QUARTIER DES HOMMES
Obs. XLL — Ilesleau (Pierre), du département de Maine-et-Loire, âgé de cinquante-quatre ans, entré à l’asile il y a six mois, journalier, atteint de monomanie religieuse avec idée de possession du démon.
Le 29 avril 1861, on constate sur le dos des mains une rougeur érythémateuse datant de quinze jours, et s’accompagnant déjà d’exfoliation épidermique. Le derme est rose et lisse. L’éruption est nettement limitée sur la main gauche par la manchette pellagreuse.
Rien sur les pieds.
Pyrosis. Soif. Diarrhée fréquente.
Le 7 mai, l’exfoliation fait des progrès. Le derme est brunâtre, lisse, sec, fendillé au voisinage des articulations. Les mêmes altérations s’observent mais à un degré moins marqué sur la main droite.
Le 14 mai, je constate l’état suivant :
Coloration brune du dos des mains, nettement limitée par un bracelet noir au-dessus de l’articulation radio-carpienne. Le derme présente quelques cicatrices superficielles semblables à celles qu’on observe quelquefois après les brûlures au second degré. 11 se fait à sa surface une desquamation lamelleuse brunâtre. Les doigts rappellent parfaitement ce que l’on a décrit sous le nom de patte d’oie pellagreuse.
La face est aussi foncée que celle d’un mulâtre,
Les symptômes généraux se sont amendés.
Rien de particulier du côté de la bouche.
Obs XL1I. — Mellet, âgé de 35 ans, laboureur. Entré à l’asile il y a deux ans, atteint de manie aiguë.
Au printemps de 1860, l’observation de ce malade mentionne des symptômes cutanés très-prononcés , s’accompagnant d’une diarrhée fréquente et d’un peu de faiblesse.
A la date du 29 avril 1861, on ne note qu’une plaque squameuse sur le nez.
Le 14 mai , le malade ne présente absolument rien d’anormal sur les mains, il est vrai qu’elles ont été souvent cachées, l’agitation du malade nécessitant l’emploi fréquent de la camisole de force.
La face est bronzée. On ne trouve plus sur le nez aucune trace de l’éruption qui avait été notée il y a quinze jours.
Mais le menton est le siège d’un herpès trichopbytique, peu intense, qui s’étend dans la barbe et s’accompagne de desquamation furfuracée.
Obs. XLIII. — Cholloux (Jean), du département de Maine-et-Loire, âgé de 49 ans, cultivateur. Entré à l’asile il y a sept ans ; évadé plusieurs fois. Manie rémittente, avec hallucinations de l’ouïe.
En 1855 , éruption pellagreuse assez prononcée. Diarrhée.
En 1856, les symptômes cutanés se reproduisent avec la même intensité. Pas de diarrhée.
En 1860, l’éruption pellagreuse s’observe de nouveau, à un degré assez marqué. L’état général reste bon ; on observe, mais rarement, de la diarrhée.
Le 7 mai 1861, on note un érythème des mains datant de quinze jours. L'épiderme est brun, rugueux, fendillé ; au dessous le derme est sec , lisse, parcheminé. Etat général bon ; pas de diarrhée.
Le 14 mai, je constate sur le dos des mains une teinte
un peu brune. L’épiderme se détache en lamelles. Le derme est sec, non épaissi, sans élasticité. Les doigts sent secs, leur peau est épaissie aux plis des articulations, ce qui leur donne l’aspect dit anserin. Sur les doigts, l’épiderme se détache en poussière par le grattage.
Etat général bon. Langue normale.
Obs. XL1V. — Ory (Antoine), du département d’Indreet-Loire , âgé de 46 ans , célibataire, est entré à l’asile il y a six ans. Ce malade avait eu une manie rémittente partielle, avec fureur et penchant à l’homicide. Depuis , le délire s’est généralisé, et en 1854, la démence était confirmée.
En 1855, on note les premiers symptômes cutanés de la pellagre, bien caractérisés quoique peu intenses.
En 1856, l’érythème pellagreux reparaît et se reproduit les années suivantes, mais en décroissant.
En 1860, érythème avec exfoliation épidermique. Le derme est rougeâtre, parcheminé. Troubles digestifs, diarrhée opiniâtre. La constitution commence à s’altérer.
Le 29 avril 1861, plaque érythémateuse sur la face , datant déjà de quelques jours. Le dos des mains est rouge, brunâtre ; l’épiderme s’exfolie ; au-dessous, le derme est rouge, lisse, parcheminé. Phlyctènes sur le bas des jambes.
Le 7 mai, le malade étant resté couché au soleil, des phlyctènes se sont développées sur tous les points qui étaient déjà érythémateux. Elles contiennent une sérosité purulente qui exhale une odeur fade et fétide et qui commence à se concréter sur certains points.
Le 9 mai , l’éruption est à son maximum d’intensité. Le malade présente depuis quelques jours une diarrhée assez intense.
Le 43 mai, le malade étant couché à l’infirmerie , je constate l’état suivant :
Éruption pemphigoïde en dessication sur le nez , les joues et le front. Les bulles sont transformées en croûtes jaunâtres, sales, peu épaisses. Au-dessous, le derme a sa
coloration normale. Sur les limites de 1 éruption , 1 épiderme est fortement coloré en brun et forme une zone dont la teinte va en s’atténuant à mesure qu’on s’éloigne du mal. L’apparence générale de cette lésion cutanée de la face est celle d’une brûlure au second degré en voie de guérison.
Le dos des mains présente , à partir du milieu de sa hauteur, des bulles considérables qui remontent jusqu’à quatre centimètres au-dessus de l’articulation radio-carpienne. L’épiderme soulevé ne présente rien de particulier. 11 emprisonne une sérosité purulente qui tache les draps en jaune et les empèse légèrement. Au-dessous, le derme est d’un rouge violacé. La partie inférieure du dos des mains ne présente plus que des traces d’anciennes bulles. L’épiderme se détache par larges lamelles assez épaisses, sales, jaunâtres ; il est déjà remplacé par une nouvelle couche fine et lisse, de coloration normale. À la limite supérieure du mal, l’épiderme fortement coloré en brun forme une manchette dont la teinte va en se dégradant à à mesure qu’on se rapproche de la peau saine.
Sur les doigts, l’épiderme n’est soulevé par aucune sécrétion ; il est épaissi, terreux et se détache facilement comme en doigts de gants. Rien à la paume des mains.
Indépendamment de cet état qui s’observe des deux côtés, on voit sur la main droite, au niveau de l’articulation radio-carpienne, une crevasse très-étendue, assez large, noirâtre, croûteuse, intéressant le derme assez profondément.
Sur les pieds, le soulèvement de l'épiderme est encore plus marqué. II remonte sur la face externe de la jambe droite à un décimètre au-dessus de la malléole, contourne le talon et descend jusqu’aux orteils exclusivement. Sur la limite, on retrouve encore la sécrétion séro-purulentc; au centre il n’y a plus qu’une desquamation lamelleuse. Le derme n’est pas altéré, si ce n’est en certains points qui ont 1 aspect d’une brûlure au troisième degré en voie de guérison.
Sur le pied gr.uche, la lésion est moins étendue, mais
circonscrit néanmoins l’articulation libio-tarsienne. L’aspect de l’éruption est le même qu’à droite, mais, de plus, au niveau de la malléole interne, on trouve une croûte noirâtre assez large, profonde et paraissant intéresser la superficie du derme.
Rien à la face plantaire.
Les surfaces malades ne sont douloureuses que lorsqu’elles subissent le frottement des draps. 11 s’en exhale une odeur fade, nauséabonde, rappelant parfaitement celle dupemphigus diutinus.
La langue est rose, lisse, humide, ses papilles sont complètement effacées ; elle est de plus sillonnée assez profondément par des dépressions irrégulières et garde sur les bords l’impression des dents.
Ardeur légère dans la bouche : soif, pyrosis. L’appétit est conservé. Pas de vomissements ; diarrhée assez fréquente; ne s’accompagnant pas de coliques.
, Il y a de la rachialgie, mais à un degré assez faible ; quand le malade est debout ou quand il est assis, il éprouve le long de la colonne vertébrale une douleur qu’il calme par le décubitus.
Il y a un léger affaiblissement musculaire qui ne paraît pas être plus marqué dans les membres inférieurs.
La transpiration cutanée est presque nulle.
Le pouls est à 92, large, un peu dépressible.
Obs. XLV. — Lambert (François) , du département de Maine-et-Loire, âgé de 44 ans, d’un tempérament nervoso-sanguin , est entré à l’asile , il y a dix ans.
La jeunesse de Lambert fut assez agitée. Son caractère fantastique, impérieux, ne lui permit ni d’avoir des amis, ni de vivre avec ses parents. A dix-huit ans il s’engageait. Quelques mois après il passait devant un conseil de guerre et était envoyé , pour cinq ans, en Algérie, dans une compagnie de discipline. C’est durant cet intervalle que se montrèrent les premiers symptômes d’un délire
bien caractérisé. A la suite d’un long examen, Lambert fut renvoyé du service pour cause d’aliénation mentale ; et après un séjour assez long à 1 asile de Marseille il entra à celui de Sainte-Gemmes, le 7 juin 1851, atteint de lypémanie. Quelque temps après, le malade était en démence.
Lambert est donc aliéné depuis plus de vingt ans, dément depuis plus de dix ans.
11 ne parait pas avoir présenté de symptômes cutanés avant le printemps de l’année 1860. A cette époque, érythème rouge sur le dos des mains , mais d’intensité moyenne, sans œdème, ni phlyctènes, et suivi d’exfoliation épidermique. La face est en plusieurs points le siège de plaques érythémateuses avec desquamation furfuracée. Diarrhée assez fréquente. Constitution appauvrie.
Cette année, un temps sec et très-cliaud ayant succédé brusquement à une température douce et humide, les symptômes cutanés se reproduisent, et le 21 mai 1861 on constate l’état suivant :
Les mains du malade sont le siège d’un œdème considérable ; un érythème intense recouvre toute leur face dorsale, il est limité supérieurement au niveau de l’articulation radio-carpienne et s’étend jusqu’à la racine des doigts. Dans plusieurs points l’épiderme peut glisser sur le derme, et après l’avoir piqué on voit perler quelques gouttes d’une sérosité transparente. Ce sont des bulles qui commencent à se former. Dans d’autres points, au contraire, l’épiderme se fendille et tombe sous forme de petites lamelles blanches. Au-dessous, le derme est d’un rouge vif, sec, lisse, parcheminé.
Les doigts sont bruns , recouverts d’une sorte d’enduit crasseux.
Le nez, sur sa partie antérieure et moyenne, présente un léger érythème ; il y a déjà un commencement de desquamation.
toutes les parties érythémateuses ont une température plus élevée que le reste du corps.
Les pieds, qui sont protégés par des bas, ne présentent rien de particulier.
Les lèvres sont gercées et aphtheuses.
La langue est humide , très-lisse , ses papilles sont complètement effacées, elle est sillonnée par des dépressions nombreuses.
11 ne parait pas qu’il y ait ni pyrosis, ni rachialgie. Il existe un léger mouvement fébrile. La diarrhée est assez fréquente. La constitution s’altère de plus en plus (1).
Obs. XLV1. — Ménard (Armand). Pas de renseignements sur ce malade.
Lorsque je l’observe, le 14 mai 1861, il ne présente plus sur le nez que des traces d’un érythème qui a presque complètement disparu.
Le dos des mains est très-brun, recouvert d’un épiderme rugueux, épais, fendillé, crasseux.
La langue est un peu rouge, lisse, humide, ses papilles sont complètement effacées ; elle présente en outre des sillons qui dépriment irrégulièrement sa face supérieure.
Obs. XLVII. — Bourgery (Hilaire), âgé de 49 ans, marié, cultivateur. Entré à l’asile il y a neuf ans. Epilepsie, démence consécutive.
On n’a rien noté les années précédentes.
Le 14 mai, je constate l’état suivant :
Peau de la face dorsale des mains foncée, sèche, ridée, sans élasticité, ne présentant d’ailleurs ni épaississement, ni atrophie.
Derme un peu rouge, congestionné.
Épiderme brun, se détachant facilement en lamelles.
(1) Cette observation a été recueillie par M. Salct, interne de l'asile qui a eu l’obligeance de me l’envoyer, le malade ne présentant encore aucun symptôme cutané de pellagre, lors de mon séjour à Sainte-Gemmes.
. Etat général bon, rien du côté du tube digestif, ni de la moelle.
Obs. XLVII. — Derval (Louis), âgé de 45 ans, entre à l’asile il y a cinq ans. Lypémanie avec hallucinations de l’ouïe, tendance à la démence.
En 1860, au printemps, érythème à la face dorsale des mains , suivi de desquamation. Pas de diarrhée, état général bon.
7 mai 1861. Face bronzée présentant plusieurs plaques sur lesquelles on observe une desquamation furfuracée. Cet état squameux est manifeste surtout vers les oreilles. La peau de la face dorsale des mains est brune, parcheminée, l’épiderme est fendillé.
Le 13 mai , je constate sur les mains les symptômes qu’on avait notés le 7. 11 n’y a pas d’érythème , mais un état chronique du derme qui a rendu la peau de la région sèche , amincie, privée de toute élasticité , avec un épiderme foncé et fendillé.
De plus, je constate un pityriasis de toute la barbe. En certain point le derme est épaissi et d’apparence herpétique. Sur ces plaques un peu saillantes, on trouve quelques pustules d’impétigo pilaris trichophytique.
Le pityriasis s’étend sur les joues et sur les oreillles.
Obs. XL1X. — Mercier (Louis-Jacques) , du département de Maine-et-Loire, âgé de 28 ans, sans profession. Entré à l’asile il y a cinq ans. Microcéphale.
En 1856, au printemps, érythème du dos des mains suivi de desquamation. Diarrhée, faiblesse.
En 1860, tous les téguments à découvert sont bronzés, érythème squameux des mains. Faiblesse et diarrhée.
Le 1er mai 1861, rougeur érythémateuse de la main droite datant de quinze jours. Exfoliation épidermique. Sur quelques points, croûtes noirâtres assez épaisses.
Le 14 mai, je constate l’état suivant :
l'ace et mains bronzées.
Sur la rnain droite dont l’altération date de vingt-cinq à trente jours, la rougeur a disparu, il ne reste qu’une coloration brune assez prononcée. L’épiderme se desquame en lamelles. Le derme est sec, non épaissi, peu élastique.
La langue est normale.
L’état général est bon.
Obs. L. — Lemoine (René), du département de Maineet-Loire. Ago inconnu, 45 environ, laboureur. Entré à l’asile il y a 7 ans. Démence.
En 1854, symptômes cutanés de pellagre bornés à la face dorsale des mains. Bien que l’érythème fût assez prononcé, l’état général reste bon.
En 1855, érythème très-léger et très-fugace; pas de symptômes généraux.
En 1856, symptômes cutanés assez prononcés, parfois un peu de diarrhée.
Rien n’est consigné sur l’observation, à partir de [cette époque, touchant la pellagre.
Celte année le malade n’a pas présenté d’érythème.
Le 13 mai je constate l’état suivant:
Peau du dos des mains bronzée, sèche, rude, fendillée. Sur les tempes, plaques lichénoïdes dures, épaisses, d’un gris mat, avec une légère desquamation à la surface.
Etat général bon.' Rien qu’on puisse rapporter à la pellagre.
Obs. LL — Pécot (Jean-Malhurin), du département do Maine-et-Loire, âgé de 45 ans, domestique. Entré à l’asile il y a ? — Lypémanie avec stupeur.
En 1860, érythème de la face, du dos des mains et des pieds. L’éruption fut assez fortement prononcée. A la suite, diarrhée qui augmenta d’intensité pendant l’hiver. Faiblesse.
Le 2 mai 1861, la constitution s’est un peu améliorée. Erythème squameux en mitaines remontant assez haut
sur] l’avant-bras, II y a ceci de remarquable, c’est que le malade porte une veste dont les manches sont trop courtes.
Le 13 mai, l’érythème, qui ne date pas de quinze jours, me semble avoir été peu intense ; le dos des mains est noirâtre, mais sans rougeur ni fendillement de l'épiderme. Sur la partie inférieure des avant-bras, légère desquamation foliacée.
La santé actuelle est assez bonne. On ne trouve pas sur la langue ni sur les lèvres les altérations de la pellagre. La diarrhée a complètement cessé depuis environ quinze jours.
Obs. LII. — Grélard (Alexis), du département de Maineet-Loire, âgé de quarante-sept ans, marchand de chevaux. Entré à l’asile il y a deux mois. Démence avec prédominence d’idées religieuses.
Le 28 avril 1861, après quarante-deux jours de séjour dans l’asile, apparition sur la face dorsale des mains d’un érythème peu marqué. Pas de diarrhée, pas de faiblesse.
Le 7 mai, rougeur érythémateuse plus intense, commencement d’exfoliation épidermique.
Le 13 mai. Je constate une apparence terreuse du dos des mains. L’épiderme se détache par lamelles. Le derme est aminci, sec, sans élasticité. Légère rougeur du nez avec desquamation d’écailles brunes.
Rien sur les lèvres.
La langue est rose, humide, rouge à la pointe, la plupart des papilles sont affaissées ; quelques-unes seulement à la partie antérieure sont saillantes et d’un rouge assez vif.
Pas de diarrhée, pas de trouble des fonctions digestives.
Etat général bon.
Quartier des femmes.
Obs. LIII. — Chrétien (Emerance), femme Bouisson, du département de Maine-et-Loire, âgée de 43 ans, ménagère, entrée à l’asile il y a deux ans, atteinte d’érotomanie avec tendance à l’agitation.
Cette femme, qui est sujette à des métrorrhagies trèsfréquentes, est dans un état d’anémie profonde. Le 20 mai 1861, on découvre sur les mains un érythème crasseux, ^a face dorsale, est recouverte par une couche d’épiderme i^oirâtre, dont la coloration très-foncée diminue d’intensité dp centre à la circonférence. Dans plusieurs points la couche crasseuse manque brusquement et le derme apparaît blanc et lisse.
Le nez est le siège d’un érythème rouge, avec exfoliation.
La langue est humide, lisse, les papilles sont complètement effacées ; elle présente en outre quelques sillons.
Pas de pyrosis, pas de diarrhée, pas de rachialgie (1).
Obs. LIV. — Bougreau (Augustine), du département de Maine-et-Loire, âgée de 21 ans, entrée à l’asile il y a douze ans, idiote et épileptique avec paralysie incomplète.
Le 14 mai, je constate une coloration rose de la face avec une légère tuméfaction.
Le dos des mains est recouvert de plaques épidermiques crasseuses qui se détachent enjpoussière par le grattage.
Obs. LV. — Verdon (Pie), épileptique et paralysée.
Les renseignements manquent au sujet des antécédents.
Le 15 mai, je constate sur le dos des mains un érythème qui date de quinze jours, et qui s’est compliqué de bulles. Il est actuellement en desquamation. La peau est parcheminée, sans élasticité, d’une couleur un peu foncée.
La langue est à peu près normale.
(1) Cette observation a été recueillie par M. Salct.
Les gencives , légèrement ulcéreuses, ont décharné les dents.
Obs. LVI. — Sourisse (Joséphine-Félicité), du département de Maine-et-Loire, âgée de 28 ans, entrée à l’asile il y a deux ans, atteinte de lypémanie avec stupeur et présentant un certain degré de paralysie.
Le 15 mai 1861, je constate chez cette malade une desquamation brune du dos des mains, sans autre altération cutanée.
La langue est normale.
Les gencives sont fongueuses.
Obs. LV1Î. — Bardou (Àngélina), femme Ollivier, ûge et domicile inconnus, entrée à l’asile il y a un an, atteinte de lypémanie chronique , avec hallucinations de la vue et de l’ouïe. Plus tard on a diagnostiqué une paralysie générale.
Le 15 mai 1861, je constate sur le front, le nez et les joues un érythème en voie de desquamation. L’épiderme, brun, épaissi, croûteux, se détache en larges écailles. Audessous, le derme est rosé, mais présente par places des taches blanches, lisses, d’apparence cicatricielle.
Le dos des mains présente une légère coloration brune avec fendillement de l’épiderme ; mais il n’y a pas là d’érythème à proprement parler.
La langue est un peu rouge, fendillée ; mais les papilles ne sont pas effacées.
Obs. LV1II. Robiche (Adeline), femme Gaillard, du département de l’Oise , âgée de 28 ans, entrée à l’asile il y a sept mois, venant de la Salpétrière où elle avait également séjourné sept mois. Celte femme est atteinte de lypémanie avec alternatives d’exaltation et de dépression.
On n’avait noté aucun symptôme cutané avant le 15 mai •Î86i, jour où je constate une coloration sale du dos des
TELLAGRE DES ALIÉNÉS. 277
mains que recouvre un épiderme crasseux en desquamation. Le derme ne présente rien de particulier.
La langue est normale , elle garde seulement sur les bords l’impression des dents.
Obs. L1X. — Femme Barbaut. Je n’ai pas pu recueillir de renseignements précis sur cette malade ni sur ses antécédents. Elle est atteinte de lypémanie, semble avoir un certain dégoût pour la nourriture et ne mange que trèspeu.
Le 15 mai, j’observe les lésions suivantes :
Sur le dos des mains le derme est rouge, atrophié, parcheminé, ayant perdu toute son élasticité. 11 est recouvert d’un épiderme sec et fendillé.
Il se fait sur la face une légère desquamation furfuracée, sans rougeur de la peau.
La langue est un peu blanche.
Pas d’autres signes généraux.
Obs. LX. — Femme Bourrelier . Pas de renseignements sur cette malade.
Le 15 mai 1861, je constate une desquamation croûteuse sur le nez, lamelleuse sur le cou. Le dos des mains est brun et sec. L’épiderme se détache en écailles. Le derme est normal.
La langue est lisse, rose , humide , ses papilles sont complètement effacées; elle est assez profondément si [lonnée.
Tous ces faits démontrent clairement qu’il existe à l’asile des aliénés de Maine-et-Loire une maladie endémique, chronique, reparaissant ou s’exaspérant à chaque printemps, s’accompagnant en général d’un certain état de faiblesse et de détérioration des individus, offrant des troubles lréquents du tube digestif, et plus particulièrement des gerçures aphtheuses des lèvres, un affaissement des papilles
de la langue avec sillons de la muqueuse, quelquefois du pyrosis, souvent une diarrhée qui peut devenir très-intense. Le pouls est dépressible, faible ; chez plusieurs les extrémités sont infiltrées; mais le symptôme constant, celui qui frappe le plus l’attention, est un érythème d’intensité variable, survenant sous l’influence de l’insolation, sur les parties à découvert et rappelant de point en point l’érythème pellagreux.
Peut-on designer cette endémie par un autre nom que celui d q Pellagre? Je ne le crois pas. Que certains cas légers, pris isolément, puissent inspirer des doutes, je l’accorde volontiers ; mais ils se relient par des transitions insensibles avec des cas assez accentués pour que le diagnostic ne soit pas douteux, et dès-lors ils doivent être englobés dans l’endémie qui sévit sur tant de malades, bien qu’à des degrés très-divers. D’ailleurs ces cas légers euxmêmes, où la maladie ne se révèle, pour ainsi dire, que par l’érythème, ont leurs analogues dans les pays où règne la pellagre la moins contestée, dans les Landes, par exemple ; et j'ai rapporté plus haut une observation de pellagre endémique qui justifie cette assertion.
Nous avons dit que sur un nombre de pellagreux qui a déjà dépassé quatre-vingt-dix, la mort avait frappé au moins trente-sept sujets. Jusqu’à ce jour dans les observations publiées par M. Billod, c’est là le chiffre où la mortalité semble s’être élevée.
En 1854, la pellagre a enlevé six aliénés; six en 1855; deux en 1856; six en 1857; dix en 1858; sept en 1S6I. Sur ces trente-sept morts, vingt-huit autopsies ont été pratiquées. Or elles concourent encore, à établir l’identité de la maladie des aliénés avec la pellagre endémique, précisément par l’insignifiance et la variabilité des lésions qui ont été notées ; j’en excepte une seule, le ramollissement de la moelle épinière. Il n’y a absolument rien de caractéristique dans les organes viscéraux qui, le plus souvent même, ont été trouvés parfaitement sains.
Mais la moelle épinière a paru altérée dans sa consis-
tance, dans presque tous les cas ; le ramollissement portait plus spécialement sur la substance blanche, il avait une étendue variable , et siégeait en général vers la partie inférieure de la colonne dorsale. M. Billod a insisté sur ce fait, c’est que le ramollissement de la moelle ne pouvait pas dépendre de l’époque déjà avancée de la mort, ni de la température extérieure , ni des manœuvres que pouvait avoir nécessitées la préparation. Il la considère donc comme une altération existant chez l’individu vivant. Il me semble qu’une altération qui réduit en une véritable bouillie le tissu médullaire, souvent dans une étendue considérable, et quelquefois jusqu’à la région cervicale, devrait se manifester pendant la vie, par des symptômes bien tranchés,du côté des membres inférieurs, de la vessie, du rectum, des parois abdominales et thoraciques. Or, ces symptômes font défaut^dans presque toutes les observations ; et quand je considère avec quelle facilité on produit artificiellement ces ramollissements, même en prenant de grandes précautions pour les éviter, j’avoue que je suis tenté de me tenir en garde contre la valeur et l’explication de ces altérations de la moelle qu’on trouve si souvent à Sainte-Gemmes. D’ailleurs, en les admettant, je ne crois pas qu’on doive les rapporter nécessairement à la pellagre. Ici, je tiens à dire que je ne combats en aucune façon l’opinion deM. Billod, mais seulement l’opinion qu’on lui prête. M. Billod s’est expliqué en effet sur ce point dans le mémoire qu’il a inséré en avril 1860, dans les Archives de médecine. Pour lui, la pellagre des aliénés n’est pas une maladie à part, c’est une forme de ce qu’il a décrit sous le nom de cachexie des aliénés. Or, il résulte des observations de MM. Teilleux, Dagonnet, Bonacossa et de M. Billod lui-mème , que cet te cachexie des aliénés, indépendamment de tout symptôme pellagreux, ^offre assez souvent, comme lésion cadavérique un ramollissement de la moelle ; seulement M. Billod maintient « que la forme pellagreuse de la cachexie des « aliénés est celle qui a le plus de chances d’offrir le ramol- « lissement précité. » Cette réserve s’explique par le
résultat presque univoque des autopsies d’aliénés pellagreux. Sur trente-sept aliénés pellagreux morts à Sainte- Gemmes, l’autopsie, avons-nous dit, a été pratiquée vingthuit fois, le rachis a été ouvert seulement vingt-cinq fois. Or, vingt et une fois on a trouvé un ramollissement de la substance blanche, quatre fois seulement cette substance avait gardé sa consistance normale.
Ici se présente l’Importante question de l’étiologie. Mais avant de chercher si le mal de Sainte-Gemmes peut être attribué à certaines circonstances hygiéniques, particulières à cet établissement, voyons quels sont les individus qui en sont plus particulièrement atteints. Cette étude offre, comme on pourra facilement en juger, une importance capitale.
La pellagre n’est pas régulièrement répartie dans les différentes divisions de l’asile. D’abord elle ne frappe que les aliénés, et n’a jamais été observée chez les surveillants qui vivent dans l’établissement, et sont, pour ainsi dire, dans un contact permanent avec les malades; mais, même parmi les aliénés, il y a certaines catégories privilégiées. La pellagre n’a jamais été vue dans le quartier des pensionnaires, elle est exclusivement limitée aux divisions des indigents.
Le mal de Sainte-Gemmes s’observe plus souvent et avec une plus grande intensité chez les hommes que chez les femmes. Celte différence qui était très-prononcée au printemps de 1861, puisque la maladie a frappé sur trentecinq hommes et seulement sur onze femmes, cette différence, dis-je, avait déjà été notée par M. Billod qui, en 1858, comptait trente-six hommes pellagreux pour dixneuf femmes ; mais elle lui avait paru moins notable les années précédentes, et elle existait précisément en sens inverse à l’asile de Rennes, puisque sur vingt-neuf cas observés dans cet asile, M. Billod avait compté huit hommes et vingt et une femmes.
Le tempérament ne semble pas jouer un rôle sensiblement appréciable dans la production de la maladie. Je di-
rai toutefois que sur 54 aliénés pellagreux, il résulte des observations de M. lîillod que
lu sont d’un tempérament nerveux.
8 d’un tempérament
mixte, sanguin, bilieux, lymphatique, lymphatico-sanguin.
lymphatico-nerveux. nervoso-sanguin.
non noté.
L’âge paraît exercer une influence plus manifeste, et les malades sont d’autant plus sujets à contracter la maladie qu’ils sont plus âgés. C’est à partir de quarante-cinq ans que s’observe la plus grande fréquence ainsi que peuvent l’indiquer les tableaux suivants, dressés par M. Billod.
Sur 35 pellagreux des deux sexes de l'asile de Sainte-
Gemmes :
3 sont âgés de 20 à 30 ans.
3 » de 30 à 40.
9 » de 40 à 50.
8 » de 50 à 60.
9 » de 60 et au-dessus.
3 sont d’un âge inconnu.
La même progression avait été notée à l’asile de Rennes. Sur 29 pellagreux des deux sexes de l’asile de Rennes :
2 sont âgés de 20 à 30 ans.
5 » de 30 à 40.
5 » de 40 à 50.
9 » de 50 à 60.
r> do 60 et au-dessus.
1 d’un âge inconnu.
Dans une publication plus récente, le même auteur donne les chiffres suivants :
Sur 54 pellagreux de l’asile de Sainte-Gemmes :
5 sont âgées de 20 à 30 ans.
40 » de 30 à 40.
14 » de 40 à 50.
41 » de 50 à 60.
13 » de 60 et au-dessus.
1 d’un âge inconnu.
Enfin , j’indique dans le tableau suivant le résultat de mes propres observations :
Sur 28 pellagreux de Sainte-Gemmes :
1 était âgé de moins de 20 ans.
6 » de 20 à 30 ans.
1 » de 30 à 40
3 » de 40 à 45.
9 » de 45 à 50.
2 » de 50 à 60.
4 était âgé de plus de 60 ans.
5 étaient d’un âge inconnu.
Je ne puis rien dire de l’influence qu’un séjour plus ou moins long dans l’asile peut exercer sur le développement de la pellagre ; on comprend, d’ailleurs, combien doivent être incomplètes les recherches de ce genre, car assurément le plus grand nombre des pellagreux que M. Billod découvrit à Sainte-Gemmes, lorsqu’il prit la direction de cet établissement, étaient déjà pellagreux depuis un temps qui ne peut pas être apprécié. D'un autre côté, on ne peut pas savoir si un certain nombre de prétendus cas nouveaux, observés chez d’anciens pensionnaires de l’asile n’étaient pas de simples récidives. Toutefois, on a vu la pellagre se développer après quatre ou cinq ans de séjour ;
on l’a vue se développer après quelques mois ; mais jamais elle n'a frappé brusquement un aliéné qui n’avait que quelques jours, ou même quelques semaines de séjour à l’asile. Après avoir fait ces réserves, je crois devoir rapporter ici les deux tableaux suivants dressés en 1855.
L'époque de l'entrée dans l'établissement remonte pour les pellagreux de Sainte-Gemmes :
à 1 an pour 6 malades, à 2 » 5 »
de 6 à 10 7
L'époque de l'entrée dans l' établissement remonte chez les pellagreux de l'asile de Rennes :
à l an pour l malade, à 2 » 8 »
De 7 à 10 ans pour 2.
à plus de 10 ans pour 5.
à une époque inconnue pour 3.
En 1858, M. Billod, auquel j’ai emprunté les deux tableaux précédents, publiait le résultat statistique suivant :
Sur les 54 aliénés pellagreux de Sainte-Gemmes , l’entrée remonte :
à 1 an pour 2 malades, à 2 » 3 »
à 5 ans pour 8 »
A ces tableaux, j’ajoute le suivant qui résulte de mes
propres observations,
mais
où j’ai soin d’indiquer quelle
était la durée du séjour dans l’asile au moment de l’invasion présumée de la pellagre.
6 étaient dans l’asile depuis moins de 1 an.
1 depuis 2 mois.
22 y étaient depuis plus de 1 an.
6 depuis 1 an.
3 » 10 ans et plus.
5 depuis un temps qui n’a pas été noté.
Je dois dire qu’aucun des pellagreux de Sainte-Gemmes n’est originaire d’un pays à pellagre. Presquetous les malades sont du département de Maine-et-Loire où, comme je l’ai dit , la pellagre est inconnue. Cette recherche de l’origine que j’ai consignée avec soin dans mes observations, m’a conduit aux résultats statistiques suivants :
18 étaient du département de Maine-et-Loire.
* » Indre-et-Loire.
i'ELLAGRE DES ALIÉNÉS.
1 » la Vendée.
1 » l’Oise.
1 était originaire de la Pologne.
6 avaient une origine inconnue.
J’aborde maintenant le point capital de la question : La pellagre se développe-t-elle de préférence chez les aliénés qui ont telle forme d’aliénation, plutôt que chez ceux qui ont telle autre forme? y a-t-il tel ou tel genre de folie qui prédispose à la pellagre? Je répondrai en reproduisant des tableaux statistiques que nous devons encore à M. Billod.
Sur les pellagreux ( hommes ) de l'asile de Rennes :
4 sont atteints de manie chronique , avec ou sans
hallucinations.
4 de démence.
Sur les pellagreux ( femmes ) de l’asile de Rennes :
4 sont atteints de lypémanie , avec ou sans hallucinations.
de manie chronique , »
de démence.
de démence et lypémanie.
de démence avec paralysie.
Sur les pellagreux ( hommes ) de l'asile de Sainte-Gemmes :
7 sont atteints de lypémanie , avec ou sans hallucin. 1 de manie chronique , »
3 de démence.
1 de démence consécutive à Vépilepsie.
2 de démence et lypémanie.
1 de démence avec paralysie.
3 d 'idiotisme.
Sur les pellagreux ( femmes ) de l'asile de Sainte-Gemmes :
7 sont atteints de lypémanie , avec ou sans hallucin.
3 de manie chronique, »
5 de démence.
2 de démence et lypémanie.
En 1858, M. Billod publiait le résultat suivant de l’observation de 54 aliénés pellagreux de l’asile de Sainte- Gemmes :
16 sont atteints de lypémanie, avec stupeur ou dépression.
27 de lypémanie et démence, également
avec stupeur et dépression.
3 de manie chronique.
1 de démence consécutive à l’ épilepsie.
2 de démence avec paralysie.
5 ^'idiotisme.
Je joins à ces tableaux le résumé de mes observations :
seule 3
avec stupeur 3
Lypémanie, 9 avec délire de persécution. . 1 avec délire religieux . . . 1 avec démence 1
seule 6
Démence, 9 avec épilepsie 2
avec lypémanie I
seule 2
Idiotie, 4 avec microcéphalie. . . . 1
avec épilepsie 1
rémittente 1
Manie chronique, 2 intermittente avec tendance
à la démence 1
Erotomanie, 1 seule 1
Forme mentale non
mentionnée, 3 ci 3
En prenant la moyenne de tous ces tableaux, on arrive à cette conclusion que chez les aliénés pellagreux l’aliénation offre les différentes formes mentales dans l’ordre de fréquence ci après :
Lypémanie 65
Démence 65
Idiotie 12
Manie chronique 17
Démence paralytique 4
Erotomanie 1
Cette prédominance si manifeste de la lypémanie et de la démence chez les aliénés qui deviennent pellagreux , indique plus qu’une coïncidence : il y a là un élément étiologique important qui, nous le verrons plus tard, rentre dans la loi commune de la pathogénic de la pellagre.
L’aliénation mentale ne prédisposerait à la pellagre que lorsqu’elle aurait entraîné après elle une sorte d’atonie cérébrale , puisque cette maladie se développe presque exclusivement, à Sainte-Gemmes , chez ceux qui offrent une des formes éminemment dépressives de la folie , la lypémanie et la démence.
J’ai indiqué les particularités que présentent les aliénés de Sainte-Gemmes, sur lesquels frappe la pellagre; voyons maintenant ce que peuvent offrir de particulier les circonstances extérieures capables d’exercer sur eux quelque influence. Nous nous occuperons d’abord de la situation topographique et climatérique de l’asile, du genre de vie des aliénés qui y sont renfermés, de l’habitation, des vêtements, et enfin de l’alimentation.
L’asile de Sainte-Gemmes-sur-Loire est situé à 6 kilomètres S. -S. -O. d’Angers, à 5 kilomètres O. -N. des Ponts
288 recherches nouvelles sur la pellagre. de Cé, immédiatement au bord de la Loire, à soixante lieues environ de la mer. Le pays est plat, sans accidents : le vent d’ouest qui souffle de la mer, y règne habituellement ; le climat y est très-doux, l’hiver peu rigoureux, la végétation est hâtive, la température, dans ses limites extrêmes, est de trente degrés au-dessus de zéro et de douze degrés au-dessous ; la moyenne est de quatorze à dixhuit degrés l’été , et de trois degrés au - dessus de zéro l’hiver.
Le sol est d’une remarquable fertilité et produit en abondance le chanvre, le lin, et un froment très-réputé qui se vend comme semence sur tous les marchés de l’Europe. Ce sol, principalement aux environs de l’asile, est essentiellement sablonneux et doit sa fécondité à une culture ancienne et laborieuse qui a transformé le sable en une excellente terre végétale.
Cette couche superficielle repose sur un banc de schiste qui en certains endroits est presque à fleur de terre. Cette disposition qui rapproche beaucoup la composition géologique de cette contrée de celle des Landes, où le sable est aussi répandu sur une couche imperméable d’allios, fait que l’infiltration des eaux ne s’opère que difficilement; aussi existe-t-il non loin de l’asile une certaine étendue de marais, dont quelques-uns on déjà été desséchés par la canalisation de l’Authion. Ce défaut de perméabilité du sol, la fréquence des vents d’ouest, la proximité de la Loire qui est très-large en ce point, et que des îles partagent en trois bras, en face de l’asile, la confluence de l’Authion à l’est et de la Maine à l’ouest, donnent à l’atmosphère un état habituel d’humidité qui, joint au voisinage des marais, crée, au rapport de M. Billod , pour l’asile et pour le bourg de Sainte-Gemmes, une constitution médicale dans laquelle devaient prédominer, et prédominent en effet le rhumatisme musculaire , la bronchite, l’angine, et quelques fièvres intermittentes trèsrarement pernicieuses. J’ujoute que , chaque hiver , la Loire inonde une partie des jardins de l’asile, sans jamais
atteindre, toutefois, aux préaux ni aux bâtiments réservés aux aliénés.
L’asile s’étend sur le bord de la Loire, tourné vers le midi et occupe une superficie de vingt-un hectares, tant pour les bâtiments que pour les préaux et pour des terrains de culture, où l’on emploie un grand nombre d’aliénés.
L’établissement de Sainte-Gemmes était primitivement un grand et magnifique château, ancienne résidence domaniale, dont les dépendances ont été appropriées à sa nouvelle destination , et augmentées , par les soins de M. Levincent, son ancien directeur , de nouveaux bâtiments. Le plan général des quartiers réservés aux aliénés se compose d’un grand bâtiment longitudinal , traversé dans toute sa longueur par un corridor sur lequel s’ouvrent les dortoirs et les salles où les malades prennent leurs repas. Des pavillons sont construits perpendiculairement à l’axe du bâtiment principal. Cette disposition est moins régulière dans le quartier des hommes. Les bâtiments, dans toute leur étendue, se composent exclusivement d’un rez-de-chaussée et d’un premier étage dans la section des femmes ; il n’y a qu’un rez-de-chaussée dans le quartier des hommes.
Bien que les quartiers n’aient pas été construits entière- .ment en vue de leur destination actuelle, ils sont divisés en sections assez nombreuses et assez spacieuses pour qu’il n’y ait ni encombrement, ni mélange des différentes catégories de malades. Un pensionnat est annexé à chaque division. Les différentes formes mentales y sont confondues, seulement les malades turbulents ou agités sont transférés dans la division des indigents qui est le mieux appropriée à leur état mental, tant que leur présence au milieu des pensionnaires peut avoir des inconvénients. Des voies de communication faciles et nombreuses desservent les différentes sections et les mettent en rapport avec les services généraux de la maison. L’aération des salles et des dortoirs est facile et suffit surabondamment
290 recherches nouvelles sur la pellagre. aux besoins des malades, sans qu’il soil nécessaire de recourir à aucun procédé de ventilation artificielle. Seulement il est peut-être à regretter que la plupart des dortoirs soient au rez-de-chaussée. Cette cause d’humidité pouvait surtout exercer une influence fâcheuse dans le quartier des femmes, où, par suite de l’inclinaison du sol , certaines salles inférieures étaient adossées à la terre de telle façon que le premier étage était encore un rez-de-chaussée. Mais une disposition si défectueuse n’est plus à regretter aujourd’hui, grâce à l’énergique activité de M. Billod, quia su, en quelques années, opérer sans frais pour le département, de nombreuses et importantes modifications à son asile , en utilisant suivant les heureuses idées de M. Ferrus , le travail des aliénés à leur plus grand profit. Le terrain est fouillé, des cours nouvelles sont créées, le rez-de-chaussée devient un premier étage, et les déblais servent à exhausser le niveau de certaines parties de l’asile qui étaient souvent envahies par les inondations de la Loire.
Les préaux sont spacieux et clos de murs peu élevés. Les murailles sont régulièrement blanchies à la chaux, et ont un éclat qui peut réjouir i’œil, mais qui peut être moins favorable au tégument des aliénés cachectiques , par suite de la réflexiou trop considérable des rayons solaires. A ce point de vue je crois pouvoir incriminer aussi le sol des préaux qui est sablonneux, et qui par conséquent réfléchit d’une façon presque complète les rayons chimiques. Toutefois, ce ne sont là que des causes trèsaccessoires et seulement adjuvantes de l’érythème pellagreux. La cause réelle, incontestable, c’est l’insolation directe. Son action dans les cours de Sainte-Gemmes est considérable, et j’ai pu apprécier par moi-même son intensité à une époque de l’année où le soleil n’est pourtant pas très-élevé au-dessus de l’horizon , puisque j’ai visité l’asile au commencement du mois de mai.
Les préaux sont complètement nus : les bâtiments sont, ainsi que je l’ai dit, tournés vers 1 .! midi et les murs d’en-
ceinte sont très-bas; il en résulte que les aliénés ont de la peine à se tenir à l’ombre, et que ceux qui sont incapables de chercher un abri parce que leur intelligence est trop obtuse , ou leur sensibilité trop émoussée, restent presque constamment exposés au rayonnement du soleil. Ce n’est pas que je blâme cette disposition. J’ai, comme tous les visiteurs de Sainte-Gemmes, admiré la magnifique situation de l’asile, l’étendue et l’heureuse exposition de ses préaux. Je me garderais bien de souhaiter que les murs d’enceinte en fussent élevés ; car les aliénés trouvent sans doute dans cette vie en plein air plus d’énergie pour lutter contre toutes les causes dépressives qui tiennent à leur maladie et à quelques circonstances extérieures. Mais sans diminuer l’aération, on peut donner aux malades un abri contre le soleil. Cette indication qui n’a pas échappé à la sagacité du directeur, a déjà été remplie en partie et d’autres améliorations sont en voie d’exécution. Des galeries couvertes doivent être établies le long des bâtiments, pour permettre aux malades de profiter des avantages de la vie en plein air, sans avoir à souffrir ni du soleil, ni de la pluie. Mais le meilleur abri, au point de vue qui nous occupe, pourrait être fourni par des arbres dont le feuillage intercepte en partie les rayons solaires mais absorbe surtout les rayons chimiques. De la même manière nous croyons qu’il y aurait avantage à couvrir la surface sablonneuse du sol des préaux , par un gazon dont la couleur verte, en absorbant les rayons chimiques, préserverait la peau contre la réflexion diffuse. Je dois dire que les arbres sont déjà plantés ; mais la pellagre ne semble pas disposée à faire trêve jusqu’au moment où le feuillage sera assez touffu pour servir d’abri aux malades.
Outre que tous les préaux sont parfaitement aérés et exposés, les malades, autant que leur état le permet, font une promenade dans le vaste enclos qui entoure l’asile, et les plus valides sont occupés à des travaux de culture et de terrassement qui ajoutent à la vie en plein air, tout
le bénéfice d’un exercice musculaire , dont la dépense est mesurée à leurs forces.
Partout dans l’établissement règne la plus scrupuleuse propreté, et sous ce rapport Sainte-Gemmes pourrait être donné pour modèle à beaucoup d’asiles. Des mesures sont prises pour que chaque malade ait au moins deux bains par an, indépendamment de ceux qui peuvent faire partie du traitement. Les vêtements ne brillent, sans doute, que par la propreté ; mais ils m’ont paru suffisants pour garantir les aliénés contre le froid. Toutefois, comme il est démontré aujourd’hui que le soleil est la cause déterminante de l’érythème pellagreux, je crois qu’il serait convenable de généraliser dans l’asile l’usage des bas, et qu’il y aurait avantage à faire porter des mitaines et de larges chapeaux, à ceux qui ont déjà présenté les années précédentes des symptômes de pellagre.
L’alimentation est assez variée $ elle se compose en grande partie de légumes toujours frais, récoltés ordinairement dans l’asile. Le pain est d’excellente qualité et est actuellement composé uniquement de froment. J’ajoute que jamais le maïs n’est entré dans l’alimentation des aliénés de Sainte-Gemmes. Les malades ne reçoivent de la viande que cinq fois par semaine , soit à peu près une fois sur trois repas. Je ne doute pas qu’il y ait avantage à multiplier les rations de viande et à remplacer de temps à autre le bouilli par le rôti. Sans doute M. Billod tenterait de nouveaux etlorts pour obtenir cette amélioration, s’il partageait, au sujet de l’étiologie de la pellagre, la doctrine que nous cherchons à faire prévaloir, et à laquelle M. Laudouzy oppose l’autorité trop puissante de son enseignement. M. Billod a dit, et a répété récemment dans une communication à l'Académie des sciences, que l’alimentation de ses malades vaut bien celle des paysans de l’Anjou, sur lesquels la pellagre n'a jamais été observée. Je répondrai, en établissant une comparaison plus juste, que les aliénés pensionnaires du même asile, qui sont mieux nourris que les indigents n’ont pas la pellagre. D’ailleurs,
l’alimentation qui peut être considérée comme suffisante à un paysan robuste et bien portant, peut bien être insuffisante pour un aliéné; et c’est, je crois, un fait admis aujourd’hui par tous les aliénistes, que les aliénés, surtout ceux qui sont affaiblis par l’ancienneté ou par la forme dépressive du délire , ont besoin d’une alimentation plus réconfortante, plus substantielle et plus excitante qu’un homme sain. Malheureusement il est des obstacles dont on triomphe difficilement, et les budgets ont des exigences qu’il faut bien subir. Le prix alloué par le département de Maine-et-Loire, par aliéné, et pour un jour, est seulement de 80 centimes, à répartir sur l’alimentation, l’habillement, le chauffage, les médicaments, les services généraux, etc. On comprend dès lors que le régime est nécessairement inférieur à celui d’autres asiles, de l’Antiquaille, par exemple, où le département alloue un franc par journée d’aliéné, et d’autres où le prix dépasse même \ franc 20 centimes, et j’admire par quelle ingénieuse combinaison on arrive à donner aux aliénés de Sainte-Gemmes le confortable dont ils sont entourés. D’ailleurs, le seul point complètement et radicalement défectueux du régime des malades dans cet asile, c’est l’absence du vin ; car on ne peut pas tenir un compte sérieux d’une ration hebdomadaire de dix centilitres. Les travailleurs seuls reçoivent vingt centilitres par jour. Nous nous associons pleinement au désir exprimé par M. Billod de voir accorder à chaque malade cette ration quotidienne de vin. Cet aliment, si éminemment réconfortant aiderait certainement les aliénés à lutter contre cette détérioration de leur constitution consécutive à l’inertie du système nerveux, d’où résulte pour eux une prédisposition à la pellagre. N’est-il pas remarquable , en effet, de voir régner endémiquement la pellagre dans un asile où les malades sont privés de vin, tandis qu’on ne la retrouve qu’à l’état sporadique dans ceux où le vin fait partie du régime alimentaire ; de voir surtout que, dans ce même asile de Sainte-Gemmes, les pensionnaires qui ont une ration quotidienne de vin, n’ont jamais été atteints
par l’endémie au milieu de laquelle ils vivent. L’influence fâcheuse qu’exerce ce défaut de régime est mise encore mieux en lumière par le fait suivant, fait capital et qui mériterait d’être médité par les administrateurs appelés à régler le budget des asiles d’aliénés.
En 1858, la pellagre avait fait des ravages considérables dans l’asile ; 10 malades avaient succombé à son atteinte. Pendant l’hiver de 58 à 59, M. Billod obtient que tous ses malades auront du vin ; l’année 1859 est marquée par une immunité presque complète ; on note bien quelques récidives, mais par un seul cas nouveau. Or on n’avait donné aux aliénés qu’un vin très-pauvre en principes réparateurs, c’était du vin blanc. En 1860, l’usage du vin est supprimé ; la maladie réparait avec son intensité primitive. Huit récidives surviennent, et on enregistre dix cas nouveaux. Ces faits se passent de commentaires ; ils portent avec eux un enseignement dont il serait à souhaiter que l’on fit profiter les malades.
Mais à défaut de vin, l’eau est-elle irréprochable ? J’ai dû chercher à m’éclairer sur ce point. Je me suis adresséd’abord aux malades. Presque tous se sont répandus en invectives ; à les entendre, l’eau avait un goût amer, salé, fétide ; elle les brûlait. Sans doute ils parlaient sous l’influence d’une perversion du goût ; ou bien je serais tenté de penser que le dépit de se voir privés devin les rend injustes pour la seule boisson que leur octroie la largesse du Conseil générai. J’ai goûté l’eau qui se boit sur toutes les tables de la maison, et sans qu’il me soit possible d’en indiquer la composition chimique , je puis dire au moins qu’elle est agréable au goût et qu’elle me paraît d’aussi bonne qualité qn’aucune eau potable.
Tel est l’ensemble des faits relatifs au mal de Sainte- Gemmes, qu’il m’a été permis de recueillir, et sur lesquels je vais chercher à édifier l’étiologie de la maladie.
Si nous voulons trouver une cause spécifique , il nous sera impossible d’arriver à aucune conclusion ; elle n’existe ni dans la nature du sol, ni dans l’air, ni dans les eaux,
puisque le bourg de Sainte-Gemmes est indemne, puisqu’une catégorie d’aliénés est seule sujette à la maladie; elle ne réside pas dans un vice connu ou ignoré de l’asile, puisque les gardiens et toute une série de malades sont complètement à l’abri du mal ; je dois pour le même motif mettre l’insolation hors de cause. On ne peut pas accuser l’alimentation d’ètre une cause exclusive puisque le régime des aliénés est incontestablement supérieur à celui de la plupart des paysans sur lesquels la pellagre ne s’observe pas. Enfin, l’aliénation elle-même n’est pas la cause essentielle, puisque, sans sortir de l’asile, les pensionnaires qui, sous le rapport mental, ne diffèrent en aucune façon des aliénés indigents, n’ont jamais été frappés par la maladie.
Donc, il est impossible d’établir l’existence d’une cause exclusive, spécifique. Mais on peut saisir un certain nombre de causes qui, en se renforçant, en s’entr’aidant, sont capables de produire et produisent en effet la maladie qui nous occupe.
D’abord mettons hors de cause la terre, l’air et l’eau, et toute cette étiologie banale, qui n’a évidemment rien à faire dans cette question. A défaut du maïs ne cherchons pas à incriminer le froment ou toute autre céréale altérée. La farine qui est employée dans l’asile a été étudiée avec soin, et M. Billod n’a pas craint d’affirmer qu’elle était de qualité supérieure à toute celle qui se consomme à Angers ; d’ailleurs elle est la même pour les pensionnaires et pour les indigents. Nous ne parlerons pas non plus de l’encombrement, de la malpropreté, de la poussière ; j'ai dit que ce reproche ne pouvait pas s’adresser à Sainte-Gemmes.
Je ne puis trouver entre la division des pensionnaires et celle des indigents qu’une seule différence , et j’ai dit quelle prédilection la pellagre avait pour l’une de ces sections. D’une part, nourriture excellente , abondante , vin en quantité suffisante; de l’autre, alimentation bonne, sans doute, et supérieure à celle de la plupart des paysans, mais peut-être trop peu animalisée pour des aliénés , et où manque surtout le vin , ce réconfortant si pré-
296 RECHERCHES nouvelles sur la. pellagre. deux pour les individus affaiblis par une altération profonde et «ancienne du système nerveux. De part et d’autre mômes circonstances d’âge , d’origine, de forme et de durée de l’aliénation, d’influences climatériques et topographiques , d’insolation, de vêtements, de genre de vie, de réclusion et d’exercices ; il semble que tout est réduit à ce degré de simplicité que l’on recherche, sans l’atteindre, peut-être, d’une façon aussi parfaite, dans les études de physiologie expérimentale : une seule chose varie, l’alimentation : et l’on est bien en droit, ce me semble, de voir là la cause d’une différence si notable dans l’état sanitaire de ces deux sections. D’ailleurs la contre-épreuve n’a-t-elle pas été faite, et l’expérience de 1859 n’a-t-elle pas tranché la question?
On m’objectera, sans doute, que la pellagre a été observée chez des aliénés entourés de tout le confort désirable , chez une dame, pensionnaire dans la maison de M. Brierre de Boismont. Mais, qu’importe ? puisque je ne cherche à établir en ce moment qu’un point limité de l’étiologie, une cause, importante, sans doute , mais seulement adjuvante, et non indispensable. Nous nous expliquerons, d’ailleurs, sur ces cas exceptionnels.
Nous croyons donc fermement que l’alimentation n’est pas étrangère à la production de l’endémie de pellagre qui règne à l’asile de Sainte-Gemmes ; mais comme cette alimentation est de beaucoup supérieure à celle des paysans du bourg même de Sainte-Gemmes, chez lesquels la pellagre n’a jamais été observée, nous pensons qu’il faut, pour expliquer cette endémie, la réunion de plusieurs ordres de causes.
D’abord l’influence de l’insolation ne me semble pas pouvoir être mise en doute dans la production des accidents cutanés; mais je crois, de plus, qu’exagérée, et exerçant, par conséquent, une action dépressive sur l’organisme, elle a pu, dans certains cas, concourir cà amener cet état général cachectique qui fait le fond de la pellagre. Son action ne différerait donc en rien de celle
que nous avons admise dans l’étiologie de la pellagre des Landes. J’ai dit combien l’orientation et la constitution même des préaux pouvaient rendre cette insolation intense ; et l’on sait avec quelle opiniâtre immobilité un grand nombre d’aliénés restent pendant des heures entières, même sous les rayons les plus ardents du soleil. D’ailleurs, on n’a pas vu la pellagre se développer chez les aliénés qui, plus affaiblis et plus cachectiques encore que les autres étaient contraints par une infirmité ou par la paralysie, à rester toujours à l’abri du soleil.
Mais il faut bien admettre que beaucoup des habitants du bourg de Sainte-Gemmes (car je tiens à ne prendre mes comparaisons que dans la zone où se limite l’endémie), que beaucoup, dis-je, sont moins bien nourris , et sont obligés par la nature de leurs travaux à subir une insolation aussi intense. 11 faut donc encore chercher ailleurs le dernier mot de la question, tout en maintenant la réalité de la cause adjuvante que nous venons d’indiquer. La seule différence sérieuse qui existe entre les cultivateurs du bourg et les travailleurs de l’asile, c’est l’aliénation. S’il y en a d’autres, elles sont minimes et toutes en faveur des aliénés. Or, les aliénés sont seuls atteints par la pellagre. Donc l’aliénation constitue pour eux une prédisposition à contracter la maladie. Nous sommes ainsi arrivés à saisir le troisième élément étiologique qui concourt à produire l’endémie de Sainte-Gemmes, élément important pressenti par M. Billod, dans sa première communication à l’Académie de médecine, plus nettement indiqué dans le mémoire qu’il |inséra en 1858 dans les Archives, mis aujourd’hui hors de contestation tant par les travaux ultérieurs du savant aliéniste, que par la multiplication dans d’autres asiles, de cas analogues à ceux qu’il observe à Sainte-Gemmes.
Si l’aliénation concourt en effet à la production de l’endémie qui règne dans l’asile de Maine-et-Loire ; si la folie combinée à d’autres causes, peut engendrer la pellagre, on doit retrouver cette maladie dans d’autres asiles; elle doit
se montrer partout où des aliénés sont réunis en certain nombre, avec une fréquence variable sans doute, et d’autant plus grande que viendront s’ajouter à l’aliénation d’autres causes adjuvantes analogues à celles que nous avons indiquées pour Sainte-Gemmes. Or si l’on se reporte à ce que nous avons dit dans l’un des premiers chapitres où nous faisons l’historique de la pellagre des aliénés, on verra qu’un grand nombre d’asiles ont déjà apporté leur contingent de documents relatifs à l’histoire de cette maladie.
Le premier travail de M. Billod a été publié en 1855. Ses premières observations datent de 1833, mais déjà à cette époque deux observateurs avaient pu voir la pellagre se développer consécutivement à l’aliénation mentale, cette succession morbide avait été constatée, en eflet, dès 1849 sur un aliéné de l’asile de Pau, par M. Cazenave qui, en 1831, recueillait encore deux observations analogues. Vers la même époque le docteur Mérier eu observait un nouvel exemple à l’asile de Blois, mais ces faits n’avaient pas leur explication ; M. Cazenave seulement y voyait une preuve de celte idée qu’une seule et même cause (sans doute une altération du système nerveux) transmise héréditairement, produit la pellagre et la folie, tantôt isolément tantôt simultanément, la pellagre précédant d’ordinaire l’aliénation, mais lui succédant quelquefois, il appartenait à M. Billod, en multipliant les observations, de leur donner une légitime interprétation. Toutefois sa première communication à l’Académie de médecine, où les endémies de Sainte-Gemmes et de Rennes étaient présentées sous forme de tableaux synoptiques, ne rencontra presque que l’incrédulité; mais après la publication de son mémoire de 1858, l’attention des aliénistes fut éveillée, et bientôt il résulta de l’enquête dirigée par M. Billod en 1859, que la pellagre avait pu être observée dans les asiles de Maréville, de Fains, de Dijon, de Nantes, du Mans, de Quimper et de Pau. Quant aux renseignements émanés des asiles de Marseille, d’Avignon, de Lille, d’Armentière, de Saint-
Dizier et de Quatre-Mares, ils portent sur des cas trop douteux pour qu’on soit en droit d’en tenir compte. A Toulouse, cet état de sécheresse et d’aridité de la peau qui avait été signalé par M. Marchant, diffère manifestement de la maladie qui nous occupe ; et à Auxerre il ne s’agissait évidemment que d’herpès circinés. La description de cette épidémie, faite par M. Fleury, interne de l’asile, sous la direction de M. Girar de Cailloux, offre tous les caractères et tous les degrés de la maladie que produit le trichophyton tonsurant, et ne dépend par conséquent en aucune façon d’une modification quelconque imprimée à l’économie par l’aliénation. Je me demande si certains cas de prétendus psoriasis, observés de juillet à octobre 1858, par M. Lunier dans la section des hommes agités de l’asile de Blois ; et si quelques érythèmes furfuracés de la face, observés à l’asile de Quatre- Mares, par M. Dumesnil, et attribués par lui à l’action du rasoir, ne dépendraient pas également de l’action envahissante de ce cryptogame parasite qui, j’ai déjà eu l’occasion de le dire, a produit jusqu’à ce jour plusieurs épidémies considérables dans divers asiles d’aliénés. A l’époque de cette enquête de M. Billod, la pellagre ne s’était encore manifestée dans aucun des asiles de France, autres que ceux que j’ai indiqués.
Les asiles d’Auch et d’Alençon ne devaient pas tarder, eux aussi, à apporter leur contingent, et, depuis, de nombreux faits ont été recueillis. En 1860 M. Brierre de Boismont présenta à la Société médicale d’émulation l’observation d’un cas de pellagre survenu chez une dame atteinte de lypémanie depuis quinze ans, et renfermée dans son établissement depuis trois mois. En même temps M. Landouzy retrouvait la pellagre des aliénés à l’asile de Châ- • Ions. Au printemps de 1861 M. Morel constatait la même complication chez une lypémaniaque de Saint-Yon. A la même époque nous pouvions recueillir au quartier d’aliénés de l’Antiquaille l’observation suivante sur laquelle les souvenirs récents de notre excursion à Sainte-Gem-
mes et clans les Landes ne pouvait nous laisser aucun doute.
Obs. LXI. — Verpillat (Marie), âgée de 69 ans, est entrée à l’Antiquaille il y a vingt-sept ans (21 septembre 1834) le diagnostic porté fut: démence conlirmée. Depuis l’admission de la malade sa santé a toujours été excellente jusqu’au printemps de 1859. D’après les renseignements recueillis, elle aurait eu au printemps de ces deux dernières années les mains brûlées par le soleil, la sœur hospitalière qui avait fait cette remarque dit que ses mains devenaient rouges et qu' ensuite la peau tombait par larges écailles; à partir de la même époque, il y eut quelques troubles digestifs, la malade mangeait très-peu et refusait assez souvent la nourriture.
Depuis l’automne dernier, la santé générale alla en s’affaiblissant; il y avait de l’œdème des pieds et quelquefois des mains.
11 y a deux mois environ, la malade perdit tout appétit, elle refusa bientôt les aliments et on fut obligé de la nourrir par force. Pendant la journée, elle se tenait immobile au soleil et refusait même de rester à l’ombre. Plusieurs fois on fut obligé de l’attacher pour la soustraire à l’insolation.
Sous l’influence de cette cause et après quinze ou vingt jours d’alimentation forcée, les Sœurs remarquèrent que le dos des mains devenait très-rouge, avec un peu d’enflure. Cette remarque ne fut pas communiquée au médecin du service, qui ne put pas constater l’érythème, par luimême , la malade n’étant pas en traitement, vu que depuis longtemps déjà la démence était complète. La santé générale, en même temps subissait une atteinte plus profonde; la malade se tenait difficilement debout, l’inappétence persistait et les gencives devenaient ulcéreuses.
La faiblesse des jambes augmentant, ainsi que les accidents scorbutiques de la bouche, la malade est transportée
à l’infirmerie. C’est là que, le 29 mai 1861 , je constate l’état suivant :
Au point de vue mental, démence absolue. La malade reste immobile dans son lit, sans proférer une parole; elle ne comprend pas les questions qui lui sont faites et n’y répond pas. Pas de délire ; abolition des facultés intellectuelles; diminution de la sensibilité cutanée.
Peau fortement bronzée et en même temps d’un rouge sombre se prolongeant sur le cou dans les points qui ne sont pas protégés par les vêtements. Le nez présente une coloration encore plus foncée et en même temps des croûtes épidermiques noirâtres, crasseuses, en desquamation.
Sur les deux mains, face dorsale œdématiée, avec coloration beaucoup plus foncée encore que celle de la face ; l’altération est limitée supérieurement par une zone noire arrondie, qui contourne le poignet à quatre centimètres au dessus de l’articulation radio-carpienne, et dessine exactement une manchette qui serait écliancrée vers la face palmaire, où cette altération n’existe pas. Au-dessus de cette zone, qui n’a pas plus de deux centimètres de large, la peau de l’avant-bras est parfaitement saine.
La peau du dos des mains présente les altérations suivantes : derme aminci , fortement congestionné , ayant perdu en grande partie son élasticité. Au-dessous, œdème du tissu cellulaire se laissant facilement déprimer, et permettant le plissement de la peau. L’épiderme a été exfolié. Il ne reste de l’ancienne enveloppe que la zone noire qui est à la limite supérieure. Une nouvelle couche mince, luisante, sèche, fortement bronzée, revêt le dos des mains, et, malgré sa couleur très-foncée, laisse voir par transparence la rougeur du derme. Pas de fendillement, pas de desquamation de cette couche récente. Sur les bords, l’ancien épiderme, noir, épais, qui forme la manchette, se détache par lamelles et met à nu une plus grande étendue de la nouvelle couche épidermique, avec les caractères que nous venons d’indiquer.
Les doigts ne présentent qu’une coloration foncée, avec
épaississement de l’epiderme a la face dorsale. Cette altération, toutefois, est moins prononcée que celle qu’on a décrite sous le nom de peau ansérine.
Les jambes et les pieds, qui étaient protégés par des bas, ne présentent rien d’anormal. Le reste du corps n’offre également aucune trace d’érythème.
La lèvre inférieure est traversée, d’une commissure à l’autre, par un sillon assez étroit, recouvert d’un épiderme noir, épaissi ; il y a aussi quelques petites croûtes noirâtres recouvrant des gerçures peu profondes.
Les gencives, noirâtres, fongueuses, saignantes, sont le siège d’une inflammation ulcéro-membraneuse, pultacée, qui a décharné et déchaussé les dents et qui donne à l’haleine une odeur très-fétide.
La langue est rouge, anitnée, humide ; les papilles sont complètement effacées. La muqueuse, gonflée et ramollie, est déprimée transversalement par de nombreux sillons, irréguliers et peu profonds.
On n’observe pas de ptyalisme. La malade ne donnant aucun renseignement, il est impossible d’interroger les sensations anormales soit de la bouche, soit du tube digestif. La pression à l’épigastre, non plus que la palpation de l’abdomen ne semblent pas la faire souffrir. Le ventre ne présente rien d’anormal. Pas de diarrhée. Pas de vomissements. L’inappétence persiste, la soif ne paraît pas très-vive.
11 est impossible de se renseigner sur l’état d’intégrité des sens , sur l’existence de vertiges, etc. La percussion des apophyses épineuses, tout le long delà colonne vertébrale, ne semble déterminer aucune souffrance. 11 y a d’ailleurs chez la malade un certain degré d’analgésie, car orsqu’on la pince même assez fortement, elle ne parait souffrir que fort peu , et ne se défend qu’avec nonchaance. La faiblesse musculaire est générale, mais marquée surtout aux membres inférieurs, ce qui oblige la malade à garder le lit.
Pouls à 84, régulier, petit, non dépressible.
Rien d’anormal à l’auscultation du cœur et des grosses artères.
Le traitement institué était : sirop de Portai 3 cuillerées par jour, collutoire au chlorate de potasse, cautérisation des gencives à l’acide chlorhydrique.
Le 2 juin, les symptômes cutanés se sont considérablement amendés. La coloration rouge de la face et du cou a disparu ; il ne reste qu’une teinte brune assez prononcée de l’épiderme.
La rougeur des mains a aussi disparu. L’épiderme reste fortement bronzé $ il n’est plus lisse et brillant mais fendillé dans tous les sens, moins transparent, sec et rugueux, et se détache en petites écailles par le grattage. L’épiderme noir qui formait la manchette s’est en partie détaché en lamelles. L’œdème a considérablement diminué. Le sillon des lèvres a disparu presque complètement. Les gencives sont un peu plus fermes, l’odeur de l’haleine est moins fétide. L’état de la langue est le même. Pas de soif, pas de diarrhée, pas de modification appréciable dans les forces. Taches pétéchiales sur les bras.
On prescrit 3 cuillerées de sirop de quina et 300 grammes devin de Bordeaux par jour; des bains sulfureux tous les deux jours.
Le 12 juin l’amélioration est très-notable. La malade ne • garde plus le lit, et pendant la journée se promène dans la cour, sans qu’il soit possible de constater aucune faiblesse des jambes. Le sillon noir de la lèvre inférieure s’est reproduit. Les gencives sont guéries, l’état de la langue est le même. Quant à l'érythème, il 'est méconnaissable ; il ne reste plus qu’une teinte rouge-brun du dos des mains, sans délimitation précise, avec desquamation furfuracée.
On continue le même traitement. A partir de ce moment tout rentre dans l’ordre ; la malade recouvre sa santé primitive et reprend ses allures habituelles.
Telle est l’histoire de cette malade telle que j’ai pu la tracer d’après mon observation et en m’aidant du concours
de mon ami, M. Hénon, interne du service. Je dois à M. Portai, qui lui a succédé dans ces fonctions, les renseignements suivants et j’ai pu l’assister dans l’autopsie dont je vais rapporter les détails.
Le 24 février 1862, à six heures du matin, Marie Verpillat, qui depuis plusieurs mois était dans un état de santé très-satisfaisant, est prise toul à coup de perte de connaissance avec résolution des membres. Elle fut transportée à l’infirmerie où l’on diagnostiqua une hémorrhagie cérébrale. La face était vultueuse, le pouls dur, la respiration stertoreuse; on administre des purgatifs, on applique des vésicatoires sur les membres inférieurs, elle meurt le 25 à six heures du soir.
Je dois dire que depuis près de quinze jours, une chaleur inaccoutumée avait brusquement succédé à des froids assez vifs, et qu’on jouissait déjà d’un printemps anticipé.
Autopsie AO heures après la mort. — Cadavre dans un état parfait de conservation , un peu d’infiltration des membres inférieurs. Les parties qui avaient été le siège de l’érythème ne présentent rien d’anormal.
Thorax. — Traces d’ancienne pleurésie des deux côtés. A droite engouement pulmonaire, à gauche pneumonie de toute l’étendue des poumons, mais plus marquée à la base où elle passe au troisième degré. Sérosité limpide dans le péricarde. Cœur graisseux.
Abdomen. — Intégrité parfaite de tout le tube digestif. On trouve seulement une pétéchie dans la muqueuse du jéjunum. Le foie présente à sa surface deux petites taches ecchymotiques. La rate est très-petite , un peu pâle. Les reins n’ont rien d’anormal. Les capsules surrénales, examinées avec le plus grand soin, n’olïrent absolument rien d’anormal.
Tête. — Les os du crâne ont leur épaisseur et leur coloration habituelles. La dure-mère n’est pas adhérente et n’offre rien de particulier, les sinus sont gorgés de sang; pas d’épanchement dans la grande cavité de Y arachnoïde. Les veines qui rampent dans la pie-mère son
distendues par le sang. L’arachnoïde et la pie-mère n’offrent d’ailleurs aucune altération et se détachent très-facilement de la superficie du cerveau, sans rien entraîner de la substance grise. Le cerveau a sa consistance normale, il offre un certain degré d’hypérémie. Sérosité sanguinolente dans les ventricules. La protubérence annulaire est occupée, dans presque toute son épaisseur, par une hémorrhagie qui n’a respecté que les fibres transversales, superficielles, et qui pénètre dans le quatrième ventricule. Le caillot n’est pas nettement limité et il se continue insensiblement avec le tissu cérébral rouge et ramolli tout autour du foyer.
Rachis. — Les méninges rachidiennes n’offrent rien de particulier. La moelle examinée dans toute sa longueur, et coupée en tranches très-minces, a partout sa consistance et son apparence normales.
Ce cas bien évident de pellagre est le premier qui ait été observé et signalé, non-seulement à l’Antiquaille, mais encore à Lyon et dans toute cette région de la France. Quelques mois plus tard M. Arthaud, médecin en chef de l’Antiquaille, retrouvait, en visitant la maison d’aliénés de Chambéry, cette même maladie qu’il avait observée dans sop asile. Ce nouveau cas de pellagre des aliénés a été soumis aussi à l’appréciation de M. Billod, qui en le signalant dans une récente communication à l’Académie des sciences, déclare avoir vu en visitant le service deM. Trélat à la Salpétrière, un cas d’érythème du dos des mains, qui présentait tous les caractères de l’érythème pellagreux. Enfin, M. Fougère doit publier prochainement plusieurs observations de pellagre des aliénés recueillies à l’asile de Limoges. Je tiens de M. le docteur Vaulpré de Bourg, que M. Berthier a pu observer dans l’asile de cette ville deux pellagreux étrangers au département de l’Ain. Mais comme les détails me font complètement défaut, je ne tiendrai pas compte de ces deux cas.
On voit que si la pellagre ne s’est montrée sous forme
d’endémie qu’à Rennes et à Sainte-Gemmes, elle s’est manifestée au moins dans un assez grand nombre d’asiles, pour qu’on y trouve la justification de cette proposition émise plus haut, à savoir : que l’aliénation prédispose à la pellagre.
En résumé la pellagre consécutive à l’aliénation a été jusqu’à ce jour observée en France dans vingt maisons d’aliénés, à savoir dans les asiles de Pau, de Blois, de Saint-Dizier, de Rennes, de Sainte-Gemmes, de Maréville, de Gains, de Dijon, de Nantes, du Mans, de Quimper, d’Auch, d’Alençon, dans la maison de M. Brierre de Boismon et dans les asiles de Chalons, de Saint-Yon, de l’Antiquaille, de Chambéry, de la Salpétrière et de Limoges(l).
Ajoutons, d’après les renseignements recueillis par M. Billod, que la pellagre consécutive à l’aliénation a été observée à l’asile de Florence par M. Bini, et à celui de Turin parM. Bonacossa.
S’il résulte de tous ces faits, et des considérations que nous avons fait valoir plus haut, que l’aliénation prédispose à la pellagre, il est bon de chercher à interpréter son mode- d’action. Et d’abord rappelons que cette pellagre des aliénés frappe presque exclusivement sur les individus atteints de lypémanie ou de démence, en un mot d’une des formes dépressives de la folie.
L’aliénation peut prédisposer à la pellagre en exagérant l’action des deux autres causes adjuvantes que j’ai indiquées, l’insolation et l’insuffisance de l’alimentation; ou bien en intervenant comme cause spéciale.
Tous ceux qui fréquentent habituellement les asiles d’aliénés savent avec quelle insouciance certains malades, pris particulièrement dans la catégorie des déments, des lypémaniaques, des stupides , des idiots, restent expo
(1) Nous venons d’apprendre de M. Marcé, chargé du service medical a la ferme Sainte-Anne (colonie agricole des aliénés de la Seine), qu’il a observé, au printemps de celle année 1862, des symptômes cutanés de pellagre sur cinq malades de cet établissement.
ses à toutes les intempéries, et quelle surveillance continuelle il faut exercer pour les prémunir contre l’excès de l’insolation. Aussi observe-t-on quelquefois dans les asiles, l’érysipèle facial et certaines méningites produites par un coup de soleil. Cela s’explique, ainsi'que j’ai déjà eu l’occasion de le dire, tant par une diminution de la sensibilité devenue trop obtuse pour avertir l’aliéné de l’action fâcheuse qu’exerce sur lui une insolation exagérée, que par l’oblitération plus ou moins complète des facultés intellectuelles. De là il résulte que les malades ne saisissent pas la cause de leur malaise, ne voient pas le moyen de s’y soustraire, ou manquent même de l’énergie suffisante pour se déplacer spontanément et aller chercher un abri. Aussi les aliénés, d’une façon générale, s’exposent avec plus d’opiniâtreté que les autres à l’action des rayons solaires. Or, comme nous le démontrerons plus tard, l’insolation est une cause adjuvante de la pellagre ; donc l’aliénation, en exagérant le rôle de l’insolation, prédispose à la pellagre.
J’en dirai autant de l’alimentation. C’est dans cette même catégorie de malades, indiquée plus haut, que s’observent fréquemment les dérangements des fonctions digestives et par Suite l’insuffisance de l’alimentation. L’aliéné se nourrit comme il agit, sans tact et sans mesure. Aujourd’hui il ne prend qu’une faible quantité d’aliments ; demain il mangera avec gloutonnerie. Les idiots, les déments, les paralytiques surtout offrent ce caractère, qu’ils mangent sans faim, et qu’ils ingurgitent les aliments bien au-delà de leurs besoins. Ils manquent de cette mesure à laquelle se soumet l’homme raisonnable, et qui lui est dictée par le sentiment de la satiété. Non seulement les aliments peuvent être ingérés en quantité exagérée, mais le plus souvent ils n’ont subi qu’une mastication et une insalivation insuffisantes. De là ces indigestions terribles auxquelles il n’est pas très-rare de voir succomber les déments. Quelques-uns tourmentés par des hallucinations diverses, par des illusions du goût, croient que les ali-
ments qu’on leur présente, sont infects, empoisonnés ; ils les repoussent, ou ne les acceptent qu’en petite quantité, avec répugnance et sous l’influence de la contrainte. Dans quelques cas même, soit par horreur pour les aliments, soit par ferme volonté de se laisser mourir d’inanition, ils refusent toute nourriture et nécessitent l’emploi de la sonde œsophagienne. Un mode d’alimentation si anormal ne tarde pas à déterminer de graves désordres dans l’appareil digestif, etjbien souvent la mort en est la conséquence. Ainsi donc les aliénés, par le fait même de l’aliénation, surtout lorsqu’ils présentent l’une des formes dépressives de la folie, ont une alimentation très-souvent défectueuse, alors même que les aliments sont irréprochables, soit parce qu’ils n’acceptent ces aliments qu’en petite quantité et avec dégoût, soit parce qu’ils les ingèrent avec gloutonnerie sans leur faire subir une trituration et une insalivalion suffisantes, soit surtout parce que ces aliments reçus par des organes malades ou languissants sont mal élaborés dans leur passage à travers le tube digestif. On sait en effet avec quelle fréquence s’observent, dans les asiles, les maladies de cet appareil. Je n’hésite donc pas à émettre cette seconde conclusion : l’aliénation prédispose à la pellagre en rendant l’alimentation mauvaise, soit par insuffisance, soit par élaboration incomplète des aliments.
Mais est-ce là que se borne le mode d’action de la folie dans la production de la pellagre? Agit-elle seulement en exagérant l’influence des deux autres causes que nous avons admises : l’insolation et un vice dans l’alimentation? Nous ne le croyons pas ; et déjà en publiant l’observation du cas de pellagre que nous avons recueilli à l’Antiquaille, nous avons cherché à établir que l’aliénation invétérée ou les formes dépressives de la folie peuvent être assimilées à toutes les causes débilitantes capables d’engendrer un état cachectique, lesquelles ainsi que nous l’établirons ultérieurement prédisposent incontestablement à la pellagre. Nous nous bornerons ici à reproduire près-
que textuellement le passage auquel il est fait allusion. « Outre que chez un grand nombre d’aliénés la digestion « ne fournit à l’organisme que des matériaux insuffisants « ou mal élaborés, on est en droit de penser que les mo- « difications de l’innervation dues à l’état de démence et « à l’atonie cérébrale agissent d’une manière fâcheuse sur « l’assimilation et rendent plus imparfaits encore les ac- « tes intimes de la nutrition, les organes ne recevant « qu’une excitation nerveuse amoindrie. Cet état d’affai- « blissement du système nerveux qu’entraînent après elles « l'aliénation invétérée et spécialement la démence , la « lypémanie et la stupeur, exerce, en effet , sur l’écono- <■ mie une influence dépressive qui se traduit par l’amai- « grissement, la diminution des forces, la tendance à des « diarrhées atoniques, la sécheresse avec aspect terne et « quelquefois terreux de la peau, et enfin, un vice sécré- « toire d’où résulte, dans les salles où séjournent les « aliénés, une odeur sui generis et presque indélébile « qu’on retrouve dans tous les asiles. C’est ainsi que les « malades arrivent graduellement à cet état que M. Billod « a décrit comme cachexie spéciale et propre aux alié— <• nés. » L’aliénation prédisposerait donc à la pellagre en amenant mi état cachectique de l’économie, ou pour mieux exprimer notre pensée, la pellagre n’ayant rien de spécifique et pouvant n’être qu’une manière d’ètre spéciale de toute cachexie, il ne répugne pas d’admettre que la cachexie des aliénés puisse dans quelques cas , et sous l’influence de certaines causes, revêtir le type pellagreux. J’ajoute que la tristesse, les chagrins concentrés des aliénés mélancoliques peuvent agir à la façon des affections morales tristes, des préoccupations inséparables de la misère, qu’on a, non sans raison, accusées de concourir à la production de la maladie dans les pays où règne la pellagre.
En résumé, l’aliénation pourrait agir dans la production de la pellagre :
jo exposant les aliénés à une insolation plus énergique ;
2° En viciant leur alimentation, soit par insuffisance , soit par mauvaise élaboration des aliments;
3<j En amenant des désordres fréquents du tube digestif j
4° En entraînant à sa suite un état général cachectique ;
5° En plaçant les malades sous l’influence d’affections morales tristes.
On verra quand nous traiterons de l’étiologie générale de la pellagre qu’il n’y a là rien de spécial, et que décomposée ainsi en ses divers éléments étiologiques, l’aliénation n’agit dans la production de la pellagre qu’à la façon des causes communes de la maladie. Aussi mettronsnous moins de réserve et de circonspection que M. Billod à nous prononcer sur la nature de la pellagre des aliénés. Pour nous ce n’est pas une variété spéciale , c’est la pellagre telle qu’elle existe partout ailleurs ; elle n’a rien de spécial ni dans ses symptômes, ni dans ses lésions, ni même dans ses causes, puisque l’aliénation qui y prédispose, décomposée en ses éléments, comme nous venons de le faire, rentre dans l’étiologie ordinaire de cette maladie. On ne saurait, en ell'et, assez le répéter : l'aliénation par elle-même, considérée comme désordre intellectuel, n’a rien à faire dans la production de la pellagre, à moins qu’elle ne consiste en un délire mélancolique et qu’elle ne place l’individu sous l’influence dépressive de chagrins profonds, à moins encore qu’elle ne s’accompagne d’une perturbation cérébrale, d’une atonie du système nerveux capable de diminuer la vitalité de toutes les parties de l’organisme. Ce n’est, en effet, ni la manie aiguë, ni la monomanie, ni aucune des formes de la folie où s’observe l’exaltation des fonctions cérébrales, qui se compliquent de pellagre. Celte succession morbide, je le répète, et tous les faits constatés jusqu’à ce jour , tant à Sainte-Gemmes que dans les autres asiles, confir-
ment cette opinion , cette succession ne s’observe que sur les aliénés atteints de lypémanie, de stupeur , de démence , soit isolées , soit combinées à d’autres formes mentales. La folie n’engendre la pellagre que comme la misère et par la misère. Et qu’y a-t-il de plus misérable que certains aliénés? Malgré le bien-être et les soins que la sollicitude des gouvernements leur prodigue aujourd’hui, avec un empressement qui semble vouloir racheter l’incurie et la brutalité des siècles précédents , ne peut-on pas néanmoins retrouver chez bon nombre d’entre eux tous les attributs de la misère? Misère physique par l’obstination avec laquelle ils refusent si fréquemment les aliments; misère physiologique, par l’état si souvent maladif de leur tube digestif et par la lenteur avec laquelle s’assimilent des matérjaux d’ailleurs mal élaborés ; misère morale, par les craintes , la tristesse qu’entretiennent chez les lypémaniaques le délire mélancolique et les hallucinations. Je sais que cet état de misère qui peut pour quelques individus, placés d’ailleurs dans les meilleures conditions hygiéniques, résulter du fait seul de l’aliénation, est toutefois exceptionnel; mais aussi la pellagre est rare dans les asiles. J’en ai trouvé un 'cas à l’Antiquaille, sur une population de huit cents aliénés, après trois années de recherches, et partout ailleurs qu’à Sainte-Gemmes ou à Rennes, la pellagre des aliénés ne se montre qu’à l’état sporadique.
J’irai plus loin; pour prémunir contre l’impression fausse que peut laisser dans l’esprit la fréquence des cas de pellagre à Sainte-Gemmes, je ne crains pas d’émettre cette opinion, que ï alienation prédispose à la pellagre moins que la misère. Ici je procéderai encore par comparaison, Opposons aux asiles consacrés à la folie les asiles réservés à la misère, les maisons d’aliénés, aux dépôts de mendicité. La pellagre a été minutieusement étudiée dans les premiers, on commence à la rechercher dans les seconds. Semble-t-elle y être plus rare? Loin de là. Dans le chapitre précédent j’ai dit que dans le département de la
Marne il y avait plus de pellagreux au dépôt de mendicité qu’à l’asile d’aliénés -, j’en ai dit autant du département du Rhône. Or, la comparaison n’est-elle pas rigoureuse? 11 me semble que pour le département du Rhône au moins, elle ne laisse rien à désirer. De part et d’autre mêmes conditions de climat, de sol, d’origine, de réclusion, d’exercices, de travaux, de genre de vie ; mais d’une part règne la folie, de l’autre dominent la misère et une alimentation très-défectueuse; dans l’asile de la misère, j’ai en quelques heures réuni six observations de pellagre; dans l’asile de la folie, sur une population plus nombreuse, je n’ai pu en recueillir qu’une en trois années.
Ces faits ne contredisent pas ce que nous avons démontré plus haut; ils ne détruisent pas ce qui a été édifié et sont incapables de saper la base d’une vérité solidement établie. Ils prouvent seulement que la misère et la folie, bien qu’à des degrés divers, prédisposent à la pellagre ; et s’il me fallait donner une nouvelle preuve, je rappellerais quels résultats désastreux peut produire leur action combinée. Donnez à des aliénés un régime peu animalisé, privez-les de vin, vous verrez se développer la pellagre endémique; à cela substituez une alimentation riche et généreuse, la pellagre ne sera plus que sporadique. Et ce ne sont pas là des vues de l’esprit, plus ou moins contestables, l’expérience a déjà parlé.
Je ne dirai que quelques mots de la thérapeutique de la pellagre des aliénés, et seulement pour en tirer une nouvelle preuve en faveur de la doctrine que je soutiens au sujet de la nature de cette maladie. Presque dès le début M. Billod s’est adressé à la médication tonique. Les aliénés pellagreux qui entrent à l’infirmerie reçoivent du vin vieux, du rôti, on leur administre des préparations de quinquina et l’amélioration se fait rarement attendre. C’est d’ailleurs ce que nous avons constaté chez notre malade de l’Antiquaille, pour laquelle M. Lacour n’a pas hésité à instituer une médication analeptique et reconstituante.
Les préparations opiacées ont toujours échoué contre
la diarrhée pellagreuse des aliénés: et, comme chez un pellagreux landais dont j’ai rapporté l’observation, c’est avec du vin qu’on la guérit.
Nous avons envisagé sous ses différents points de vue la question de la pellagre des aliénés ; nous allons maintenant formuler les conclusions que nous avons pu tirer de cette étude.
La pellagre a été observée en France au moins dans vingt asiles d'aliénés, avec une fréquence variable : sporadique presque partout, elle n’a été endémique qu’à Rennes et à Sainte-Gemmes.
Dans les asiles cette maladie ne s’est jamais montrée que sur les aliénés.
Elle n’a jamais été apportée du dehors; toujours elle s’est développée dans les asiles, après un séjour plus ou moins long. Elle est donc consécutive à l’aliénation, et la folie qui a nécessité la réclusion, n’était pas un symptôme de la pellagre.
Cette pellagre observée chez les aliénés ne diffère en rien de la pellagre endémique ou sporadique.
Elle est produite par l’action combinée de causes diverses que l’on retrouve dans l’étiologie de la pellagre en général, telles que : insolation, alimentation insuffisante ou trop peu animalisée, absence de vin, état maladif ou cachectique, affections morales tristes, plusieurs de ces causes dépendant du fait même de l’aliénation, ou plutôt des formes dépressives de la folie.
L’aliénation n’agit donc pas comme cause spéciale de la pellagre; son rôle se borne souvent à exagérer l’insolation, quelquefois à produire l’inanition et plus|particulièrement à amener des désordres fréquents du tube digestif, à déterminer l’état dit cachexie des aliénés et à placer certains malades sous l’empire d’idées tristes.
Le traitement qui doit être tonique et analeptique ressort de la connaissance des causes qui peuvent se résumer en deux mots : Insolation et misère.