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CHAPITRE XX

Mature de la pellagre.

D’après ce que nous venons de dire des causes de la pellagre, on est en droit de s’étonner que la plupart des auteurs l’aient décrite comme une endémie. Ses causes ne sont pas spéciales à telle ou telle région , et si elles multiplient la maladie dans certaines contrées, c’est parce qu’elles y sont plus fréquentes et plus puissantes qu’ailleurs. Déjà Frapolli s’était élevé contre cette manière de voir; il dit que la pellagre n’est ni une épidémie, ni ure endémie, mais qu’elle est toujours sporadique. Aucun de ses successeurs n’a cependant tenu compte de cet enseignement. Aussi n’avons-nous, dans tout le cours de ce travail, employé le mot d’endémie que pour la facilité des descriptions et pour nous conformer à l’usage, ayant eu soin, d’ailleurs, d’indiquer d’une façon formelle que les diverses pellagres dites endémiques, que la pellagre sporadique et celle des aliénés, ne pouvant se distinguer ni par leurs symptômes, ni par leurs lésions, ni par leurs causes, étaient une seule et même maladie.

La nature de la pellagre a été envisagée de façons trèsdiverses. Un certain nombre d’auteurs, dès les premiers temps de son histoire, et de nos jours ont voulu n’y voir qu’une transformation morbide. On avait été frappé de ses analogies avec la lèpre et on l’avait considérée comme une dégradation de cette maladie. Paul Dalla-Bona, llensler, Sprengel, J. Frank lui-même avaient soutenu cette opinion que Fanzago et Strambio avaient combattue victorieusement ; et l’on a lieu de s’étonner que malgré les

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arguments si décisifs de ces auteurs, M. Lalesque ait produit cette théorie , avec un rare talent d’ailleurs, et en l’étayant de recherches historiques qui tendraient à faire admettre que la pellagre existe aujourd'hui, à l’état endémique, partout où la lèpre avait sévi avec le plus d’intensité dans les siècles passés. Mais après le parallèle si savamment exposé devant l’Académie de médecine par M. Rochoux, personne ne prétendra saisir entre ces deux maladies aucun lien de parenté.

On devait aussi voir dans la pellagre une métamorphose du scorbut, à une époque où l’on faisait si souvent intervenir cette maladie pour l’explication des phénomènes morbides les plus divers. Pour Pujati, la pellagre n’était même qu’une variété du scorbut, et Strambio ne devait pas se montrer très-opposé à cette hypothèse. Enfin, quelques auteurs voulurent faire intervenir dans la production de la pellagre la lèpre et le scorbut, dont la combinaison constituait déjà pour Casai le mal de la rosa. Soler et Fanzago se sont plus particulièrement attaqués à cette opinion.

Pour Ailioni, la pellagre était une des nombreuses incarnations de la suette. D’après cet auteur, de grandes modifications se seraient opérées dans les maladies à partir de 1770, ou même de 1747, par suite de l’apparition du miasme miliaire dont l’action aurait eu des résultats différents suivant les climats, et suivant le régime des individus. Cette bizarre imagination ne pouvait pas résister aux contradictions de Strambio et de Cerri.

Mentionnons ici une hypothèse tout aussi dénuée de fondement, et que nous serions étonné de voir formulée de nos jours, par un homme du mérite de M. Calderini , si cet auteur ne l’avait émise avec une certaine légèreté, et sans y attacher, d’ailleurs, une importance réelle. Je veux parler de cette opinion dans laquelle la pellagre ne serait qu’une métamorphose de la syphilis.

Jansen, Penada et Widemar, frappés de l’analogie qui existe entre la pellagre et l’hypocondrie, avaient admis

370 recherches nouvelles sur la pellagre. que ces deux maladies étaient de même nature ; et malgré la réfutation de Strambio, magré les objections de Fanzago, malgré la discussion que la Faculté de Pavie a cru devoir faire de cette opinion dans sa réponse aux questions posées par le Gouvernement , elle me parait spécieuse. Dans cette hypothèse, l’érythème ne serait qu’un accident dépendant des climats, du genre de vie, etc. Cerri fait à cet égard des remarques fort judicieuses , et qui se rapprochent singulièrement d’opinions que nous aurons à étudier ultérieurement, et qui tendent à faire considérer la pellagre comme une névrose. « Si, dit-il-, « un individu, né de parents pellagreux, se trouve placé « au milieu des circonstances qui contribuent à produire « la pellagre, comme la nature particulière du sol , l’ac- « tion du soleil d’été, le travail excessif, et que sa force tune lui permette de faire usage d’un régime fort, uour- « rissant, il évite la pellagre et devient la plupart du « temps hypocondriaque et vice versa , de sorte qu’il ce n’est pas rare que l’hypocondriaque finisse par être at- « teint de la pellagre, et qu’avec le temps le pellagreux « tombe dans l’hypocondrie. » Cette analogie très-réelle entre les deux maladies ne tranche pas la question de leur nature. Quant aux prétendues influences héréditaires qu’elles exerceraient l’une sur l’autre , l’examen ultérieur des faits n’en a pas démontré la réalité , et on peut affirmer que dans l’immense majorité des cas, la pellagre n’est pas une transformation de l’hypocondrie.

Beaucoup d’autres théories ont encore été faites touchant la nature de la pellagre, et nous verrons par leur examen successif que chaque doctrine médicale régnante a été féconde en hypothèses.

Bellotti a pour ainsi dire personnifié la pellagre à laquelle il semble accorder une existence en dehors de l’organisme. D’après lui, le germe pellagreux, inerte pendant l’hiver, se réveillerait au printemps, sous l’influence des premières chaleurs, et se jetterait sur les individus ;

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mais plus particulièrement sur ceux qu’il aurait déjà atteints les années précédentes.

D’autres ont comparé la pellagre aux maladies éruptives, et, dans les idées qui régnaient alors, considérant l’érythème comme une crise salutaire de l’économie , ils cherchaient à provoquer, ou à ramener l’exanthème, ou à le remplacer par une éruption artiücielle, considérant les désordres généraux comme produits par la rétention du principe âcre qui devait se fixer à la peau. Telle était la théorie de Zauetti, que j'ai déjà mentionnée, et dans laquelle une acrimonie acide accumulée pendant l’hiver était mise en mouvement par le printemps et se portait comme une écume critique sur les points exposés à l’insolation. C’est à ce même ordre d’idées, mais débarrassé des interprétations bizarres de l’humorisme, que l’on pourrait rattacher l’opinion émise par M. Diday qui, frappé de l’importance capitale des accidents nerveux et digestifs, et de la valeur tout à fait accessoire des éruptions cutanées, pro posa pour la maladie le nom de lièvre typhoïde chronique périodique.

On avait d’ailleurs voulu faire de la pellagre une maladie périodique ; mais la périodicité n’est un de scs caractères, que parce qu’elle appartient aussi à l’une de ses causes dont l’action est toujours persistante, et qui règle son évolution, je veux parler de l’influence solaire.

La chimiàtrie a aussi pour sa part contribué à obscurcir la question. Je ne discuterai pas les théories auxquelles elle a donné naissance ; je mentionnerai seulement ces acrimonies acide , alcaline, neuire, muriatique et neutroammoniacale par lesquelles elle a prétendu expliquer la maladie.

Enfin, je terminerai l’énumération de toutes ces théories humoristes en rappelant que Frapolli voyait dans la pellagre, le résultat de la répercussion de la transpiration, d’où naissaient deux acrimonies, l’une chaude, à laquelle il attribuait certains symptômes, tels que l’ardeur intérieure, la disposition aux érysipèles, l’autre froide, qui produisait

plus particulièrement les accidents scorbutiques, la tristesse, le ptyalisme et la diarrhée.

Les idées de Rasori devaient aussi trouver leur application. Facheris décrivit la pellagre comme une diathèse asthénique, Borda fit remarquer au contraire qu’elle était tantôt hypersthénique, tantôt hyposthénique, et c’est une observation qui fut faite aussi par Chiappa que la pellagre est en général inflammatoire au début.

Après le contro-stimulisme, voyons ce qu’a pu produire la doctrine de Broussais. C’est surtout dans le tube digestif et particulièrement dans l’estomac qu’elle a placé le point de départ de la maladie. Strambio fils la considérait comme une gastro-entérite produite par l’irritation des racines spinales; Liherali, Carraro y voyaient au début une gastro-entérite qui plus tard devenait une gastro-méningite. M. Jourdan attribuait les divers symptômes de la maladie à des inflammations sympathiques, entretenues par l’état des premières voies. C’est dans le même esprit que M. Marchant devait considérer la pellagre comme une gastro-entéro-rachialgie. Il semble que ces idées ont encore cours en Espagne, car dans une lettre adressée à M. Roussel, M. de Alfaro dit que les symptômes et les lésions du mal de la rosa se rapportent à la gastro-entérite chronique. On aencore placé ailleurs le siège de la maladie et Ghidella en fait une myélite chronique.

Nous avons déjà fait voir que l’anatomie pathologique ruinait toutes ces hypothèses. Les altérations de l'estomac et des intestins sont fréquentes, mais sont loin d’ètre constantes.

Dans un autre ordre d’idées, et faisant de la pellagre une maladie générale spécifique, les uns, avec Strambio, ont admis un virus sui generis ; les autres ont préféré y voir une diathèse spéciale et monogénique ; c'est l’opinion deM. Gintrac. Personne ne soutiendrait plus aujourd’hui l’existence de ce virus qui ne se transmet ni par le contact, ni par l’inoculation, ni par la cohabitation, ni par l’hérédité, et qui n’atteint que les individus placés dans certaines

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conditions hygiéniques. Quant à la diathèse, si, comme M. Landouzy, on comprend par ce mot le développement, dans une même maladie, de symptômes présentés par plusieurs appareils, de telle sorte que, suivant le professeur de Reims, la pellagre ne serait une diathèse que lorsqu’elle présenterait simultanément des accidents cutanés, digestifs et nerveux, alors, mais alors seulement, nous considérons volontiers la pellagre comme une diathèse. Mais ce n’est pas là le sens qu’on attache généralement au mot diathèse, ce n’est pas, surtout, la manière dont M. Gintrac le comprend.

Si maintenant, envisageant la question à un point de vue plus scientiflque, nous recherchons quel est le système ou l’appareil primitivement altéré dans la pellagre, et c’est ainsi que la question doit être posée, c’est là que réside la véritable difficulté, nous aurons ànous demander si elle est une affection primitive du tube digestif, qui consisterait suivant Fanzago en une atonie de l’estomac et des intestins, entraînant consécutivement des désordres du côté des autres parties de l’organisme ; si la protopathie ne siège pas dans le système nerveux et si la pellagre ne doit pas être considérée comme une névrose, enfin si elle n’est pas essentiellement une maladie du sang.

Avouons tout d’abord qu’il est à peu près impossible de résoudre ces questions que des études ultérieures pourront seules élucider. C’est surtout l’examen attentif des symptômes initiaux et prodromiques qui pourra dissiper l’obscurité où reste encore enveloppée la véritable nature de la pellagre. Or c’est là le point le moins connu de la symptomatologie de cette maladie, c’est celui que le médecin observe le plus rarement, c’est celui qui fixe le moins l’attention des malades. Bien plus, son élude offre des difficultés presque insurmontables. 11 est à peu près impossible, en effet, ainsi que l’a fait remarquer M. Roussel, de fixer exactement la limite entre l’état sain et l’état de maladie dans la pellagre, et il doit en être ainsi dans toutes les maladies qui se développent insensiblement par l’action

lente, mais incessante de causes auxquelles les individus sont soumis depuis leur enfance.

L’idée d’une affection primitive. du tube digestif, par l’action de substances alimentaires mauvaises et de digestion pénible, se retrouve dans un certain nombre d’auteurs, et paraît au premier abord acceptable; mais elle ne satisfait pas aux exigences de tous les faits.

L’opinion qui fait de la pellagre une véritable névrose a été formulée par M. Cazenave père, et ne doit pas être rapportée à Widemar. 11 est évident en effet, d’après les dissertations de cet auteur sur l’hypocondrie avec ou sans matière, qu’il ne la considérait pas comme une névrose. M. Cazenave se base sur ce fait que tantôt la pellagre est suivie d’alliénation , tantôt la folie précède la pellagre. M. Baillarger se fonde sur la prétendue identité du délire et de la paralysie des pellagreux avec la démence paralytique et sur la loi d’hérédité formulée par Calderini, qui se trouve en conformité avec celle qu’il avait lui-même établie pour l’aliénation mentale. Celte opinion spécieuse, mais que l’état de nos connaissances ne nous permet ni d’accepter, ni de repousser complètement, a été reproduite et développée avec talent par M. Létiévant à la Société des sciences médicales de Lyon.

Quant à l’hypothèse dans laquelle on envisagerait la pellagre comme une maladie du sang, rien ne la démontre encore, mais rien ne la contredit. Les analyses chimiques sont encore à faire : car on ne peut pas tenir compte de résultats diamétralement opposés obtenus par MM. Calderini et Roussilhe. On comprend parfaitement qu’un appauvrissement du sang produit par la mauvaise alimentation, par les excès de travail, etc, détermine des troubles variés dans les divers organes dont ce liquide va exciter la vitalité, et plus particulièrement dans les centres nerveux et dans le tube digestif. Les analogies de la pellagre avec le scorbut, qui porte aussi d’une façon très-manifeste sur ces deux appareils, et qui engendre même la folie, rendraient cette opinion vraisemblable.

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Mais en quoi consisterait cette altération du sang? C’est ce que nous ne chercherons pas à deviner. Nous rappellerons seulement que quelques auteurs anciens avaient voulu la faire consister en une suroxygénation.

Il nous est donc impossible de trancher scientifiquement la question. Mais considérant l’ensemble des phénomènes généraux de la maladie, nous dirons, si l’on exige que nous fassions connaître notre opinion, qu’elle nous semble avoir été placée avec raison par Sauvages dans la grande classe des cachexies. .

Toutefois comme cet état de cachexie, ou plutôt de détérioration vitale, est le plus souvent préexistant, comme il est dù non-seulement à un vice de l’alimentation, aux excès, aux affections morales tristes, mais fréquemment aussi à une maladie antérieure, qui a profondément débilité l’organisme, à la chlorose, à l’état puerpéral, à la lactation, à la dyssenterie, à la cachexie paludéenne, à la cachexie tuberculeuse, à la cachexie cancéreuse; comme ces divers états cachectiques, primitifs ou consécutifs, simples ou spécifiques, forment à proprement parler le fond de la pellagre, je suis tenté de ne pas considérer cette maladie comme une entité morbide, mais d’y voir plutôt une modalité spéciale, imprimée à un état cachectique quelconque, par diverses causes, et plus particulièrement par l’insolation, chez un individu en possession de l’aptitude, ou de la prédisposition morbide.

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