SUR LA
sieurs enfants pellagreux
Père et mère sains ayant un seul enfant pellagreux
Causes extrinsèques; — Circumfusa, applicata,
INGESTA, GESTA.
La pellagre semble appartenir exclusivement aux régions tempérées, c'est à dire à celles où le soleil peut agir avec une certaine intensité, mais aussi avec intermittence. C’est ainsi qu’elle est inconnue dans l’Irlande, où la misère est cependant très-grande, et dans les pays intertropicaux, où l’hiver n’existe pas.
On a vainement interrogé les climats, l’air, le sol, la disposition topographique des contrées où règne la pellagre. Les théories basées sur diverses circonstances relatives à ces milieux qui impressionnent si profondément la vitalité de l’homme ont pu paraître vraies à ceux qui n’étudiaient qu’un pays pris isolément. Mais un examen comparatif révèle tant de différences et d’opposition entre les conditions climatériques qu’offrent les divers pays à pellagre, qu’aucune de ces hypothèses n’a pu se maintenir. Je citerai seulement pour mémoire, et sans chercher à la réfuter, cette bizarre imagination insérée par Thouvenel dans son Traité du climat d'Italie. 11 ignorait la distribution géographique précise de la pellagre et croyait que l’endémie était limitée aux confins des plaines Lombardes avec le versant de l’Apennin, et, comparant l’atmosphère humide et chargée d’épaisses vapeurs qui couvrait la campagne à l’air très-vif et très-cru des montagnes, il crut qu’à la limite de ces deux régions il s’opérait un mélange des deux atmosphères, amenant une dèphlogistication de 1 air dans la région intermédiaire. C’était là pour lui, avec 1 alimentation par le maïs, la cause prédisposante de la pellagre.
ÉTIOLOGIE.
L’humidité et la sécheresse ont été tour à tour accusées ; je ne crois pas que, malgré leur contradiction flagrante, on doive refuser à ces conditions atmosphériques une certaine influence : car chacune doit exercer une action fâcheuse sur les êtres vivants, capable de détériorer par des mécanismes différents la santé des populations. L’extrême humidité des Asturies rend très-fréquentes la scrofule et la phthisie pulmonaire. La sécheresse excessive des Landes, s’ajoutant à la stérilité du sol; fait que l’homme n’obtient que par une culture très-laborieuse une nourriture mauvaise et insuffisante. Ainsi, ce n’est que secondairement, en multipliant les maladies endémiques ou en viciant l’alimentation, que ces causes si différentes peuvent concourir à un même résultat, et non par une action directe et spécifique. J’en dirai tout autant de la constitution géologique. La pellagre se répand indistinctement suites terrains crayeux, sablonneux et argileux, sur les contrées arides comme sur les pays arrosés par des cours d’eaux abondants. Toutefois, la fertilité du sol, qui peut tenir îi sa constitution minéralogique, rend en général la pellagre plus rare en augmentant le bien-être des classes pauvres. Mais si, sur ces pays à végétation facile et abondante, un mode de fermage ruineux, des taxes exorbitantes viennent accabler les paysans, ils ne participent pas aux bénéfices de cette fertilité, la pellagre ne les épargne pas. Il ne faut pas tenir compte davantage de toutes ces partilarités topographiques auxquelles on a voulu faire jouer un certain rôle. En Italie, la pellagre habite également la plaine et la montagne, la lande est plate, sans accidents; les Asturies sont hérissées de montagnes abruptes séparées par des vallées étroites et profondes : la maladie sévit également dans ces deux pays.
Ces observations n’avaient pas échappé à Strambio; elles ont été présentées avec une rare précision et appuyées de faits nombreux dans une lettre adressée à Fanzago, en 1815; par le docteur Vincenzo Selte.
Je passe maintenant à l’examen d’une cause dont l’in-
fluence avait été exagérée par le premier observateur de la pellagre bombarde et qui est maintenant reléguée au dernier plan, mais que je chercherai à replacer à la hauteur du rôle qu’elle exerce réellement dans la pathogénie de la maladie. Sans doute, ce n’est qu’une cause secondaire, mais je n’hésite pas à la considérer comme la plus importante des causes déterminantes : je veux parler de l’insolation. Insolatio causa est unica, avait dit Frapolli, et Albera avait renchéri, s’il se peut, sur cette assertion. Cette opinion, beaucoup trop "èxclusive, devait susciter dès les premiers temps une opposilion énergique; mais il fallut au moins reconnaître que l’insolation jouait un rôle manifeste dans la production de l’érythème. On en est resté là, et, aujourd’hui, les auteurs qui traitent la question reproduisent les objections vieillies et d’une valeur plus spécieuse que réelle qu’on a élevées jadis contre la théorie de l’influence du soleil, et limitent son action tout au plus à déterminer l’apparition des symptômes cutanés. Nous ne partageons pas cetle manière de voir, et nous allons nous efforcer de lui opposer des arguments nombreux et décisifs.
La pellagre est une maladie des climats chauds, non pas des régions intertropicales, et nous dirons tout à L’heure pourquoi ; mais elle ne s’observe, surtout à l’état d’endémie, que dans les contrées où le soleil peut agir avec une certaine intensité.
Elle n’atleint en général que les individus qui, parleur genre de vie, s’exposent habituellement à l’insolation. Elle est très-rare chez les citadins ; elle s’observe exclusivement à l’état endémique et le plus souvent à l’état sporadique sur les habitants des campagnes.
Les professions qui exposent plus particulièrement à la pellagre sont celles qui obligent à subir davantage l’influence solaire. Les bergers, les laboureurs ont surtout à souffrir de la maladie, qui est beaucoup plus rare chez ceux qui travaillent habituellement dans les forêts, et qui est tout à fait exceptionnelle chez les individus voués à des occupations sédentaires.
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Dans quelques cas observés par Strambio, par M. Landouzy, le soleil semble avoir élé la seule cause de la maladie, et les accidents ont débuté brusquement après une insolation exagéré J.
C’est en général au printemps que la pellagre apparaît, aux environs de l’équinoxe, alors que les êtres vivants se montrent d’autant plus sensibles à l’influence croissante des premières chaleurs que déjà, depuis longtemps, l’hiver les en avait deshabitués.
A partir de l’équinoxe, la maladie suit une marche progressive jusqu’au solstice, et j’entends parler ici des accidents généraux et non de l’érythème. En effet, contrairement aux assertions de certains auteurs, les symptômes s’aggravent en général dans les mois de mai et de juin. Cette intensité croissante du mal est surtout manifeste dans les cas un peu accentués ; dans les pellagres légères ou commençantes, l’apparition vernale, s’accompagnant d’un ' certain état d’éréthisme et d’excitation fébrile, masque sous l’apparence d’un état aigu, des symptômes d’ailleurs peu graves, mais qui, au bout d’un certain temps, deviennent plus sérieux et plus profonds, sans déterminer toutefois, dans le reste de l’organisme, un retentissement sympathique aussi prononcé. Les accidents digestifs et nerveux un peu graves se développent rarement avant le mois de juin.
A partir du solstice d’été, la maladie suit une marche décroissante.
Pendant l’hiver, elle disparaît complètement dans le plus grand nombre des cas sans laisser aucune trace, ou du moins elle s’amende considérablement.
Chaque année, les révolutions périodiques de la terre autour du soleil ramènent dans la marche de la pellagre les mêmes périodes, et, de même qu’elle avait débuté au printemps, c’est au printemps qu’elle récidive ou qu’elle s’exaspère.
Or, cette marche, telle que je l’indique, n’est pas imaginée pour les besoins de la cause. J’ai déjà noté toutes ces particularités en faisant la symptomatologie de la ma-
ladie, el Chiappa, qui a pu l’observer sur le plus vaste théâtre, qui a pu rassembler les documents les plus nombreux et les plus importants, s’exprimait ainsi en 1833 : « Elle apparaît au printemps, s’accroît en été, diminue en automne, se suspend pendant l’hiver pour reparaître au retour de la belle saison. »
Non seulement le soleil fait éclore la pellagre, non-seulement il dirige sa marche et règle l’évolution de ses périodes avec une précision presque mathématique, mais il détermine l’apparition des symptômes dont l’ensemble constitue la maladie.
Je ne parlerai pas de l’érythème, qui n’est qu’un accident accessoire de la pellagre, et qui est exclusivement produit par l’insolation. Nous allons voir que beaucoup d’autres symptômes se développent également sous la même influence, trouvant ainsi la justification de cette parole de Strambio = « Le soleil est essentiellement ennemi des pellagreux, » démenti flagrant donné à une autre proposition du même auteur, où il est dit que les pellagreux, en restant à l’ombre, n’échappent qu’à l’érythème.
L’exposition au soleil détermine ou exagère chez les pellagreux, entre autres symptômes digestifs, les gerçures des lèvres, l’ardeur de la bouche, la soif, le pyrosis, cette chaleur intérieure si incommode dont se plaignent souvent les malades et qu'un bain froid calme rapidement, enfin la diarrhée. Àssez souvent, en effet, pendant Iss fortes chaleurs de l’été, les bergers landais sont pris d’une diarrhée très-abondante, incoercible, qui les jette bientôt dans une prostration profonde.
Parmi les symptômes nerveux , j’indiquerai comme étant plus particulièrement occasionnés ou aggravés par l’insolation, les troubles de la vision, les étincelles, l’héméralopie, les vertiges et l’aliénation qui, très-souvent chez les pellagreux, débute avec une forme aiguë à la suite d’une chaude journée d’été où le malade anra dù subir l’impression prolongée du soleil. J’indiquerai encore ce malaise général qu’éprouvent si souvent les pellagreux
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sous les rayons solaires et cette fatigue extrême qu’ils ressentent lorsqu’ils ont travaillé pendant quelques instants au soleil. Enfin, M. Landouzy parle d’accidents épileptiformes se reproduisant chaque fois que les malades s’exposaient à l’insolation, et Gherardini a vu chez eux la même cause produire la mort subite.
A toutes ces preuves, ajoutons celte dernière : tant que le pellagreux reste au soleil, son mal s’aggrave; s’il veut se guérir il est obligé de se tenir à l’ombre. Il se place ainsi dans les conditions avantageuses que l’hiver lui procure naturellement. J’ajoute que, lorsque les symptômes se sont amendés, ils ne tardent pas à reparaître si les travaux des champs obligent le malade à quitter sa maison. Ce fait, qui est en opposition avec l’opinion de Strambio que j’ai citée plus haut, n’est pas indiqué dans les traités classiques ; il est cependant connu des praticiens qui savent en tirer parti, et Chiappa a déclaré que le seul moyen de guérir la pellagre consiste en une bonne hygiène jointe à une habitation calme et à l’ombre.
On m’objectera peut-être que si le soleil a une influence réelle, il ne fait que faciliter l’apparition des symptômes et agit, non comme cause, mais comme révélafenr de la maladie. Etrange subterfuge! Eh quoi! un agent produit les principaux symptômes d’une maladie, fixe l’époque de leur apparition, règle leur intensité croissante ou décroissante, guide leur marche, et, soumis lui-même à des variations périodiques, entraîne dans l’évolution de la maladie des variations analogues, et l’on refuserait à cet agent le titre de cause ! Mais, supposons-le pour un instant, et en supprimant l’action solaire, supprimons ses effets, que va-t-il rester de la pellagre? Quelques symptômes insignifiants et un état général de l’organisme de nature cachectique. Mais cet état cachectique, qui souvent est préexistant et dépend d’une autre maladie, il aura perdu ses exacerbations vernales, il n’a plus rien de spécial. Qu’est donc devenue la pellagre? Une matière sans forme, pour parler le langage de la scholastique, une impossibilité digue des
méditations d’un esprit amoureux des arguties de l’école et des nuages de la métaphysique.
Ainsi donc, supprimez le soleil, et du fait vous supprimez la pellagre.
Mais, objecte-t-on, tous ceux qui s’exposent au soleil n’ont pas la pellagre. J’avoue que je n’ai jamais bien saisi la valeur de cet argument qu’on donne pour irréfutable. S’il est vrai que le soleil est indispensable pour produire une image photographique, il ne s’en suit pas que partout où frappe le soleil il se formera une image photographique. Ce résultat exige pour se produire qu’une préparation spéciale, cause prédisposante, ait précédé l’action du soleil, cause déterminante.
. Mais, dira-t-on encore, on a vu des pellagreux qui, par leur genre de vie, n’étaient pas exposés à une insolation exagérée. Je reconnais la réalité de ces faits exceptionnels. Plus la cause prédisposante sera énergique, moins la cause déterminante pourra avoir d’intensité. D’ailleurs, je n’ai jamais prétendu que les symptômes que j’ai énumérés précédemment en disant qu’ils étaient plus spécialement produits par l’insolation, je n’ai, dis-je, jamais prétendu qu’ils ne pussent pas se développer dans d’autres conditions; ainsi les pellagreux ont des vertiges, du délire, de la diarrhée, etc., même en restant à l’ombre. D’un autre côté, l’état général qui fait le fond de la pellagre n’est pas le résultat de l’action solaire ; mais la périodicité annuelle de cette maladie, ses recrudescences vernales, ses exacerbations pendant l’été, sa disparition pendant l’hiver, sont fatalement liées à l’influence du soleil ; je ne dis pas à l’insolation : car il s’agit plutôt ici de la succession des saisons qu’engendrent les rapports divers de cet astre avec la terre, et de l'effet qu’elles peuvent produire sur l’organisme. L’individu débilité est livré sans défense à l’action des milieux ; il manque de l’énergie vitale nécessaire pour opposer quelque résistance aux perturbations atmosphériques que les saisons entraînent dans leur évolution ; il subit, dès lors, plus que tout autre, les influences saison-
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nières, et s’il porte en lui la prédisposition, il pourra réaliser un mode pathologique nouveau, l’individu cachectique deviendra pellagreux. En envisageant ainsi les choses, on comprend que la pellagre puisse se manifester chez des individus qui ne sont pas soumis à l’action directe des rayons solaires.
Ainsi, le soleil, comme modificateur général de toute la nature, impose à la pellagre cette marche périodique qui est le seul caractère essentiel de la maladie, mais déplus, en frappant directement les individus, il détermine l’apparition des premiers symptômes et des principaux accidents. Je me résume en disant que le soleil est une cause adjuvante constante , une cause déterminante très-fréquente.
De quelle façon le soleil agit-il sur l’organisme pour produire la pellagre ? Il est bien difficile de le dire d’une façon précise. Et d’abord, il n’intervient que secondairement, il lui faut un organisme débilité, un état cachectique quelconque auquel il imprime un caractère et une allure particulières, de sorte que, quelle que soit l’origine de cet état de détérioration, le cachet que lui imprime ce nouvel élément étiologique est le même et donne un air de parenté, non seulement aux différents cas individuels, mais aux différents foyers endémiques.
On peut s’étonner que le soleil, qui semble bienfaisant pour les valétudinaires et les individus affaiblis, puisse devenir chez eux cause de maladie ; mais son action qui est si heureuse lorsqu’elle s’exerce dans des limites modérées, devient aussi funeste lorsqu’elle impressionne l’organisme d’une façon trop prolongée et trop continue, soit que la température trop élevée dans laquelle les individus sont placés pervertisse le fonctionnement de certains appareils, soit que l’exaltation des fonctions cutanées entraîne une débilitation de l’économie, soit que le môme effet résulte de l’éréthisme nerveux que développe une. chaleur excessive.
Les êtres vivants supportent plus facilement l’action de
c cluses intenses o,uxo[uelles ils sont hcibitueSj cjue celles de causes moins énergiques, mais qui les surprennent brusquement. Ainsi les premières chaleurs du printemps impressionnent la nature beaucoup plus vivement que les chaleurs plus fortes de l’été. La modification très-brusque opérée à l’équinoxe grandit ensuite plus lentement jusqu’au solstice. L’homme aussi subit cette influence qui est manifeste surtout chez les pellagreux. Ainsi, l’hiver qui fait cesser l’accoutumance, prépare l’action du soleil en rendant l’organisme plus sensible à un modificateur nouveau. Et voilà pourquoi la pellagre se limite aux régions tempépérées, à celles où les saisons offrent des différences considérables.
Dans les pays intertropicaux, il n’y a pas d’hiver, l’homme est habitué à une température élevée, mais sujette à de très- faibles variations ; les chaleurs ne viennent pas le surprendre brusquement à certaines époques, il ne devient pas pellagreux. J’ajoute que la cause réelle de la pellagre, ainsi que je l’établirai tout à l’heure, étant un vice de la nutrition qui consiste surtout en un défaut d’ assimilation des substances azotées etque les habitants des pays chauds supportant beaucoup mieux que les autres la privation du régime animal, cette considération doit faire admettre pour ces climats une sorte d’immunité. Mais je vais plus loin : je suppose que les causes qui chez nous produisent la pellagre soient capables d’agir dans les pays intertropicaux ; je dis que la maladie qu’elles créeront ne sera pas la pellagre. En effet, la chaleur solaire étant toujours uniforme, la maladie, au lieu de débuter brusquement au printemps, se développera insensiblement à toute époque de l’année ; au lieu d’être sujette à des exacerbations et à des rémissions périodiques, elle sera continue d’emblée: or, on sait quelle est la gravité de la pellagre continue d’emblée. Les chaleurs étant très-intenses, on verra survenir rapidement ces accidents nerveux et digestifs graves que nous n’observons qu’en juillet. Ainsi, au lieu du tableau habituel de la pellagre, on ne trouvera
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qu’une maladie aignë, continue, débutant à toute époque de l’année et s’acheminant rapidement vers le terme fatal. Des différences aussi capitales ne permettent pas d’assimiler la pellagre avec cet état hypothétique qu’elle présenterait si on la transplantait dans les zones torrides. Ainsi tombe celte objection capitale qu’on avait faite à la théorie de l’insolation : « Si le soleil est cause de la pellagre, la pellagre doit être d’autant plus fréquente, qu’on se rapproche de l’équateur, ce qui est faux. »
Concluons en disant que le soleil, par son action directe et par cette action générale qui constitue l’influence saisonnière, influe sur la production et sur le développement de la pellagre, mais seulement comme cause secondaire.
Passons maintenant à l’examen du genre de vie, et d’abord notons l’influence de la malpropreté. On retrouve cette triste compagne de la misère partout où règne la pellagre: je l’ai surtout signalée dans la Lombardie et dans les Landes, et je ne veux que rappeler ici ce que j’ai dit de la dégoûtante incurie des paysans des rives du Danube et de la Theiss, qui ne changent leurs vêtements que lorsque le temps les a usés sur leur corps. Dans les villages où la population est en proie à cette cruelle affection, on remarque que les familles qui sont plus particulièrement atteintes sont celles où l’on néglige le plus les préceptes de la plus vulgaire hygiène, où la malpropreté est révoltante, où l’insalubrité est extrême. C’est dans les maisons mal orientées, mal aérées, recevant à peine un peu de lumière à travers une toile, humides, enfoncées dans le sol, entourées de fumiers, que la pellagre exerce surtout ses ravages, et plutôt dans les quartiers éloignés que dans le centre du village, où l’on a plus de souci du bien être. Ces deux causes, insalubrité et malpropreté, s’enchaînent réciproquement et peuvent exercer une influence réelle, car elles sont de nature à altérer la santé ; mais je me garderai de dire qu’elles suffisent pour engendrer la maladie. On a accusé aussi l’habitation dans les étables, où les paysans des contrées subalpines restent enfermés pendant leurs
338 recherches nouvelles sur la pellagre. longs hivers dans une complète oisiveté, et le passage subit de 'cet air confiné et insalubre à l’air vif des champs, de ce repos absolu aux travaux excessifs de la belle saison.
Je ne reviendrai pas ici sur ce que j’ai déjà dit de l’influence des professions; je me borne à rappeler que la pellagre n’atteint presque que les campagnards et plus particulièrement les bergers et les laboureurs, et que les occupations habituelles qui peuvent être considérées comme prédisposant à la maladie sont celles qui sont le moins lucratives et qui exposent le plus à l’insolation.
C’est surtout dans le régime alimentaire que, même dès les premiers temps, on a cherché la cause de la pellagre ; les diverses substances qui le composent ont été successivement incriminées. Scudelanzoni attribuait la maladie à l’usage d’eaux insalubres. Cette cause, qui est commune dans certaines contrées delà Lombardie et dans les Landes, a sans doute quelque influence, puisqu’elle est capable d’altérer la santé; mais elle n’agit pas comme cause exclusive, ainsi qu’on a voulu le prétendre, puisque dans l’Apennin, dans les Asturies, où les eaux sont très-pures, la pellagre fait tout autant de ravages.
Guerreschi a accusé le sel, Jacopo Penada parle aussi de l’influence des viandes salées. Marzari a objecté avec raison que certaines corporations religieuses qui font en Italie un grand usage du sel ne sont pas atteintes par la pellagre. Toutefois, il se peut que l’abus du lard salé qui produit ailleurs le scorbut, joue quelquefois un certain rôle dans la production d’une maladie qui offre souvent de nombreux traits de ressemblance avec le scorbut.
D’autres auteurs ont accusé sans preuves le laitage, les crudités, la pâle de pain de seigle devenue aigre, le pain longtemps conservé et altéré, la farine de millet, le blé sarrazin, le seigle, le riz, le seigle ergoté, l’huile de noix. Il n’est rien resté de toutes ces opinions ; elles sont fausses assurément si elles accordent à ces substances une action spécifique , plusieurs peuvent être conservées comme causes prédisposantes : car nous croyons que toutes les
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fois que l’alimentation est viciée, il en résulte une prédisposition à la pellagre. Toutes ces hypothèses exclusives pouvaient paraître vraies pour leurs auteurs dont l’observation était restreinte à un champ très-limité ; mais quand on jette un coup d’œil général sur la distribution géographique de la pellagre et sur le mode d’alimentation en usage dans les diverses contrées où elle règne, on arrive, sinon à les repousser complètement, au moins à' les rabaisser à un rôle très-secondaire. Toutefois, j’accorderais volontiers une plus grande importance à l’usage trop exclusif du riz qui, ne contenant que sept pour cent de matière azotée au lieu de vingt pour cent comme le blé, me parait constituer, bien plus encore que le maïs, une alimentation insuffisante. Quant au laitage, loin de le considérer comme cause de pellagre, je crois qu’il est avec la viande et le vin le meilleur préservatif de la maladie, dont il est également le remède le plus efficace.
L’absence de vin, incriminée déjà par Jacopo Penada, me paraît exercer une influence très-réelle; ou plutôt, le vin est, comme je viens de le dire, un excellent préservatif de la pellagre. Son action tonique et légèrement excitante supplée à l’insuffisance de l’alimentation, et permet d’opposer une résistance plus énergique à l’action de toutes les causes dépressives qui, en débililant l’organisme, préparent l’invasion de la pellagre. C’est d’ailleurs une propriété des substances alimentaires qui agissent directement sur le système nerveux de contrebalancer le défaut des aliments azotés ; c’est de cette manière que l’usage habituel du café permet aux mineurs des Flandres de supporter des fatigues excessives auxquelles leur nourriture si défectueuse ne leur permettrait pas de résister. Le vin ne fait pas partie du régime alimentaire dans les contrées à pellagre, et si la terre qui porte des pellagreux, produit du vin, la misère des habitants les empêche d’en profiter; ils peuvent, tout au plus, user de cette boisson détestable qu’ils obtiennent en faisant croupir de l’eau sur le marc des raisins, et qui contribue peut-être à altérer leur santé,
de môme que ces petits vins frelatés que Storni accusait de produire la pellagre, et cette teinture vineuse trèslégère, souvent acide et rnoisie, connue sous le nom d’aquariola , dont parle Marzari.
Dans son rapport présenté en 1846 au congrès de Naples, au nom de la commission de Milan, Calderini accuse aussi l’influence des boissons altérées ou peu spiritueuses sur le développement de la maladie. Chiappa avait émis la môme opinion en 1833. Dans les Landes, les professions les plus lucratives, celles qui permettent l’usage du vin, sont les moins ‘exposées à la pellagre. Enfin, c’est une opinion généralement admise par les médecins de ce pays que le vin est un moyen à la fois préservatif et curateur.
Mais l’abus du vin et des boissons alcooliques semble agir en sens inverse. Il en est ainsi de tous les excitantspris avec excès et d’une façon habituelle, qui exercent à la longue une action énervante sur l’organisme et entraînent une notable diminution des forces. Cette cause a été notée parStrambio, par Panceri, par Paolini, par M. Gintrac. Un des malades de M. Marotte avait fait de fréqueuts abus d’eau de vie ; enfin Cypriani a vu la pellagre compliquer le délirium tremens. Comme on le voit, dans ces cas le vin n’agissait plus comme tonique, il exerçait au contraire une action dépressive sur le système nerveux.
De même que le vin, le régime animalisé est le meilleur préservatif de la pellagre, et c’est un fait reconnu par presque tous les médecins de la Lombardie et des Landes que la maladie ne frappe que ceux qui font un usage à peu près exclusif de l’alimentation végétale. Mais comme, dans les pays à pellagre, ce régime végétal était constitué en majeure partie par la farine dé maïs, on a accusé le maïs, on a voulu en faire la cause spécifique de la pellagre.
Déjà Casai avait indiqué le maïs comme pouvant causer la maladie, Marzari, Titius, Thouvenel avaient émis la même opinion ; Marzari surtout avait démontré avec une remarquable lucidité ce fait déjà signalé, que la pellagre ne
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s’observe que chez les misérables, chez ceux qui ne peuvent se procurer qu’un régime végétal ; puis remarquant que dans ce régime le maïs était l’aliment prédominant, il conclut à l’influence exclusive de cette céréale dans la production de la maladie. Son opinion a été combattue entre autres par Aglietti, Ruggeri et Bellotti ; on lui opposait surtout l’exemple de la France, où l’usage du maïs était général dans certaines contrées, et où la pellagre était inconnue,- mais quand on sut qu’elle était au contraire fréquente dans les Landes, dans les Pyrénées et dans quelques autres départements du midi, quand on rapprocha de ces faits l’opinion de Casai, on crut trouver dans cette coïncidence, une démonstration ; et tandis que M. Roussel, en 1845, groupait les faits en un faisceau compact, Balardini présentait, au congrès de Milan, sa théorie si séduisante que M. Roussel adoptait immédiatement et reproduisait dans son traité de la pellagre.
Au milieu des conditions si diverses dans lesquelles on rencontre les pellagreux, il n’y a, dit M. Roussel, que deux faits constants et communs à tous les individus sans exception : 1° l’alimentation à peu près exclusive avec le maïs, surtout pendant la saison froide ; 2° la misère qui condamne à celte alimentation et au genre de vie affaiblissant qui donne à celle-ci toute son efficacité morbifique. — Il cherche à établir historiquement que la pellagre n’a paru en Europe que postérieurement à l’introduction du maïs; que dans chacun des pays où elle existe, elle a suivi de près la généralisation de la culture de cette céréale ; que dans chacun de ces pays elle a fait des progrès toujours réglés d’après l’importance de la culture dont il s’agit, et surtout de son influence sur l’alimentation des classes inférieures des campagnes. Pour l’Ilalie notamment, il voit une relation certaine entre l’apparition et la généralisation du maïs à la fin du XVII0 siècle et pendant le XVIIIe, et l’apparition, la généralisation et l’aggravation de la pellagre.
Cet auteur prétend ensuite, et essaie de démontrer que
342 recherches nouvelles sur la pellagre. les limites ^eo^rtiptiiciues de 1 o. pellti^ie sont exactement renfermées dans celles que présente la culture du maïs. À l’appui de sa thèse, il cite pour l’Italie l’opinion de M. Balardini, qui veut aussi prouver que les pays à pellagre sont les pays à maïs : dans les contrées de Brescia et de Bergame, dit ce dernier, le nombre des pellagreux , comparé à celui de la population totale, est beaucoup plus considérable que dans les autres provinces ; or, là aussi, l’usage de la polenta y est immodéré. — Dans le littoral de Gênes, on ne connaît presque pas la pellagre ; la polenta et le pain jaune y sont presque inusités.
Dans les provinces vénitiennes, l’alimentation ordinaire des villageois est la polenta, souvent sans sel et faite avec de la farine de qualité inférieure; or, dans certaines communes, la pellagre fait de tels ravages que le sixième de la population agricole, au dire de Zechinelli, est pris de cette maladie.
Dans la Toscane, les journaliers qui vivent presque exclusivement de farine de maïs et ne boivent que de l’eau , sont atteints de pellagre, tandis que les fermiers plus aisés, qui se nourrissent principalement de châtaignes , en sont exempts.
Dans les grandes îles italiennes (Sardaigne , Sicile) , la pellagre est inconnue et le maïs n’est plus l’aliment dominant. M. Roussel voit également en France la pellagre s’attacher aux pays où l’on cultive le maïs; aussi conclutil, qu’au double point de vue de l’histoire et de la géographie, c’est à l’alimentation par le maïs qu’il faut attribuer la maladie.
Dans le champ des observations particulières et des faits individuels, il trouve partout la confirmation de la loi étiologique qu’il veut faire prévaloir. Les observations de Cerri prouvent, en effet, que la maladie a disparu dans quelques cas où une bonne alimentation a remplacé l’usage du maïs.
La pathologie comparée est également invoquée , et, comme on pourra en juger, sans beaucoup de succès.
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M. Roussel parle, d’après Gaspard Bonetli de Cazzago , d’un chien de chasse chez lequel on vit à deux reprises se développer, consécutivement à l’alimentation par le maïs, un érythème mordicant du dos accompagné d’un vif prurit et d’un suintement d’une humeur épaisse qui formait des croûtes. M. Roussel cite encore l’exemple des chevaux de la poste de Pau qu’on essaya pendant cinq ans de nourrir avec du grain de maïs. Plus de soixante chevaux atteints de vertiges et d’agitation spasmodique durent être abattus. Cependant, au rapport d’Acosta, dans les îles américaines, le maïs supplée à l’avoine ; « on l’administre de la même façon que ce dernier grain, en ayant soin de faire boire les animaux auparavant, sans quoi ils courraient risque d’enfler, comme lorsqu’on leur donne du froment. »
Mais de quelle façon le maïs agirait-il? Balardini, et avec lui M. Roussel, pensent que ce n’est pas par ses propriétés naturelles, mais par des propriétés accidentelles , pathologiques, qui se développent de préférence dans certains climats et dans certaines années, et qui seraient dues au développement, dans l’épaisseur du grain, d’un champignon parasite, le sporisorium maïdis. Ainsi altéré, le maïs agirait comme le seigle ergoté, à la façon d’un véritable poison, la pellagre devrait être rangée à côté de l’ergotisme et de la convulsion céréale.
Le maïs est, en effet, sujet à un certain nombre de maladies parasitaires. Outre le charbon ou goitre du maïs , que de Candollc attribue à Yuredo maidis, il y a l 'ergot du maïs qui est assez fréquent en Colombie, où on le nomme pelladero, et où il produit chez l’homme une maladie appelée pelladina, ayant quelques traits de ressemblance avec l’ergotisme ; il serait produit, d’après M. Boulin, par un végétal analogue à celui de l’ergot du seigle, ce serait le sclerotium zeinum. Un végétal analogue a été observé dans nos pays par M. Guépin, et décrit sous le nom de sclerotium maidis. Enfin, M. Bonafous a remarqué dans les années pluvieuses, sur les tiges de la plante, des
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M. Balardini donne du verderame la description suivante : « Cette altération ne se manifeste qu’après la récolte, et lorsque le grain est placé dans les greniers. Elle apparaît dans le sillon oblong, couvert d’un épiderme très-mince, qui correspond au germe. Cet épiderme (qui dans l’état normal est ridé et adhérent à l’embryon) , lorsque la production morbide que nous examinons est née, se détache de celui-ci et s’épaissit un peu ; pendant quelque temps , cependant, il conserve son intégrité, laissant voir seulement une matière verdâtre qui lui est sous-jacente ; si l’on enlève la pellicule épidermique, on trouve en effet au-dessous un amas de poussière, ayant la couleur du vert-de -gris, plus ou moins foncé ; c’est un véritable produit parasite qui attaque d’abord la substance voisine du germe, se porte ensuite sur le germe luimême et le détruit. »
Cette poussière, (examinée par le baron Cesati, a été trouvée de nature végétale, constituée par un champignon qui doit être placé dans le genre sporisoriutn de Linck , et que M. Cesati définit : sporisoriutn , sporidiis aeruginosis, minimis, aequalibus, sero erumpentibus.
L’analyse chimique faite par le docteur Stephano Grandoni , pharmacien des hôpitaux dé Brescia , a donné : 1° des fibres végétales qui forment en quelque sorte le squelette; 2° de la stéarine; 3° de la résine; 4° de l’albumine ; 5° de l’acide fongique ; 6° une substance azotée , fluide, ammoniacale ; 7° Une matière colorante rouge.
Ce végétal, que j’ai examiné sur des échantillons que je tenais deM. G. Hameau, m’a paru constitué d’une quantité innombrable de spores libres, très-petites, sphériques ou légèrement ovoïdes, assez souvent inégales, et comme polyédriques, ayant de0mm002 àOmm 003 de diamètre, très-
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pâles, transparentes, légèrement jaunâtres, sans granulations moléculaires dans leur intérieur, ce qui les distingue des spores de la moisissure, qui sont aussi plus grosses. Quelques spores, en s’ajoutant bout à bout, forment des tubes moniliformes d’ailleurs très-rares. On trouve aussi, mais en très-petite quantité, quelques tubes à peine ramifiés qui semblent être un rudiment de mycélium et qui se rencontrent plus particulièrement sur les grains où l’altération ne fait que commencer.
Ce végétal se développe à la place et aux dépens de la partie farineuse du grain, à laquelle il se substitue en moyenne pour le sixième de son volume.
Le verderame se produit de préférence dans les années pluvieuses, quand le grain n’est pas arrivé à complète maturité, et plus particulièrement aussi dans les greniers humides. La précaution de passer le maïs au four après la récolte, par le procédé bourguignon, préserve le grain de cette altération.
Le grain entaché de verdet contient moins de matériaux nutritifs ; de plus, la présence du parasite lui donne un goût àcre et amer qui, d’après Balardini, produit une sensation de chaleur au palais, le long de l’œsophage, et détermine des nausées.
Mais si les travaux de MM. Balardini et Roussel onl rendu très-vraisemblable l’opinion qui attribuait la pellagre à l’usage à peu près exclusif du maïs, on peut dire que ces auteurs n’ont rien fait pour prouver que le maïs n’était là que l’occasion de l’empoisonnement, et que la cause véritable était le champignon parasite. Ils n’ont procédé que par affirmation : car je ne puis pas tenir compte des expériences faites par le premier sur des gallinacés qu’il tenta de nourrir avec du maïs verderamé. Les animaux maigrissaient rapidement, leurs excréments étaient plus mous , puis il refusaient de manger cette nourriture malsaine et paraissaient tristes et chancelants.
C’est en réalité à M. Costallat que revient le mérite d’avoir démontré l’influence nuisible du maïs altéré et
l’innocuité du maïs sain, d’avoir donné enfin une démonstration clinique de la théorie si séduisante du médecin de Brescia, à laquelle on ne peut faire qu’un reproche, celui d’être exclusive.
M. Costallat a fait voir que l’altération du maïs est trèscommune, surtout après les années pluvieuses, et quand le grain est conservé dans des endroits humides ; il a montré sur les marchés de Bagnères de Bigorre des quantités considérables de maïs verderamé, soit de provenance indigène, soit d’importation étrangère. 11 a prouvé que la pellagre était sujette à des exacerbations ou à des rémissions dans sa fréquence et dans son intensité, suivant que la récolte de l’année précédente avait été détériorée ou respectée par le parasite ; il a même cru pouvoir annoncer des recrudescences de la maladie à la suite d’hivers où le maïslivré à la consommation était presque tout verderamé, et l’événement est venu confirmer ses prévisions. Enfin, fort de ses convictions qui, si elles étaient partagées par les médecins et par l’autorité, pourraient, d’après lui, par un procédé très-simple, amener l’extinction de la pellagre, M. Costallat a soumis au ministre de l’agriculture un projet d’expérience qui parait décisif à son auteur, et que l’impartialité de la critique m’engage à reproduire textuellement.
Expérience qui (d’après M. Costallat) démontrera