CHAPITRE XVII
Pellagre «le» aliéné».
Lorsque en 1855 M. Billod signala l’existence d’une endémie de pellagre dans les asiles de Rennes et de Sainte- Gemmes, l’étonnement du public médical fut grand et fut égalé presque par l’incrédulité. Cependant les faits signalés par le savant directeur de l’asile de Maine-et-Loire étaient nombreux et se présentaient à lui avec tous les caractères qu’il avait observés chez les pellagreux de la Lombardie et de la Vénétie. Les importantes publications qui suivirent ce mémoire, l’autorité de M. Baillarger, qui avait aussi étudié avec soin la pellagre en Italie, et qui présenta à l’Académie de médecine trois des malades de M. Billod, enfin l’apparition, dans des asiles éloignés, de cas nouveaux qu’on ne pouvait rapporter qu’à la pellagre, étaient impuissantes à amener la persuasion.
On comprend en effet qu’on dût avoir quelque hésitation à admettre que la pellagre qui produit si souvent l’aliénation, pût être elle-même le produit de l’aliénation. On était en droit de se demander, avec M. Landouzy, si les malades de Sainte-Gemmes n’étaient pas pellagreux avant leur entrée à l’asile, et si l’aliénation chez eux n’était pas simplement la folie pellagreuse ? Mais encore c’eût été la pellagre, et un certain nombre d’écrivains de la presse médicale ne voulaient voir dans les cas cités par M. Billod qu’un érythème solaire développé chez des aliénés. Cette hypothèse pouvait facilement s’expliquer par l’opiniâtre immobilité que gardent certains déments , même sous les rayons les plus ardents du soleil.
Les aliénés de l’Antiquaille n’ayant pas présenté de lésions analogues à celles qu’avait décrites M. Billod, la Société a voulu que les investigations portassent sur les malades de Sainte-Gemmes.
J’ai cru devoir me poser les questions suivantes :
1° Existe-t-il à l’asile de Sainte-Gemmes une maladie ayant des ressemblances avec la pellagre?
2° Cette maladie s’est-elle développée dans l’asile, ou bien existe-t-elle, soit à l’état endémique, soit à l’état sporadique, dans le département de Maine-et-Loire ?
3u Si cette maladie s’est développée dans l’établissement, existe-t-elle aussi dans d’autres asiles, et alors reconnaît-elle l’aliénation pour cause? Ou bien est-elle spéciale à la maison d’aliénés de Maine-et-Loire; et dans ce cas quelles conditions particulières peut-on accuser de produire l’endémie ?
4° Enfin, quelle est celte maladie? est-elle, ou non, la pellagre ?
Je dois dire que le doute ne m’a pas été longtemps permis, et que du même coup j’ai pu résoudre la première et la dernière de ces questions.
Assurément il existe chez les aliénés de l’asile de Sainte- Gemmes une maladie qui a tous les caractères de la pellagre, et si l’on est en droit de tenir compte des données symptomatologiques, pour déterminer les espèces morbides, cette maladie est certainement la pellagre.
Mais les aliénés ont-ils contracté la maladie dans l’établissement, ou bien la pellagre existe-t-elle dans le département de Maine-et-Loire? Les observations recueillies par M. Landouzy, dans la Champagne, pouvaient le faire supposer ; mais j’avoue que la pellagre, qu’on a si justement nommée le mal de misère, m’eût semblé singulièrement dépaysée dans les plaines si riches et si fertiles de l’Anjou. Je visitai avec soin l’hôpital d’Angers, et j’appris de M. Legludic, qui voulut bien m’y accompagner, que la pellagre n’y avait jamais été observée. D’ailleurs l’étonne-
ment qui accueillit ma question , me prouva surabondamment que la pellagre était inconnue dans cette région.
M. Landouzy a déjà objecté que M. Marchant avait compté dans les Landes trois mille pellagreux à une époque où les médecins de cette contrée ne croyaient pas encore à la pellagre. 11 fallut, pour les convaincre, qu’il les mît en présence des faits, et qu’il leur fit toucher du doigt les symptômes. Mais, alors, chacun se récria qu’il connaissait la maladie depuis longtemps. Lorsqu’au contraire M. Billod montra ses malades aux médecins si distingués d’Angers, dont le renom médical marche de pair avec la gloire artistique, tous furent obligés de convenir qu’ils voyaient la pellagre pour la première fois.
Je ne puis pas revenir, à propos de la pellagre de Sainte- Gemmes, sur l’exposé symptomatologique que j’ai fait précédemment avec détails. Je dirai seulement que l’érythème m’a toujours paru reconnaître l’insolation pour cause : il siégeait seulement sur les parties à découvert, sur le nez, le front et les joues, sur le dos des mains et sur les coude-pieds. Chez un malade pellagreux depuis plusieurs années, les mains, qui avaient été garanties par la camisole de force pendant tout le printemps, n’ont pas présenté cette année l’exanthème pellagreux. Un autre qui avait l’habitude de rester couché sur le ventre, portait l’érythème sur la nuque. Chez un pellagreux qui avait une veste dont les manches étaient trop courtes, l’érythème remontait assez haut sur l’avant bras et se limitait exactement au point où le vêtement commençait à protéger le tégument. Chez un autre dont les sabots étaient fortement échancrés et qui ne portait pas de bas, l’érythème occupait tout le dos des pieds jusqu’aux orteils; mais la rougeur était divisée transversalement par une bande de peau saine qui répondait à la bride du sabot. Un aliéné dont l’érythème était d’intensité ordinaire, s’étant exposé pendant plusieurs heures au soleil, vit reparaître la période aiguë et au bout de quelques jours toutes les parties primitivement envahies furent couvertes de bulles considéra-
blés. Sur trente observations que j’ai recueillies à Sainte- Gemmes, j’ai noté quatre fois ces érythèmes phlycténoïdes. Pans deux cas les parties affectées avaient toute l’apparence du peraphigus diutinus et sécrétaient une sérosité purulente à odeur fade et nauséabonde.
Les accidents digestifs, en général , étaient très-prononcés. J’ai noté assez souvent les gerçures aphlheuses des lèvres ; dans presque tous les cas, cet état particulier de la langue avec sillons et absence de papilles ; quelquefois le pyrosis ; presque toujours, une diarrhée abondante, séreuse, atonique et rebelle. Enfin j’ai rencontré, mais exceptionellement la rachialgie et l’affaiblissement des membres inférieurs, chez des malades qui d’ailleurs n’étaient pas atteints de démence paralytique.
Quant aux symptômes nerveux et à tous ceux qu’on ne peut pas apprécier par des signes purement objectifs, ils font presque entièrement défaut dans nos observations, l’état de démence des malades rendant le plus- souvent toute interrogation impossible.
Il eût été intéressant d’étudier la modification imprimée par la pellagre au délire des aliénés pellagreux; mais n’ayant pas observé les malades avant le début de la maladie intercurrente, il m’a été impossible de diriger mes recherches dans ce sens. Toutefois j’ai trouvé chez presque tous ceux qui présentaient des symptômes bien accusés de pellagre, un certain état de stupeur et de lypémanie qui a été noté par M. Aubert, interne de Sainte-Gemmes, dans son intéressant mémoire sur la Forme du délire des aliénés pellagreux M. Aubert résume son travail dans les deux propositions suivantes :
1° Le caractère propre au délire des aliénés pellagreux est la dépression mélancolique ; il se rapproche donc de celui qu’on a déjà signalé chez les individus devenant aliénés par suite de l’affection pellagreuse.
2° Le penchant à l’homicide et au suicide, non encore observé chez les aliénés pellagreux doit être un fait excessivement rare.
Enfin comme symptômes accessoires de la pellagre des aliénés, je noterai la faiblesse du pouls, sans accélération ni ralentissement; l’œdème assez fréquent des extrémités et même l’anasarque avec albuminurie qui s’observe souvent à la période ultime.
11 m’est impossible d’apporter des renseignements précis sur la marche d’une maladie qui n’a été signalée que depuis si peu de temps. Chez quelques malades, les accidents n’ont paru que pendant une ou deux années; chez d’autres, ils ont reparu après une intermission d’une année ; mais chez la plupart le retour de la maladie s’est fait à chaque printemps, jusqu’à ce que la mort vînt y mettre un terme. Quant à la durée de la pellagre de Sainte-Gemmes, il est encore impossible de l’apprécier. Je dirai seulement que dans une période de quatre années, on a eu à noter vingt morls sur cinquante-cinq malades. Tel est le résultat statistique qu’on peut tirer du mémoire inséré par M. Billod , dans les archives de médecine en 1858. Pendant la publication de ce travail, la pellagre faisait de nouveaux et terribles ravages dans l’asile, puisqu’elle est notée dix fois comme cause de mort dans l’année 1858. En 1859, il y eut une rémission sur l’explication de laquelle nous aurons à revenir. En 1860, la maladie qui avait paru s’assoupir l’année précédente, sous l’influence d’une cause particulière et très-bien définie, se réveille alors que celte cause avait été supprimée ; on observe dix cas nouveaux et huit récidives, mais je ne sache pas qu’il y ait eu pendant cette année aucun décès parmi les pellagreux. En 1861, enfin, la pellagre avait déjà fait une victime lors de mon voyage à Sainte-Gemmes, et au moment où ces pages vont être livrées à l’impression , nous apprenons qu’on a vu survenir vingt-un cas nouveaux dans le cours de cette [année et qu’on a eu à déplorer sept morts.
En résumé, sans qu’il me soit possible de donner un chillre précis, je crois me rapprocher beaucoup de la vérité, en disant que sur quatre-vingt-quinze cas de pellagre,
observés jusqu’à présent dans l’asile de Maine-et-Loire , il y a eu au moins trente-sept morts.
Mais avant d’aller plus loin dans l’élude de celte endémie, il est bon, je crois, de rapporter ici un certain nombre d’observations qui, rapprochées de celles que j’ai disséminées dans le cours de ce travail, pourront donner une idée assez exacte de la maladie que présentent les aliénés de Sainte-Gemmes.