‹ Recherches nouvelles sur la pellagreChapitre 3 sur 47 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Historique.

La maladie que nous décrirons sous le nom de pellagre, et qui existait simultanément dans différents pays sous des dénominations très-diverses, n’a guère été signalée à l’attention des médecins que depuis un siècle. Elle ne paraît pas d’ailleurs avoir une existence bien ancienne. Non seulement on n’en trouve aucune trace dans les écrits des médecins de l’antiquité, mais les traités qui ont paru avant le milieu du siècle dernier, n’en font aucune mention.

H ne faudrait pourtant pas fixer la date du début de la maladie à l’époque où elle fut signalée pour la première fois. II n’en est pas, en effet, de la pellagre comme de la syphilis, du choléra, du typhus, de l’acrodynie, sur lesquels on appelait l’attention des médecins, le lendemain de leur apparition : la pellagre, beaucoup plus lente dans sa marche, insidieuse dans son début, se révélant par des lésions peu graves et faciles à confondre avec l’érythème solaire, ne portant enfin des coups redoutables qu’après s’être établie depuis plusieurs années dans un organisme, la pellagre, disons-nous, ne devait pas frapper d’étonnement lc3 populations au milieu desquels elle s’établissait. Elle put s’y glisser subrepticement et s’y naturaliser presque sans éveiller la défiance. Les paysans, dont l’observation avait précédé celle des médecins, connaissaient la maladie qui les trappait et lui avaient donné un nom. Lorsque l’étude scientifique en fut faite, elle avait déjà pris racine cl semblait avoir pesé sur plusieurs générations humaines.

Toutefois, on n’est pas en droit de faire remonter l’apparition de la pellagre au-delà des premières années du XVIIIe siècle. Elle était peut-être plus ancienne, je suis porté à la croire, mais aucun document authentique ne le démontre. Quelques médecins italiens, Frappoli, Albera, défendent l’ancienneté de la maladie et citent à l’appui une ordonnance de 1578 relative à l’admission au grand hôpital de Milan des malades atteints de la pellarella. Mais qu’était-ce que la pellarella ? Était-ce ce que plus tard les paysans du Milanais appelèrent la pellagra, ou ne vaut-il pas mieux y voir avec Fanzago, Zanetti, Gherardini, etc, la syphilis, cette maladie encore toute nouvelle dans l’ancien monde et dont les ravages étaient déjà si terribles en Italie? — L’ancienneté de la pellagre a encore été soutenue par Paul Délia Bona et Louis Soler, mais leur opinion a été combattue avec quelque succès par Strambio.

Nous ne nous arrêterons pas à cette discussion, qui resterait stérile faute de documents, et nous passerons immédiatement à l’examen du premier écrit dans lequel est mentionnée la maladie qui nous occupe.

Dans le mois de mai 1755, le Recueil périodique d’observations de médecine publia un article où se trouve signalée et décrite, avec tous les caractères qu’elle présente aujourd’hui, une maladie qui sévissait sur les populations de la province des Asturies, et qui était désignée vulgairement sous le nom de mal de la Rosa. Dans la même année, l’auteur de cet article, Thiéry, médecin français, attaché à l’ambassade d’Espagne, communiqua ses observations à la Faculté de médecine de Paris, qui en prit connaissance, en séance solennelle, sous la présidence de son doyen Chomel. Bientôt après, Sauvages, dans sa Nosologie méthodique, englobait la maladie nouvelle dans la classe des cachexies sous le nom de lepra asturiensis.

C’est doncen France, et par un Français, que fut signalée pour la première fois cette maladie inconnue encore sur notre territoire, mais qui déjà ravageait plusieurs pro-

vinces de l’Espagne et faisait des victimes parmi les paysans de la Vénétie.

Toutefois, si Thiéry fut le révélateur de la pellagre, ce n’est pas lui que revient l’honneur d’avoir découvert la maladie.

Dès l’année 1730, D. Gaspar Casai, qui pratiquait à Oviedo, recueillait sur les misérables paysans des Asturies les premières observations de ce mal qu’on appelait déjà dans les montagnes le mal de la Rosa, et retraçait dans ses notes, sans les publier, les principaux traits de la maladie qu’il avait découverte. Le travail de Casai ne fut, en effet, imprimé qu’après sa mort, en 1762, par les soins de D. Juan Garcia, de Séville.

Casai, dont le renom était grand en Espagne, fut appelé à Madrid comme médecin du roi, après avoir exercé pendant plus de 25 ans dans les Asturies. Ce fut donc à la cour de Philippe V que le médecin de l’ambassade française put entrer en relations avec lui. Thiéry, qui avait visité les Asturies et observé la mal de la Rosa, puisa dans les manuscrits et dans la conversation du médecin d’Oviedo, de nouveaux renseignements, comme il le dit luimême dans une nouvelle publication qu’il fit paraître en 1791. Quelques années auparavant, en 1786, un voyageur anglais, le docteur Towsend, avait apporté de nouveaux renseignements sur le mal des Asturies. La maladie, toutefois, n’était pas limitée à cette province. Thiéry l’avait observée sur une femme de la Nouvelle-Castille, et le père Feijoo écrivait à Casai, è la date du 2 décembre 1740, qu’il avait retrouvé dans la Galice le mal de la Rosa. De nos jours, les médecins espagnols ont signalé la maladie jusque dans la Vieille-Castille.

Tel est l’ensemble bibliographique des travaux auxquels a donné lieu la pellagre espagnole. Leur petit nombre et le peu de retentissement qu’ils eurent firent que pendant longtemps elle fut ignorée, ou considérée comme une maladie à part. Ce n’est, en effet, qu’en 1796 que le Français Thouvenel signala aux médecins italiens l’identité du mal

de la Rosa avec la maladie qu’ils observaient dans les plaines de la Lombardie.

Lorsque, en 1755, parut la première notice de Thiéry, la Pellagra existait déjà en Italie, mais elle n’y avait pas encore éveillé l’attention des médecins. C’est à peu près à cette époque, s’il faut en croire Odoardi, que se firent les premières observations. Déjà la maladie, depuis un certain nombre d’années, ravageait presque toutes les provinces de la haute Italie; les paysans lui donnaient des noms différents, les médecins l’observaient, sans doute, mais elle n’avait pas encore fixé leur attention. Quelques-uns, cependant, reconnaissaient la maladie nouvelle; mais elle n’était signalée dans aucune publication. Elle était pourtant décrite sous le nom de scorbut alpin , dans ses cours à l’Université de Padoue, par un médecin des Etats de Venise, Antonio Pujati, qui l’avait observée dès 1755 dans le district de Feltre. Elle avait déjà été vue en 1750, à Sesto- Calende,. près le lac Majeur, par Antonio Terzaghi dont le père longtemps auparavant en avait déjà remarqué quelques exemples. 11 parait que dès l’année 1740 elle faisait des ravages dans le Crémasco et dans leCrémonais; et vers la même époque, au rapport deGaëtano Pujati, le fils du professeur de Padoue, elle aurait été observée dans le Frioul par Nascimbeni ; — mais ces observations restaient ignorées. Antonio Pujati, lui-même, ne nous a laissé aucune notice sur le scorbut alpin. Ses idées, en effet, ne furent publiées que beaucoup plus tard, en 1776, par un de ses disciples, Jacopo Odoardi.

C’est en 1771 que parut en Italie le premier écrit sur cette matière. Il est dû à un médecin de l’hôpital de Milan, Francesco Frapolli. On y trouve, décrite avec soin, une maladie endémique depuis quelques années parmi les populations lombardes, qui la désignaient vulgairement sous le nom de pellagra. Cette même pellagra était observée depuis 1769, àCanobio, sur le lac Majeur, par Francesco Zanetli, qui ne publia ses observations que quatre ans après Frapolli. Ce fut seulement quelques mois plus lard

que Odoardi publia, en 1776, la première]notice qui ait paru sur la maladie des Etats Vénitiens. Mais longtemps encore on devait considérer le scorbut alpin comme différent de la Pellagra. La maladie lombarde donna lieu, à partir de celle époque, à de nombreux travaux. Gherardini, en 1780 ; Albera, de Varèse, en 1781 ; Widemar, en 1784 ; Gaëtano Strambio, en 17SG, continuèrent l'œuvre de Fra polli et de Zanetii. Déjà, en 1781; la Société patriotique de Milan avait fondé un prix considérable relatif à l’étude de la pellagre, et en 1784, par les ordres de l’empereur Joseph II, un hôpital pour soixante pellagreux avait été ouvert à Legnano et confié aux soins de Strambio.

A cette époque, les notions acquises sur la pellagre lombarde se répandaient en dehors de F Italie, grâce surtout à deux jeunes étudiants de l'Université de Leyde, Wilhem- Xavier Jansen et Iiollen-Ilagen, qui l’observaient par euxmêmes à l’hôpital de Legnano. Le premier en faisait le sujet de sa thèse, en 1787, et la même année, les observations recueillies par le second prenaient place aussi dans la dissertation inaugurable de Yanden-Heuvell.

Nous touchons au moment où les travaux de Fanzago vont démontrer l’identité de la pellagra et du scorbut alpin. Voyons ce qu’était devenue l’étude de cette dernière maladie dans la période de 4776 à 1789.

En 4770, avons-nous dit, Jacopo Odoardi faisait connaître les idées que son maître, Antonio Pujati, avait professées à l’Université de Padoue, et y ajoutait le résultat de sa propre observation. 11 y montrait le scorbut alpin endémique non seulement dans le district de Fellre, mais encore dans les pays de Bellune et du Frioul, et connu des campagnards sous des noms très-divers, comme pellarina , seollalura di sole, calore del fegato , mal délia spienza. Il ne connaissait pas d’ailleurs la pellagre lombarde. Il dit seulement : « D’après ce que m’a commute niqué le savant Omobon Pizoni,on aurait publié à Milan « la description de cette maladie ou d’une maladie ana- “ logue appelée pellagra. » A peu près à la même épo-

que, lefilsdePujati,Gaëtano Pujati, apportait de nouveaux documents sur le scorbut du Frioul, qui d’après ses renseignements, §était déjà assez ancien dans cette contrée.

Enfin Francesco Fanzago, qui avait observé la pellagre à Pavie et à Milan, vint en 1789 à l’Université de Padoue, où plus tard il fut professeur. Quel ne fut pas son étonnement de retrouver à l’hôpital la maladie lombarde ! Seize observations rapidement recueillies à la clinique de l’hôpital Saint-François, de Padoue, forment le sujet d’un premier mémoire qui soulève une tempête dans l’Université. La controverse fut longue et ardente. Mais les encouragements que Fanzago recevait de J. P. Frank et de Widemar, et les auxiliaires qu’il trouva bientôt à Padoue l*aidèrent à triompher de l’incrédulité. Dès 1791, Paul Délia Bonna, Louis Soler et Sartogo publièrent de nombreuses observations tendant toutes à confirmer les assertions de Fanzago. Le gouvernement intervint dans la discussion ; une enquête fut ordonnée, et Fanzago y puisa de nombreux documents pour le travail qu’i lfit paraître, en 1804, sur la pellagre de Padoue.

A partir de ce moment, l’identité fut reconnue; les dénominations vulgaires disparurent du langage scientifique, et la maladie, dans toutes les provinces de l’Italie septentrionale, fut décrite sous le nom de pellagre.

Une fois bien connue, on ne tarda pas à s’apercevoir que la pellagre était répandue dans toutes les provinces de la Lombardo-Vénétie et qu’elle s’étendait au delà. Facheris la décrivit dans la province de Bergame, Sabatti, en 1807, la signala’dans celle de Brescia. Comini, Stofella, Mazzanelli la virent dans le Tyrol. Bientôt Allioni, Buniva, Griva, Moris, Boerio, de Rolandis, etc., la rencontrèrent dans les différentes provinces du Piémont. Thommasini, en 1814, et avant lui Guerresclii et Bellotti la faisaient voir dans le duché de Parme. Déjà Chiarugi l’avait signalée dans la Toscane en 1780, et Farini dans le Bolonais. Depuis on a eu à noter quelques cas de pellagre dans le royaume de Naples.

A partir (le cette époque, la distribution géographique et l’identité de la pellagre italienne ne donnant plus lieu aux controverses, on s’occupa plus particulièrement de sa nature, de ses causes et de son traitement. C’est dans ce sens que le gouvernement autrichien provoqua, en 1820, une enquête qui réunit entre les mains de Hildenbrand et de Chiappa de nombreux et précieux documents. 1. a question de pellagre reparut dans tous les congrès scientifiques tenus en Italie ; elle fut l’objet de plusieurs travaux des docteurs Balardini, de Brescia (1845), Caldcrini, de Milan (1846) et Paolini, de Bologne.

Cette étude, depuis longtemps déjà, préoccupait les médecins étrangers à l’Italie. Dès 1798, ainsique je l’ai noté plus haut, Thouvencl signalait l’identité du mal de la Bosa avec la pellagre lombarde. Cerri, frappé de ce rapprochement, traduisait en entier, dans son traité sur la pellagre, la notice de Thiéry et contribuait à vulgariser en Italie les opinions de Thouvenel. Le travail de ce dernier, imprimé au delà des Alpes, n’avait eu d’ailleurs aucun retentissement dans son pays natal, et l’on peut considérer comme étant le véritable révélateur en France de la pellagre italienne, Levacher de la Feutrie, qui communiqua en 1802, à la Société d’émulation, les observations qu’il avait recueillies lui-mème. Les guerres de l’Empire permirent aux chirurgiens militaires de vérifier l’exactitude des descriptions qui leur avaient été faites. Biett put voir la maladie dans son voyage en Italie ; Husson et Alibert eurent l’occasion de l’observer pour la première fois à Paris, en 1814, sur un soldat breton qui avait contracté la pellagre pendant une expédition. Enfin, en 1831, M. Brierre de Boismont, à son retour de Milan, publia un remarquable travail sur la pellagre et sur la folie pellagreuse.

En Angleterre, Ilolland, le premier, signalait en 1817 la pellagre italienne à l’attention de ses compatriotes, comme Tovvsend l’avait fait pour le mal des Asturies.

Déjà en 1792, Salomon Constantin Tilius, professeur à

Witemberg, avait donné en Allemagne la première notice sur le mal lombard, qui, deux ans plus tard, était observé à Vienne sur trois personnes par Aloysius-Careno.

La France aussi devait payer pour une large part son tribut à la pellagre. C’est parmi les misérables habitants des Landes que la maladie fut reconnue, et redisons-le à sa gloire, par un médecin qui vivait loin des lieux où régnait l’endémie et qui sut, par une rare sagacité médicale, découvrir une maladie mortelle près de laquelle tant de praticiens avaient passé sans la reconnaître, et qui réduisait les malheureux qui en étaient atteints à demander parfois à l’hôpital de Bordeaux les secours qu’on y accordait avec tant de libéralité. Le docteur Hameau, auquel revient l’honneur de cette découverte, ne pratiquait pas, en effet , dans les Landes où la pellagre est endémique. Ce n’est que dans un ou deux villages situés sur lesconfins de sa circonscription médicale qu’il put observer quelques cas isolés de la maladie. La pellagre y est même si rare que son fils, digne continuateur de l’œuvre paternelle par ses intéressants travaux, non moins que par son empressement à faciliter les recherches des autres, a été obligé de s’avancer dans les Landes bien plus loin vers le Sud pour recueillir les matériaux de sa thèse inaugurale. Le docteur Hameau exerçait dans la petite ville de la Teste du Buch, dont l’état sanitaire peut être considéré comme exceptionnel en France, puisque, malgré les naufrages qui viennent assez souvent jeter le deuil dans les familles de pêcheurs, la mortalité annuelle n’est que de 1 sur 4,5 ; admirablement située sur la plage ravissante du bassin d’Arcachon, où des milliers de baigneurs viennent chaque année raffermir leur santé, et sur la lisière de cette antique forêt de pins dont l’atmosphère résineuse semble exercer une si heureuse influence sur les constitutions languissantes.

Ce fut au mois d’aoùt 1848 que le docteur Hameau fit sa première observation. Il fut appelé près d’une femme qui succomba bientôt après et chez laquelle il constata,

entre autres symptômes, un érythème du dos des mains avec langue gercée et douloureuse; sensation de brûlure le long de l’oesophage, diarrhée séreuse, faiblesse absolue des jambes; vertiges, démence et anasarque. Bientôt il apprenait que la fille de cette femme présentait depuis deux ans un état identique, à part les troubles intellectuels. Les accidents, qui disparaissaient pendant l’hiver, se reproduisaient toujours au printemps. Des faits nouveaux vinrent prouver au docteur Hameau qu’il ne s’agissait pas là d’une maladie isolée. Il l’étudia pendant 10 ans avec une scrupuleuse attention et en traça une description à laquelle on n’a rien ajouté depuis. Enfin, après avoir apporté à son jugement une maturité suffisante, il la signale dans une note à la Société royale de médecine de Bordeaux, devant laquelle il lut bientôt après un mémoire plus 'considérable Sur une maladie de la peau peu connue, observée dans les environs de la Teste (4 mai 1829).

Hameau ne connaissait pas les travaux de Thiéry ni de Levacher de la Feutrie, il ne put donc pas rattacher le mal de la Teste à la pellagre. Celte tâche appartint à MM. Gintrac et Bonnet, qui y reconnurent le mal lombard, et plus tard à M. Arthaud, qui signala l’identité de la maladie avec le mal de la Bosa.

Le docteur Léon Marchant , médecin des épidémies, constata l’exactitude des faits signalés par Hameau, et en 1838 le préfet de la Gironde institua un prix pour l’étude delà pellagre des Landes.

Les travaux de MM. Lalesque, Beyris, Courbin, Pauilhac et Mouton, rédigés en vue de ce concours, prouvèrent que la maladie s’étendait à toutes les landes de la Gironde. Les communications de MM. Cazaban, Lestelle, Lafargue, Saint-Martin, Ardusset et Dudebout qui exerçaient dans le département des Landes, firent voir qu’elle Otait endémique dans tout le territoire qui sépare la Gironde de l’Adour et qu’elle sévissait surtout dans les grandes landes. Enfin, en 1843, M. Marchant, dans un mémoire présente à l’Académie de médecine, évalue à plus

de trois mille le nombre des pellagreux landais, et dans la discussion que souleva ce mémoire, M. Gaultier de Claubry déclara qu’en traversant les Landes, en 1809, à la suite des armées impériales, il avait déjà rencontré des pellagreux.

Mais la pellagre n’était pas limitée aux plaines sablonneuses qui bordent l’Océan. Déjà, en 1836, M. Gintrac avait, sous le titre d q pellagre sporadique, signalé la maladie à l’extrémité nord-est du département de la Gironde. En 1845, M. Roussel, dans son remarquable traité de la pellagre, la décrivit, d’après le rapport de MM. Miquel et Calés, sur les bords de la Garonne, dans les plaines du Lauraguais. 11 la signala aussi, après M. Roussilhe, dans le département de l’Aude; il la fit voir également dans les Basses-Pyrénées et confirma les assertions de M. Verdoux relatives à la pellagre des Hautes-Pyrénées. Enfin, le docteur Jonquet et le professeur Courty l’ont constatée, en 1850, dans les Pyrénées-Orientales. De l’ensemble de tous ces travaux et des observations recueillies ultérieurement, il résulte que la pellagre existe à l’étaf endémique bien qu’à des degrés variables, dans toute la région méridionale et occidentale de la France.

Telle est l’histoire de la pellagre endémique. Jusqu’à présent, à parties trois cas observés à Vienne en 1794, par Aloysius Careno, nous n’avons pas eu à signaler la pellagre sporadique, les deux faits observés, l’un, par Thiéry dans la Nouvelle-Castille, l’autre par M. Gintrac dans la Gironde, peuvent être rattachés à la pellagre endémique. S’il faut en croire Brandis et Gmelin, des cas isolés de pellagre se seraient montrés en Westphalie; on aurait pu même en retrouver en Grèce sur la côte occidentale. Enfin, nous possédons un cas de pellagre africaine, observé par M. Hameau fils, à l’hôpital St-André de Bordeaux , en 1850, sur un soldat à son retour d’Algérie, où il avait passé sept années consécutives employé aux travaux de la terre.

toutefois, c’est en France que la pellagre sporadique a

surtout été observée et qu’elle a été étudiée d’une manière spéciale. La première observation a été recueillie en 1842 par M. Théophile Roussel à l’hôpital St-Louis, dans le service de M. Gibert. Mais ce fut en 1852 seulement, que les observations nombreuses de M. Landouzy à la clinique de Reims, jointes aux leçons et aux publications du savant professeur , attirèrent l’attention d’une manière toute spéciale sur la pellagre sporadique. A cette époque, on en comptait pourtant déjà en France 25 cas ainsi répartis : 20 observés à Paris dans les divers hôpitaux ; 3 dans le département de l’Ailier, signalés par M. Brugière de la Molhe ; 1 dans la Charente, observé par M. Berthet; enQn 1 dans la Haute-Vienne, rapporté par M. Alaboissetle.

A partir de 1852, les observations de M. Landouzy se multiplièrent. A chaque printemps, les salles de la clinique de Reims offraient aux élèves de nouveaux matériaux pour les publications qui se produisirent sous l’inspiration du maître. Récemment encore, il réunissait à l’une de ses leçons clinique^ quarante pellagreux qui semblaient protester par leur nombre contre la dénomination de pellagre sporadique que M. Landouzy conserve à la maladie.

Je ne puis pas me dispenser, à propos de la pellagre de la Champagne, de rappeler une idée émise en 1836 par M. Lalesque. Ce médecin, qui voit dans des conditions hygiéniques mauvaises l’origine probable de la pellagre, soupçonne qu’on la découvrira aussi dans certaines parties de la Champagne, dans la Sologne et dans la Basse- Bretagne. M. Landouzy s’est chargé, pour la Champagne, de vérifier les prévisions du médecin de la Teste. Quant à la Sologne, Thouvenel, dès 1796, en démontrant l’identité de la pellagre et du mal de la Rosa, disait qu’il avait observé la même maladie chez les paysans de la Sologne. De nouvelles recherches confirmeraient peut-être l’assertion de Thouvenel et les prévisions de M. Lalesque.

Depuis 1852, la maladie n’a fait que de rares appari-

tions en dehors du département de la Marne. M. Gibert et M. Lunier en ont pourtant vu de nouveaux exemples. En i 859, M. Duchcsne Duparc annonçait qu’il avait vu des pellagreux dans les campagnes de la Normandie. La maladie a l'ait aussi quelques apparitions dans l’Auvergne et nous avons pu l’observer à Lyon sur douze malades du Rhône et des départements voisins.

Dans cette étude historique de la pellagre sporadique, j’ai omis avec intention plusieurs faits qui avaient pris rang dans la science, parce qu’ils doivent, je crois, être envisagés à un autre point de vue sur lequel M. Billod a pour la première fois fixé l’attention en 1855. Je veux parler de la pellagre des aliénés, ou pellagre consécutive à l’aliénation.

A cette époque, M. Cazenave avait vu se développer des symptômes manifestes de pellagre sur trois aliénés internés à l’asile de Pau : sur le premier en 1849, sur les deux autres en 1851, et vers la même époque le docteur Mérier avait observé la même succession morbide dans les asiles de Blois et de St-Dizier.

Toutefois, ces cas n’étaient pas interprétés •• on les considérait comme de nouveaux exemples de pellagre sporadique, on n’avait pas saisi le nouvel élément étiologique que M. Billod devait mettre en lumière.

Dès 1853, M. Billod, qui était alors médecin en chef de l’asiledeRennes, observait sur les aliénés confiés à ses soins une maladie semblable de tous points à la pellagre qu’il avait observée antérieurement dans la Lombardie et dans la Vénétie. Au printemps suivant, les accidents s’étant reproduits, M. Billod s’apprêtait à appeler l’attention sur l’endémie qu’il venait d’observer et qu’il considérait comme spéciale à son asile et dépendant de circonstances extérieures qu’il ne pouvait pas encore apprécier. 11 fut alors promu à la direction de l’asile deSt-Gcmmes dans le département de Maine-et-Loire. Quel ne fut pas son étonnement d y retrouver, à un degré plus marqué encore, la pellagre qu il avait vue chez les aliénés d’Ile-et-Vilaine.

35 observations recueillies en quelques jours viennent se joindre aux 29 qu’avait fournies l’asile de Rennes, et forment le sujet d’un premier mémoire à l’Académie de médecine. Les conclusions n’en sont posées qu’avec de grandes réserves. « Si les faits que j’ai eu l’honneur de « présentera l’académie, dit M. Billod, étaient propres « aux asiles dans lesquels je les ai observés, il y aurait « lieu de rechercher si, dans les conditions hygiéniques « de ces deux établissements, il n’existerait pas quelque « circonstance qui fût de nature à les expliquer. Mais je « suis porté à penser qu’ils sont plus généraux. » Dans cette hypothèse, le savant directeur de l'asile de Sainte- Gemmes, serait disposé à croire que « le trouble de l’in— « nervatjpn qui caractérise l’aliénation mentale tend à « créer à la longue, pour ceux qui en sont atteints, une « disposition à subir les altérations qui caractérisent la « pellagre. »

Cette dernière opinion, à laquelle M. Billod devait se rattacher, a été plus nettement exprimée dans un travail plus considérable publié en 1 8o8 par les Archives générales de médecine, ainsi que dans son mémoire de 1860, sur une cachexie spéciale et propre aux aliénés.

L’éveil était donné. Des recherches furent dirigées dans ce sens par plusieurs aliénistes, et, à la suite d’une enquête a laquelle il se livra en 1859, M. Billod put démontrer l'existence de la pellagre dans les asiles de Maréville, de bains, de Dijon, de Nantes, du Mans, de Quimper et de l’au. Les renseignements envoyés des autres asiles me semblent porter sur des cas très-douteux ou môme manifestement étrangers à la pellagre.

Cependant, la vérité ne se faisait jour que lentement; les opinions de M. Billod étaient combattues, les faits qu’il avait signalés étaient mis en doute.

M. Landouzy, qui a visité Sainte-Gemmes, y a reconnu la pellagre, mais il ne dissimule pas sa tendance à la considérer comme cause plutôt que comme effet de l’aliénation.

Pour M. Coslallat, les malades deM. Billod n’auraient ni la pellagre, ni l’acrodynie, ils présenteraient une maladie nouvelle qui demande une étude approfondie.

Cependant, des faits nouveaux, ont été observés. En 1860, M. Brierre de Boismont, présenta à la Société médicale d’émulation , l’observation d’une dame atteinte de lypémanie depuis 15 ans, qui contracta la pellagre, après trois mois de séjour dans son établissement. Les asiles d’Auch, d’Alençon, de Chalons, de St-Yon, de la Salpêtrière, de Limoges et de Chambéry ont apporté leur contingent de faits nouveaux, et récemment une démente renfermée depuis 27 ans à l’Antiquaille présentait les symptômes les plus accusés de la pellagre.

Tel est, dans les limites où il nous a été permis de poursuivre nos recherches, l’état actuel de nos connaissances relatives à la pellagre, considérée dans les différentes phases qu’a présentées son étude.

D’après l’exposé historique qui précède, on comprendra que les points les plus controversés de cette étude, ceux qui fixent plus particulièrement l’attention des médecins, sont relatifs à la pellagre sporadique et à la pellagre des aliénés. Toutefois , l’étude étiologique de la maladie se continue avec ardeur, et une réaction qui va toujours en se généralisant s’est élevée contre l’opinion qui attribue exclusivement la pellagre à l’alimentation parle maïs altéré, opinion émise par Balardini, en 1845, appuyée dans la même année par les nombreuses recherches deM. Th. Roussel, soutenue avec le zèle d’une conviction profonde par M. Costallat depuis 4860, et reproduite à la même époque par M. Tardieu dans le rapport au comité consultatif d’hygiène de France.

Ajoutons que l’étude des symptômes n’a pas été négligée, et que M. Baillarger, dans son travail sur la paralysie pellagreuse, a éclairé d’un jour nouveau ce point intéressant qui n’avait encore été étudié que superficiellement.

SYMPTOMATOLOGIE-

Page 1