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CHAPITRE XVI

Pellagre Sporatliquc.

Nous avons étudié dans les chapitres précédents, la pellagre des différentes contrées de l’Europe où elle se montre avec assez de fréquence pour mériter qu’on la décrive comme maladie endémique ; mais on a pu voir que dans plusieurs pays elle était loin d’avoir à un degré aussi prononcé, que dans la Lombardie ou dans les Landes, le caractère d’endémie. A mesure que les conditions sociales s’améliorent, à mesure que la fertilité du sol augmente le bien-être des classes agricoles, la pellagre se manifeste plus rarement et ainsi s’établit une sorte de transition qui relie la pellagre endémique à la pellagre sporadique, de telle sorte que nous nous demandons, par une sorte de scrupule rétrospectif, si cette pellagre du Lauraguais ou de la vallée du Vernet, que nous avons décrite plus haut comme endémie, n’a pas avec la pellagre de la Champagne qui est franchement sporadique, plus d’affinité qu’avec la pellagre des Landes.

Mais tel est en médecine l’empire des idées qui ont été pendant longtemps admises sans contestation, qu’on a hésité, qu’on hésite encore à admettre la réalité de la pellagre sporadique. Et pourtant aucun principe de pathologie générale ne justifie cette résistance obstinée qu’on oppose à l’évidence des faits. Quelle maladie endémique at-on décrite sans signaler en même temps son existence à l état sporadique ? Est-ce le choléra, la fièvre jaune, le goitre, 1 acrodynie elle-même? La fièvre intermittente appui tient-elle exclusivement aux pays marécageux? Ne la

voit-on pas apparaître parfois dans des campagnes où elle semble dépaysée et jusqu’au sein des villes ? Cependant elle dépend d’une cause spécifique et si une maladie devait être exclusivement endémique, ce serait à coup sùr celle qui reconnaît une cause spécifique comme le miasme paludéen ; or, il n’en est rien. A plus forte raison, la pellagre qui, ainsi que nous l’établirons ultérieurement, n’a rien de spécifique, ne doit pas être soumise à l’obligation de n’apparaître que dans certaines zones territoriales où elle se montre à l’état endémique.

Sous l’influence de causes diverses qui n’ont r en d’exclusif et de spécial à tel ou tel pays, elle se développe par cas isolés dans la Normandie, dans la Champagne, dans la Bourgogne, dans l’Auvergne et dans plusieurs autres provinces de France où elle a été observée aujourd’hui ; dans beaucoup d’autres où elle est méconnue, elle fait chaque année dans les classes pauvres un grand nombre de victimes comme peuvent en témoigner les autopsies de Reims et de Lyon. Chaque année, des pellagreux viennent eu grand nombre dans les hôpitaux; mais l’attention n’est pas éveilée dans ce sens, le diagnostic basé sur le symptôme dominant suffit à l’observateur; rarement la vérité se découvre. Et pourtant jamais on n’a apporté un soin plus minutieux à l’étude du diagnostic. L’erreur que commettent presque fatalement, de nos jours les médecins même les plus distingués, quand ils ne se tiennent pas suffisamment en garde contre la facilité de cette confusion, cette erreur, dis-je, ne pouvait presque pas être évitée à une époque où l’on était moins soucieux de la précision du diagnostic. Et si je puis dire toute ma pensée, la pellagre a dû être observée de toute antiquité; mais on a dù la décrire et la traiter suivant les accidents prédominants, tantôt comme une dermatose, tantôt comme une affection gastro-intestinale, tantôt comme une aliénation, tantôt enfin comme une paralysie. A certaines époques, les conditions de l’existence ayant subi dans certains pays quelques modifications de nature à multiplier et à renforcer les eau-

sus de la maladie, la fréquence de la pellagre augmenta au point de présenter les caractères d’une véritable endémie. La réunion d’un grand nombre d’individus tous frappés par le même mal, éveilla à la fin l’attention des médecins, on put saisir la filiation et l’enchaînement de symptômes étudiés •jusqu’alors isolément. C’esi ainsi que la maladie fut découverte et décrite en ternies presque identiques, à des époques différentes, mais avec un égal mérite, par Casai, par Pujati, par Zauetti, par Frapolli et par Hameau. La vérité ne s’est donc dégagée de la confusion où elle était restée enveloppée si longtemps, que par le fait du développement endémique de la pellagre. Si elle était toujours restée à l’état sporadique, il est probable, en jugeant du passé par le présent, qu’elle serait encore méconnue, et comme la maladie bronzée avant Addison , comme l’albuminurie avant Bright, elle attendrait encore son révélateur.

La pellagre ainsi constituée, l’observation clinique ne tarda pas à révéler, loin des lieux où elle régnait à l’état endémique, des cas qui rentraient naturellement dans son cadre symptomatologique. C’est ainsi que la connaissance de la pellagre endémique devait conduire à la découverte de la pellagre sporadique. Mais alors surgit une nouvelle difficulté.

Dès les premiers temps de l’apparition de la pellagre endémique, on s’efforça d’en rechercher les causes : le maïs ne tarda pas à être incriminé. Cette opinion, émise par bon nombre d’auteurs, formulée d’une façon très-catégorique par Marzari, renouvelée enfin par MM. Balardini et Boussel, entraîna à la fin la conviction générale, et à partir de 1845 , personne ne s’éleva en France contre l'idée qui attribue la pellagre à l’alimentation par le maïs verderamé. Je dois dire qu’en Italie cette opinion trouva moins de crédit ; mais de l’autre côté des Alpes on n’avait pas à s'occuper de la pellagre sporadique.

On admettait donc que la pellagre était un empoisonnement lent par le cryptogame parasite du maïs, une maladie spécifique, à cause spécifique ; elle ne devait donc

pas se rencontrer en dehors de l’alimentation par le maïs altéré, elle devait rester limitée aux contrées où celte céréale est livrée à la consommation. On comprend dès lors que les cas de pellagre signalés à Paris, dans la Champagne et dans beaucoup d’autres lieux, ne devaient pas être acceptés ; et la résistance obstinée qu’on a opposée pendant si longtemps à ceux qui admettaient et démontraient l’existence de la pellagre sporadique, n’est pas le résultat le moins déplorable de cette erreur étiologique, que quelques hommes de mérite maintiennent encore, mais qui chaque jour perd davantage dans l’opinion générale des médecins.

Lorsque M. Roussel recueillit, à l’hôpital St-Louis, la première observation de pellagre sporadique qui ait été publiée en France, ses idées relatives à l’étiologie étaient encore flottantes, aussi accepta-t-il sans réserves la réalité du diagnostic qu’il avait eu l’honneur de porter le premier. Trois ans plus tard, il formulait dans son traité la loi que M. Balardini, à la même époque, semblait établir sur les bases les plus solides. II fallut alors chercher à expliquer les cas de pellagre observés à Paris. On ne pouvait plus aller aux renseignements, s’informer si les malades s’étaient nourris de maïs. M. Roussel crut trouver une explication de ces faits dans la statistique agricole de la France, dressée en 1838 par ordre du ministre du commerce et de l’agriculture. Le département de la Seine y figure en effet dans la culture du maïs pour 15 hectares, et dans la consommation pour 250 hectolitres. Je ne sais si l’on peut tenir compte de chiffres aussi minimes. D’ailleurs, le fait observé par M. Brugière, de Lamothe, à Montluçon, en 18 44, n’admettait pas cette explication, puisque le département de l’Ailier ne figure en aucune façon sur la liste des pays qui produisent ou qui consomment le maïs. Alors, par un procédé scientifique des plus commodes, on révoqua en doute l’authenticité du fait signalé par M. Brugière, de Lamothe, et sans plus de façon, on appliqua le même système de dénégation à tous les faits qui surgirent par la

suite en dehors de l’alimentation par le maïs altéré. Cet exemple fâcheux, donné par M. Roussel, fut suivi par la plupart des auteurs qui traitèrent ultérieurement la question, et pendant plusieurs années la doctrine de l’empoisonnement parle verdet, devenue toute puissante, étouffa les quelques voix timides qui, même dans les pays à pellagre, protestaient contre cette étiologie exclusive. Dans cette lutte, ou plutôt dans ce triomphe de la théorie de Balardini, M. Costal lat se signala entre tous les adversaires de la pellagre sporadique, par l’ardeur de ses convictions, par l’habileté de sa dialectique, par l’autorité de sa vaste expérience. Mais il avait un antagoniste avec lequel la lutte devenait pénible. Aux faits M. Landouzy opposait des faits nombreux, bien observés, constatés dans un service de clinique, entourés dès lors de toute garantie d’authenticité et pour l’interprétation desquels on pouvait se confier à la science incontestée du directeur de l’école de Reims. J’ajoute que M. Costallat retrouvait chez son adversaire cette même foi puissante avec laquelle il soutenait luimême ce qu’il croyait être la vérité. Chaque année, les élèves de l’école de Reims apportaient à Paris, dans leurs thèses inaugurales, leur tribut aux idées de leur maître ; mais ils n’étaient pas assez persuasifs pour convaincre leurs juges ; ce qui était article de foi à Reims était encore une hérésie à Paris ; les thèses sur la pellagre sporadique n’éveillaient pas l’attention et passaient inaperçues : et M. Tardieu en reproduisant, en 1S60, dans son rapport au comité consultatif d’hygiène de France, les idées et les arguments de M. Costallat fit voir que la question agitée depuis huit années par M. Landouzy, n’avait pas avancé beaucoup dans l’opinion des médecins. Ce fut alors que parut le Traité clc la pellagre sporadique , travail remarquable, où sont rassemblés un grand nombre de faits relatifs à cette maladie, et où son histoire est édifiée â l’aide de matériaux que le médecin de Reims a pu puiser uniquement dans son observation personnelle, sans rien emprunter à ce qui avait été dit de la pellagre endémique.

Or la description qu’il donne de la maladie semble être la reproduction de ce que M. Marchant avait dit de la pellagre des Landes, ses observations semblent copiées sur celles de Strambio. D’ailleurs M. Landouzy, pour ne laisser aucune arme à la critique, avait voulu faire des confrontations, et comparer ses malades aux pellagreux landais. Il avait trouvé dans cet examen comparatif la confirmation de ses idées. Et pourtant M. Costallat persista dans ses dénégations ; il protesta encore une fois, une dernière fois, déclarant qu’il refusait toute discussion jusqu’au jour où une expérience solennelle instituée par le gouvernement, aurait tranché la question en litige.

Ainsi qu’on peut en juger par ce qui précède l’existence de la pellagre sporadique est loin d’être admise, et cependant les faits qui tendent à en établir la réalité sont nombreux; ils ont été recueillis dans des pays très-divers, le plus souvent par des médecins dont le nom fait autorité. La science en possédait déjà beaucoup d’exemples avant la première observation recueillie par M. Landouzy, dans la Champagne, en 1852, avant même que M. Roussel eût constaté à l'hôpital St-Louis le cas qu’il a publié en 1842.

L’étude historique de ces faits et de ceux qui ont été observés depuis, me semble indispensable pour élucider la question.

Un fait recueilli par Thiéry, en 1753, dans la Nouvelle- Castille, alors qu’aucun écrit n’avait encore paru sur la pellagre, semble être le premier exemple de pellagre sporadique : car malgré les recherches de M. Roussel, malgré l’autorité et l’influence d’Orfilaqui, pour faciliter les investigations de ce dernier s’était adressé aux diverses Sociétés médicales de l’Espagne, les renseignements relatifs à la pellagre espagnole font tellement défaut qu’on ignore encore si la maladie est endémique dans quelques districts de la Nouvelle-Castille, ou si le fait observé par Thiéry doit être réellement considéré comme un exemple de pellagre sporadique. Quoiqu’il en soit, Thiéry s’exprime ainsi dans le numéro de mai 1755, du journal de Vandermonde :

Obs. XXI H. — «J’ai traité moi-même, ici, dans l’automne « de 1753, une femme attaquée du mal de la Rosa depuis 10 « à 12 ans. Tous les remèdes avoient été sans succès et les « médecins assuroient qu’elle n’en pouviot guérir. Je lui « fis prendre un mélangé d’œtiops minéral, d’antimoine « crud, de safran de mars, le tout entremêlé de quelques « purgatifs et soutenu d’un régime et de tisanes convena- « blés. Elle guérit parfaitement au bout de deux mois. ••

« Je ne savais alors quel nom donner à cette maladie, « la regardant seulement commme un diminutif de la •• lèpre. »

« Dans le printemps de 1754, il survint à l’endroit u des croûtes une simple rougeur qui se dissipa sans re- « mèdes. Je ne sais encore si cette rougeur reparaîtra « au printemps. »

« Comme cette femme et ses ancêtres sont dans la Nou- « velle Castille, et que ce royaume est diamétralement « opposé à celui des Asturies, j’infère de là qu’on pourra « rencontrer le mal de la Rosa en différents pays, mais « dans un genre plus ou moins tempéré, à peu près tel >< que je l’ai observé ici, et selon la différence des climats ; « que c’est pour cette raison que les observations n’en « auront fait aucune mention, ou l’auront confondu avec « tant d’autres affections cutanées. »

Si comme on est en droit de le penser par l’absence de tout document, la pellagre n’cxiste pas à l’état endémique dans la Nouvelle Castille, il résulte de cette observation que l’histoire de la pellagre sporadique est contemporaine de celle de la pellagre endémique.

En 1794, Aloysius Careno observait, à Vienne, trois cas de pellagre sporadique ; son assertion a été confirmée par Widemar.

En 1796, Ihouvenel affirmait qu’il avait trouvé chez les paysans de la Sologne une maladie de tous points semblable au mal des Asturies et à la pellagre Lombarde. J’ai déjà

en occasion de dire que les recherches modernes n’ayant pas été dirigées dans ce sens, on ignore si la maladie se retrouverait encore dans cette contrée où la misère des habitants et les conditions hygiéniques déplorables au milieu desquelles ils vivent, rendent son existence trèsprobable.

Au rapport de Brandis et de Gmelin, la pellagre aurait été observée par cas isolés dans la Westphalie ; on en aurai*. môme rencontré quelques exemples en Grèce, sur la côte occidentale, où Holland l’avait cependant cherchée inutilement.

En 1814, Husson et Alibert avaient l’occasion d’observer à Paris un cas de pellagre réputé endémique, mais qui me semble devoir plutôt être rangé parmi les documents relatifs à la pellagre sporadique. Il s’agit d’un soldat breton très-manifestement pellagreux au retour d’une expédition longue et pénible où il avait traversé plusieurs pays et entre autres l’Italie.

Quelques années plus tard, on pouvait constatera Paris un nouveau cas de pellagre dont l’observation n'a pas été relatée et qui n’a pas laissé de traces dans la science. M. le docteur Pasquier , qui eut l’occasion de l’observer avec Esquirol, l’a signalé récemment à la Société de médecine de i.yon. Ce pellagreux était aliéné ; mais les renseignements faisaient complètement défaut , il est impossible aujourd’hui de savoir s’il s’agissait d’un cas de pellagre consécutive à l’aliénation, ou d’un cas de pellagre sporadique.

En 1 836 , M. Gintrac signale un cas isolé développé à l’extrémité nord-est du département de la Gironde, par conséquent dans un point diamétralement opposé aux landes de ce département, où la maladie s’observe à l’état endémique. C’était la première fois qu’on entendait prononcer ces mots de pellagre sporadique, que M. Gintrac avait inscrits en tète de son observation ; et plusieurs médecins préférèrent n’v voir que l’extension de l’influence endémique. Sans cette considération à laquelle j’attache

d’ailleurs fort peu de valeur, mais qui pour quelques esprits n’est pas dénuée de fondement, l’observation de M. Gintrac serait le premier document sérieux à l’appui de la thèse que nous soutenons. Mais les faits se sont multipliés. Après le premier cas observé dans la partie nord du département de la Gironde, à Camblane (canton de Créon), M. Gintrac en a vu un autre dans ia même région, à Peujard (canton de Saint-André de Cubzac). De plus, six cas de pellagre observés chez des individus domiciliés à Bordeaux peuvent être inscrits sur la liste des documents relatifs à la pellagre sporadique, comme aussi deux cas recueillis par le même observateur, sur des malades venus du département de Lot-et-Garonne , et un autre sur un habitant de la Charente. En tout cas, cette première observation, recueillie par M. Gintrac à Camblanes clôt cette série de faits mal déterminés, que nous venons de passer en revue, et sert de transition entre ce que j’appellerais volontiers les temps héroïques de 4a pellagre sporadique, et l’époque où son histoire a commencé à s’édifier à l’aide de matériaux plus solides.

Je rappellerai ici que la pellagre qui n’est pas endémique dans l’Italie méridionale, s’observe pourtant quelquefois par cas isolés, ainsi que je l’ai dit plus haut, à Naples et à Rome. Dans les villes de la Haute-Italie les exemples qu’on a pu rencontrer de cette maladie me paraissent aussi devoir être considérés comme sporadiques.

La -première observation incontestable de pellagre sporadique est celle qui fut publiée en juillet 1842, par M. Roussel dans la Revue médicale. Comme elle est encore considérée aujourd’hui par la plupart des médecins comme le premier document relatif à cette question, comme elle offre un tableau symptomatologique complet de la maladie et que son authenticité est garantie par le témoignage des hommes les plus compétents, et particulièrement de M. Gibert et de M. Angelo Dubini, ancien chef de clinique du grand hôpital de Milan, je crois devoir la reproduire in extenso.

Obs. XXIV. — Le sujet de cette observation est une fille nommée Adélaïde Chenu, âgée de 23 ans, entrée le 13 juin 1842, dans le service de M. Gibert, comme atteinte d’un érythème des mains, du visage et du cou. Elle nous a donné sur ses antécédents les renseignements suivants, qui ont été confirmés après sa mort par le témoignage de sa mère.

Cette jeune fille est née à Brie-Comte-Robert, département de Seine-et-Marne, dans une famille très-pauvre. Pendant son enfance qu’elle a passée à la campagne, elle s’cst bien portée ; ses règles ont paru à l’âge de douze ans; elles ont toujours été peu abondantes, sans que leur apparition ait jamais été accompagnée de troubles notables dans l’exercice des autres fonctions.

C'est à la fin du printemps de 1840 que la malade fait remonter le dérangement de sa santé. Elle perdit alors très-rapidement et sans cause connue , l’appétit et les forces. Des maux d’estomac suivirent, accompagnés de vomissements, et bientôt après de diarrhée, et de l’apparition sur le dos des mains et sur le front de rougeurs que l’on attribua à un coup de soleil. Les rougeurs à peu près indolentes persistèrent pendant tout l’été malgré le soin que la malade avait, dit-elle, de les oindre tous les soirs avec du saindoux. Les vomissements avaient cessé de bonne heure, mais le dévoiement fut tenace et ne diminua qu’insensiblement pendant l’automne, en sorte que pendant l’hiver et le printemps suivant, la malade, qui reprenait un peu d’embonpoint et de forces, se remit à son état de couturière.

Vers la fin de mai 1841, elle devint enceinte et aussitôt « sa santé se dérangea de nouveau. Les maux d’estomac reparurent accompagnés de vomissements et d’un dévoiement opiniâtre qui se compliqua de violents maux de reins, de fourmillements dans les membres inférieurs. Bien qu’elle ne se livrât à aucun exercice fatigant, elle trouvait le soir ses pieds enflés au niveau des chevilles. Les rougeurs du visage ne revinrent point ; il existait seule-

ment, des sourcils et à la racine du nez, quelques démangeaisons , et il se détachait de ces points, lorsqu’elle les grattait, un grand nombre de petites pellicules. Les mains étaient moins rouges que l’année précédente. D’autre part la malade remarqua, pour la première fois, l’existence sur la partie inférieure du cou, vers la fourchette du sternum, d’une plaque d’un rouge pâle de la grandeur d’un écu de cinq francs, et dont il se détachait par le frottement des petites écailles minces et blanchâtres ; mais la faiblesse et le dépérissement général étaient plus marqués qu’en 1840. La malade tomba dans une tristesse profonde, perdit le courage pour toute espèce de travail et d'exercice, elle accoucha, avant terme, en décembre 1841.

Les suites de couches ne présentèrent rien de particulier. La malade restait seulement sans appétit et sans forces. Tout à coup, sans causes connues, sans qu’elle eût été exposée à l’action du soleil, vers le commencement d’avril 1842, son visage, ses mains, et la partie supérieure de la poitrine se couvrirent de taches rouges, luisantes, accompagnées d’une cuisson , particulièrement sensible aux mains. En même temps le dévoiement, dont elle n’avait jamais été entièrement débarrassée, reprit de l’intensité ; il s’y joignit des coliques, des douleurs de reins, des crampes dans les membres. Les vomissements ne reparurent pas. La malade s’alita ; et comme ses souffrances augmentaient, et qu’elle ne pouvait être convenablement soignée chez elle, elle se fit transporter à Paris.

Nous la trouvâmes dans l’état suivant :

14 juin. Amaigrissement considérable; physionomie empreinte d’une tristesse et d’un abattement profond ; dégoût presque universel pour les aliments ; pouls petit, faible, fréquent; langue effilée, lisse, rouge à la pointe; douleurs dans les reins; sentiment presque continuel de lassitudes dans les membres, qui fait place, surtout la nuit, à des fourmillements et à des douleurs brûlantes aux extrémités, en sorte qu’elle ne goûte presque plus de sommeil.

pellagre sporadique. 2il

La peau est rude, sèche, et chaude dans toute l’étendue du corps; la partie moyenne du front, la racine du nez, le pourtour des orbites, sont comme couverts d’une rougeur terne et livide. En ces points le tégument paratl fendillé, comme gercé; des fragments d’épiderme grisâtres, épais et ternes s’en détachent. Le dos des mains est le siège d’une rougeur plus intense et plus foncée, luisante comme celle de l’érysipèle au niveau des métacarpiens, mais sans gonflement sensible et avec de larges plis , comme dans certains psoriasis, lorsque les squames sont tombées; sur cette partie l’épiderme parait se détacher comme par une sorte d’exfoliation; sur les doigts, la couche épidermique offre un aspect parcheminé; elle parait cassante, terreuse, très-épaisse, surtout au niveau des articulations, où elle forme des plis profonds, le long desquels elle parait brisée, ce qui leur donne l’aspect de véritables gerçures. En somme l’affection cutanée présente ici les apparences réunies de l’érythème et de l’ich— thyose.

La plaque qui existe au niveau de la fourchette sternale est d’un rouge pâle, et présente une desquamation tout à fait semblable à celle de cette dernière maladie.

Les pieds oflrent du gonflement autour des malléoles, et une rougeur érythémoïde légère, sans trace de desquamation.

L’état de la malade a présenté très-peu de modifications pendant les dix premiers jours de son séjour à l'hôpital. Elle s’est plainte de douleurs aux gencives, qui sont en effet très-rouges et comme érodées au voisinage de la dent; une matière blanche, d’odeur fétide, semblable a du tartre, parait provenir de ces érosions. Le dévoiement, assez considérable au moment de l’arrivée, diminue ; les crampes et les douleurs brûlantes des extrémités croissent toujours, au point que la malade supplie à chaque visite, et en pleurant, de lui donner un remède contre ces douleurs; plus d’appétit, presque plus de sommeil; langue très-sèche , môme état du pouls.

25 juin (samedi). La physionomie de la malade a pris une expression singulière. Ses yeux sont fixes et brillants ; les parties couvertes de rougeur ont pâli et pris un aspect terreux ; elle est sombre et taciturne, et répond mal aux questions qu’on lui adresse.

26 (dimanche). Dans la nuit du 25 au 26, elle a été prise d'un délire violent et loquace , qui a troublé le repos des malades. Au moment de la visite son état offre tous les caractères d’une manie aiguë; elle ne répond à aucune question; et quoiqu’elle paraisse s’adressera tous ceux qni s’approchent de son lit, elle ne reconnaît personne ; elle se lève sur son séant, regarde autour d’elle d’un ailhagard, proférant des jurements , et des paroles incohérentes, auxquelles se mêlent sans cesse les noms de Rosalie et d’Adélaïde ; puis elle retombe sur son lit en agitant ses mains, pour se relever un instant après avec la même violence. Elle ne montre aucune tendance au suicide ni à la fureur ; et quoiqu’elle ne soit pas encore attachée, et que son lit soit entouré de divers ustensiles, elle n’a pas essayé de s’en servir pour se frapper, ou frapper ses voisines.

27 juin (lundi). Le délire persiste avec les mêmes caractères et la même intensité. Pendant toute la nuit la malade n’a pas cessé de proférer des jurements, des exclamations toujours les mêmes, s’agitant, essayant de se lever sur son séant, pour retomber aussitôt à la renverse.

28 juin (mardi). Elle s’est encore agitée et a poussé des cris pendant la nuit. Cependant, au moment de la visite, elle paraît plus affaiblie que la veille; en voyant son lit entouré par les nombreux élèves qui viennent assister ce jour-là au cours de M. Gibert, elle regarde autour d’elle d’un air étonné; mais elle ne se soulève plus sur son lit et ne prononce d’autres paroles que celles-ci : Ah ! oui I ah ! oui ! Elle agite sans cesse ses doigts dans la camisole de force ; et des ouvertures ayant été pratiquées aux manches de ce vêtement pour montrer ses mains, on voit qu’elle cherche à saisir des objets imaginaires et à pincer

les couvertures de son lit. Les mains présentent les mômes caractères qu’avant l’invasion du délire, à part la coloration qui est plus pâle.

Le soir la malade est encore plus affaissée, son œil est terne ; elle ne parle plus.

29 juin (mercredi) agonie paisible ; mort à sept heures du matin.

30 juin (jeudi) autopsie à 9 heures du matin. Cadavre réduit à l’état d’émaciation extrême. La raideur cadavérique a complètement disparu : le globe de l’œil est affaissé; des lignes verdâtres se dessinent sur l’abdomen.

Plus de trace de rougeurs aux pieds et à la poitrine; très-peu au visage ; mais l’altération de la peau se retrouve avec ses autres caractères sur ces points et sur les mains, dont la rougeur luisante et diffuse est remplacée par une teinte brune, entremêlée de taches plus foncées, semblables à celles qu’on observe chez certains scorbutiques. La peau est dure comme du cuir, principalement aux doigts ; l’épiderme forme autour des articulations phalangiennes une couche rougeâtre qui tranche sur la couche épidermique.

A l’ouverture de l’abdomen, il s’échappe une grande quantité de gaz fétides. Le tube digestif est dans l’état suivant : muqueuse gastrique de couleur gris verdâtre, entremêlée d’arborisations et d’un pointillé rouge brun ; cette membrane est ramollie sensiblement et s’enlève par petits lambeaux ; pas de traces d’ulcération. L’intestin grêle est d’une teinte moins foncée, et parsemé de points rouges qui semblent correspondre aux villosités. Le gros intestin est rempli de matières fécales liquides ; le sommet des valvules oftre une teinte brunâtre, pas d’ulcérations.

En enlevant la calotte crânienne, il s’écoule une grande quantité de sang noir, les sinus de la dure-mère sont gorgés de ce liquide. Très-peu de sérosité dans l’arachnoïde. La pie-mère est un peu injectée, elle adhère à la substance cérébrale, et lorsqu’on essaie de l’enlever, elle eqtraîne de petits fragments de celle-ci , ce qui donne

à la surface du cerveau un aspect inégal et ulcéré.

La masse encéphalique est sensiblement ramollie, et c’est principalement sur la substance grise que porte cette diminution de consistance. La substance blanche a sa coloration normale. Les ventricules contiennent une petite quantité de sérosité rougeâtre. La moelle est sans altération. Le cœur est petit, flasque et pâle. Les poumons sont infiltrés de sérosité; tubercules crus au sommet. Le foie est volumineux d’une couleur fauve, et piqueté de rouge, il est peu consistant. La rate est petite presque exsangue. Les reins sont normaux. La vessie et les uretères sont distendus par une grande quantité d’urine. L’utérus est sain, on trouve seulement de la rougeur et une excoriation sur la lèvre inférieure du museau de tanche.

L’académie de médecine avait été conviée à constater ce fait; une commission dont M. Emery était rapporteur fut nommée pour examiner l’état d’Adélaïde Chenu; mais le lendemain même elle était morte.

L’année suivante (1843) un nouveau cas de pellagre était encore constaté à l’hôpital Saint-Louis, chez un homme du service de M. Gibert ; l’observation en était publiée par M. Roussel, dans 4e numéro de juillet 1843, de la Revue médicale. Dans la même année MM. Devergieet Cazenave en observaient aussi chacun un dans le même hôpital.

En juillet 1844, la Gazette des hôpitaux reproduit une observation de pellagre sporadique recueillie à Monlluçon (Allier) par M. Brugière de la Mothe qui plus tard devait observer encore deux exemples de cette maladie dans le même département.

En 1845, un nouveau cas se présente à Paris à l’hôpital de la Charité, dans le service de M. Bayer. L’année suivante, 1846, trois cas nouveaux s’offrent à l’observation du même médecin et sont publiés par M. Willemin. M. Honoré en rencontre un à l’Hôtel— Dieu.

En 1847 une nouvelle observation que je considère comme très-douteuse, est encore recueillie dans le service

deM. Rayer et publiée par M. Willemin, comme les précédentes, dans les Archives générales de médecine. La même année, M. Devergie retrouve la pellagre sporadique sur un homme à l’hôpital Saint-Louis.

En 1848, M. Berthet en rencontre un nouvel exemple à Chierzac (Charente) ; M. Devergie en voit encore un à l’hôpital Saint-Louis.

En 1849 la maladie n’est signalée nulle part.

En 1850, au contraire, M. Becquerel et M. Bernadet en observent chacun un cas à la Pitié ; M. Beau en trouve un à l’hôpital Saint-Antoine ; M. Marotte en constate deux à l’hôpital Sainte-Marguerite, et M. Devergie voit mourir à Saint-Louis le pellagreux qu’il y avait déjà observé en 1843.

En 1851 , M. Barth observe à l’hôpital Saint-Antoine, un cas de pellagre sporadique dont il communique les détails deux ans plus tard à la Société anatomique, et Y Union médicale publie sous le titre de Folie pellagreuse une très-remarquable observation de la maladie qui nous occupe, recueillie à Saint-Sulpice-les-Feuilles (Haute-Vienne), par le docteur Alaboissette.

Enfin, en 1852, M. Landouzy découvre la pellagre sporadique dans la Champagne.

Dans tous les cas que je viens de rapporter, la maladie s’était développée en dehors de l’alimentation par le maïs dont les malades même n’avaient jamais mangé à l’exception de deux de ceux dont M. Willemin à rapporté les observations.

Ce fut dans la séance du 27 avril 1852 que M. Landouzy communiqua cà l’Académie de médecine l’observation avec les pièces pathologiques du premier cas de pellagre reconnu dans la Champagne. 11 s’était présenté à son examen l’année précédente et peut être considéré comme type de la maladie ; aussi je crois devoir reproduire ici l’extrait suivant de l’observation qui avait été recueillie avec le plus grand soin par M. Brébant, interne du service.

216 RECHERCHES Non VERRES sur la. pellagre.

Ors. XXV. — Femme de soixante-dix ans, originaire de Sommepy (Marne), n’ayant jamais mangé de maïs.

Bonne santé jusqu’en 1842, c’est-à-dire jusqu’à soixante

ans.

A cette époque, et sans causes appréciables, céphalalgie, insomnies, anorexie, vomissements, constipation, lassitude générale.

A cette même époque érythème des mains borné au poignet. Affaiblissement graduel ; vertiges fréquents ; augmentation graduelle des troubles digestifs constitués par les aphthes, l’anorexie, et les alternatives de diarrhée et de constipation.

Tous ces symptômes sont plus intenses chaque année à partir de février ou de mars, jusqu’en juin ou juillet.

La malade continue, malgré ses souffrances, à servir pendant six ans deux vieillards chez lesquels elle est domestique depuis quarante-sept ans.

Un an après leur mort ayant perdu toutes ses épargnes, elle retourne à son pays, où elle vit deux années dans les privations.

La démence et la paralysie étant survenues dans les quatre derniers mois, elle entre à l’Hôtel-Dieu de Reims, dans le service de M. Landouzy, le 4 juillet J 851.

Les internes de la clinique envoyés à Sommepy constatent que, quoique vivant dans la misère, cette femme mangeait le même pain que les habitants du village, et s’assurent que le maïs y est absolument inconnu.

Cachexie profonde ; bouche scorbutique ; trouble profond des fonctions digestives; démence; paralysie incomplète des membres inférieurs; érythème terreux, borné au dos des mains, et nettement terminé au poignet ; épiderme sec, se détachant par petites écailles sur la main, calleux, épais au niveau des articulations des doigts; peau rosée et gercée sous les squames ; ongles crassants et déformés.

Agitation, divagations, insomnie, anorexie, constipation, escarre gangreneux au sacrum, érysipèle du sacrum jusqu’à la région cervicale.

PEU.AC.nE SPORADIQUE.

Mort le 3J juillet 1851.

Autopsie. — Quelques tubercules crus, quelques uns suppurés, quelques-uns crétacés au sommet des deux poumons ; pneumonie hypostatique.

Ramollissement gélatiniforme du grand cul-de-sac de l’estomac, deux ulcérations de trois millimètres au milieu, rougeur foncée de la muqueuse et développement considérable des follicules isolés dans le jéjunum, follicules confluents dans l’iléon.

Plaques gaufrées au-dessus du cæcum.

Utérus bicorne.

Engorgement des sinus cérébraux ; cerveau normal.

Ramollissement manifeste de la moelle à la région lombaire.

Les mains sont conservées par M. Landouzy comme type de l’érytème pellagreux: présentées à l’Académie de médecine, et déposées, l’une au musée Dupuytren, l’autre, au musée de l’Ecole de Reims.

Je le demande à M. Costallat : Y a-t-il là quelque chose qui rappelle de près ou de loin l’acrodynie telle qu’il l’a vue, telle qu’on l’a décrite à Paris en 1829?

Quelques mois après, le docteur Collard adressait à M. Landouzy la relation d’un autre cas de pellagre recueilli àBeine (Marne).

A partir de ce moment l’attention étant fixée sur ce sujet, il ne se passa pas d’années ou l’on ne pût constater de nouveaux cas de pellagre sporadique, soit à l’IIôtel-Dieu de Reims soit dans les campagnes environnantes. Les élèves s’habituaient à diagnostiquer la maladie, et rarement ils la laissaient passer inaperçue ; plusieurs internes en faisaient le sujet de leur thèse inaugurale et, en 1858, M. Raillarger constatait sur deux malades réunis dans les salles de la clinique do Reims, l’identité de la pellagre sporadique et de la pellagre endémique. Enfin, au printemps de 18G1, dans cette leçon mémorable, où étaient réunis quarante pellagreux, M. Landouzy obtint de M. Brlerre dé

Boismont l’assurance que la maladie qu’il avait signalée dans la Champagne, ne différait en rien de celle qui s’observe à l’état endémique sur les populations lombardes. J’ai dit que M. Landouzy avait déjà pu comparer ses malades aux pellagreux des Landes.

Pendant que les cas de pellagre sporadique se multipliaient en Champagne, on en signalait quelques cas dans d’autres provinces. M. Gibert en avait observé un en 1853 à l’hôpital Saint-Louis ; le docteur Lunier avait vu à l’asile de Niort (Deux-Sèvres) deux pellagreux chez lesquels la pellagre avait précédé l’aliénation ; et il déclare qu’il a quelque raison de penser qu’une femme qu’il a observée à l’asile de Blois avait présenté la même succession morbide. En J859, M. Duchesne Duparc annonçait dans son Traité des dermatoses, qu'il avait vu des pellagreux en Normandie. 11 résulte d’une discussion provoquée par M. Landouzy au sein du dernier congrès scientifique tenu à la Sorbonne, que la pellagre s’observe à l’état sporadique dans le Puy-de-Dôme où elle a été reconnue par M. Bourgade. Enfin nous avons recueilli à Lyon pendant l’été de 1861 douze cas de cette maladie, la plupart très-caractérisés.

On voit par tout ce qui précède que la pellagre sporadique se présente au jugement des médecins avec un bagage assez respectable et qu’elle a de quoi faire constater son identité.

M. I andouzy ayant donné en extrait dix-sept observations de pellagre recueillies dans la Champagne, je crois qu’il y aura avantage à reproduire ici celles que j’ai rassemblées à Lyon. Elles pourront donner une idée assez complète de la maladie et prouveront qu’à Lyon comme à Reims la pellagre sporadique ne diffère pas de la pellagre endémique.

C’est le 29 mai 1861, à mon retour de Sainte-Gemmes et des Landes que je constatai sur une démente de l’Antiquaille le premier cas de pellagre qui ait été signalé à Lyon et dont je donnerai la relation dans un autre chapitre. Six jours après, je recueillais à l’ Hôtel-Dieu l’observation suivante

qui est le premier exemple de la pellagre sporadique de cette contrée Je tiens de mon collègue et ami le docteur Vîllaret, alors interne de la clinique, quelques uns des détails de cette observation et le résultat de l’autopsie,

Obs. XXVI. — Côte (Claude), âgé de 30 ans, célibataire, journalier, est né dans le département de la Loire, à Saint-Just-en-Chevalet. Depuis deux ans il habite Grezolle, pays sain et vignoble, situé dans le même département. 11 est d’une stature au-dessous de la moyenne, d’un tempérament lymphatique, d’une constitution détériorée. 11 présente depuis son enfance une légère déviation à droite de la colone dorsale, avec voussure du côté droit de la poitrine et aplatissement du côté gauche.

Son père est mort à soixante ans d’une maladie aiguë; sa mère est morte d’une maladie de langueur, âgée d’environ cinquante ans; ses frères et ses sœurs se portent bien.

Sa santé habituelle était bonne, mais depuis deux ans il est malade. 11 attribue son mal à l’excès du travail ; il piochait la terre pendant toute la journée, exposé aux ardeurs du soleil. Jamais il n’a mangé du maïs; toutefois son alimentation était mauvaise et insuffisante ; elle se composait de fromage, de beurre, de pommes de terre, de pain de seigle ; du lard salé une fois par jour, jamais de viande fraîche, jamais de vin. Depuis deux ans, c’est-àdire depuis l’invasion de la maladie, le régime, au lieu de s’améliorer, est devenu plus mauvais encore.

11 y a deux ans, frissons vagues, irréguliers, avec faiblesse. Au bout de huit jours le malade est obligé de s'aliter; il éprouvait de la courbature avec fièvre et inappétence ; pas de vomissements, pas de diarrhée, pas de symptômes du côté de la poitrine, mais après quelques jours il est pris de toux avec expectoration jaunâtre.

A partir de ce moment le malade a toujours toussé et ses forces ont été en diminuant; il a dû cesser tout travail et la plupart du temps il était obligé de garderie lit. Pendant ces deux dernières années, il n’a pas vu d’érythème se

développer sur les mains ; mais, au printemps, il se trouvait plus fatigué. Il dit spontanément et sans qu'on l’v sollicite : Au renouvellement du temps j'allais plus mal; le printemps m'était contraire ; quand venait l'hiver je me sentais un peu mieux .

Pendant tout ce temps, perte de l’appétit, douleur à l’épigastre, mais sans sensation de brûlure ; pas de renvois, pas de vomissements ; mais assez souvent coliques et diarrhée, se reproduisant avec plus d’intensité au printemps. Pas de gerçures des lèvres; mais souvent pendant l’été, ardeur de la bouche, soif et ptyalisme. Pas de troubles cérébraux, [quelquefois seulement céphalalgie frontale. Pas de rachialgie, cependant affaiblissement musculaire marqué, spécialement aux membres inférieurs. Quelquefois œdème des pieds. La toux et l’expectoration persistaient, mais sans s’accompagner d’oppression, d’hémoptysies ni de sueurs nocturnes.

L’hiver dernier le malade allait assez bien; mais au commencement d’avril la faiblesse a reparu avec la diarrhée, sans autres accidents. Vers le 20 avril, dans une période de sa maladie où il ne gardait pas le lit, et où il s’exposait par conséquent au soleil , apparition d’un érythème que le malade n’attribue cependant pas à l’insolation. Cet érythème siégeait sur le nez et sur la face dorsale des mains ; gonflement léger des parties avec sensation de brûlure.

A la môme époque, augmentation de la faiblesse, coliques, diarrhée plus intense.

Les symptômes persistant , le malade se décide à venir à l’Hôlel-Dieu de Lyon, où il entre le 3 juin 186-1 , dans le service de M. Teissier, salle de clinique, n° 16. La veille, il était resté une grande partie de la journée assis au soleil, dans son attitude favorite , la jambe droite au-dessus de la jambe gauche, de telle sorte que la face interne du pied droit était dirigée on avant. Le malade, d’ailleurs, ne porle pas do bas et n’a pour chaussure que. des sabots. Or, le lendemain, en se mettant au lit à l’IIôtel-Dieu, il remarqua

une rougeur avec sensation de brûlure à la lace interne du pied droit, surtout à la partie postérieure.

Le 4 juin 1861, on constate l’état suivant : faciès pâle, apparence cachectique ; amaigrissement assez prononcé. Squames brunes, crasseuses, sur le dos du nez et sur la lèvre supérieure; rougeur sombre du dos des mains, nettement limitée par un rebord plus foncé encore au niveau de l’articulation radio-carpienne , et qui répond parfaitement à ce qu’on a décrit sous le nom de manchette pellagreuse. Rien à la face palmaire. Pas de gonflement sous-cutané du dos des mains. L’érythème, qui date de six semaines, a déjà subi une desquamation ; actuellement la nouvelle couche épidermique commence à se détacher à son tour. Cet épiderme est brun , noirâtre, sec, rugueux, fendillé, et se laisse arracher par larges lamelles. 11 est plus notablement épaissi sur les doigts qui sont très-secs et surtout aux articulations phalangiennes, de telle sorte que la peau des doigts présente parfaitement cet état que l’on a décrit sous le nom de peau ansérine : c’est la patte d’oie pellagreuse. Au-dessous le derme est lisse, rose, aminci, ayant encore son élasticité. Pas de sensation anormale, si ce n’est au niveau de certaines articulations des doigts, qui sont le siège de gerçures. Rien aux ongles.

L’érythème du pied droit est d’un rouge sombre, sans gonflement, toujours douloureux. 11 n’y a pas encore de desquamation. Sa forme est très-nettement délimitée : il est triangulaire, allongé horizontalement; son bord antérieur vertical répond à la bride du sabot, son bord inférieur au rebord du sabot qui est en rappor tavec l’arrièrcpied ; son bord supérieur représente la terminaison du pantalon. Le derme n’est donc érythémateux que dans les points où il était à nu et où il pouvait être impressionné par les rayons solaires.

Sur les lèvres, gerçures recouvertes de petites croùles noirâtres ; la muqueuse des lèvres est gonflée, ramollie et se moule sur les inégalités des dents. Gencives normales, langue rose, humide, gardant sur les bords l’impression

des dents; papilles complètement effacées, face supérieure sillonnée par de nombreuses dépressions qui lui donnent une apparence fendillée. Pas d’ardeur de la bouche ; pas de ptyalisme. La soif n’est pas exagérée. Appétit capricieux ; quelquefois bouche mauvaise; digestions bonnes; pas de nausées, pas de renvois, pas de vomissements.

Légère douleur épigastrique, n’augmentant pas par la pression ni par l’ingestion des aliments et n’ayant d’ailleurs aucun rapport avec le pyrosis. Pas de coliques. Diarrhée abondante, séreuse ; dix selles par jour.

Pas de troubles sensoriels ni intellectuels. Affaiblissement musculaire assez marqué mais plus considérable encore aux membres inférieurs.

Toux fréquente, surtout la nuit. Pas d’oppression. Expectoration facile, abondante, formée de crachats purulents, déchiquetés. Odeur lade et nauséabonde de l’haleine. Pas de points de côté. Matité dans toute l’étendue du poumon gauche qui est aplati par la déformation de la poitrine. La respiration de ce côté est très-obscure et dominée même en arrière par les bruits cardiaques. Bronchophomie. Pas de matité sous les clavicules ; mais expiration prolongée, marquée surtout à gauche. A droite, en dehors, et vers la partie moyenne respiration bronchique. Pas de râles.

Bruits du cœur réguliers, mais présentant au premier temps, à la base, un bruit de souffle doux qui se prolonge dans les carotides. Pouls à quatre-vingt-douze, vif, assez élevé, dépressible.

On prescrit la tisane de dattes et de jujubes, la gelée de lichen, 5 centigr. d’extrait thébaïque, et un mélange de sous-nitrate de bismuth et de craie.

6 juin 1861. La desquamation des mains se fait par larges lamelles et découvre le derme rose, lisse, brillant, recouvert d’une nouvelle couche d’épiderme très-Qn.

L’érythème du pied droit n’a pas changé. Diarrhée moins intense ; quatre selles par jour. Les autres symptômes sont à peu près les mêmes.

Le 12 juin, amélioration très-notable. Le malade ne

garde plus le lit, mais il évite soigneusement de rester exposé au soleil, l’insolation provoquant au bout de quelques instants des vertiges et des étourdissements. La diarrhée a considérablement diminué. La langue est dans le même état. La muqueuse buccale est rouge, animée ; il n’y a pourtant ni ptyalisme ni d’ardeur de la bouche. Le dos des mains a presque repris sa coloration normale ; l’épiderme se détache encore par petites lamelles. L’érythème du pied droit a considérablement pâli et se termine par desquamation.

On continue le même traitement; néanmoins la diarrhée reparaît le 1 5 juin : vingt-cinq selles par jour (s. n. bismuth, lavements Iaudanisés, infusion de cachou). Au bout de quelques jours la diarrhée diminue. On donne, à partir du A juillet, un bain sulfureux tous les deux jours.

Le 8 juillet, la desquamation des mains a complètement cessé. L’appétit revient ; presque plus de diarrhée : 3 selles par jour; mais léger œdème des mains et des pieds ; aux mains il est localisé aux poignets. Bouffissure de la face. Continuation du traitement ; 20 grammes par jour de conserve de roses.

Le 15 juillet, retour de la diarrhée. — Le lendemain , éruption pustuleuse sur les mains. Vin de quina.

23 juillet, diarrhée intense, un peu de sang dans les selles. Même traitement : conserve de roses, 30 grammes, thériaque, 2 gr.

29 juillet, la diarrhée continue. Eau minérale de Saint- Alban, eau panée vineuse.

10 août, 8 gr. s. n. bismuth par jour.

12 août, 12 gr. s. n. bismuth par jour.

18 août, la diarrhée est moins intense.

2 septembre, la diarrhée a disparu. La bouffissure delà face a augmenté. On constate un épanchement séreux dans le péritoine.

7 septembre, réapparition de la diarrhée. L’état s’aggrave de plus en plus et le malade meurt le 10 à six heures du soir.

Autopsie, 36 heures après la mort.

Dans la poitrine, à droite, adhérences anciennes et récentes de la plèvre, un peu d’épanchement séreux. On remarque des masses gélatineuses adhérant faiblement aux parois thoraciques qui sont granulées. Le poumon est d’ailleurs sain.

A gauche, poumon ratatiné, du volume d’une pomme, contenant au sommet des tubercules non ramollis ; il adhère si fortement aux parois thoraciques et au diaphragme, qu’il est presque impossible de l’en détacher. — Un peu de sérosité dans le péricarde. Deux ganglions péribronchiques sont tuberculeux, gros comme de petites noix, de couleur noirâtre. La coupe permet de constater une petite caverne dans l’un d’eux.

Epanchement séreux dans le péritoine. Pas dephlegmasic du tube digestif. Tous les organes abdominaux, foie, rate, reins, etc., examinés avec soin, paraissent sains, peutêtre un peu anémiés. Les capsules surrénales notamment sont parfaitement saines. Le cerveau ne présente aucune altération notable. La moelle épinière n’a pas été examinée.

Un mois après la constatation de ce cas de pellagre, averti par mon savant ami, M. le docteur Viennois, qui en assistant à la visite du matin , avait été frappé de l’aspect terreux des mains d’un des malades entrants, je pus encore recueillir l’observation suivante pour laquelle M. Yillaret m’a communiqué quelques renseignements. J’ai pu assister à l’autopsie qui a été pratiquée par M. Perroud, chef de clinique médicale.

Obs. XXVII. — Jomain (Joseph), âgé de 50 ans, né à Varennes (Saône-et-Loire), domicilié à La Chapelle, près Charolles (Saône-et-Loire), est d’un tempérament lymphatique bilieux, d’une constitution détériorée. Il tousse habituellement tous les hivers. On ne trouve pas d’autre maladie en remontant dans les antécédents. Son père est mort â 60 ans de maladie aiguë. Sa mère aussi est morte à

50 ans après quelques jours de maladie. Ses frères et ses sœurs se portent bien ainsi que ses quatre enfants.

Jusqu’à l’Age de 44 ans, Jomain était mineur, mais depuis six ans il ne descend plus dans les mines, il est occupé à traîner pendant toute la journée, exposé au soleil, une charrette chargée de charbon. 11 porte habituellement des bas. Son alimentation se compose de pain de froment et de soupe au beurre ; la soupe constitue même, pour ainsi dire, sa nourriture exclusive; il ne mange presque jamais de lait, pas de viande, ni fraîche, ni salée, un peu de maïs sous forme de gaudes (par conséquent passé au four) mais en très-petite quantité et très-rarement, une fois par semaine à peu près ; il boit habituellement de la tisane de genièvre, pas de vin si ce n’est les jours de grande fête. L’eau qu’il boit pendant le jour est bonne.

Il y a deux ans environ, après la mort de sa femme, cet homme, qui était devenu à charge à ses enfants, a été chassé par eux. Depuis cette époque, il vit de misère, manquant souvent des aliments les plus indispensables. A son entrée à l’hôpital, il déclara n’avoir pas mangé depuis deux jours.

Jomain est admis à l’ Hôtel-Dieu de Lyon le 5 juillet 1861, dans le service de clinique médicale de M. le professeur Tcissier, au n° 23 de la salle des hommes.

Jamais il n’a eu d'érythème des mains. La santé générale, au dire du malade, n’élail pas mauvaise; l’hiver dernier il se portait encore bien. 11 dit que cette année, au mois de mai, le soleil lui a brûlé les mains et le nez. Le dos des mains était rouge et était le siège d’un sentiment de brûlure, puis l’épiderme est entré en desquamation en prenant une teinte brune très prononcée. Les pieds qui étaient protégés par des bas, n’ont rien présenté d’anormal.

En même temps que l’érythème, se déclarait une diarrhée qui était parfois assez intense. En même temps aussi : bouche mauvaise, inappétence, pas de soif, ptyalisme, diminution des forces, marché incertaine. Depuis quelque

temps, surdité qui est actuellement assez prononcée, affaiblissement de la vue.

Aujourd’hui, 6 juillet 1861, la face dorsale des mains est le siège d’un érythème crasseux nettement limité sur la main droite par une zone d’épiderme noir qui contourne j’articulation radio-carpienne, sans empiéter sur la face palmaire. L’épiderme très-brun se détache par lamelles. Sur les doigts, épaississement considérable avec teinte noirâtre et crasseuse de l’épiderme, ce qui leur donne l’apparence dite ansérinc. La face palmaire est parfaitementsaine ; rien aux ongles. Sur le nez, la peau a repris son état à peu près normal. On ne voit plus que des squames très-brunes qui forment comme un cercle autour de la partie qui avait été affectée.

Rien sur les lèvres, gencives normales. Langue rose, lisse, humide, parcourue par de nombreux, sillons peu profonds. Papilles complètement effacées.

Pas de soif, ardeur de la bouche, pas de ptyalisme. Anorexie, douleur épigastrique augmentant par la pression et par l’ingestion des aliments. Quelques coliques, ventre normal, diarrhée moins forte depuis quinze jours.

Céphalalgie frontale, pas de vertiges, pas de rachialgie; faiblesse musculaire considérable ; le malade peut à peine se tenir sur ses jambes ; quand il veut marcher , il ne tarde pas à tomber.

Faiblesse intellectuelle sans délire ni idée prédominante, constituant un état de démence bien manifeste. Le malade n’a que cinquante ans et paraît en avoir au moins soixante. Son aspect est cachectique, la peau est sèche et terreuse, l’amaigrissement considérable. — Pouls à cinquante-six, dépressible.

Le catarrhe pulmonaire se manifeste par une toux légère avec crachats purulents. Râles sous-crépitants et muqueux dans toute l’étendue de la poitrine. La toux dure depuis quatre mois. On lui prescrit le 6 juillet : tisane dattes et jujubes. Vin de Bordeaux. Bains sulfureux.

10 juillet. — Le malade est en proie à un délire assez

aigu. Il pousse des cris depuis la veille et confond les personnes. Potion avec O gr. 05 d’extrait thébaïque.

13 juillet. — Pouls accéléré à cent pulsations. Diarrhée intense. Refroidissement.

14 juillet. — L’agitation continue. Le malade crie constamment et présente un véritable état de manie. Potion avec 0 gr. 15 d’extrait thébaïque.

16 juillet. — La prostration succède à l’agitation; les cris ont cessé , les selles sont involontaires, résolution musculaire, quelques mouvements de carphologie.

Cet état se continue les jours suivants. Les symptômes d’adynamie sont de plus en plus prononcés , les facultés sensorielles et intellectuelles sont presque anéanties ; les urines sont troubles, d’un rouge foncé et ne contiennent pas d’albumine. Toutefois, au milieu de ce cortège de symptômes si graves, le pouls est redevenu naturel ; la langue est rose, lisse, telle que nous l’avons décrite plus haut.

La mort survient le 22 juillet, à midi.

Autopsie. — Vingt-sept heures après la mort, par un temps chaud et humide. Le cadavre ne présente pas le moindre signe de putréfaction ; il est placé dans le décubitus dorsal, sa maigreur est considérable.

La peau de la face offre une teinte basanée , celle des mains est terreuse. La trace d’un vésicatoire qui a été appliqué au bras présente une} teinte brune très-foncée. 11 existe une escharre au sacrum.'

Les os du crâne ne présentenl|rien]’d’anormal, la duremère n’offre rien de particulier ,| elle adhère en quelques points à l’arachnoïde le long du sinus longitudinal, elle offre aussi quelques adhérences avec les os du crâne le long de la suture sagittale. [Pas de caillots dans les sinus, pas d’épanchement dans lajgrande cavité de l’arachnoïde ; 1 arachnoïde et la pie-mère présentenffjtoute l’apparence de l’état normal. Cette dernière membrane se détache de la substance grise sans l’entamer. |Le cerveau, qui est dans un état parfait de conservation, a le volume, la consis-

tance et la coloration habituelles. — Rien dans les ventricules.

La moelle , examinée avec le plus grand soin , a été trouvée, ainsi que ses méninges, dans un état d’intégrité parfaite.

Coloration noire des poumons et adhérences des deux feuillets pleuraux de chaque côté. Engouement pulmonaire à la base des deux côtés. Dans ces points, le tissu est dur, non crépitant. Les bronches sont remplies de mucosités purulentes. — Emphysème vers le sommet.

Le cœur est atrophié , il contient dans ses cavités des caillots organisés : à gauche le caillot se prolonge dans l’aorte.

Le foie est petit, un peu dur, gorgé de sang. Deux petites tumeurs jaunes, fibro-graisseuses, existent, l’une du volume d’un gros pois, dans le lobe droit à la face antérieure, l’autre grosse comme une noisette, sur le lobule de Spigel.

Les reins sont normaux.

La rate est pâle, ratatinée, son enveloppe fibreuse est épaissie.

Le péritoine ne présente rien d’anormal ; les veines mésaraïques sont un peu gorgées de sang.

On trouve, dans la moitié inférieure de l’iléon et dans la partie’ ascendante du colon, une arborisation bien manifeste, sans épaississement, ni ramollissement de la muqueuse.

L’estomac est parfaitement sain.

L’œsophage ne présente également rien d’anormal.

L’existence de la pellagre sporadique à Lyon n’était donc plus contestable. M. le professeur Teissier, en attirant l’attention des élèves sur ces deux malades couchés à quelques lits de distance dans l’une de ses salles, et en consacrant une leçon clinique à la description sommaire de la maladie, prépara de nouvelles découvertes qui devaient se faire bientôt dans d’autres services.

Déjà M. le docteur Gromier reconnaissait la pellagre chez une de ses malades, dans le même hôpital. Dans cette observation que je vais rapporter et que je dois ù mon excellent ami, M. le docteur Mayet, alors interne du service, on trouvera noté l’érythème vésiculeux qui semble d’après les renseignements de la malade avoir existé les années précédentes, à moins que la maladie, ce qui n’est pas rare, ait été compliquée d’eczéma.

Obs. XXVIII. — Gonnet (Rosine), âgée de 19 ans, née à Husson (Loire), domiciliée dans les environs du Puy (Haute-Loire), fabricanle de dentelles.

Bien portante jnsqu’à quatorze ans, elle n’a eu depuis cette époque qu’une éruption vésiculeuse et prurigineuse, peut-être de l’eczéma, siégeant aux joues, sur la face dorsale des mains, et à l’extrémité inférieure des jambes, et qui a récidivé pendant plusieurs années. La santé générale était restée sans atteinte, seulement la malade éprouvait de temps en temps des accès de céphalalgie. Ce malaise ne la gênait pas dans son travail, n’entravait pas son appétit. Elle se nourrissait bien, dit-elle, mangeait souvent de la viande, jamais de maïs.

La peau avait repris depuis quelque temps son aspect normal, quand pour la première fois, au commencement du printemps 1860, elle devint rouge, rugueuse, épaissie aux joues et à la face dorsale des mains. La malade ne peut déterminer si l’insolation en a été la cause, ou, du moins, si l’éruption a coïncidé avec l’exposition aux rayons solaires plus ou moins ardents. La rugosité, l’épaississement de la peau n’ont fait qu’augmenter; la teinte rouge est devenue de plus en plus foncée, et enfin noirâtre. Quelques mois après est survenue la desquamation de l’épiderme qui se détachait en plaques assez épaisses et larges comme une pièce de dix sous.

Fonctions digestives ne présentant d’autres troubles que de la constipation. Céphalalgie augmentant par le travail, affaiblissement assez grand, abattement et tristesse. Tel

était l’état local et général de h malade quand elle entra à l’Hôtcl-Dieu, en novembre 1860, cinq mois après l’invasion de la^maladie. On lui administra des bains sulfureux, quelques laxatifs. Elle sortit après un séjour de sept semaines améliorée et non guérie. Elle avait repris un peu de forces, sa peau était seulement rugueuse. Mais, peu après sa sortie, elle passa par les mêmes phases que la première fois, et quand elle revint à l’Hôtel-Dieu, cinq mois après, le 4 juillet 4 861 , l’éruption avait les mêmes caractères que lors de sa première entrée ; et M. Gromier, auquel est confiée la direction du service des Premières- Femmes, reconnut, au premier coup d’œil, 'érythème pellagreux qu’il avait eu l’occasion d’observer à Bordeaux.

L’état général de la malade était même plus mauvais : car outre la constipation, la céphalalgie, l’affaiblissement qui persistaient, la tristesse avait augmenté, et dans la persuasion de ne pouvoir guérir, ses idées étaient toutes au découragement et à la mélancolie. Il n’y a pourtant pas aliénation mentale caractérisée. On lui prescrit : bains sulfureux tous les deux jours, sirop de quina au vin d’Espagne. Sous l’influence de cette médication, amélioration sensible, et le 26 juillet la desquamation a cessé, la rougeur a diminué, la peau reste légèrement épaissie et d’apparence chagrinée.

L’état général reste le même, le moral seul de la malade s’améliore : ses idés sont moins sombres.

Le 11 septembre, la scène change tout à coup sans cause connue , peut-être à la suite d’un écart de régime. Sa langue est sèche, saburrale. Soif vive ; vomissements bilieux ; diarrhée abondante. Le faciès révèle de l’abattement. Pouls accéléré.

On lui prescrit: sirop d’airelles, limonade gommée, électuaire avec conserve de roses et de cynorrhodon et du sirop diacode.

Le 12, la diarrhée a diminué.

Le 13, selles diarrhéiques abondantes , langue trèsrouge, sèche sur les bords, céphalalgie, un peu de surdité,

l’ELLAGRE SPORADIQUE. • 231

pouls petit et accéléré, peau brûlante, confusion des idées, préoccupation sur la gravité de son état qu’on cherche en vain à dissiper.

Le 15, amélioration marquée. La langue est saburrale au centre , moins rouge sur les bords, moins sèche, la diarrhée moins abondante.

Le 17, le mieux se continue, le faciès est moins abattu, la diarrhée a cessé, l’appétit revient; toujours un peu d’hébétude.

Le 25, convalescence ; il ne reste qu’un peu de surdité.

Le 2 octobre, rechute sans cause connue. Reproduction du même cortège d’accidents, dans le même ordre ; même état delà langue, même délire, même hébétude; diarrhée, ventre ballonné ; pouls petit, accéléré. Opiacés, tisane de riz gommée.

Le 5, langue sèche et rouge , affaiblissement profond. Opiacés, vin de quina.

Le 10, la prostration domine la scène; le délire et la diarrhée persistent ; on découvre une escharre au sacrum.

Le 1 5, même état. La diarrhée a diminué. Subdélirium, paroles incohérentes. La malade n’en sort que pour tomber dans l’hébétude et l’abattement.

Le 18 , la malade commence à recouvrer ses facultés intellectuelles. La langue est bonne, l’appétit revient, le pouls se relève, le visage a repris son expression.

Le 25, elle mange un peu ; la plaie du sacrum se cicatrise ; le faciès est bon.

Le 29, l’amélioration persiste.

Je ne sais si ce cas ainsi présenté est tout à fait incontestable. Je n’ai pu voir la malade qu’après la disparition de l’érythème , et j'ai trouvé alors sur les parties qui avaient été atteintes, un état chagriné et rugueux de la peau, qui n’est pus habituel dans ces cas, mais que j’ai cependant retrouvé quelquefois. Néanmoins, l’ensemble et la marche des symptômes notés par l’interne, sans idées préconçues, cet état de malaise persistant et d’hypochon-

(h-ie, et enfin ces désordres digestifs et nerveux m’engagent à conclure à l’existence de la pellagre chez cette malade, conformément au diagnostic de M. Gromier, qui m’a déclaré avoir reconnu chez elle, à son entrée à l’hôpital, un érythème pellagreux type.

A la même époque, M. Ollier reconnaissait à la consultation gratuite de l’Hôtel-Dieu, sur un homme d’apparence misérable, âgé d’environ 45 ans, un érythème pellagreux type de la face et du dos des mains, avec teinte rouge sombre du derme et coloration noire de l’épiderme, accompagné d’un état scorbutique de la bouche. Huit jours après le malade revenait à l’Hôtel-Dieu et M. Ollier put, par un nouvel examen, confirmer son diagnostic. Je fus prévenu. On recommanda à cet homme de venir régulièrement aux consultations. Malheureusement il me fut impossible de le découvrir, et depuis il n’a plus reparu.

Quelques jours plus tard , un nouveau pellagreux était signalé à l’Hôtel-Dieu de Lyon, dans le service de M. le docteur Vernay. J’ai visité plusieurs fois cet homme, que j’ai pu suivre dans les diverses phases de sa maladie. 11 me semble offrir un type de pellagre aiguë. Je reproduis ici cette observation que je dois, ainsi que le résultat de l’autopsie, à l’obligeance de mon ami, M. le docteur Nayrand, alors mon collègue dans les hôpitaux.

Obs. XXIX. — Guiltard (Alexandre, âgé de 61 ans, né à Brives, département de la Corrèze, exerce la profession d’écrivain public; il n’a pas de domicile fixe. Le 12 juillet J 861, il entre à l’Hôtel-Dieu, dans le service de M. le docteur Vernay, et voici ce qu’il raconte :

H jouissait habituellement d’une santé assez bonne , mais depuis quelque temps il s’est trouvé sans asile et sans ressources; il a vécu au jour le jour avec quelques grammes de pain pour toute nourriture, buvant de l’eau Iraiche aux fontaines publiques. Il restait toute la journée étendu sur les bancs de pierre des places et des quais, la lace et les mains exposées au soleil de juillet. Il a cherché

PEU.AORE SPORADIQUE.

en vain du travail. Il attribue l’insuccès de ses tentatives aux machinations d’une corporation qui le repousse; il se croit victime de la méchanceté de ses ennemis ; et mu par ces idées qu’il a toujours présentes à l’esprit, il éclate on malédictions contre eux. Ce malade a donc une tendance au délire de persécution. On constate cet état pendant tout le temps de sou séjour à l’hôpital.

Depuis huit jours il a été pris de diarrhée sans coliques. Actuellement il est très— affaibli ; l’affaiblissement, musculaire porte surtout sur les membres inférieurs. Pas de fièvre ; mais une soif ardente; la peau est sèche et aride ; inappétence ; la langue est sèche, rouge, lisse, parcourue par de nombreux sillons, les papilles sont complètement effacées. Les mains, à leur face dorsale, et le nez présentent une teinte violacée, accompagnée d’une desquamation noire, furfuracée. Le coude-pied n’offre rien de particulier : le malade avait des bas. Il dit que cette coloration était plus marquée quelques jours auparavant ; l’érythème est donc sur son déclin. On prescrit : tisane de riz gommée, potion avec s. n. bismuth 1 gr. et lo gouttes de laudanum, et un lavement laudanisé.

16 juillet. La diarrhée persiste, le malade est toujours dans un état de prostration. Vin de Bordeaux.

20 juillet. La diarrhée a beaucoup diminué, mais l’état général est toujours le même ; le pouls est petit, misérable. Quant à l’état des facultés intellectuelles, le malade paraît tomber dans la démence. Sirop de quina.

22. La prostration augmente ; état voisin du coma. Même prescription.

29. Les extrémités sont froides, le pouls imperceptible ; pas de fièvre, pas de gène de la respiration. Coma.

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