractérisée par un délire maniaque. Ces troubles durèrent jusqu’à l’hiver. Alors, effrayé par l’intensité de sa maladie, Viletorte renonça à son métier de berger. Il alla travailler à la forêt dans le but d’y trouver un abri contre le soleil, et, tantôt fil le métier de charbonnier, tantôt fut occupé à scier les pins. Son état s’améliora notablement. Néanmoins l’érythème reparut à chaque printemps. Les troubles intellectuels ne se reproduisirent pas. Du côté du tube digestif, on n’a guère.à noter que le ballonnement du ventre avec borborygmes et un allaiblissernent musculaire. Le soleil , au dire du malade, lui était toujours très-contraire .

Cette année, l’érythème reparut au mois de mars. Les mains seules furent atteintes; les pieds avaient été couverts.

PELLAORE DES EANDES.

Actuellement , la face dorsale des mains est brune, un peu congestionnée, luisante , de couleur pelure d’ognon. La peau est un peu atrophiée, elle a perdu de sa souplesse. La langue est pâle, humide, parcourue par quelques sillons, les papilles sont peu saillantes. Le malade se plaint d’ardeur à la bouche, il ne présente pas de ptyalisme. L’appétit est conservé, les digestions sont pénibles. L’épigastre est le siège d’un sentiment de pesanteur. 11 y a du gargouillement intestinal, pas de soif, pas de diarrhée.

Le malade n’a pas de rachialgie , pas d’affaiblissement musculaire, pas de troubles intellectuels, si ce n’est un peu de lenteur dans les idées.

Quelquefois épistaxis.

Je ferai remarquer qu’en changeant de profession le malade n’a pas modifié son régime, qui est toujours trèsdéfectueux.

Obs. XXII. — Viletorte (Jeanne), 33 ans, née et domiciliée à Parentis (Landes) , cousine du précédent, ayant son mari pellagreux, ainsi que sa fille, âgée de 11 ans, est elle-même pellagreuse depuis quatorze ans.

Celte femme est d’une constitution sèche. Elle est employée aux travaux des champs. Depuis le début de la maladie , elle a présenté à chaque printemps sur la face dorsale des mains un érythème suivi d’exfoliation. Les pieds, qui étaient protégés par des bas, n’ont jamais rien présenté d’anormal.

Il y a quatre ans, aux symptômes cutanés sont venus se joindre des vertiges qui ont toujours été en augmentant. Il n'y avait ni ptyalisme, ni diarrhée. Les facultés intellectuelles n’étaient pas troublées, les forces restaient intactes.

Cette année, à la fin du mois de mars, l’érythème des mains s’es! reproduit avec beaucoup plus d’intensité qu’à l’ordinaire ; il s’accompagnait de gerçures du derme. Actuellement, 20 mai 1861, la peau du dos des mains est un peu amincie et n’offre plus qu’une, coloration brune.

L’action du soleil sur cette partie détermine une sensation très- pénible.

La langue est un peu pâle, humide, parcourue par des sillons assez nombreux ; les papilles ne sonl pas effacées. Les lèvres on* présenté des gerçures dont on voit encore les traces.

A ces symptômes se joignent l’ardeur de la bouche avec soif et ptyalisme. 1 n’,' a pas de douleur épigastrique, pas de diarrhée, pas* de rachialgie, pas d’affaiblissement musculaire. — Les vertiges persistent.

On pourrait encore consulter avec fruit le fascicule de faits cliniques intercalé par M. L. Marchant dans ses documents relatifs à la pellagre des Landes, les observations consignées par M. G Hameau dans sa thèse, et enfin celles que M. Gintrac a reproduites dans ^on excellent traité de pathologie et de thérapie médicales.

L’identité du mal landais d de la pellagre est depuis longtemps mise hors de toute ; je n’ai donc pas à revenir sur le détail des symptômes communs. et je ne puis indiquer aucun symptôme spécial, le dirai seulement que l’héméralopie qui avait déjà été indiquée par Strambio , n’est pas rare dans les Landes. On \ observe, aussi fréquemment ce symptôme- que j’ai retrouvé dans la pellagre sporadique et qui ‘onsisle en un état d’anxiété et de malaise général déterminé par l’insolation, et que je désignerais plus brièvement sous le nom d 'héliophobie , sans ma répugnance pour le néologisme. L’aliénation est aussi un symptôme très-fréquent le la pellagre landaise, puisque sur 130 observations analysées par M. Hameau lils , dans sa thèse, en lSo3, ou trouva l~ démences bien caractérisées, et sur ce nombre 4 suicides, un par pendaison et trois par submersion.

La pellagre dans les Landes affecte de préférence la ionne sèche, mais souvent aussi la forme humide. Les

premières observations Je Hameau peuvent être considérées comme les types le «cette dernière variété. La forme scorbutique doit èliv très-rare, on ne trouve môme noté dans aucune ibservation ces taches imchymotique? qui paraissent assez fréquentes -,u Vénétie qui ne sonl pas rares chez les aliénés pellagreux, et qu’on trouve assez souvent dans la pellagre sporadique.

La durée de la pellagre landaise i été appréciée de différentes façon? M. l alesque l’évalue le * à 15 ans. Pour M. Marchant Ile serait seulement dr 7 o 8 ins. l’ai parlé, dans une le mes -bservations, d’une femrm qui avait été emportée m trois mois pai la diarrhée pellagreuse, et j’ai vu ur< homme jouissant encore l’un état le santé peu alarmant «ju. est pellagreux iepuis -18 ans.

La pellagre landaise guérit très-rarement j mais seulement parce |u’on ne parvient pas a rriomphei de l’incurie, de l’avarice >u de lu misère des habitants. Cependant chaque année ia conscription opère, de? guérisons en arrachant juelques |eunes gens mx déplorables ‘conditions hygiéniques qu. ivaient engendré chez mx une pellagre , d’ailleurs, peu avancée, m modifiant surtout leui régime par l’usage quotidien le la viande et par celui du vin , qui, bien que n’étan' pas règlementaire, passt néanmoins dans les habitudes lu soldat. \u bout de sept ms ils reviennent bien portants au pays mais alors il n’est pas rare que le retoui à leur ancien <enre b vif îmène une récidive. J’en lira, tout autan- je -ceux | ui entrent comme domestiques chez un propriétaire , et qui étant mieux nourris guérissent spontanément.

Quand un pellagreux fait un bon mariage, s’il use de sa nouvelle fortune , il ne tarde pas «à recouver la santé. Dans une famille de pellagreux, si un fils se fait pêcheur, l’abondance du poisson frais que l’on peut alors -consommer presque chaque jour, l’aisance qu’introduit dans la maison ce nouveau commerce ne tarde pas à amener quelques guérisons. On voit aussi quelquefois ce résultat coïncider avec un changement d’habitudes : quand un

pellagreux employé jusque là à la garde des troupeaux est chargé d’aller régulièrement à la ville vendre les produits de la ferme, une ou deux fois par semaine son hygiène s’améliore, il dîne au cabaret, mange de la viande, boit du vin, et doit son salut à ce qu’on lui reproche comme excès et comme intempérance.

Mais dans l’immense majorité des cas, la pellagre landaise a une issue funeste, et trop souvent le suicide vient mettre un terme à tant de maux.

Dans les Landes, la pellagre engendre très-souvent la phthisie pulmonaire, et il n’est pas rare de la voir compliquer la fièvre intermittente.

L’anatomie pathologique n’a presque jamais été faite qu à l hôpital de Bordeaux. Dans quelques cas exceptionnels, des médecins des campagnes ont pu pratiquer des autopsies par autorité de justice. Les résultats de ces recherches nécroscopiques n’ont rien de particulier. Mais comme on a longtemps vécu, comme on vit encore un peu à Bordeaux sous 1 empire des idées de Broussais , on a attaché une grande importance aux lésions du tube digestif; de là les noms de gastro-ent éro-méningite , gastro-entéro-rachialgie sous lesquels on a voulu désigner la maladie, mais qu’on s’ist d’ailleurs empressé d’oublier.

Il nous reste maintenant à étudier l’étiologie de la pellagre landaise. Nous allons d’abord nous occuper de la topog1 aphie, climat, constitution géologique, eaux, culture; puis nous indiquerons le genre de vie des habitants ut tout ce qui a trait aux professions, aux vêtements , aux habitations, à l’alimentation, aux maladies régnantes. Nous ferons connaître alors la distribution géographique de la pellagre et l’influence qu’exercent sur elle les tempéraments, les âges, les sexes, l’hérédité et toutes les autres conditions énumérées plus haut.

On appelle Landes ces immenses plaines sablonneuses

qm s é.endent le long de l’Océan entre la Gironde et 1 Adour.

Le climat de ces contrées est chaud d’une façon géné

raie ; mais sujet à des changements brusques de température comme aussi à des excès de chaleur pendant l’été, et de froid pendant l’hiver.

Le vent souffle habituellement du Nord-Ouest et de l’Ouest, et bien que l’air arrive de la mer, il est vif et sec. Pendant l’hiver, l’eau qui stagne à la surface de la lande donne à l’atmosphère un état d’humidité considérable ; pendant l’été, au contraire, l’aridité du sable et la température élevée de sa couche superficielle déterminent une sécheresse de l’air que les pluies diminuent à peine pour quelques instants. Cette chaleur et cette sécheresse excessives de l’été succédant brusquement aux froids et à l’humidité de l’hiver, doivent exercer sur les êtres animés une influence qui est d’ailleurs évidente pour les végétaux. En effet, dans les grandes landes, tout, hommes , bêtes et plantes , est maigre, sec et comme flétri.

Le sol est presque partout exclusivement sablonneux. Il est plat, uniforme, presque sans accidents, très peu élevé au-dessus du niveau de la mer. Sur les bords de l’Océan, le sable que les courants sous-marins iv.m' ■ constamment du confluent de la Loire et de la Gironde , s’accumule sous l’influence des vents d’ouest et forme ces montagnes mouvantes, ces dunes sous lesquelles des villages, des forêts ont déjà été engloutis, dont on est parvenu aujourd’hui à fixer la plupart, mais dont quelquesunes avancent graduellement du côté des terres de dix ou quinze mètres par année. Le sable repose presque partout sur une couche dense, imperméable, d’épaisseur variable, mais en général assez mince, c’est l’alios, roche compacte, noire, ressemblant à un minerai de fer, et contenant en effet quelques parcelles ferrugineuses. Il semble produit par la pétrification d’herbes marines, contient une notable proportion d’acide ulmique, dégage de la fumée lorsqu’on en place un fragment sur une plaque rougie au feu, et laisse du sable pour résidu de cette combustion. Au-dessous de l’alios est une autre couche de sable. La

présence de l’alios donne au sol des Landes une imperméabilité qui a des résultats fâcheux. Pendant l’hiver, quand la couche superûcielh- a absorba de l’eau des pluies ce qu’elle peut recevoir, le surplus, ne pouvant pas s’infiltrer plus avant, reste à la surface *t forme ecs flaques d’eau stagnanti >ù macèrent les végétaux, et d’où s’exhalent au printemps des miasmes délétères. D’un autre côté, pendant l’été, l’eau qui baigne la couche profonde ne peut pas atteindre les partie: superficielles ; de là, cette aridité du ->oi qui. n’ayant aucune évaporation à sa surface pour rendre latente la ehaleui qu’il reçoit ;onstamment, atteint quelquefois des températures très-élevées , également nuisibles aux hommes et aux plantes. Ce saillie qui jst pui de tout mélange lans certains points et surtout dans les dunes, n nue ;ouleur jui varie du blanc au noirâtre, suivant la quantité, d’humus et les parcelles de fei qu’il confient. P -st soulevé pai le vent en poussièri fine et pénétrante pii, d’après. VI. \rdusset, serait la -.anse spécifique de la pellagre. Ce médecin fait remarquer , en -ffet . pu- l’époque du développement de l’érythème est justement celle >ù les paysans remuent le sol pour semer le millet. Uns poussière noire . très-fine el très-abondante les jntoure de toutes parts, et se dépose sur les parties à découvert les pieds, les mains, la face. Cette hypothèse qui ne compte plus de partisans, a contre elle le fait du développement de la pellagre chez les résiniers, chez les bergers qui ne s’occupent pas des travaux de culture.

Les eaux diffèrent singulièrement suivant les lieux. Il existe d’abord au pied des dunes sur leur versant oriental, depuis le bassin d’Arcaehon jusqu’aux environs de Bayonne, une série à peine interrompue d’étangs d’eau douce produits par la filtration des pluies à travers le sable des dunes. Ces eaux se répandent dans la couche profonde qui est située au-dessous de l’alios et ce sont elles qui alimentent un certain nombre de puits obtenus en perforant cette croûte imperméable. D’un autre côté les eaux plu-

viales qui sont reçues et absorbées sur toute la superficie des Landes, retenues par l’imperméabilité de l’alios s’accumulent sur certains points pour former des marais qui se dessèchent en général pendant l'été. L’biyer elles se répandent sur cette couche après l’avoir saturée, pour ainsi dire, forment de larges flaques et font de la Lande comme un immense marécage. Toujours, ces eaux retenues trop près delà surface du sol, dans un contact permanent avec les racines des plantes, se chargent de certains principes organiques qui leur donnent des qualités spéciales. Ainsi, l’eau de la plupart des puits est d’un jaune verdâtre qui rappelle la couleur de certaines tisanes; elle contient une ■ certaine proportion d’albumine végétale qui fait qu’elle se corrompt très-rapidement. Sur les bords du bassin d’Arcachon, les eaux potables, analysées à plusieurs reprises par Hameau, ont été trouvées très-riches en muriates et en sulfates de chaux et de soude ; dans quelques lieux elles renferment un peu de fer. Les puits sont presque partout mal construits, mal entretenus, mal aérés, l’eau y croupit, et même dans ceux qui ont perforé l’alios elle est sale et a une odeur terreuse. M. Fauré, dans son remarquable travail sur les eaux de la Gironde, dit, à propos de l’eau de certaines communes, « qu’il a peine à comprendre que les « hommes puissent boire et employer pour leurs besoins, « une eau aussi chargée d’humus. »

Les sources vives sont très-rares, et même on néglige de les utiliser. On trouve cà et là quelques minces cours d’eau près desquels les habitations se groupent de préférence.

Cette terre est stérile. Elle ne produit qu’une maigre végétation de bruyères et d’ajoncs épineux répandus sur d’immenses étendues de territoire. Toutefois on trouve de temps à autre des forêts de pins maritimes qui heureusement deviennent de jour en jour plus nombreuses et plus considérables. On a aussi semé avec quelque succès des forêts de chênes. Autour des habitations la terre produit, à force d’engrais et de travail, le seigle , le maïs

le millet , le panis , les haricots, la pomme de terre.

Mais la Lande n’est pas vouée à une éternelle stérilité ; et outre que les pins s’accommodent très-bien de sa constitution sablonneuse, elle acquiert une certaine fertilité, quand à force de culture on est arrivé à mélanger le sable d’une certaine quantité d’humus. Cette heureuse transformation s’opère d’ailleurs spontanément et insensiblement dans les forêts par les détritus annuels et prépare le sol pour une culture plus productive.

Dans ce pays, où l’air se dessèche sur d’immenses plaines d’un sable aride et brûlant, où l’eau est rare et malsaine, où la terre avare et stérile ne donne qu’une végétation avortée, les animaux subissent cette influence déprimante, cet arrêt de développement qui semble imposé à tous les êtres organisés. Les animaux domestiques sont petits, secs, maigres, et d’après M. Léon Marchant, présentent du côté de la peau un excès de vitalité qui rend leur fourrure plus abondante. L’homme aussi subit l’influence de ces circumfusa.

Le Landais est petit, d’un tempérament le plus souvent bilieux, d’une constitution sèche, d’une apparence chétive: il a quelque vivacité de caractère, mais une certaine lenteur dans les mouvements. Il se distingue par son excessive frugalité et par une parcimonie qui va jusqu’à l’avarice. M. Marchant en a tracé le portrait suivant : « Son avarice « est empreinte dans ses traits, sa figure est mince et pâle, « elle est hàlée comme son corps ; son œil est craintif et « méfiant -, il porte la tète basse par instinct, et, dans cette » attitude il exerce sans crainte de surprise son regard in- « quisiteur. » Ce tableau me semble exagéré. Le Landais est timide : mais sa méfiance est celle de tous les paysans, et je sais par expérience qu’il est bienveillant et hospitalier. D’ailleurs je me sens disposé à demander un jugement moins sévère pour un peuple auquel nous devons saint Vincent de Paul. Quant à cette attitude sournoise que dénonce M. Marchant, il ne faut en accuser que son mode de coiffure. Le Landais porte un béret qui, n’ayant pas de

visière pour protéger ses yeux contre les rayons solaires, l’oblige à tenir la tète inclinée en avant.

Cette population semble avoir eu trois origines. La plupart sont autochtones, descendants des anciens habitants delà Guienne et se rattachent à la famille des Béarnais. Les habitants de la Teste ont pour ancêtres les Boïens qui avaient établi sur le bassin une colonie, célèbre déjà au temps de la domination romaine par l’industrie de la résine. Enfin on retrouverait, d’après M. Ardusset, les débris d’une population autrefois deshéritée et chassée comme lépreuse jusqu’aux lagunes de ces plaines désertes. « Pour ne parler que de notre pays, dit le médecin Bazas, on sait qu’il existait dans certaines contrées une race d’hommes connus sous le nom de Cagoths, Gahets, etc., dont l’origine est tout à fait obscure, malgré les recherches de plusieurs savants à ce sujet ; les uns pensent que les premiers Gahets étaient des pèlerins de la Gascogne, qui allèrent visiter le tombeau de Jésus-Christ, et rapportèrent de la Syrie et de l’Egypte cette maladie, qui était endémique dans ces contrées ; d’autres croient qu’ils étaient les restes des Maures qui, tombés au pouvoir des Gascons après la bataille de Poitiers, embrassèrent le christianisme pour sauver leur vie et s’établirent dans la Gascogne. » Les Gahets étaient encore persécutés dans ces contrées, au commencement du XV1I« siècle, comme le prouvent des ordonnances du parlement de Bordeaux de 1596 et 1604. « Ce « n’est, dit M. Ardusset, que vers le milieu du siècle der- » nier que les Gahets commencèrent à jouir de quelque « liberté, et à se mêler avec l’autre partie de la population, « avec laquelle ils se sont à peu près confondus depuis la « révolution de 1789. Cependant on voit encore des fa- « milles qui appartiennent à cette caste, et le canton de « Captieux en renferme un grand nombre. »

La population des Landes est composée de bourgeois et de colons. « Les bourgeois, dit M. Gazailhan, sont les « possesseurs du sol ingrat que les colons cultivent moyen- « liant une partie du rendement.... Les bourgeois sont

« en général propres-, bien logés, bien vêtus ; ils sont ra- « renient exposés aux ardeurs du soleil et vivent de pain « de froment, de poisson, de volaille, de gibier, de mou- .< ton et autres viandes fraîches ou salées, qu’ils prennent « en quantité suffisante et qu’ils arrosent de petit Bor- « deaux. » Or, jamais on n’a vu un bourgeois pellagreux; j’en excepte un cas observé à Salles par M. Marchant. 11 s’agit d’un homme qui possédait une grande aisance, mais qui se refusait une nourriture suffisante, pour vivre de celle des gens nécessiteux.

La classe pauvre se compose d’agriculteurs, de bergers, de pêcheurs et de résiniers ; il y a de plus quelques ouvriers de première nécessité tels que maçons, charpentiers, forgerons, etc. Les femmes partagent les travaux des champs et y sont employées autant sinon plus que les hommes. Les bergers forment pour ainsi dire une classe à part. Tandis que les agriculteurs vivent de la vie commune, les bergers restent dans un isolement perpétuel. Avant le lever du soleil ils emmènent les troupeaux loin des habitations, dans les landes sans horizon qu’on réserve au pacage; et là, pendant la journée entière , sans abri, sans autre nourriture qu’un morceau de pain de seigle, sans autre boisson qu’une eau croupie accumulée par les pluies dans quelques trous de la lande, ils reçoivent toute la chaleur qui leur tombe du soleil, toute celle que leur renvoie le sable, suspendus entre ciel et terre sur ce trépied que leur forment leur long bâton et leurs échasses, occupés le plus souvent à quelques ouvrages de tricot. Le soir ils regagnent le village et prennent, comme le matin, un repas en commun. Mais souvent ils doivent passer la nuit dans la lande, quand les distances trop considérables pourraient fatiguer les troupeaux. Or ce n’est pas là le genre de vie d’une journée ; il se renouvelle identiquement tous les jours de presque tous les mois de l’année.

Le Landais est en général pieux, il ne néglige jamais d’assister aux offices, et le dimanche on le voit parcourir plusieurs lieues pour aller à l’église. Il y trouve entre au-

très avantages celui d’améliorer exceptionnellement son hygiène, car l’église est près du cabaret, et au cabaret on trouve la viande et le vin. Le berger seul en est exclu. Il ne parait à l’église en effet que le lendemain des grandes fêtes, de celles qui ont un lundi, car alors il peut trouver quelque agriculteur pour le remplacer dans la garde de ses troupeaux. Les bergers sont les véritables déshérités ; ils remplissent dans la famille des fonctions indispensables et même lucratives, et ce sont eux qui font le moins de dépenses, c’est pour eux qu’on réserve le genre de vie le plus précaire. Quand une fille landaise a un enfant, ce qui n’est pas rare, elle trouve à se marier plus facilement et mieux qu’une autre. Son enfant lui sert de dot, il est estimé surtout s’il a déjà atteint huit ou dix ans ; car alors il gardera les brebis de la famille, ou bien on le louera comme berger à quelque propriétaire. Triste exemple de la démoralisation qu’entraîne après elle la misère !

J’établirai une différence notable entre les bergers et les vachers, car ceux là, bien que livrés aux mêmes occupations, se nourrissent en partie avec du lait.

Les pêcheurs différent aussi beaucoup des autres habitants des Landes; ils abondent surtout sur le littoral du bassin d’Arcachon ; ailleurs ils exercent leur industrie sur les étangs qui longent les dunes, bien peu s’aventurent en pleine mer, car la côte est des plus inhospitalières. Ils sont plus propres et mieux vêtus, ils travaillent moins et se nourrissent en partie de poissons frais; aussi sont-ils plus robustes que les autres habitants. Leur bien-être s’étend à toute la famille, et les maisons dont un des membres est marin, ayant du poisson en abondance et recevant par conséquent une nourriture plus variée et plus annualisée, offrent au point de vue de la pellagre des différences très-caractérisées. v

Les résiniers, au point de vue du bien-être, tiennent le milieu entre les marins et les agriculteurs. Ils passent presque toute leur vie dans les bois, occupés tantôt à récolter la résine, tantôt à faire le charbon, leur nourri-

tare est assez médiocre, leur malpropreté égale à celle des bergers, mais leurs salaires sont beaucoup plus élevés et ils boivent presque /tous du vin. Leur hygiène s’est d’ailleurs améliorée depuis que des voies de communication plus faciles, en donnant plus d’activité à leur industrie l’a rendue plus lucrative : aussi sont-ils loin d'offrir aujourd’hui ce type de misère qu’ils présentaient lorsque Hameau écrivait ses notes sur le mal de la Teste.

Les habitations se groupent au nombre de quinze à vingt sur les points les plus fertiles ; c’est le noyau d’un village dont les quartiers sont disséminés tout à l’entour, à des distances plus ou moins considérables. Les maisons sont construites en dépit de toutes les règles de l’hygiène. Les Landais ne se doutent même pas qu’il y a telle orientation qu’il faut choisir de préférence, que la lumière et l’aération sont choses indispensables. « La plupart de leurs •> habitations, dit M. J o 1 1 y , sont obscures, humides, sans « carrelage, ni plafond, ni croisées, de telle sorte que l’air « et la lumière n’y pénètrent que par la toiture ou la porte « d’entrée, qui, au lieu de vitrage, offre une simple toile « de canevas. »

Le lin et le chanvre n’étant par cultivés dans le pays, il en résulte que les habitants n’ont du linge qu’en trèspetite quantité. De là une malpropreté dont les résultats peuvent être déplorables. « Un de mes pellagreux, dit « M. Ardusset, à qui je demandais s’il se lavait, me répon- « dit naïvement qu’il ne s’était lavé que lorsqu’il était « tombé dans l’eau. » Le linge est remplacé avec désavantage par des peaux de brebis non tannées et qu’on ne lave jamais. Elles sont le seul objet de literie d’un bon nombre de paysans, et souvent elles servent de vêtements. « Les Landais, dit M. O. Reilly , dans son Essai sur « l'histoire de Bazas , portent un habit veste de laine, " ou gilet court avec manche ; la cape disparaîtra bientôt ; <■ le luxe est contagieux et gagne même nos déserts. Un « pantalon , sans bas , remplace la culotte courte et les « guêtres d’autrefois. Ils portent de gros sabots ferrés et

« le béret , coiffure grecque, que les Basques, originaires « de la Phénicie, ont transmise aux Béarnais et aux Boïes « de nos landes. Pour l’hiver, l’habit extérieur des pas- « teurs et des hommes des classes inférieures, est un long >< manteau de cape, ou d’étoffe de laine grossière ; dans « les Landes, c’est une peau de mouton taillée en manteau « qu’il attachent sur la poitrine. »

L’alimentation du Landais est presque exclusivement végétale et se compose de pain de seigle, de cruchade. sorte de bouillie faite avec de la farine de maïs ou de millet, et de lard salé que je puis évaluer à trente grammes par jour, presque jamais de lait ni de légumes. Le beurre, les œufs, la volaille lui sont interdits par son avarice $ il ne mange même pas de viande fraîche. Il assaisonne parfois ses maigres repas avec quelques sardines de Galicie. Jamais il ne boit de vin ; l’eau dont il fait usage est le plus souvent lourde et corrompue ; quelquefois même il est obligé de la faire bouillir. Il dispose en général les repas de la façon suivante. 11 déjeune avec du pain de seigle et un peu de lard salé. Dans la journée, il mange encore du pain de seigle, de la cruchade et quelque sardines, ou du poisson sec, mais rarement ; le soir la cruchade reparaît et il y ajoute la soupe fine, qui n’est autre chose que du pain de seigle bouilli dans de l’eau, avec du sel, sans beurre, le plus souvent sans graisse. On y ajoute cependant quelquefois pour l’aromatiser un petit morceau de lard rance.

On comprend qu’une alimentation si défectueuse rende ceux qui y sont soumis, incapables de résister à tant de causes morbifiques qui les assiègent; aussi la scrofule est fréquente dans les Landes, la fièvre intermittente y est endémique, les maladies cutanées, la gale surtout y multiplient leurs attaques.

Voyons maintenant chez quels individus, dans quelles conditions et dans quelles contrées on observe plus fréquemment la pellagre.

lille ne semble avoir de préférence pour aucun tempé-

184 recherches nouvelles sur la pellagre. rament. Le sexe ne paraît exercer qu’une très-médiocre influence, et si nous voyons assez souvent les femmes atteintes par la maladie, c’est, comme je l’ai dit, qu’elles sont employées aux mêmes travaux que les hommes, et qu’elles n’ont pas une meilleure alimentation. Quant à l’âge, je dirai que la pellagre est rare dans la vieillesse, assez fréquente dans le jeune âge, commune surtout entre trente et soixante ans.

Des 75 pellagreux observés par M. Gintrac,

6 avaient de 1 1 à 20 ans.

l avait

ans.

L’hérédité ne peut être démontrée par aucun fait dans les Landes ; et si l'on compte souvent plusieurs pellagreux dans une même famille, c’est parce que, dans cette vie en commun, ils ont été tous soumis aux mêmes causes morbifiques. 11 n’est pas rare, au contraire, de voir des gens aisés qui, bien que nés de parents pellagreux, ne le deviennent jamais. Des quatre grandes professions qui se partagent la population landaise, celle qui fournit le plus grand nombre de victimes, est celle de pâtre ; les agriculteurs viennent ensuite, les résiniers ne sout atteints qu’excéptionnellement ; on n’a jamais vu un marin pellagreux. Or, en admettant l’insolation, la malpropreté, l’alimentation mauvaise et peu animalisée, l’usage d’une eau corrompue, l’absence de vin comme causes de la pellagre, les particularités que nous avons indiquées pour ces quatre catégories d’individus, expliquent cette fréquence décroissante. Les bergers, qui sont plus mal nourris que tous les autres, sont soumis chaque jour à une insolation excessive ; les résiniers, au contraire, ont l'ombre des forêts et un salaire qui leur permet de se procurer du vin ; quant aux marins, leur nourriture est assez animalisée pour les mettre à l’abri

de la maladie ; et il est à remarquer qu’on ne rencontre presque jamais de pellagreux dans les familles des pêcheuis, où l'on fait, comme je l’ai dit, usage de poisson frais. Celte fréquence de la pellagre chez les bergers avait été expliquée par Hameau d’une façon très-ingénieuse : la pellagre aurait été produite par la contagion d’une maladie des brebis, caractérisée par du tournoiement, de la diarrhée et des rougeurs entre les cuisses. 11 ne reste rien aujourd’hui de cette opinion qui avait déjà été soutenue par Titius.

Pour soixante-quinze cas de pellagre, M. Gintraca pu indiquer dans le tableau suivant la proportion des diverses professions :

Pâtres 33.

Terrassiers, laboureurs, bouviers . 29.

Résiniers 3.

Forgerons 1.

Tailleurs de pierre t .

Scieurs de long 1.

Domestiques 1 .

Couturières 3.

Mendiants 3.

J’ai dit que les bourgeois, ou d’une façon générale, tous ceux qui ont la vie des gens aisés, sont exempts de la pellagre; les domestiques qui vivent chez le propriétaire n’ont également rien à redouter de la maladie qui réserve ses rigueurs exclusivement pour les colons, pour ceux qui ne reçoivent de salaire qu’une partie du rendement des terres qu'ils cultivent, dont la position est presque toujours précaire, et qui, dans les années de mauvaises récoltes, manquent quelquefois des- choses les plus indispensables à l’existence. Aussi M. Marchant me semble-t-il avoir singulièrement exagéré le rôle de l’avarice dans la production de la pellagre landaise, en écrivant cette phrase qui bien souvent a été citée depuis : « Le synonyme d’avare est le

« mot ladre; on pourrait ajouter à celte synonymie celui « de pellagreux. » Avant de terminer ce qui a trait aux professions, je dirai que les vachers qui se nourrissent de lait, mais qui d’ailleurs ont un genre de vie identique à celui des bergers, ne deviennent pas pellagreux.

La malpropreté semble jouer aussi un certain rôle dans la production de la pellagre. Non seulement on ne l’observe pas chez les marins, chez les propriétaires qui se tiennent proprement; mais elle sévit moins dans les habitations qui se groupent autour du clocher, que dans celles des quartiers éloignés où l’on est beaucoup moins scrupuleux, relativement aux plus vulgaires préceptes de l’hygiène, où l’on jette chaque jour, dans un vaste trou creusé devant la maison, des matières organiques qui doivent s’y transformer en fumier. A Mios, où cette pratique déplorable est partout en usage, à Audenge, où les constructions sont dégoûtantes à voir, la pellagre est très-répandue.

D’ailleurs, toutes les autres conditions étiologiques que nous avons indiquées, influent sur la distribution géographique de la pellagre des Landes. On la voit sévir partout où dominent l’insolation et la misère, partout où la population se compose plus particulièrement de pâtres et de laboureurs. Elle diminue dans les villages où la plupart des habitants sont résiniers , pour disparaître presque complètement dans ceux où la pèche est la principale industrie. Elle est plus fréquente dans les contrées stériles, où le sol refuse à l’homme sa nourriture, et dans celles où le voisinage des marais, en multipliant la cachexie paludéenne, prépare l’éclosion de la pellagre. Elle est presque inconnue dans les Landes boisées. Cette répartition inégale de la pellagre a été indiquée par M. Lalesque, dans un passage que je ne puis résister au désir de citer textuellement : « Voyez la Teste, la petite Athènes des Landes, “ tout y respire l’aisance, la propreté, je dirai même le « luxe; eh bien, à la Teste, il n’y a pas un seul pella- « greux. Voyez encore le joli village de Gujan, si remar- « quable par sa position, ses maisons propres et bien dis-

« tribuées ; il n’y a de pellagreux que dans les quartiers « qui ne sont pas en harmonie avec le bourg. Allez à Bi- « ganos, où la verrerie de M. Olivier a répandu tant d’aï— « sance et de propreté : la pellagre ne s’y rencontre que « dans les chétives demeures, où le propriétaire, avec son « journal de terrain, cultive et récolte le pain de sa fa- « mille à la sueur de son front, sans que sa production « trop modique lui permette jamais d’échanger son revenu « contre les objets d’un bien-être usuel. Oh ! là , là, vous « trouverez la pellagre, la pellagre dont l’intensité est tou- « jours en raison inverse de l’aisance. Voyez encore Arès, « dont la population est presque toute marinière, où cha- « que jour la famille entière p^che et vend sa capture ; où « la propreté est grande, où l’aisance, sans être considé- •• rable, est assez commune : vous n’y trouverez de pel- « lagreux que parmi ceux dont la profession, ou le mode « de bail à ferme repoussent, les moyens de satisfaire aux « exigences les plus strictes, d’une hygiène tant soit peu « confortable. »

Quelquefois la transition est des plus brusques entre deux pays inégalement partagés au point de vue de la pellagre. La roule qui mène de Bordeaux à Lacaneau forme sous ce rapport une limite bien tranchée. D’une part, végétation riche et abondante, pas de pellagre; de l’autre côté, la lande stérile avec ses pellagreux. Ailleurs, c’est un mince filet d’eau qui établit la séparation. Ainsi, le canton de Bazas offre sur chaque rive du Ciron un aspect et un état sanitaire très-différents. Au sud et à l’ouest, la lande est sèche, improductive; les habitants sont sales, mal nourris, ils n’ont qu’une eau très-mauvaise et ne boivent jamais de vin : les pellagreux s’y trouvent en grand nombre. Au nord et. à l’est, la végétation est belle, les habitants vivent à la façon de ceux du Bordelais, ils ont des eaux de bonne qualité, se nourrissent bien, boivent de la piquette, se tiennent proprement ; la pellagre est inconnue chez eux. Dans le canton de Captieux, on ne trouve plus qu’une lande rase, couverte de lagunes, parsemée çà et là de

quelques pignadas, l’eau est lourde, sale et malsaine, l'alimentation détestable, la maladie fait des ravages. Sur le bassin d’Arcacbon, qui jouit d’une rare salubrité, le Teich fait exception. Située au confluent de l’Eyre, à proximité de quelques marais, cette commune est humide, malpropre, on y trouve du fumier amoncelé devant chaque maison, la population se compose exclusivement de pâtres et de laboureurs, il n’y a pas un seul marin et l’on y compte tout au plus trois ou quatre résiniers. C’est au Teich que Hameau a recueilli sa première observation, et depuis la pellagre n’a pas cessé d’y reparaître.

De tous les faits qui précèdent il résulte clairement que les professions qui prédisposent à la pellagre, les contrées où elle s’observe le plus fréquemment sont celles où dominent l’insolation et la misère. Or, nous verrons que ce sont là en réalité les causes dominantes de la maladie.

Quant au maïs, s’il a quelque action, et je ne le conteste pas , il est loin d’ètre la cause unique, exclusive. Tous les Landais mangent du maïs à tous les repas ; riches et pauvres se soumettent à ce mode d’alimentation. Le colon partage le grain avec le propriétaire, et, si le grain est empoisonné, son effet pernicieux do>t agir sur les deux ; et même en admettant, ce qui est faux, que le maïs verderamé ne paraisse pas sur la table des gens aisés, les domestiques, au moins, en mangent, et pourtant la pellagre chez eux est inconnue. D’ailleurs on n’a pas noté qu’il y ait une différence appréciable dans la fréquence et dans l’intensité delà pellagre à la suite des années où le grain est envahi par le champignon parasite. A La Teste, au contraire, où le maïs est souvent verderamé, où il l’était surtout en 1860, la pellagre est inconnue. Or, dans cette même année 1860, les greniers des Landes examinés avec le plus grand soin par MM. G. Hameau et Gazailhan , qui ont bien voulu me donner ces renseignements, n'ont pu leur fournir un seul échantillon de verdet ; cependant au printemps suivant , je trouvais la pellagre avec ses caractères et sa fréquence habituels. D’ailleurs, à l’époque

où Hameau père écrivait, la culture du mais était beaucoup moins répandue : il insiste sur ce fait que l’alimentation par le maïs est loin d’ètre générale, qu’elle est seulement limitée à quelques cantons. M. Ardusset dit que dans les environs de Captieux où la maladie exerce des ravages incontestables, le maïs, loin de former la base de l’alimentation , n’y est presque point usité. D’ailleurs , comme j’aurai l’occasion de l’établir ultérieurement , la consommation de cette céréale dans les Landes ç’a pris quelque importance que depuis 1819: or les premières observations de Hameau datent de 1818, et j’ai démontré au commencement de ce chapitre que le mal landais est beaucoup plus ancien. J’ajoute que sur cinquante-cinq cas où M. Gintrac a pu établir avec précision la nature du régime de ses pellagreux , dix-neuf fois le maïs y était complètement étranger.

Aujourd’hui la culture du maïs s’est tellement généralisée que dans tous les cantons, dans tous les villages, il forme la partie fondamentale de l’alimentation. Aussi je ne m’étonne pas qu’on n’ait pas encore répondu au défi porté par M. Costallat. Pour l’honorable médecin de Bagnères-de-Bigorre tous les faits sporadiques doivent être révoqués eu doute, il n’accepte que le cas de pellagre endémique et il demande qu’on lui montre un seul pellagreux landais n’ayant pas mangé de maïs. Je crois qu’il serait tout aussi difficile de lui montrer un Landais bien portant ou non qui ne fasse pas de cette céréale un usage journalier.

Je ne citerai ici que pour mémoire l’opinion de M. Pau- Ihiac, d’Arès, qui attribue la pellagre au seigle ergoté.

Nous nous occuperons dans un autre chapitre de ce qui a trait à la thérapeutique et à la prophylaxie.

D'après ce qui précède , on pourrait craindre que la pellagre qui est si souvent mortelle, exerçât une influence considérable sur le nombre relatif de décès, et agît comme un fléau dépopulateur ; il n’en est rien. Dans les Landes, la pellagre emporte un grand nombre d’individus, mais les autres maladies sont relativement beaucoup moins meur-

190 recherches nouvelles sur la pellagre. trières. Pour les communes du bassin d'Arcachon, M. Lalesque a dressé des statistiques basées sur le relevé de l’état civil pendant dix années; il est arrivé aux résultats suivants :

Il meurt annuellement,

A la Teste (point de pellagre) 1 individu sur 45.

A Gujan (pellagre)

Au Teich (pellagre) 1

A Biganos (pellagre) 1

A Mius (beaucoup de pellagres) 1 A Audange (pellagre) 1

A Andernos (pellagre) 1

Si l’on exceple du calcul La Teste, où il n’y a pas de pellagreux, on arrive pour l’ensemble des communes à pellagre à la moyenne de 1 sur 36. Or, la morlalilé annuelle est en France, d’une façon générale, de l sur 37. On voit que la différence est assez restreinte.

Mais si l’on n’a pas à redouter de voir les Landes dévastées par la pellagre, ne doit-on pas craindre qu’elle exerce à la longue par la succession des générations, une influence abâtardissante sur l’espèce, et produise dans la suite des temps une sorte de déchéance physiologique? 11 est impossible de trancher cette question d’une façon catégorique , je dirai seulement que M. Marchant « a vu à « Captieux uue lignée de pellagreux composée de cinq « générations. Un vieillard de 72 ans, atteint de la pella- « gre, avait vu mourir de cette maladie sa mère âgée de « 80 ans ; après lui venaient sa fille âgée de 40 ans, sa « petite-lille âgée de 22 ans , et son arrière-petite-fille « âgée seulement de 2 ans. On pouvait constater une « sorte de dégradation physiologique, une altération grave « de la peau qui semblait être devenue plus protonde chez « les derniers individus. » Ce vice radical de la nutrition que M. Marchant considérait comme une sorte de dégénérescence lépreuse, observée chez les derniers rejetons de cette dynastie de pellagreux, me semble être de nature à justitier les craintes que j’exprimais tout-à-l’heure.

PELLAGRE DU LAURAGUA1S.

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