Mort
L’autopsie n’a pas révélé d’altération appréciable. Lo cerveau, le tube digestif, tous les viscères abdominaux paraissent parfaitement sains. Les capsules surrénales examinées avec un soin particulier, n’offrent rien de notable, Ce canal rachidien n’a pas été ouvert,
Enfin, deux nouveaux cas de pellagre ont été constatés à l’IIôtel-Dieu de Lyon, dans le service de M. Socquet Je rapporte ces deux observations que j’ai pu recueillir avec le concours de mon ami, M. le docteur Carre, alors interne du service. Elles offrent des exemples d’érythèmes tardifs, et on trouve notée dans la seconde, que j’ai découvertes par hasard, en traversant la salle des Quatrièmes-Femmes, l’influence qu’exerce l’état puerpéral sur le développement de la pellagre.
Obs. XXX. — Roux (Jean-Pierre), âgé de 80 ans, né au Péage- de-Roussillon (Isère), domicilié à Lyon, voiturier, vit seul, dans le veuvage et la misère. Malgré son grand âge, il exerçait encore l’hiver dernier la profession pénible de porteur d’eau. Depuis le printemps il a cessé tout travail, et pendant tout le jour il se promène sur les places exposé à l’insolation.
Son alimentation se compose presque exclusivement de soupe ; il boit très-peu de vin.
Il se présente à notre observation le 19 août 1861, au n° 3 de la salle Saint-Martin, service de M. Socquet. Il souffre depuis vingt ans d’un catarrhe pulmonaire; depuis trois mois sa vue diminue progressivement.
Dans les premiers jours du mois d’août, il y a environ quinze jours, il s’est aperçu avec étonnement que le dos de ses mains était le siège d’une vive rougeur, avec sentiment de cuisson ; une teinte brune a bientôt succédé à la rougeur.
Actuellement, l’épiderme de la peau dorsale des mains est noir, rugueux, sec, fendillé; la desquamation commence. Au-dessous, le derme est encore congestionné ; il a perdu de son élasticité. Les doigts sont secs et ont l'apparence dite ansérine ; l’altération cutanée se limite exactement au -poignet.
Du côté du tube digestif: langue rouge, lisse, peu humide, pas de papilles, sillons nombreux et profonds, soif, anorexie, pas de pyrosis et pas de diarrhée.
PELLAGRE SPORAniQUE. 235
Il a horreur du soleil auquel il attribue tout son mal : il se plaint de vertiges, de faiblesse dans les jambes qui sont œdémaciées. Pas de rachialgie.
Le 22 septembre , l’état du malade ne s’est pas sensiblement amélioré. La desquamation se fait lentement par larges écailles ; il reste encore de l’ancien épiderme noir et flétri. L’œdème des jambes persiste.
Le pouls est mou, dépressible, non ralenti; le catarrhe pulmonaire ne s’est pas amendé. Crachats jaunes et nummulaires ; à l’auscultation, râles muqueux et ronflants ; sonorité exagérée à la percussion. La vue s’affaiblit de plus en plus.
Obs. XXXI. — Massé (Louise), âgée de 28 ans, domiciliée à Lyon, a fait une chute il y a deux ans. C’est en dansant une ronde qu’elle a été projetée à plusieurs pas de distance, et qu’elle est tombée lourdement sur les reins. A la suite de cette contusion, elle éprouva de vives coliques qui se calmèrent; sur ces entrefaites, elle devint enceinte et accoucha il y a six mois. Les suites de couches ont été longues et pénibles. Les reins et la fosse iliaque gauche sont restés le siège de douleurs continuelles. La marche est difficile; la menstruation ne s’est pas rétablie. C’est dans cet état qu’elle entre à l’Hôtel-Dieu de Lyon, dans le service de M. Socquet, salle des Quatrièmes-Femme?, n° 145, le 22 septembre 1861.
La malade appelle surtout l’attention sur la fosse iliaque gauche qui est douloureuse ; elle y éprouve de vives coliques et de temps en temps des borborygmes, des roulements profonds, suivis d’envies pressantes, impérieuses, qui amènent des selles liquides, abondantes.
La palpation révèle une tumeur abdominale à gauche; en cherchant à la délimiter, on reconnaît qu’elle siège profondément en arrière, dans le voisinage de la colonne vertébrale, et qu’elle s’étend plus haut que les fausses côtes.
Cette manœuvre révèle aussi un gargouillement manifeste et provoque de la douleur.
Les urines contiennent un dépôt abondant qui n g pris été analysé.
Accès fébrile le soir, se prolongeant dans le sommeil.
L’état puerpéral, cause de tous ces désordres, semble dominer la scène.
Déplus, le dos des mains présente des traces très-manifestes d’une éruption pellagreuse. La malade raconte qu’il y a vingt jours environ, la face dorsale de ses mains était devenue le siège d’une rougeur assez vive avecsenliment de cuisson ; qu’au bout de quelques jours, à cette rougeur avait succédé une teinte brune de plus en plus foncée, et que l’épiderme était entré en desquamation: elle n’a pas remarqué que le soleil ait exercé quelque influence sur le développement de l’érythème.
Actuellement la peau de la face dorsale des mains offre une teinte légèrement rosée ; elle est sèche, rude et comme chagrinée ; elle a perdu de sa souplesse et de son élasticité; elle ne semble ni épaissie ni amincie; la desquamation ne s’opère plus que sur les bords. L’altération se limite exactement à deux centimètres et demi au-dessus de l’articulation radio-carpienne, par une zone d’épiderme noir qui commence à se desquamer; cette zone qui est large de deux centimètres et demi contourne le poignet et s’échancre à la face antérieure, en dessinant avec une remarquable exactitude la manchette pellagreuse. La peau n’offre aucune altération, et n’est le siège d’aucune sensation anormale.
La langue est rose, lisse, parcourue par de nombreux sillons, les papilles sont complètement effacées.
Le 23 septembre, on lui prescrit : potion au perchlorure de fer quinze gouttes, deux cuillerées de vin de quina, infusion de fleurs d’oranger; à l’extérieur, lavements détersifs. Soupe de riz.
Le 26, transpiration abondante dans la nuit, fièvre le soir.
'1er octobre. La malade a dans la journée quatre ou cinq selles liquides contenant des matières noirâtres, des rfl-
PELLAGKE SPOItADlQUE.
dures do boyaux, du pus eu abondance et d’une rare fétidité. Pas de sang, pas de ténesme. Tisane de bourgeons de sapin, lavement amidonné, avec dix gouttes de laudanum.
22 octobre. Lavement avec une cuillerée d’eau de Lechelle.
25 octobre. La malade sort du service parfaitement guérie de l’érythème pellagreux qui n’a laissé aucune trace de son existence. La peau a repris son élasticité, sa couleur.
Les selles sont toujours noires mais moins abondantes et moins fétides.
L’état général est meilleur, la malade a repris de l’appétit, de l’embonpoint et des forces.
La tristesse et la dépression morale qu’elle présentait lors de son admission, ont fait place à l’espoir et à la gaîté.
Voilà donc, en négligeant le cas observé par M. Ollier à la consultation gratuite, et sur lequel nous n’avons pas de détails suffisants, six observations de pellagre sporadique bien et dûment constatées, recueillies en quatre mois à l’IIôtel-Dieu de Lyon. Or, jamais on n’y avait soupçonné l’existence de cette maladie, avant le 4 juin 1861. Que penser maintenant de cet argument qu’on nous oppose sans cesse, à savoir : que la pellagre ne se développe que consécutivement à l’alimentation par le maïs ?
Mais je n’ai encore indiqué que la moitié des cas observés à Lyon. Avant l’admission à l’Hôtel-I)ieu des deux derniers malades que j’ai cités, j’avais déjà recueilli, en dehors des hôpitaux , six autres observations de pellagre sporadique.
Dans la séance du 5 août, M. Teissier, ouvrant au sein de la Société impériale de médecine de Lyon, la discussion de mon travail, et examinant mes conclusions relatives à l’étiologie, exprima celte opinion, que si la pellagre est réellement un mal de misère, on devra la trouver de
238 RECHERCHES' nouvelles sur la pellagre. préférence dan* les dépôts de mendicité. Cette hypothèse, très-vraisemblable se trouvait déjà justifiée par l’observation de M. Landouzy, qui , pour réunir les quarante pellagreux dont j’ai déjà eu l’occasion de parler, avait dû en emprunter un bon nombre au dépôt de mendicité de Montreuil.
J’exprimai l’idée qu’on pourrait également retrouver la maladie dans le dépôt de mendicité du Rhône, ce dont je pus m’assurer quelques jours après en visitant l’établissement d’Albigny. Dans la séance du 19 août, je pus présenter à la Société les six observations suivantes que j’avais recueillies succinctement en examinant successivement tous les malades des infirmeries.
Obs. XXXII. — Montvernay (Etienne), âgé de 42 ans, né dans le département de la Loire, est depuis dix-huit mois au Dépôt de mendicité.
Depuis le printemps il présente sur le dos des mains un érythème pellagreux type, avec des troubles variés des grandes fonctions.
Aujourd’hui, 18 août 1861, la face dorsale des mains est d’une couleur noirâtre sale, le derme est atrophié et a perdu en grande partie son élasticité ; l’épiderme se détache en lamelles. L’altération est limitée supérieurement d’une façon très-exacte, par une manchette formée d’écailles épidermiques noires, assez épaisses.
Depuis quelques jours, l’érythème qui est déjà ancien a récidivé sur un point. On trouve en effet sur le bord externe de la main gauche, une plaque d’un rouge sombre qui donne au toucher une sensation de chaleur assez marquée.
La langue est rose, lisse, humide, sillonnée, les papilles sont complètement affaissées. Le malade est presque constamment tourmenté par la soif, il recherche les aliments froids et rafraîchissants ; son appétit est tantôt vorace, tantôt nul.
Le système musculaire est dans un état de débilité assez
prononcé, mais la faiblesse est marquée surtout aux membres inférieurs.
Les facultés intellectuelles sont complètement déprimées, et en partie abolies ; elles offrent un état très-caractérisé de lypémanie avec démence.
Obs. XXXI II. — Duchâtel (François), âgé de 59 ans, né à Beffort, habite depuis six mois dans l’asile de mendicité de Lyon. Il s’est exposé à l’insolation dans le courant du mois de mai. A la suite, il vit apparaître sur la peau de la partie dorsale des mains, une vive rougeur s’accompagnant de sensation de brûlure; à la rougeur succédèrent bientôt, d’abord une teinte noirâtre de l’épiderme, puis sa desquamation.
Actuellement les doigts ont l’apparence dite ansérine. La peau du dos des mains est brune, ridée, elle a perdu son élasticité.
Du côté du tube digestif la langue est rouge, lisse et humide. La lèvre inférieure offre quelques gerçures aphtheuses. Les selles sont diarrhéiques, la soif vive.
Il y a aussi quelques troubles sensoriels : le malade éprouve des bourdonnements d’oreilles, il lui semble qu’il entend des cloches. D’ailleurs les facultés intellectuelles sont intactes.
Obs. XXXIV. — Jolu (Jean-Pierre), âgé de 66 ans, né à Lyon, séjournant depuis dix ans dans les asiles de mendicité de cette ville, d’un tempérament bilieux, souffre depuis longtemps d’un catarrhe pulmonaire.
Depuis quinze ans, au commencement du printemps, il voit survenir sur la face dorsale des mains et sur les coude-pieds de la rougeur de la peau, accompagnée d’une sensation de cuisson. La teinte rouge s’assombrit, devient noirâtre, puis survient la desquamation. Il attribue au soleil toutes ces éruptions, car lorsqu’il a soin de protéger par des bas et par des gants les régions d’ordinaire envahies, il peut braver l’insolation. Il se préserve encore
des éruptions en restant à l’ombre, et en évitant de sortir. A la paume des mains, à la plante des pieds, intégrité parlai tegdes téguments.
I)u côté du tube]digestif : la langue est rose, lisse, humide,- les papilles en sont complètement effacées ; elle est parcourue par des sillons peu profonds. Rien aux lèvres. Anorexie, douleur épigastrique, pas de diarrhée.
Le malade remarque que sa vue a sensiblement diminué, surtout du côté droit. 11 accuse des douleurs dans la tête et à la région dorsale de la colonne vertébrale. Affaiblissement musculaire marqué, surtout aux membres inférieurs. Les facultés intellectuelles sont intactes.
Actuellement, 18 août, la peau du dos des mains a repris son aspect normal, seulement elle est atrophiée et a perdu son élasticité.
Obs. XXXV. — Robert, âgé de 55 ans, détenu au Dépôt de mendicité, est paralytique depuis longtemps.
11 y a huit jours, il s’est développé sur le dos des mains et sur les coude-pieds un érythème que le malade attribue à un coup de soleil. Cet érythème persiste encore et s’accompagne de cuisson. Le derme est rouge, légèrement tuméfié; l’épiderme a pris déjà une teinte noire.
La langue ne présente rien d’anormal, mais le malade se plaint d’une soif assez vive, d’une sensation de brûlure à l’épigastre et de constipation (
Rien du côté des facultés intellectuelles.
Obs. XXXVI. — Cazeaux, âgé de 54 ans, né à Lyon, séjournant depuis cinq années dans les asiles de mendicité de cette ville, ayant exercé la profession de fondeur en cuivre, est actuellement malade depuis le mois d’octobre 1860, depuis un an environ.
Il se plaint de sentir ses forces diminuer. Il a reçu au printemps un coup de soleil sur le dos des mains, dont la peau est devenue rouge, puis noirâtre; et l’épiderme est entré en desquamation.
I’E[XA.GIŒ SI’OIUDIQUE.
Actuellement, 18 août, la peau de ces régions est mince, lisse, atrophiée , sa coloration reste un peu noirâtre.
La langue est rouge à la pointe. Après le repas, éructations acides. Nausées, vomissements, pas de diarrhée.
La marche est presque impossible, la faiblesse est extrême. Les bras et les jambes présentent des taches scorbutiques.
Ce malade offre dans toute sa personne un aspect misérable et cachectique. Les facultés intellectuelles ont également subi une dépression profonde ; elles présentent un état de démence confirmée.
Ons. XXXVII. — Marion (Antoine), né à Saint-Loup (Rhône), est depuis deux mois au Dépôt de mendicité.
Il y a trois ans, après une dyssenterie assez intense, il vit avec surprise ses mains devenir rouges, cette coloration s’assombrir jusqu’à la teinte noire, enfin l’épiderme se détacher. Cette rougeur, dit-il, a reparu trois fois.. Au printemps dernier, le dos des mains redevint rouge, puis noir et enfin l'épiderme se desquama.
Actuellement, 18 août 1861, la desquamation est complète, et depuis quinze jours les mains sont redevenues blanches; la peau a repris son aspect normal; la langue est rouge, lisse et humide, parcourue par de nombreux sillons ; ses papilles sont affaissées.
Le malade présente en outre une soif assez vive, de la diarrhée, et un état de démence commençante.
Ou bien je m’abuse étrangement, ou bien ce s douze observations recueillies à Lyon, à part une ou deux, peutêtre, dontje diagnostic serait contestable, nous offrent des exemples frappants de la maladie dont j’ai donné plus haut la description. Elles doivent être désignées sous le nom de pellagre comme celles de M. Landouzy, comme celles de M. Roussel, et comme toutes celles dontje n’ai pu donner que l’indication dans ce chapitre. Elles méritent
242 recherches nouvelles sur la pellagre. ce nom de pellagre au môme titre que la maladie des Landes, au même titre que le mal de Sainte-Gemmes. Et, si je les mélangeais à des observations de pellagre endémique, quel est le médecin des Landes ou des Pyrénées qui pourrait séparer la vraie pellagre de la prétendue fausse pellagre? Sur quel symptôme, sur quel caractère M. Costallat se fonderait-il pour établir son diagnostic différentiel, si je n’indiquais pas l’origine des malades, ni leur mode d’alimentation? 11 n’y aurait donc de différeuce que la cause, et tandis que pour M. Costallat la pellagre endémique serait le résultat de l’intoxication par le verdet, la maladie dont nous avons observé douze exemples, serait l’expression symptomatique d’un autre empoisonnement. Si le résultat est le même, à tel point qu’il est impossible de distinguer la pellagre landaise de la pellagre lyonnaise, il me semble qu’on n'est pas en droit d’admettre l’existence de deux maladies différentes; et en acceptant même les prémisses posées par M. Costallat, on arriverait nécessairement à cette conséquence, qu'il refuse pourtant d’admettre: que la pellagre, en quelque lieu qu’elle apparaisse, est le résultat d’une alimentation viciée par le verdet, parle charbon, parla carie, etc., enfin par toute altération cryptogamique des céréales. Celle conséquence logique de ses idées n’est pas acceptée par M. Costallat. Elle porterait en effet un rude coup à la doctrine de la spécificité, et de là à admettre simplement que la pellagre est produite par une alimentation viciée , il n’y aurait qu’un pas. La question se trouverait dès lors transportée sur un terrain où toutes les opinions pourraient venir se confondre. Mais j’ai dit que l’honorable médecin de Bagnères-de-Bigorres n’était pas disposé à faire de pareilles concessions. Pour lui, nos malades, sans doute comme ceux de M. Landouzy, seront des acrodyniques. 11 est vrai que M. Costallat pour établir son jugement n’a observé par lui même ni les uns ni les autres, mais il a déclaré que, peut-être, il ne trouverait pas de signes diagnostiques suffisants. D’un autre côté , il répond qu’il a visité les prétendus pellagreux de la Vieille-Castille qui ne
rELLAGRE SPORADIQUE.
se nourrissent pas de maïs et qu’il n’a trouvé que des acrodyniques. Mais pourquoi les] déclarer acrodyniques? Est-ce que les symptômes qu’ils présentent ont plus d’affinité avec ceux de l’épidémie qui sévissait à Paris en 1829 qu’avec la pellagre des Landes et des Pyrénées? Loin de là: M. Costallat diagnostique l’acrodynie, parce que le maïs est inconnu dans la Vieille-Castille. Pour nous qui ne supposons pas la question de l’étiologie résolue, nous ne pouvons voir là qu’une simple affirmation, sous peine d’y trouver une pétition de principes.
J’ai déjà dit, dans le chapitre du diagnostic, qu’il n’y avait pas grande difficulté à distinguer la pellagre de l’acrodynie ; j’ai même indiqué des signes nombreux et précis qui permettront d’éviter la confusion. Quant à moi, je suis frappé surtout des différences qu’offrent ces deux maladies , et pour que M. Costallat appelle acrodynie ce que nous appelons pellagre, il faut, ou bien qu’il n’ait gardé de l’épidémie de 1829, que des souvenirs très-incertains, ou bien que cette maladie, telle qu’il l’entend, ait subi depuis cette époque de singulières modifications. Mais il n’en est rien. L’acrodynie qui semblait avoir disparu de la scène pathologique a reparu récemment. En 1850, M. Barrier en observait deux caSjaJ’Hôlel-Dieu de Lyon. 11 y a quelques jours seulement, M. Tholozan la décrivait avec son cortège classique de symptômes, comme complication du scorbut dans l’armée de Crimée. Je crois que quelques faits bien observés avanceront la solution du problème mieux que de longues discussions et ou aura sans doute quelque intérêt à comparer la pellagre lyonnaise à l’acrodynie lyonnaise. Trois cas bien manifestes d’acrodynie ayant été observés en 1859 à l’hôpital militaire de Lyon, je tiens, pour rendre le contraste plus frappant, à en reproduire textuellement les observations qui ont été recueillies par M. Barudel. Pour M. Costallat notre pellagre sporadique, que nous ne pouvons pas, qu’il ne peut pas distinguer de la pellagre endémique , n’est autre chose que de l’acrodynie. Voyons si au con-
iraire cette prétendue acrodynie ne diffère pas beaucoup de l’acrodynie véritable.
Obs.'XXXVIII. — Mallet, 25 ans, détenu à la prison militaire, entre à l’hôpital militaire de Lyon dans le service des consignés, le 4 mars 1859. Ce miliaire est le premier des trois malades venus de la prison qui m’ont présenté à l’examen clinique, les phénomènes, les symptômes d’une espèce morbide inconnue. Au premier aspect, j’ignorais à quelle classe du cadre nosologique je devais rattacher son affection. Ce premier cas fut le moins grave des trois ; il se présenta vingt jours avant les deux autres (4 mars). A son arrivée, Mallet, doué d’un tempérament lymphatique et nerveux, qui n’a jamais eu de maladies antécédentes graves, accuse, depuis trois jours, des symptômes assez insolites, bien différents surtout de ceux qu’offraient les maladies saisonnières. Dès le début, il a été atteint , sans cause connue, d’un œdème qui occupe les mains et les pieds ainsi que la face, avec dérangement des fonctions digestives, accompagné d’un engourdissement, avec des fourmillements aux pieds et aux mains, et d’un léger picotement aux yeux; il y a quelques plaques érythémateuses sur les pieds ; la marche est rendue très-difficile par l’intensité des douleurs qui causent des élancements qui traversent le membre inférieur ; il y a quelques signes de bronchite , peu graves du reste. Le traitement que je prescrivis, dès le 4 mars, à ce malade, fut simple et amena rapidement la disparition des symptômes les plus graves. Une bouteille d’eau de Sedlitz, deux litres d’orge miellé. Le 5 mars, quatre pilules antispasmodiques prises avec quelques verrées d’infusion de feuilles d’oranger édulcorée; des frictions sont faites trois fois par jour , avec un liniment camphré, opiacé, additionné de chloroforme, et, dès le 6 mars, la formication, les picotements et les tiraillements douloureux que le malade éprouvait dans lesjnembres se calment Le 7 mars, en ordonnant de légers bouillons et potages, je lis prendre un grand
bain dont l’effet antispasmodique fat des plus efficaces ; la diarrhée se supprima, la bronchite ne s’est pas aggravée. Le 8 et le 9, les antispasmodiques et surtout la potion avec l’eau de laurier-cerise et l’hydroclilorate de morphine sont renouvelés; le sommeil réparait ainsi que l’appétit; les fourmillements sont remplacés par un engourdissement qui était très-supportable ; le pouls est normal, d’agité et fréquent qu’il était. Le 10 mars, je reviens à l’emploi des évacuants : limonade citro-magnésienne ; frictions narcotiques sur les extrémités inférieures, enveloppées de coton. Dès le 12, les principaux accidents, nausées, œdème, fourmillement des extrémités étaient entièrement dissipés ; les symptômes de la bronchite qui subsistent encore cèdent à quelques préparations pectorales et balsamiques , et, dès le 17, le malade sortait guéri complètement, presque sans avoir eu de convalescence, tant ses forces étaient revenues promptement.
Obs. XXXIX. — Beltramo (Jean), né à Sévillano (Piémont), âgé de 23 ans, soldat au 2e régiment de la légion étrangère, détenu à la prison militaire de Lyon, entré à l’hôpital dans le service des consignés le 24 mars 1859. Ce cas, le plus grave des trois, se manifesta vingt jours après le précédent et sur un militaire détenu dans la même salle et occupé au même travail, le nettoyage de la bourre de soie. Le 24 mars, Beltramo, doué d’un tempérament bilioso-nerveux, qui a toujours joui d’une bonne santé, accuse des symptômes assez singuliers, dont l’invasion remonte à quatre ou cinq jours. Les principales altérations et les plus caractéristiques étaient celles de la sensibilité et de la contractilité : les membranes muqueuses et la peau offrent aussi des symptômes assez extraordinaires.
24 mars. Dès le début de sa maladie, Beltramo a éprouvé de la (ormication aux doigts et surtout aux orteils; des picotements douloureux se propageaient aux jambes, aux cuisses et aux bras; la sensation la plus douloureuse est celle de la marche ; il lui semble qu’il marche sur des
épines-, le fourmillement des mains est extrêmement intense; les doigts sont crispés. De là le nom d’acrodynie, douleurs des extrémités, donné à l’épidémie de 1828; le tact et le toucher sont émoussés; la contractilité présente, en effet, les mêmes altérations qui furent observées à cette époque ; les membres supérieurs et inférieurs, les extrémités des doigts et des orteils sont dans un état de contraction qu’on ne surmonte qu’en causant de vives douleurs ; j’observe aussi aux cuisses et aux mollets, ainsi qu’aux avant-bras , un mouvement fibrillaire signalé en 1828. Les membranes muqueuses des voies digestives et respiratoires présentent des signes de phlegmasie aiguë assez tranchés ; état fébrile datant du premier jour de la maladie, pouls accéléré à quatre-vingt-dix pulsations. II y a de l’inappétence, des nausées, des vomissements et delà diarrhée; la conjonctive est enflammée légèrement, la bronchite, qui régnait à cette époque de l’année, est très intense ; l’affection de la peau se traduit par une vive démangeaison ; il y a une tuméfaction érythémateuse des extrémités inférieures et supérieures, avec œdème trèsapparent de la face et du cou; l’insomnie était très-opiniâtre; les urines, quoique épaisses, ne contiennent pas d’albumine, comme l’œdème induisait à le penser. En présence de ces diverses lésions de la sensibilité, de la contractilité, des membranes muqueuses, de la peau, le diagnostic présente de réelles difficultés ; était-ce un rhumatisme articulaire avec érythème de la peau, une myélite à son début, une méningite rachidienne ou cérébrale, ou bien une affection des vaisseaux artériels. Les symptômes que je viens de grouper en faisceaux ne conviennent à aucune de ces maladies, aussi bien connues que définies par leurs caractères différentiels; aussi ai-je dû, pour porter un diagnostic, éliminer toutes ces affections pour rattacher à l’acrodynie tous ces phénomènes que la séméiologie ne pouvait rapporter à aucune autre maladie de nos nosographies. Quant au pronostic, il ne fut pas grave, instruit que j’étais de l’issue du cas précédent;
I l’irritation des voies digestives, les fourmillements, l’engourdissement ne s’étendaient pas jusqu’au tronc; le catarrhe pulmonaire et l’entérite, quoique plus intenses que dans la première observation, me firent espérer une terminaison favorable. Le traitement que je me proposai d’employer devait s’adresser aux symptômes accusés si nettement par les organes digestifs et locomoteurs, par la peau et le système nerveux.
24 mars. Je prescris un purgatif et des frictions avec l’huile de morphine additionnée de chloroforme etje fais envelopper les membres de coton.
25 mars. Un looch avec sirop de morphine et eau de laurier-cerise, et continuation des frictions calmantes; la bronchite et les douleurs des extrémités réclamant des moyens thérapeutiques plus actifs, je prescris deux prises de poudre de Dower à cinq décigrammes : une le matin, une le soir ; frictions sur la colonne vertébrale.
26 mars. Amélioration notable ; l’engourdissement et les crampes sont moins douloureux ; le pouls est toujours vif et accéléré, à quatre-vingt-cinq. Deux bouillons, même traitement.
27 mars. Sueurs nocturnes très-abondantes ; léger sommeil. Deux potages au lait ; un bain près du lit du malade ; même frictions, looch ut supra.
28 mars. L’œdème des membres et de la face ainsi que les fourmillements des extrémités et le mouvement fibrillaire fort douloureux qu’occasionnait la pression la plus légère, signalés par M. Genest en 1828, se dissipent ; mêmes prescriptions : infusions de feuilles d’oranger édulcorées.
29 mars. Après une nuit plus agitée, apparition d’un symptôme nouveau déjà signalé en 1828; c’est la crispation des muscles du col, ainsi que la contraction spasmodique des muscles du pharynx ; la soif est plus vive ; cependant la langue reste blanche et humide ; frictions avec le cérat mercuriel belladoné, sur la région pharyngienne ; gargarisme émollient opiacé ; et, à l’intérieur, po-
248 RECHERCHES KOUVËT.LF.S SUR LA PELLAGRE.
tion avec eau de laurier-cerise (quatre grammes) et hydroclilorate de morphine (O Ou c.) , un demi lavement avec camomille laüdanisée ; diète absolue.
30 mars. La dyspnée est assez forte; les symptômes de la bronchite s’exaspèrent; la contraction spasmodique du pharynx rend l’oppression plus pénible. Je prescris un Iooch avec oxyde blanc d’antimoine, deux grammes pour la nuit, une dose de poudre de Dower ; les frictions autour de la région cervicale sont continuées.
31 mars. Amendement notable ; mêmes prescriptions.
Ie1' avril. La bronchite s’apaise; l’état spasmodique des
muscles se dissipe; les fourmillements des extrémités continuent par exacerbation ; je prescris de nouveau un grand bain dont j’ai constaté l’efficacité dans le premier cas. Du reste, à la pression je n’observe pas de douleurs rachidiennes ni la rigidité tétanique qui existe à la nuque, dans la méningite ; les mêmes préparations]{antimoniales et les mêmes frictions sont continuées.
2 avril. Les accidents nerveux, les spasmes du col se dissipent; l’insomnie a disparu, l’engourdissement des membres supérieurs et inférieurs a cédé. Je prescris quelques aliments, régime lacté.
3 avril. Le grand bain est renouvelé ; pour combattre la diarrhée, je donne un gramme de calomel, dont l’action évacuante est suivie de la guérison de l’œdème général.
4 avril. La bronchite va mieux, la diarrhée est calmée par dix centigrammes d’extrait thébaïque et un demi lavement amylacé opiacé,
5 avril. Les douleurs acrodyniques étant dissipées, l’appétit reparaissant, je n’hésite pas à le satisfaire eu mettant le malade à la soupe ; chaque jour j’ai pu élever son régime.
Dès le six, le mieux se soutient ; il reste un peu de verl'ge ; je prescris dès lors du vin de kina. Les forces reviennent rapidement, et, le 11 avril, le malade sort parfaitement guéri, après avoir pris deux bains.
Pftt.I-.AGtl E SPOBADlQUE.
Obs. XL. — Chiarelli, vingt-deux ans, d’origine corse, soldat au 52* de ligne, condamné à trente mois de prison qu’il subit au pénitencier militaire de Lyon, a pour occupation quotidienne le nettoyage de la bourre de soie, opération qui exige une grande dépense de forces. Ce militaire, d’un tempérament lymphatique et nerveux, n’a jamais eu d’autres maladies antérieures qu’une adénite cervicale. Son entrée à l’hôpital a lieu le 24 mars, en même temps que le malade qui fait le sujet de l’observation précédente.
2 4 mars. Chiarelli présente depuis trois jours des symptômes variés se rattachant les uns au tube digestif, tels qu’inappétence , envies de vomir, diarrhée; d’autres qui sont propres à l’appareil locomoteur, consistant en un affaiblissement considérable des pieds et des mains avec impossibilité de se mouvoir; il offre aussi des symptômes portant sur la peau, tels qu’ érythème, fourmillements et douleurs lancinantes de la paume des mains et de la plante des pieds avec épaississement de l’épiderme et abolition du toucher ; la poitrine est envahie par des râles muqueux et sibilants qui révèlent une bronchite intense; le pouls est à quatre-vingt-quinze, et Vingt-cinq respirations par minute. J.’ordonne, le jour de l’entrée à l’hôpital, quelques ventouses scarifiées au-devant de la poitrine, un looch avec le sirop de morphine, quelques frictions avec belladone et chloroforme ; malgré l’appareil fébrile, je me rappelais le peu de succès des émissions sanguines que MM. Chomel et Villeneuve avaient signalé ; infusions pectorales ; diète absolue.
Le 25. Mêmes frictions ; la dyspnée et Ia|toux sont moins fatigantes; je prescris une potion purgative; frictions calmantes sur la colonne vertébrale et à la plante des pieds, qui sont enveloppés de coton cardé.
26 mars. Le pouls est moins fréquent, l’antimoine diaphonique est prescrit , les nausées ayant cessé depuis la purgation qui a produit un effet immédiat.
27 mars. Les douleurs des membres, les fourmille-
ments des extrémités supérieures sont à peu près dissipés , l’œdème également. J’insiste sur l’emploi de la préparation antimoniale pour dégager la poitrine et fais continuer les frictions.
28 mars. U y a toujours de l’agitation, de l’insomnie. Ne pouvant ordonner de grands bains à cause de la bronchite, je prescris une potion avec eau de laurier-cerise" , quatre grammes , et hydrochlorate de morphine et quelques centigrammes de poudre de Dower pour la nuit ; régime lacté.
29 mars. Il y a d’abondantes sueurs, la toux s’apaise, le dérangement des organes digestifs est suprimé ; amélioration déjà sensible des symptômes nerveux.
29, 30 et 31 mars. Mêmes prescriptions avec le régime lacté.
1er avril. Il reste encore de l'œdème de la face; quelques désordres se manifestent dans les battements du cœur ; je prescris quelques gouttes de teinture de digitale éthérée ; les frictions avec le chloroforme sont continuées avec l’usage des diurétiques ; le mieux persiste du côté des extrémités supérieures et inférieures.
2, 3 et 4 avril. L’alimentation est augmentée, et, dès le 5 avril, les formications, les élancements, les crispations des extrémités sont entièrement guéris-, les mouvements de flexion et d’extension, la marche, sont devenus faciles.
7 avril. Le malade entre en convalescence; les 8, 9 et 10 avril, l’état général continue à s’améliorer ; la sensibilité et le toucher ont reparu aux extrémités supérieures. La bronchite étant à peu près complètement dissipée dans les trois derniers jours, le malade a pris deux bains -, le sommeil et l’appétit sont revenus, l’œdème érythémateux ne laisse pas de traces.
Le 11 avril, le malade sentant ses forces assez complètement revenues, insiste pour sortir. Je lui accorde son exeat, et il quitte l’hôpital le môme jour que Beltramo , avec lequel il était entré le 4 mars 1859.
Ces faits sont assez conciliants pour se passer de commentaires; évidemment la maladie dont nous avons rapporté douze observations , n’est pas l’acrodynie. Con cluons donc sans hésiter à la réalité de la pellagre sporadique, à sou identité avec la pellagre endémique.
Si nous jetons maintenant un coup-d’œil rétrospectif sur tous les faits de pellagre sporadique que nous avons indiqués dans le cours de ce chapitre, nous verrons qu’elle a déjà été reconnue dans la plupart des provinces de France, et nous ne doutons pas qu’en la cherchant, on arrivera à reconnaître sa fréquence et à justifier ces paroles de M. Landouzy : « A l’état sporadique , elle est « presque constamment méconnue, et conduit à la mort « bon nombre d’individus traités pour d’autres maladies. » Jusqu’à ce jour la pellagre sporadique a été observée en France dans les départements de la Gironde, du Lotet-Garonne, de la Seine, de l’Ailier, de la Charente, de la Haute-Vienne , dans la Champagne, dans la Normandie, dans l’Auvergne dans les départements des Deux-Sèvres, d’Indre-et-Loire, de la Loire, de Saône-et-Loire, delà Haute-Loire et du Rhône.
Nous avons dit , à propos de la pellagre italienne , qu’elle s’était manifestée par quelques cas isolés sur la frontière savoisienne du Piémont, dans la vallée d’Aoste. Nous devons donc ajouter le département de la Haute-Savoie à la liste précédente. Enfin, en tenant compte de l’assertion de Thouvenel, il faudrait aussi y inscrire la Sologne.
J’avais pensé que la pellagre sporadique pourrait se retrouver dans la Bresse et surtout dans les Dombes, où les paysans ont un genre de vie comparable, sous plus d’un rapport, à celui des habitants des Landes. Mais l’existence de celle maladie dans le département de l’Ain est au moins fort douteuse, à en juger par ce passage d’une lettre que M. le docteur Vaulpré, de Bourg, me faisait l’honneur de m’adresser à la date du 27 octobre 1861 : « Je dois dire que depuis vingt-deux ans que j’exerce la « médecine soit dans la Bresse, soit dans la Dombes, je
« n’ai jamais rencontre un seul pellagreux. J’ai fait un te appel direct à tous les médecins exerçant dans ces deux « localités, et aucun ne m’a fourni un seul cas, si ce « n’est un médecin de Saint-J ulien-sous-Reyssouse qui « m’a énoncé de mémoire les symptômes qu'il avait ob- « servés sur un malade qu’il croyait atteint de la pellagre « et qui pour moi me semblait l’être d’une maladie de « la peau, dont je n’ai pu déterminer le caractère précis... « Il est donc bien prouvé pour moi que la pellagre est « inconnue dans la Bresse et la Bombes ; et cependant « il y a peu de contrées où l’usage du maïs soit aussi fré- « quent qu’en Bresse. »
On comprend qu’après avoir rapporté textuellement les observations de pellagre que j’ai pu rassembler à Lyon, je ne puis pas les reprendre en sous-œuvre pour en déduire la symptomatologie de la pellagre sporadique. 11 me faudrait répéter presque textuellement ce que j’ai déjà écrit dans un chapitre à part, en faisant la description générale de la pellagre. Je me borne à dire qu’à Lyon, comme à Reims, les symptômes dominants de la maladie se sont rencontrés chez les pellagreux avec la même fréquence que dans les Landes; que les désordres des trois appareils qui sont plus particulièrement lésés, ont présenté les mêmes caractères que dans la pellagre endémique ;"que l’érythème développé sous l’influence de la même cause, a eu le même siège, la même configuration, la même marche, la même durée ; qu’on a pu l’observer à ses différents degrés, moins la forme bulleuse; que les altérations des lèvres et de la langue notées dans presque tous les cas, étaient très-caractéristiques ; que le pyrosis qui a manqué le plus souvent, a cependant été noté avec ses caractères particuliers ; que la diarrhée séreuse, atonique, incoercible a été observée presque constamment ; qu’elle a quelquefois été compliquée de dyssenterie et d’entérorrhagie ; que les troubles nerveux, paraplégie, rachialgie, douleurs de tète, vertiges, bourdonnement d’oreilles, se sont présentés avec une certaine fréquence ; qu’on a pu indiquer plusieurs fois cette
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crainte du soleil dont j’ai parlé précédemment, qu’cnfin les désordres intellectuels se sont offerts à nous avec une fréquence qui dépasse même la proportion indiquée par Franceschini, puisque dans cinq cas au moins l’aliénation a été manifeste. Une fois j’ai noté le délire de persécution, une fois la lypémanie ; trois fois la démence.
Indépendamment de ces cas bien tranchés, j’ai pu noter un état assez, marqué de mélancolie qui toutefois n’était pas porté assez loin pour constituer l’aliénation. Nous n’avons pas eu à Lyon de suicide à déplorer. Dans la Champagne, au contraire, on a eu souvent à enregistrer cette funeste terminaison.
La pellagre n’affecte pas, à Lyon, une forme plus particulièrement qu’une autre. Nous avons en effet rapporté des observations de pellagre sèche, de pellagre humide et de pellagre scorbutique. La marche présentée parla maladie ne diffère pas de celle qui appartient à la pellagre champenoise, ou à la pellagre endémique: dans un cas elle durait depuis plus de quinze ans, dans d’autres elle s’est terminée par la mort après quelques années et même après quelques mois. Deux de nos malades ont même présenté dans l’évolution des symptômes, et dans la rapidité avec laquelle ils ont amené une issue funeste, le type de ce que j’ai indiqué sous le nom de pellagre aiguë.
Toutefois les cas sont encore trop peu nombreux et surtout la maladie n’est pas observée à Lyon depuis un temps suffisant pour qu’on puisse indiquer, même approximativement, la durée de notre pellagre sporadique.
Dans quatre cas (I) elle s’est terminée par la mort, mais ce résultat ne tardera pas sans doute à être noté pour la plupart des autres malades. Dans un cas, après dis accidents très-graves, une malade a pu qaitter l’Iiôpital dans un état assez satisfaisant, mais en gardant néanmoins des traces] de sa maladie que le printemps prochain pourra
(1) Nous apprenons à l’instant la mort du malade qui l'ail le sujet de l’obs. XXX.
254 RECHERCHES nouvelles sur la pellagre. exagérer. Une autre a obtenu son exeat dans un état de guérison apparente.
L’anatomie pathologique de notre pellagre n’a rien de particulier. Du moins les trois autopsies de pellagre qui ont été pratiquées à l’Hôtel-Dieu, ne nous ont révélé aucune altération organique de quelque importance. Côte avait des tubercules pulmonaires ; mais chez lui la phthisie avait précédé la pellagre. Jomain avait deux petites tumeurs graisseuses dans le foie; l’autre avait tous les organes dans un état parfait d’intégrité. La moelle examinée dans un seul cas était intacte.
A Reims cinq autopsies ont été pratiquées. M. Landouzy les résume de la façon suivante :
« Le cerveau était ramolli dans un seul cas, il était « sain dans les quatre autres.
« La moelle était ramollie dans quatre cas, elle était « saine dans un seul cas.
« L’estomac a été deux fois le siège d’un ramollissement « marqué et d’ulcérations à pic.
« Les intestins ont présenté quatre fois une injection « vive, coïncidant deux fois avec un ramollissement de la « muqueuse de l’iléon, une fois avec une éruption con- « fluente. »
A Paris six autopsies avaient été faites. On n’avait pas trouvé d’altération de la moelle qui d’ailleurs n’avait été ouverte que deux fois. On avait noté deux fois le ramollissement cérébral, une fois le ramollissement de l’estomac, une fois des ulcérations intestinales, trois fois une vascularisation de l’intestin.
Comme on peut en juger, les altérations de la pellagre sporadique n’ont rien de spécial, rien de constant ; mais, de même que dans la pellagre endémique, les lésions les plus fréquentes portent sur l’axe cérébro-spinal et sur le tube digestif.
L étiologie de la pellagre sporadique ne peut être indiquée ici que sommairement, mais on verra que dans la plupart des cas il est assez facile de la saisir, et qu’elle ne
diffère en rien de celle que nous aurons à établir ultérieurement, dans l’étude des causes de la pellagre en général.
Et d’abord éliminons l’intoxication par le maïs altéré. Le nombre des cas de pellagre bien authentique recueillis depuis 1842 et publiés avec quelques détails est aujourd’hui de cinquante environ ; or, deux fois seulement, le maïs avait fait partie de l’alimentation des malades, une fois chez un des pellagreux cités par M. Willemin, une fois chez un de ceux que j’ai observés à Lyon, et encore ce dernier ne mangeait du maïs qu’une fois par semaine et en très-faible quantité.
Les malades se nourrissaient-ils de froment ou de seigle altérés ? J’avoue que je l’ignore. Je ne repousse pas cette étiologie, à la condition qu’elle ne soit pas exclusive, sinon j’attendrai pour la discuter qu’on ait fait voir un seul pellagreux chez lequel la maladie se soit développée sous l’influence de cette seule cause.
Mais, à défaut d’une altération spéciale de l’aliment principal, je dois accuser d’une façon générale une alimentation mauvaise et insuflisante, l’abus du régime végétal, la privation de viande et de vin. Une seule fois dans les observations de pellagre lyonnaise on trouve noté que la malade se nourrissait bien. 11 me faut bien accepter cette assertion, bien que la profession de cette malade la rende au moins surprenante. Cette femme était ouvrière en dentelles, et l’on sait que ces malheureuses ne gagnent que six ou huit sous par jour.
Dans les quatorze observations de M. Landouzy, qui se réduisent à treize en supprimant celle d’une dame qui portait des dartres sur les pieds et sur les mains et qui n’était certainement pas pellagreuse, le régime a été noté huit fois. Il était bon dans trois cas, douteux dans un, mauvais dans trois, très-mauvais et insuflisant dans un.
Ce vice du régime alimentaire a également été indiqué très-souvent dans les observations recueillies à Paris, ou dans les autres départements.
L’alimentation insuflisante qui, dans les pays à pella-
256 RECHERCHES .NOUVELLES SUR LA. i'ELLAGRE.
gre est la cause dominante, n’a pourtant rien d’exclusif, et nous démontrerons plus tard que la maladie peut être le résultat de toute cause locale ou générale, capable de déprimer la vitalité de l’individu et de créer à la longue un état cachectique de l’économie. Les maladies aiguës, graves, mais surtout les maladies chroniques rentrent dans cet ordre de causes et interviennent avec une assez grande fréquence dans la production de la pellagre sporadique. Sur les treize observations de M. Landouzy, on trouve noté quatre fois un état maladif de l’individu précédant l’apparition des premiers symptômes de pellagre. Une fois entre autres il s’agissait d’une fièvre typhoïde. D’ailleurs , certaines altérations passent souvent inaperçues pendant la vie et leurs symptômes sont attribués à la pellagre qui n’est que surajoutée à la maladie primitive.
C’est ainsi qu’au printemps dernier, le professeur de Reims a trouvé, à l’autopsie d’une femme pellagreuse , un cancer de l’estomac. Les désordres qu’entraînait cette lésion organique avaient été confondus pendant la vie , avec les symptômes gastriques de la pellagre.
A Lyon, sur les six cas observés à l’Hôtel-Dieu, on a piv noter quatre fois l’influence de maladies antérieures sur le développement des symptômes pellagreux. Une fois la phthisie pulmonaire, deux fois le catarrhe pulmouaire , une fois l’état puerpéral compliqué de phlegmon considérable de la fosse iliaque, et il est remarquable que dans ce dernier cas, l’état général qui avait été jusque là trèsalarmant s’est amélioré rapidement, et que {la pellagre a pu guérir après l’ouverture de l’abcès dans l’intestin et l’évacuation de la collection purulente.
Sur les six cas recueillis au dépôt d’Albigny où le temps ne m’a pas permis de rechercher les causes avec assez de détails , j’ai pourtant noté trois fois l’influence de maladies antérieures, une fois le catarrhe pulmonaire, une fois la paraplégie , une fois, enfin , la dysenterie grave.
Les affections morales tristes, les excès de travail peu-
vent, comme nous le dirons plus lard, être aussi mêlés aux causes précédentes. Ces nouvelles conséquences de la misère sont indiquées dans quelques-unes de nos observations. M. Landouzy avait noté une fois des chagrins violents, une fois un travail excessif.
Si l’on veut embrasser d’un seul coup d’œil l’influence de toutes ces causes dépressives, nous voyons qu’elles font défaut tout au plus dans une de mes observations. Quant aux faits observés par M. Landouzy, nous verrons qu’elles s’y retrouvent presque avec la même fréquence . sur les treize observations, auxquelles nous faisons allusion, on a négligé une seule fois de rechercher les causes de la maladie, c’est pour le sujet de la cinquième observation. Dans les douze autres cas on trouve noté huit fois l’influence d’une ou de plusieurs de ces causes dépressives, ainsi réparties : mauvaise hygiène, seule (obs. III et VI) ; état général maladif, seul (obs. IV, VII, XII); mauvaise hygiène et état maladif combinés (obs. X.) ; mauvaise hygiène et excès de travail combinés ( obs. XIV ) ; enQn , chagrins violents (obs. XIII). Dans les quatre autres cas le régime pour l’un (obs. XI) , a été noté assez bon, sans qu’on indiquât de quoi il était composé. Il s’agit d’un journalier qui était pellagreux depuis onze ans, qui avait présenté les trois ordres de symptômes, et qui était arrivé à la cachexie séreuse : or, l’observation porte qu’au bout de dix-sept jours, sous l’influence d’une alimentation fortifiante, aidée de bains sulfureux, il put quitter l’hôpital en bon état. Nous savons quel cas il faut faire de ces résultats miraculeux des bains sulfureux ; et je conclus que si le régime est la cause principale d’une amélioration si rapide et si considérable, c’est qu’il différait notablement du régime habituel, c’est que le régime habituel était mauvais. Pour un autre malade (obs. VIH), je suis en droit de me demander , puisque M. Landouzy s’est posé lui-même cette question , s’il n’y avait pas coïncidence de maladie bronzée. Ainsi , on pourrait ramener à deux sur douze le nombre de cas où la
pellagre a paru se développer dans la Champagne en dehors de l’influence de causes débilitantes. Mais, en conservant la proportion de quatre sur douze, et en rapprochant ces laits de ceux que nous avons observés à Lyon, on arrive à ce résultat que la pellagre sporadique a été produite au moins dix-neuf fois sur vingt-quatre par une détérioration de la santé générale.
L’insolation a certainement agi dans la plupart des cas; mais il semble qu’il lui suffit d’une intensité d’autant plus faible que les autres causes prédisposantes ont agi avec plus d’énergie. Ainsi, cette femme dont nous avons rapporté l’observation et qui vit l’état puerpéral se compliquer chez elle de phlegmon iliaque, n’avait pu subir qu’une insolation très-modérée, bien que suffisante pour produire l’érythème. Chez un des malades de M. Landouzy, au contraire (obs. VIII) , elle a été la seule cause déterminante, peut-être même la cause unique.
Nous n’avons rien à dire de l’hérédité de la pellagre sporadique, les documents faisant complètement défaut pour l’étude de cette question.
La question du sexe n’offre que fort peu d’intérêt. Sur quarante cas analysés par M. Landouzy, on trouve dix- * sept hommes et vingt-trois femmes. Pour nous, au contraire, uous n’avons compté que deux femmes pour dix hommes, ce qui donne une moyenne de vingt-sept hommes pour vingt-cinq femmes.
Quant à l’âge, je dirai seulement que les limites extrêmes ont été douze ans et quatre-vingts ans, que la pellagre n’est pas rare dans la jeunesse, mais qu’elle est commune surtout de trente à soixante ans.
Ainsi constituée, la pellagre sporadique se présente assez souvent à l’observation des médecins ; rarement elle est diagnostiquée , et dès lors elle est le plus souvent mal traitée.
Qui songerait, en effet, à instituer un traitement tonique, à donner du vin et un régime fortifiant, à un malade qui se plaint de pyrosis, ou de vertiges, ou d’autres accidents
[pellagre sporadique. 259
nerveux? Dans ce cas, comme dans[[beaucoup d’autres, la thérapeutique repose sur le diagnostic.
Cette connaissance de la pellagre sporadique jettera encore un certain jour sur l’interprétation de quelques actes étranges, et le plus souvent réputés’ criminels qui’s’expliquent naturellement par le délire pellagreux. De là une nouvelle préoccupation pour le médecin légiste. Des malheureux poussés à l’homicide, dans un accès de folie pellagreuse ont été condamnés par les tribunaux après examen médical. Des erreurs si funestes doivent être évitées à l’avenir.