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QUE LE VERDET EST L’UNIQUE CAUSE DE LA PELLAGRE

« 1° Choix des sujets. Une famille de pellagreux se sou- « mettra facilement à une surveillance rigoureuse si on <> lui fait comprendre qu’on veut la guérir, et qu’il suffit » pour cela de substituer à la farine de maïs dont elle fait « habituellement usage, une égale quantité de farine de « maïs plus savoureuse, plus digestible et qu’on lui four- « nira gratis.

« 11 serait à désirer que cette famille offrît des degrés

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« divers de pellagre, et qu’un ou deux de ses membres « n’en eussent jamais ressenti aucun symptôme, llien « d’ailleurs ne serait changé aux habitudes ni à l’hygiène « de cette famille.

« 2° Choix des expérimentateurs. C’est le plus difficile. « Les personnes désignées (parmi les plus charitables et « les plus dévouées) pour surveiller l’expérience et en ga- « rantir la sincérité, n’en seront définitivement chargées « qu’après avoir prouvé qu’elles en comprennent le but et « la portée, et s’être engagées sur l’honneur à y consacrer « ' tout le temps nécessaire.

« Les expérimentateurs devront, autant que possible, « habiter la même commune que les pellagreux en obser- « vation. Ils se réuniront en comité et se concerteront « afin qu’un ou plusieurs d’entre eux, à tour de rôle, « soient particulièrëmentchargés d’apporter aux pellagreux « la farine nécessaire à chaque repas, et de la voir prépa- « rer et consommer sous leurs yeux. Tous veilleront, bien « entendu, à ce que les sujets en expérience ne fassent ja- « mais usage du maïs non passé au four.

•• Un médecin leur sera adjoint qui constatera minu- « tieusement l’état des malades, avant, pendant et après « l’expérience. 11 ne sera pas nécessaire qu’il réside dans « la commune. •

« Mais il r.e sera pas toujours possible de former un ■« comité remplissant les conditions de zèle et de dévoû- « ment désirables. Dans ce cas, il faudra se contenter de « faire observer, dans un hôpital, des pellagreux qu’on « nourrira principalement de farine de maïs préservée « du verdet.

« Indépendamment des expériences officielles, l’autorité « pourrait favoriser, provoquer la formation d’associations « locales pour l’extinction de la pellagre.

« L’expérience étant faite avec soin, ne serait-ce que « dans une seule famille ou dans un seul hôpital par dé- « parlement à pellagre, on verra la pellagre s’éteindre chez « les malades pendant que les sujets sains, placés dans

« les mômes conditions, n’en seront pas affectés, ou plu- « tôt en seront préservés. Dès lors, plus de doute possi- « ble, Entraîné par l’évidence des faits, et certain désor- « mais qu’on peut guérir la pellagre et la prévenir, chacun « voudra concourir à son extinction.

« On fera des souscriptions pour bâtir de ces grands « fours banaux usités en Bourgogne, dont la capacité est « huit ou dix fois plus considérable que celle des fours « ordinaires, et pour fournir à prix réduit, ou gratis, de <> la farine de maïs parfaitement saine. De son côté, le « Gouvernement ordonnera que l'expérience soit répétée « dans toutes les communes à pellagre, et personne ne « trouvera rigoureuses les mesures qu’il sera obligé de « prendre pour faire disparaître le verdet de l’aliment du « pauvre.

« Le moment est solennel, le temps presse, hâtons-nous « de combattre le fléau et de dévoiler son origine aux « yeux de tous. Agissons d’abord. Nous discuterons en- « suite tant qu’on voudra, si toutefois l’expérimentation « ne rend pas toute discussion inutile. »

Nous ne considérons pas cette expérience comme -décisive, mais nous nous associons pleinement au vœu exprimé par M. Costallat, parce qu’elle pourra prouver jusqu’à quel point le maïs verderamé influe sur la production de la maladie, et qu’elle permettra d’apprécier le degré d’intensité de cette cause très-réelle de la pellagre. Mais je maintiens que si celte expérience donne, ce qui est peu probable, des résultats aussi précis que les annonce M. Costallat, elle n’aura pas prouvé l’action spécifique, exclusive du verdet, elle aura démontré seulement qu’une nourriture mauvaise, dans laquelle l’aliment est remplacé pour un sixième de] son volume par une égale quantité de matière non - assimilable et même délétère , est la cause à peu près exclusive de la pellagre endémique ; et alors nous nous emparerons du résultat de l’expérience de M. Costallat pour étayer notre théorie de la pellagre.

De tous les faits et arguments consignés dans les tra-

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vaux de MM. Balardini, Roussel et Costal lat, il résulte que le maïs, et plus particulièrement le maïs verderamé, exerce une influence puissante sur le développement de la pellagre ; mais faut-il y voir une cause spécifique comme le veulent les auteurs que je viens de citer? — Je devrais toutefois excepter M. Roussel, puisque cet observateur si sagace vient, dit-on, de donner une preuve nouvelle et éclatante de son tact médical et de son empressement à accepter l’enseignement des faits en renonçant à l’opinion exclusive dont il avait été l’un des plus brillants défenseurs (1). — A Naples, la pellagre est inconnue, et le maïs est très-souvent altéré; à la Teste, le verdet se développe très-souvent dans les greniers et la Teste est peut-être la seule commune de cette région de la France où l’on n’ait pas encore rencontré de pellagreux. Le verdet y était trèsabondant dans ces dernières années, et notamment en 1860; or, M. Hameau m’a déclaré, au printemps de 1861 , que je ne trouverais pas à la Teste un seul érythème. Enfin, il résulte du régime de fermage adopté dans les Landes que le propriétaire partage la récolte avec le colon ; c’est le même grain qui parait sur la table du riche et sur celle du pauvre, et, si le grain est empoisonné, il doit exercer son action toxique sur l’un et sur l’autre ; or, on ne trouverait pas, de Bordeaux à Bayonne, uu seul pellagreux dans la classe aisée. Quel est donc ce poison aux allures aristocratiques et auquel Malthus aurait dû songer pour l’extinction du paupérisme, qui ne fait sentir qu’aux indigents ses propriétés vénéneuses ! Et qu’on ne vienne pas dire que le propriétaire jette au bétail le grain avarié ; il n’en prend pas tant de souci, et si parfois il fait choisir le maïs qu’il réserve à son usage particulier, ses domestiques mangent le môme dont se nourrissent les colons et presque en égale quantité. Mais les domestiques boivent du vin,

(1) Nous sommes heureux d’annoncer, d'après une révélation récente et inattendue que M. Balardini reconnaissant la réalité des cas de pellagre sporadique renonce à la spécificité exclusive du verdet sans renoncer toutefois à sa doctrine.

ont assez souvent de la viande, et, malgré le verdet, les domestiques sont réfractaires à la pellagre, malgré le verdet ils se guérissent s’ils étaient pellagreux à leur entrée chez leur maître. Quel est encore ce poison dont l’action est toujours neutralisée par un peu de vin, de viande ou de lait?

D'un autre côté, dans les pays à maïs, on voit souvent la pellagre se développer, ou continuer ses ravages, après des années où le grain, arrivé à complète maturité, avait été conservé dans les greniers, pur de tout verdet. Ce fait aurait été déjà observé par M. Gazailhan, et je tiens de cet honorable praticien et de M. Hameau, que la récolte de 1860 avait été complètement exempte de verdet dans la partie du département des Landes que j’ai visitée au printemps de 1861, et où j’ai trouvé la pellagre avec son intensité accoutumée.

Donc le verdet n’est pas la cause spécifique de la pellagre.

Le maïs ne l’est pas davantage.

Ainsi, la pellagre est tout au plus sporadique dans le royaume de Naples et dans la Grèce, où le maïs est d’un usage habituel ; elle n’existe pas en Amérique, où cette céréale forme comme dans la Lombardie le principal aliment de certaines peuplades. Il est bien établi par des recherches nombreuses qu’elle n’existe pas dans le Périgord, où cependant la consommation de maïs est immodérée. En Bourgogne, elle n’a été vue à l’état sporadique que dans certains pays où l’on fait à peine usage du blé turc ; et, là où ce grain forme la base de l’alimentation, elle n’a pas encore été signalée, ce que M. Roussel explique par l’habitude qu’on a, dans cette province, de passer le grain au four après la récolte. Mais dans la Bresse, où le maïs est presque l’unique aliment, j’ai dit que la maladie avait, jusqu’à ce jour, échappé aux recherches des médecins. Or, il est certain qu’on mange dans la Bresse et dans la Dombes plus de maïs que dans les Landes ; et ne croyez pas que tout ce maïs soit traité par le procédé bourguignon : on ne passe au. four que celui qui est destiné à faire

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la bouillie. Ou pourra juger île l’importance de la consommation du maïs dans ces provinces par le passage suivant d’une lettre que m’adressait le docteur Yaulpré : « On le mange en bouillie , en gâteaux , en pain , en galettes , en gauûres, mêlé avec la farine de sarrasin. On en mange le matin, à midi et le soir. Les trois quarts au moins des maisons des cantons de Bourg, de Coligny , de Saint- Trivier-de-Courtes, de Montrevel, de Bagé et de Pont-de- Vaux ne mangent du pain de froment et de seigle que les jours de Noël, de Pâques et de leur Vogue , ce sont les gaufïres faites avec moitié farine de maïs et de sarrasin qui remplacent le pain. On en prépare pour plusieurs jours, la bouillie se prépare pour une journée seulement, le pain, les gâteaux et galettes sont une fantaisie ou gourmandise. » Enfin, je tiens de M. le professeur Sigmund, qu’en Transylvanie, sur une population de deux millions d’habitants qui comprend un million trois cent mille Yalaques, lesquels se nourrissent presque exclusivement de maïs, il n’y a pas un seul pellagreux.

Mais, ce qui tranche la question, ce qui est l’argument décisif, c’est que la pellagre n’est pas limitée aux pays à maïs, c’est qu’elle se développe en dehors de l’alimentation par le maïs. Plusieurs faits que j’ai mis en relief dans l’histoire de la pellagre du royaume d’Italie confirment cette opinion ; j’ai dit que les pellagreux de la vallée du Yernet faisaient à peine usage du blé de Turquie; cette céréale est, d’après M. Gintrac, incomparablement moins employée que le millet et la millade dans certaines parties des Landes, où elle était même complètement étrangère à l’alimentation du temps de Hameau et où les pellagreux abondaient cependant. J’irai plus loin et je dirai que le maïs ne se cultive pas depuis très-longtemps dans les Landes. D’après la Statistique générale et élémentaire de France , publiée en 1803 et 1805, les Landes ne figurent pas sur la liste des départements à maïs, et j’ai fait voir ailleurs que le développement delà pellagre dans cette contrée était antérieur à cette époque. Toutefois, François de Neufchâleau ayant

accusé cette statistique d’être incomplète, je vais apporter une autre preuve à 1 appui de mes asseï tions.

Dans le canton de Biscarosse, le maïs ne se cultive pas depuis longtemps j il n’était autrefois qu’un aliment de luxe, les paysans ne se nourrissaient que de seigle. Le 3 mai 1818, une grêle épouvantable et dont on a gardé le souvenir, détruisit toutes les récoltes. 11 en était temps encore : afin d’éviter une disette, on sème partout du maïs. On le récolte en octobre 1818, on le mange dans l’hiver de 4 SI 8 à 1819. D’après la théorie de Balardini, les premiers érythèmes pellagreux auraient dû se manifester en avril 1819; or, Hameau avait recueilli sa première observation au mois d’août 1818, sur une femme qui était atteinte de la maladie depuis plus de deux ans ; j’ai vu à Biscarosse un homme qui est pellagreux depuis 1813 ; M.Gaulthier de Claubry avait vu des pellagreux dans les Landes en 1809, et j’ai fait voir, en m’appuyant sur les recherches de M. Marchant,que la pellagre était même plus ancienne dans ce pays. Le fait que je viens de signaler me paraît avoir une certaine importance : il m’a été rapporté par plusieurs personnes très-dignes de foi et dont les souvenirs étaient très-précis.

Je rappelle enfin, à propos de la pellagre des Landes, que sur 75 cas observés par M. Gintrac on a pu arriver à connaître exactement le régime de 55 malades; or, 19 d’entre eux certifiaient n’avoir jamais fait usage du maïs. Songez maintenant aux pellagreux de la Vieille-Castille qui n’emploient jamais cette céréale, à ceux des rives du Danube et de la Theiss qui n’en usent pas davantage, aux pellagreux de Paris, de Beims, de Lyon, etc., à ceux des asiles d’aliénés, et vous serez invinciblement portés à conclure au nom de quelques cas de pellagre endémique italienne et landaise, au nom des dix-neuf cas de M. Gintrac, au nom de toute la pellagre endémique de la Vieille-Castille, au nom de toute la pellagre endémique hongroise, au nom de plus de 50 cas de pellagre sporadique, au nom de plus de 150 cas de pellagre des aliénés, que la pellagre peut se développer en dehors de l’alimentation par le maïs; que le maïs altéré

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ou non par le verdet, n’est pas la cause exclusive et indispensable de la pellagre.

Cependant, ne nous laissons pas aller à une exagération opposée et recherchons plutôt à interpréter le rôle important, quoique restreint, que le maïs et le verdet jouent dans la production des endémies pellagreuses des Asturies, de l’Italie, des Landes et des Pyrénées. J’ai déjà dit que ce qui dominait dans leur étiologie c’était la nature presque exclusivement végétale du régime, c’est-à-dire une alimentation pauvre en principes azotés; or, à ce point de vue, de toutes les céréales, le maïs est, après le riz, la plus végétale, si je puis ainsi dire, la plus pauvre en principes albuminoïdes. Les premiers chimistes qui s’occupèrent de l’analyse du maïs ne trouvèrent pas de gluten : Parmentier lui-même, malgré son enthousiasme pour la céréale américaine , est obligé d’en faire l’aveu. Cependant John Gorham, de l’Université de Harvard (Etats-Unis), parvint à découvrir dans le maïs un principe azoté auquel il donna le nom dezéine. Vers la même époque, en 1825, MM. Lespès etMercadieu retrouvaient cette substance qu’ils appelaient matière sucrée et animalisée. En 1827, M. Bixio donnait l’analyse suivante du maïs :

Amidon 80 00

Zéine 6 50

Mucilage 2 50

Matière extractive 0 75

Matière colorante 0 25

Zimome 2 75

Sucre non cristalisé 0 80

Huile grasse J 25

Hordéine 5 00

Perte 0 20

Enfin, il résulte des recherches plus récentes de M. Payen que le maïs présente la composition suivante :

Principe immédiat qui forme les au moins Amidone 1 1000

( de l’amidon et de 'la fécule 71 18

Substances azotées insolubles dans l’eau à 100

degrés 11 66

Huile grasse 8 75

Ligneux 6 17

(Substance gommeuse provenant de la Dextiine j dj5SOUition de l'amidone etdu sucre. 0 44

Matières azotées solubles 0 60

Sels 1 20

De ces substances azotées qu’indique le tableau précédent, les premières, les plus abondantes, ont tous les caractères du gluten, les autres ressemblent à l’albumine. Les unes et les autres sont renfermées dans l’embryon. Leur ensemble dépasse à peine 12 pour 100 du poids total ; de sorte que le maïs peut être considéré à ce point de vue comme l’une des dernières céréales ainsi que cela ressort du tableau suivant que j’empruute au Traité des substances alimentaires de M. Payen.

Amidon,

Matières

azotées.

Dextrine

et

substan ces con génères.

Matières

grasses.

Cellulose ou tissu végétal.

Matières

minérales

Blé dur de Venezuela

Blé dur d’Afrique. .

Blé dur de Tangarok

Blé demi dur de Brie

Blé blanc de Tuzclle

Seigle ....'.

ürge

Avoine

Maïs

Riz

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Ainsi, le maïs, aliment lourd, indigeste, d’une saveur fade, incapable d’exciter les fonctions digestives, est à proprement parler une nourriture encombrante qui trompe la faim par sa masse et son volume, mais qui n’apporte à l’organisme qu’une très-faible quantité de matériaux assimilables. 11 réalise donc le type de l’alimentation insuffisante j il peut donc, il doit donc être considéré comme capable, par son usage à peu près exclusif, de produire la pellagre. Cette manière d’envisager les choses n’est d’ailleurs pas nouvelle, et Marzari^ dans les idées chimiques qui avaient cours à son époque, attribuait la pellagre à l’absence de gluten dans le maïs.

L’action du verdet s’explique maintenant très-facilement. Outre l’action délétère que peut exercer le parasite, il se substitue en partie au grain et anéantit une certaine quantité de l’aliment j mais surtout, et ceci est capital, le champignon se développant dant le sillon oblong et détruisant l’embryon dans lequel, nous l’avons dit, sont condensées les matières azotées, enlève au grain sa partie essentiellement nutritive, le gluten et l’albumine, pour ne laisser que l’amidon et la matière grasse.

De toute cette discussiou relative au maïs, concluons en disant que le maïs, et plus particulièrement le maïs altéré par le verdet, peut agir dans la production de la pellagre, mais seulement en rendant l’alimentation insuffisante , pauvre surtout en principes azotés.

C’est le propre des théories ingénieuses et séduisantes de rebondir contre le raisonnement et de se présenter à la critique sous une forme renouvelée. Si dans quelques cas le maïs a été étranger au développement de la pellagre , comme l’alimentation par le maïs verderamé a précédé le plus souvent l’apparition de la maladie, n’est-on pas en droit de penser que dans les cas exceptionnels où le blé turc n’a pas pu être incriminé il y avait eu empoisonnement par une autre céréale altérée, par quelque champignon parasite du blé ou du seigle? Telle est l’opinion qui tend à se substituer insensiblement à la doctrine de Balardini.

Personne ne l’a encore embrassée ouvertement, mais elle est déjà en germe dans le livre de M. Roussel, elle est une conséquence logique des idées de M. Coslallat, elle a été formulée d’uue façonjdubitative par M. Constantin Paul au retour de la visite qu’il fit à Reims au printemps dernier en remplacement de M. Tardieu ; elle a été reproduite sans plus de consistance par M. Littré dans un récent article du Journal des Débats. Je répondrai par avance à cette théorie de l’avenir (car elle n’existe pas encore) que si la pellagre est une maladie spécifique produite par un empoisonnement épiphytique, quand elle surviendra après l’alimentation par le blé ou par le seigle, ces céréales auront dû être altérées par le même végétal qui produit la pellagre chez ceux qui se nourrissent de maïs. L’histoire de l’ergotisme peut ici nous aider à raisonner par analogie. C’est le parasite de l’ergot, le sclerotium et non le seigle qui produit l’ergotisme. Ce même sclerotium peut se développer sur le blé et produit alors une maladie identique à l’ergotisme; enfin, M. Roulin l’a étudié sur le maïs, où il produit dans la Colombie une maladie nommée peladina qui offre aussi quelques rapports avec l’ergotisme et qui est caractérisée par la chute des poils, des cheveux, des ongles et des dents. Or, voit-on le sporisorium se développer sur une autre céréale? — Sur aucune. Mais transigeant avec la logique, admettons qu’un autre parasite développé sur le seigle ou sur le blé puisse produire un effet identique à celui qu’on attribue au sporisorium du maïs, lequel ac'cusera-t-on ? Est-ce le charbon? mais rien ne démontre son action toxique; quand à celui du maïs qui est produit par le même végétal, l'uredo, Imhoff a depuis longtemps démontré qu’il est sans action sur l’organisme. Est-ce la carie? maison sait de longue date qu’elle est inoffensive pour les animaux qui s'en nourrissent ? Est-ce un végétal nouveau ? mais pour le combattre, nous attendrons au moins que le temps ait amené sa découverte. D’ailleurs, s’il en était ainsi, je comprendrais diüicilement l’existence de la pellagre sporadique. La

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pellagre devrait faire complètement défaut dans certaines années et être fréquente dans d’autres. Quand les récoltes seraient intactes il n’y aurait pas d’empoisonnement ; quant au contraire elles seraient avariées, un grand nombre d’individus devraient être atteints. Dans les villes, les boulangers qui feraient usage de farine gâtée limiteraient la maladie à certains quartiers. Or, on n’a jamais noté ces particularités dans l’apparition de la pellagre sporadique, à Paris ou à Reims, ni dans les asiles d’aliénés. J’ajoute, et c’est, je crois, un argument puissant, que la farine livrée à l’asile de Sainte-Gemmes est d’excellente qualité, et que le froment examiné avec le plus grand soin n’a révélé aucune altération parasitaire. Ainsi, pour tous ces motifs, j’ai peu de foi dans l’avenir de cette théorie qu’il est d’ailleurs assez difficile de combattre, par cela même qu’elle est encore insaisissable.

Si nous jetons maintenant un coup d'œil général sur le rôle que jouent dans la production de la pellagre les diverses substances alimentaires, nous voyons qu’il faut éliminer du même coup la viande, le lait, le poisson, toutes les substances riches en principes protéiques; que le régime végétal, au contraire, a une action réelle est d’autant plus considérable qu’il est plus pauvre en principes azotés, qu’il fournit à l’organisme moins d’éléments de réparation, qu’il constitue une alimentation insuffisante. Mais nous nous gardons encore de faire de ce défaut de substances azotées la cause spécifique de la pellagre : car ces substances mêmes, si elles sont altérées, mal préparées, de mauvaise qualité, peuvent arriver au même résultat, et l’alimentation exclusivement végétale peut être contrebalancée par l’action de certains aliments non assimilables, le vin, par exemple. A côté de l’alimentation insuffisante, inscrivons donc l 'alimentation mauvaise parmi les causes de la pellagre. Ce sont là les causes les plus importantes que l’on puisse invoquer pour expliquer l’endémicité de la pellagre.

Dans les Landes, le paysan se nourrit exclusivement de

pain (le seigle, de maïs et d’un peu de lard salé, jamais de viande fraîche, ni de vin; les Lombards sont tout aussi misérables -, or, la maladie n’atteint que ceux dont l'alimentation manque de ces deux principes éminemment réparateurs.

Dans les Landes, les gens aisés ou ceux qui vivent à leur façon, n’ont jamais la pellagre, les domestiques, qui cependant exécutent les mêmes travaux que le paysan, n’ont rien à redouter de la pellagre, parce que leur maître leur donne la viande et le vin. Dans les familles dont tous les membres sont pellagreux, si l’un des enfants fait ce qu’on appelle un bon mariage, l’aisance qu’il trouve dans sa nouvelle famille le préserve ou le guérit. Les Landais pellagreux qui sont pris par le sort, guérissent presque tous spontanément sous l’influence d’un régime animalisé. Une femme pellagreuse entre comme domestique chez M. Gazailhan, un an après elle était guérie; elle jouit actuellement d’une excellente santé. Je puis eu dire autant d’une des domestiques du maire de Parentis. Ces faits d’ailleurs sont loin d’être exceptionnels. Un des domestiques de M. Gazailhan était entré à son service avec des symptômes très-caractérisés de pellagre qui n’avaient pas tardé à disparaître complètement. Après cinq ans de séjour dans cette maison il retourne à la lande; deux ans plus tard la pellagre avait reparu et la mort survint trois ans après la récidive.

J’ajouterai que les résiniers ont rarement la pellagre, parce que leur salaire étant plus considérable, ils peuvent boire du vin ; enfin on ne voit jamais les marins devenir pellagreux ; et quand une famille compte un marin parmi ses membres, elle est exempte de pellagre. Ce fait s’explique par l’abondance du poisson frais qui rend plus substantielle l’alimentation. Je terminerai par un fait remarquable celte énumération déjà trop longue. Les bergers sont presque tous pellagreux, les vachers ne le sont presque jamais. Pourtant ils ont tous les mêmes occupations, le môme genre de vie ; — sans doute, mais le vacher se nourrit de lait en grande partie.

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Un mot encore avant de terminer ce qui a trait à l’alimentation. On a vu des enfants à la mamelle atteints de pellagre. On a voulu y trouver une preuve de la contagion ou d’une transmission héréditaire analogue à celle de la syphilis; en effet, ces enfants étaient toujours allaités par leurs mères, qui elles-mêmes étaient pellagreuses. 11 me semble qu’il est facile de donner une autre explication de ces faits très-authentiques, observés plusieurs fois par Sacco. J’admets d’abord, ainsi que je l’ai dit plus haut, une prédisposition héréditaire et un état de débilité radicale, de détérioration native puisé par l’enfant dans le sein maternel. D’un autre côté l’allaitement, en opérant une sorte de transfusion des matériaux de la mère dans l’organisme du nourrisson, continue pour ainsi dire dans la vie extrautérine l’équilibre vital qui existait primitivement entre les deux êtres et prolonge pour ainsi dire l’influence héréditaire. ,

L’enfant d’une pellagreuse allaité par sa mère est donc plus particulièrement que tout autre disposé à contracter la pellagre sous l’influence des causes ordinaires de la maladie. Ces causes il les trouve dans l’insuflisance de son alimentation, le lait des pellagreuses étant en général de mauvaise qualité, et les femmes lombardes ayant l’habitude de faire prendre de très-bonne heure à leurs nourrissons des bouillies de maïs.

Pour en avoir fini avec l’étiologie de la pellagre, il nous reste encore à examiner quelques hypothèses qui prétendaient assigner à la maladie une cause spécifique.

La contagion de l’homme à l’homme, invoquée dès les premiers temps par quelques hommes que Frapolli n’hésita pas à traiter de rêveurs, a surtout été soutenue par Titius, Widemar, Zccchinelli, Hameau. J. Frank penchait aussi vers cotte opinion. Cette théorie ne peut s’appuyer que sur un fait ; il est rapporté par Widemar : un bûcheron vient travailler dans le Milanais ; au bout de deux mois il retourne dans son pays, où la maladie était inconnue ; bientôt après il devint pellagreux. Ce fait isolé n’a aucune

360 recherches nouvelles sur la pellagre. valeur; en tout cas, il ne prouverait, tout au plus, que Pendémicité de la pellagre et non sa nature contagieuse.

Ce qui avait amené Hameau à admettre la contagion, c’est que ses deux premières observations avaient porté sur la mère et la tille, qui vivaient sous le même toit et partageaient le même lit. Mais l’étude ultérieure de la maladie a fait repousser cette opinion , qui est nàaintenant abandonnée de tous les médecins. Marzari avait déjà fait remarquer que dans les villages la pellagre n’atteignait que les paysans et respectait le curé, les notables, les employés du Gouvernement: Aussi nous demanderons avec Faclieris : « Qu’est-ce qu’une maladie contagieuse qui respecte les rangs et les conditions sociales? » D’ailleurs, les expériences nombreuses de Gherardini, qui mit en contact avec ses téguments les divers fluides des pellagreux, celles de Buniva, qui s’inocula leur sang et leur salive, celles de Rolandis, qui opéra sur la sanie des rhagades, ont prouvé par leur résultat toujours négatif que la pellagre ne se transmet pas par contagion de l’homme à l’homme.

Nous n’accordons pas plus d’importance à l’opinion de Titius et de Hameau qui attribuaieut la pellagre à la contagion d’une maladie de la brebis. Hameau avait cru remarquer que la pellagre attaquait de préférence les bergers et qu’elle était inconnue dans les villages où il n’y avait pas de troupeaux -, d’un autre côté, il voyait dans l’usage qu'on faisait généralement des peaux de mouton non tannées comme vêtements et comme objets de literie, et dans l’habitude de fumer les terres avec les excréments de ces animaux, autant de moyens de transmission du principe contagieux. Il ne reste rien de cette opinion. La pelle des brebis n’a pas encore été étudiée scientifiquement, et fût-elle la pellagre, je ne vois pas pourquoi cette maladie serait pluscontagieuse de la brebis à l’homme que de l’homme à l’homme. D’ailleurs elle atteint très-souvent à l’état endémique, comme à l’état sporadique, des individus qui n’ont été ni en rapport direct, ni en rapport indirect avec ces animaux.

ETIOLOGIE.

Mentionnons enfin l’opinion de M. Ardusset, qui place dans la poussière fine et irritante du sol des Landes, la cause occasionnelle de la pellagre. Outre que cette cause ne s’applique pas à toutes les régions occupées par la pellagre, ni même à tous les cas de l’endémie landaise, puisque les bergers, qui sont surtout atteints par la maladie, n’ayant pas à s’occuper des travaux des champs, ne s’exposent pas à cette poussière qui enveloppe les cultivateurs au mois d’avril, je ferai remarquer que cette théorie, en faisant de l’erythème la lésion première qui entraînerait à sa suite tous les désordres intérieurs, accorde à cette éruption accidentelle une importance exagérée.

CONCLUSIONS ÉTIOLOGIQUES.

Si nous nous reportons dans une vue d’ensemble sur toutes les causes auxquelles nous avons accordé quelque influence: âge, sexe, constitutions, états morbides préexitants, fatigues, excès, affections morales tristes, insalubrité, malpropreté, alimentation mauvaise et insuffisante, nous voyons que toutes ont sur l’économie une action dépressive et produisent une détérioration de la santé. Nous ferons remarquer aussi qu’elles sont toutes l’expression de \a misère, mais de la misère comprise dans la plus large acception du mot, telle que M. Bouchardat l’a envisagée dans ses travaux sur l’étiologie de la phthisie pulmonaire, et en la considérant comme la résultante de tout ce qui peut s’opposer aux actes de la réparation organique et mettre obstacle directement ou indirectement aux phénomènes de l’assimilation. Ainsi se trouverait justifié ce nom de mal de misère que plusieurs auteurs italiens avaient donné à la pellagre.

L’alimentation mauvaise et insuffisante, résultat de la détresse des populations ou du délire de certains aliénés, jette à la longue les malheureux qui s’y soumettent dans un état voisin de la cachexie et déprime en tout cas les

forces radicales de leur économie. E insaluln i te, lam al propreté, l’excès de travail, les soucis et les tourments du paysan accablé par un fermage onéreux et par des taxes exorbitantes, sont tout autant de causes qui s’ajoutent au défaut de l’alimentation et agissent comme lui en altérant la santé. Elles sont toutes l'expression la plus évidente de la misère physique.

Les maladies chroniques et plus particulièrement celles du tube digestif, qui rendent imparfaite l’élaboration des aliments, la grossesse, l’état puerpéral, l’allaitement, la cachexie des aliénés, les excès sont, par un autre mécanisme, tout autant de causes débilitantes que je rattache à la misère physiologique.

Enfin, les chagrins concentrés , le délire mélancolique, la stupeur, en opprimant les fondions d’innervation , agissent dans le même sens et rentrent dans ce que j’appellerai la misère morale.

En la comprenant dans ce.sens élargi, la misère, accusée déjà par Casai, parVaccari, par Aglietti, est la cause dominante de la pellagre.

Ne voit-on pas, en effet, cette maladie se montrer à l’état endémique là seulement où règne la misère, avec une intensité qui se règle sur le degré de détresse des habitants, disparaître des contrées riches et des grands domaines pour accabler les pays où la pauvreté domine, se guidant uniquement sur la distribution géographique de la misère. Partout elle est en raison inverse de l’aisance ; elle se montre avec plus de violence chez les individus voués aux professions peu lucratives; elle épargne, au spin des foyers de l’endémie, tous ceux qui peuvent se procurer un certain bien-être. Elle suit les variations de la prospérité publique. En 1775, en 1801, en 1815, en 1816, la misère était grande, la pellagre sévit avec une fréquence et une intensité inaccoutumées. En 1819 et en 1820, dit Chiappa, la pellagre diminua dans la proportion de quarante, cinquante et môme soixante pour cent ; ce qu’on attribua unanimement à l’abondance des céréales, et au

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bas prix du pain et du vin amené par les récoltes des années 1817, 1818 et 1 S 1 9.

A ces faits que révèle l'étude de toutes les endémies pellagreuses, ajoutons la fréquence de la pellagre dans les dépôts de mendicité.

Telles sont les grandes données étiologiques qui dominent l’histoire de la pellagre. Les objections n’ont pas manqué à celte manière d’envisager les choses. On a cité des exemples de pellagre survenus chez des individus placés dans de bonnes conditions de fortune. Mais profitaient-ils de leur aisance? J’ai cité, d’après M. Marchant, l’exemple d’un riche Landais qui était pellagreux, mais dont l’avarice était telle qu’il vivait à la façon des indigents. Dans un certain nombre de cas, cependant, la pellagre a frappé des individus bien vêtus, bien nourris, bien logés, bien abreuvés. Mais ici, vient la part des affections morales; des excès et surtout des maladies antérieures. Cerri affirme que la pellagre des habitants des villes n’est que sympfômatique, qu’elle survient toujours à la suite ou dans le cours de maladies qui avaient déjà débilité l’individu. Cependant on oppose toujours à cette manière de voir quelques cas fournis tant par la pellagre italienne que par notre pellagre sporadique, et en particulier celui d’un ecclésiastique jouissant d’un bon revenu ; mais Strambio a soin de nous dire qu’il faisait un grand abus de vin et des femmes. Le pharmacien que cite le même observateur était adonné avec excès aux boissons spiritueuses. Les cas de pellagre observés chez des citadins par Panceri fils, par Paolini, reconnaissaient encore pour cause l’ivrognerie. Ainsi tombe l’objection qu’on avait prétendu déduire contre notre manière de voir de quelques cas exceptionnels révélés par l’étude de la pellagre italienne.

En France, M. Landouzy a beaucoup insisté sur ce fait, à savoir qu’il a vu la pellagre chez des individus placés dans les meilleures conditions hygiéniques, libres de tout souci et bien portants. Mais ces faits se réduisent à quatre, même à deux si l’on voulait être rigoureux. Quatre faits,

quand un million d’hommes tués déjà par la pellagre accusent unanimement la misère ! Je me défie de ces faits exceptionnels ; ils me rappellent involontairement l’exemple de Hunter qui, ayant contracté un chancre en croyant s’inoculer du pus de-blennorrhagie, consacra par cette méprise l’erreur dont nous sommes à peine délivrés aujourd’hui. [Outre que l’on n’oblient pas toujours des malades un aveu sincère touchant certains excès, outre que certaines maladies, comme les pertes séminales, par exemple, dépriment profondément la vitalité tout en laissant aux individus qui en sont atteints toutes les apparences de la santé, il est une cause d’erreur qui doit être fréquente et sur laquelle on ne saurait assez fixer l’attention, je veux parler des maladies du tube digestif qui se compliquent de pellagre et que l’on est tenté de considérer comme les symptômes gastriques ou intestinaux de cette maladie. Un homme jusque-là bien portant contracte une dyspepsie, un cancer de l’estomac, une entérite, une dyssenterie; peu de temps après, il voit se développer une pellagre symptomatique; on est presque invinciblement porté, surtout si l’on n’a que les commémoratifs pour s’éclairer, à croire à une pellagre primitive qui a débuté par les accidents digestifs. Si cette femme pellagreuse chez laquelle on a trouvé après la mort, à la clinique de Reims, un cancer non diagnostiqué de l’estomac, avait été placée dans de bonnes conditions de fortune et d’hygiène, on n’aurait pas fait son autopsie, on l’aurait donnée comme un nouvel exemple de pellagre développée en dehors de toute cause débilitante, comme un nouvel argument contre la théorie que nous soutenons.

Enfin, on trouvera peut-être quelque intérêt dans îe rapprochement que nous allons faire de la pellagre envisagée comme mal de misère et d’une maladie observée par Meersmann pendant la grande famine qui a sévi en Belgique, de 184G à 1847, et que cet auteur a désignée sous le nom d v fièvre de famine. Evidemment, il ne s'agit pas là de pellagre, et l’on ne doit pas s’en étonner puisque les

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faits en question ont été observés pendant l’hiver ; mais on trouvera dans l’ensemble et dans le détail des symptômes généraux une certaine analogie avec ceux de la pellagre, et l’on verra mentionnées certaines altérations de la peau qui rappellent quelques-uns des symptômes cutanés delà pellagre. Meersmann donne pour caractère à sa Gèvre de famine, la pâleur, l’amaigrissement, la tristesse, le découragement , la difficulté des digestions avec flatuosités, la distension du ventre, l’œdème des extrémités inférieures, la suppression ou l’abondance insolite du flux menstruel, l’affaiblissement musculaire, des douleurs dans lesjambes, la lenteur et la difficulté des mouvements, la marche chancelante. L’intelligence était profondément altérée, les réponses pénibles, la mémoire chez la plupart à peu près abolie. La langue était rouge, amincie, souvent aplitheuse ; le pouls était dépressible. « La peau était sèche, jaune, semblable à du parchemin, l’exhalation qui, dans l’état ordinaire, se fait sur toute la surface d’une manière insensible, s’opérait dans ce cas par voie sèche. Les pores du derme rejetaient une poussière visqueuse qui, s’accumulant et se concrétant, recouvrait le corps d’une croûte noirâtre et d’une fétidité horrible. 11 n’est pas un seul praticien qui n’ait eu occasion d’observer ce fait. Souvent on attribuait cet état de la peau à la malpropreté, au défaut de soins; mais en y faisant plus d’attention on était bientôt convaincu que c’était le résultat d’une altération profonde des fonctions de l’enveloppe cutanée ; car dans les localités dont les ressources permettaient d’envoyer les indigents épuisés à l’hôpital, on mettait ceux-ci vainement au bain : à peine les lotions avaient-elles purifié la surface du corps, que quelques heures suffisaient pour qu’elle fût de nouveau recouverte par le produit de cette sécrétion anormale. »

Quand sous l’influence de toutes ces causes débilitantes, que nous avons réunies sous le nom collectif de misère, l’économie modifiée a présenté un état de dépression vitale, voisin et précurseur delà cachexie, l’ influence solaire

intervient pour lui imprimer un cachet spécial ; et si le sujet possède Y aptitude morbide, s’il existe surtout une prédisposition héréditaire, l’économie du malade réalise la pellagre dont les premiers accidents caractéristiques vont être déterminés par l 'insolation.

Cette aptitude, celte prédisposition, je suis bien obligé de les admettre, parce que la pellagre est moins ancienne que la misère et que le soleil ; ou, du moins, si la pellagre a pu exister de toute antiquité à l’état sporadique, toujours est-il qu’elle ne s’est montrée à l’état endémique que dans les temps modernes , qui cependant n’ont rien à envier , sous le rapport du bien-être, à quelques siècles du moyenâge. Mais l’humanité, dans les diverses phases qu’elle parcourt, subit dans sa vitalité des modifications analogues à celles qui s’opèrent dans le domaine des idées. Certaines aptitudes morbides font place à d’autres. Telle maladie qui régnait dans nos climats , a disparu insensiblement pour se porter ailleurs sans qu’on ait jamais pu découvrir les causes de son développement ou de son extinction. La lèpre est reléguée dans quelques contrées du littoral de l’Afrique, et l’on ignore ce qui l’y retient, on ne sait pas ce qui l’a déracinée de nos pays. De même, des aptitudes nouvelles ont pu se développer, et en se multipliant, en se renforçant par l’hérédité, en apportant leur concours à d’autres causes plus puissantes et en dirigeant leur action vers un même but, elles ont pu intervenir pour une certaine part dans le développement endémique de la pellagre.

Mais, qu’on ne s’y trompe pas : cette prédisposition que je suis obligé d’admettre, je ne lui accorde qu’une trèsminime importance. Si l’on supprime l’insolation et la misère, elle sera incapable de produire à elle seule la pellagre ; bien plus, si la maladie existe déjà, la cause mystérieuse sera impuissante à maintenir le mal déjà fait, pourvu qu’on place les malades à l’abri des deux autres causes morbifiques.

Telle est notre manière d’envisager les divers modes de

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production de la pellagre ; si elle laisse dans l’ombre un des côtés de la question, elle n’en est pas plus incomplète que l’étiologie de presque toutes les autres maladies. Nous croyons même être arrivé à indiquer ces causes avec une certaine précision, et en les résumant sous ce double titre: Misère et insolation, nous avons surtout voulu faire ressortir les grandes règles , déjà sanctionnées par l’expérience, qui doivent guider dans la prophylaxie et dans la thérapeutique.

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