‹ Recherches nouvelles sur la pellagreChapitre 38 sur 47 · PROPHYLAXIE · texte numérisé non relu

PROPHYLAXIE

Avant d’entrer dans le coeur du sujet disons quelques mots des moyens préventifs de l’érythème. On peut les résumer de la façon suivante : s’exposer le moins possible à l’insolation ; porter habituellement des bas, des mitaines, des coiffures capables d’abriter la face. Dans les asiles d’aliénés, donner de l’ombre en établissant des galeries couvertes, ou mieux en plantant des arbres ; cacher le sol sablonneux sous du gazon ; remplacer par une teinte plus douce la blancheur éclatante des murs des préaux; faire entrer dans la composition des mortiers, ainsi que l’a indiqué M„ Perroud, certains corps fluorescents, que des recherches ultérieures pourront faire découvrir parmi les substances usuelles etd’un emploi industriel. Enfin j’indiquerai, c mime curiosité seulement, la précaution de revêtir les mains des pellagreux d’une couche légère d’un corps fluorescent ; par exemple d’une solution alcoolique concentrée de sulfate de quinine qu’on laisserait sécher sur l’épiderme. Ce moyen assurément n’est pas pratique; il serait beaucoup plus simple, plus économique et plus sûr de faire porter des gants aux malades, mais on pourrait trouver dans cette expérience la confirmation de ce que nous avons dit touchant l’influence des rayons chimiques sur la production de l’érythème.

Ce traitement préventif d’une maladie consistant dans l’ensemble des mesures propres à soustraire les individus

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à l’action des causes morbifiques, il serait banal de reprendre ici chaque élément de l’étiologie pour en donner en quelque sorte la contre-partie. Nous dirons seulement que la prophylaxie de la pellagre repose exclusivement sur les modifications hygiéniques qui tendent à améliorer le bienêtre des populations agricoles. Dès-lors on comprend que le rôle du médecin est presque nul ; il ne peut qu’indiquer certaines réformes économiques, dont l’exécution est abandonnée à la sagesse des gouvernements. Les avis ne leur ont pas manqué, et s’ils sont restés sourds à la voix d’hommes prudents et éclairés, on doit se féliciter qu’ils n’aient pas prêté l’oreille à certains conseils dictés par des terreurs exagérées ou par des écarts de l’imagination.

Gherardini, pour faire cesser le fléau, proposait de supprimer les pellagreux, de les chasser loin de toute société et de les reléguer dans les solitudes. J. Frank, qui partageait la même erreur, était plus clément, il voulait qu’on les déportât dans quelque île italienne, où la pellagre serait ainsi confinée; comme si la persistance des causes ne devaitpas reproduire la maladie dans les lieux qu’on aurait prétendu purger par cette émigration forcée.

A côté de ces déplorables expédients, plaçons l’opinion de Strambio qui voudrait que le mariage fût interdit aux pellagreux. Frank qui était partisan des moyens atténués aurait consenti à permettre le mariage aux pellagreux moribonds.

Celle mesure proposée par Strambio pourrait avoir quelque efficacité; mais sa proposition me paraît téméraire et serait à peine justifiée si elle devait amener l’extinction radicale de la pellagre. Or, il n’en est rien, car l’hérédité n’est qu’une des causes accessoires de l’endémie. Les législateurs n’ont pas cru devoir user de moyens aussi rigoureux envers les syphilitiques qui transmettent une maladie le plus souvent mortelle, mais qui surtout est contagieuse et qui laisse aux nouveau-nés le temps d’infecter leurs nourrices. Et l’on voudrait enlever cette dernière consolation aux malheureuses victimes du mal de misère,

qui peuvent transmettre tout au plus une prédisposition morbide.

Si l’on regrette de rencontrer de tels conseils sous la plume d’hommes aussi éminents, on est heureux de trouver à une époque plus rapprochée de la nôtre, des auteurs qui ont su concilier la prudence et l’humanité. On aime à relire l’éloquent plaidoyer de Zacchinelli, qui insiste auprès des propriétaires du sol, pour qu’ils accordent aux cultivateurs une existence moins précaire et qui leur demande, au nom de leur propre intérêt, de prendre de l 'ustensile humain le même soin qu’ils ont pour leur charrue et pour leur bétail. Mais ces paroles ont été stériles ; vingt-sept ans plus tard, Balardini était obligé de signaler, avec la même insistance, les mêmes abus et des abus plus grands encore. Il regrette l’ancienne division de la propriété où chaque cultivateur avait, pour prix de son travail, tout le revenu de la terre, et l'envahissement des grands domaines, où le fermier s’interpose entre le propriétaire et le cultivateur, et prélève il leur détriment un tiers du rendement. Dans ce système, le journalier n’est plus « qu’une machine aratoire et ne reçoit pour prix de ses fatigues qu’une faible portion de maïs de la dernière qualité. » Espérons que les conseils de Balardini trouveront enfin une tardive exécution, et qu’après leur transformation politique, les provinces Lombardes auront aussi leurs réformes sociales.

Mais il serait indispensable que des conseils médicaux pussent guider les améliorations concédées par les gouvernements. En France par exemple, il y aurait avantage à instituer dans les départements à pellagre, des comités composés de médecins, d’agronomes, d’économistes, tous reliés par le comité central d’hygiène, et communiquant avec des commissions cantonales, chargées de veiller à l’exécution des réformes adoptées. Les médecins et les curés des campagnes, en se conformant aux instructions du comité, et intervenant d’une façon officieuse aideraient par leur influence et par leurs conseils l’action administrative. On ferait comprendre aux malades, avec bonté et

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avec insistance, combien les soins leur sont indispensables; on leur procurerait, s’il -y avait lieu, les aliments les plus utiles. Pour lutter contre l’influence héréditaire, on obtiendrait des parents pellagreux qu’ils choisissent pour leurs enfants des professions autres qnc celles qui exposent à la pellagre.

Il y aurait avantage à encourager par des primes l’élève du gros bétail, afin de multiplier le nombre des vaches et de forcer pour ainsi dire les habitants à se nourrir de lait. On choisirait pour chaque contrée la céréale qui s’accommoderait le mieux au climat et à la nature du sol, la variété de maïs qui arriverait le mieux à maturité. On encouragerait par des prix la culture du blé et du seigle. On interdirait sévèrement sur les marchés la vente du maïs verderamé ; on la punirait, comme partout on punit la fraude sur les substances alimentaires. Alors les propriétaires, pour ne pas s’exposer à perdre leurs récoltes, auraient recours au seul moyen assuré d’empêcher le développement du verdet, ils traiteraient leur maïs par le procédé bourguignon. On construirait dans chaque commune un four banal à cet usage et bientôt les paysans habitués à cette farine plus savoureuse et moins indigeste, ne voudraient plus renoncer à cette heureuse modification. On devrait encore favoriser l’exportation du maïs et l’importation d’autres céréales.

Les comités s’occuperaient aussi avec activité de rétablir et de maintenir partout dans les campagnes, la propreté et la salubrité. Les huttes malsaines et humides devraient être réparées. On ne permettrait d’élever de nouvelles constructions qu’autant que leur plan paraîtrait conforme aux grands principes de l’hygiène, au point de vue de l’orientation et de l’aération. On exigerait que les fumiers fussent placés loin des habitations, que la litière fût fréquemment changée dans les étables. On interdirait, sous peine d’amende, comme dans les villes, le dépôt de matières putrescibles devant les maisons, ou sur la voie publique. On récompenserait, dans les comices agricoles, les

paysans dont la maison, les étables, les greniers et la culture seraient le mieux en harmonie avec les préceptes du comité. Et, comme de tous les enseignements, l’exemple est le plus puissant, il y aurait avantage à instituer des fermes modèles, où les habitants pourraient juger par euxmêmes de l’excellence des conseils qui leur seraient donnés et des avantages qu’ils trouveraient à adopter certaines réformes.

On faciliterait la généralisation de toutes ces améliorations, que le préjugé et la routine retarderaient sans doute, en agissant de bonne heure sur l’esprit des enfants. Des écoles gratuites seraient ouvertes; des primes seraient accordées aux parents; on s’efforcerait d’éclairer les enfants sur leurs véritables intérêts; on exigerait d’eux la plus grande propreté, pour leur en faire à la longue une habitude et un besoin.

Le comité veillerait aussi tout particulièrement à l’entretien des puits, et exigerait qu’on les débarrassât régulièrement à certaines époques , des matériaux organiques qui pourraient les corrompre.

Mais des réformes plus radicales peuvent et doivent être conseillées 5 il faut assainir le pays et multiplier les sources de sa richesse. Dans les Landes, l’eau des pluies répandue sur unsol horizontal, et retenue par son fond imperméable, croupit sur de grandes étendues, et rend la fièvre intermittente endémique, affaiblit les populations et facilite chez elles la généralisation de la pellagre. Il faut creuser des canaux pour faciliter l’écoulement de ces eaux et les répandre dans les sables arides. La lande est stérile et ne produit que la misère et la pellagre, les forêts au contraire donnent l’ombre et l’aisance; il faut boiser la lande et transformer un sable improductif en une terre qui au bout de vingt ans donne cinq pour cent de revenu, à ceux qui ont entrepris de la défricher. On transformerait ainsi les bergers, sur lesquels la pellagre sévit de préférence, en résiniers qui sont beaucoup moins sujets à ses atteintes.

Reconnaissons-le toutefois, ces grandes réformes son

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déjà en voie d’exécution. Le gouvernement a compris qu’il était indispensable d’améliorer le sort des Landais, comme celui des paysans de la Sologne, et que la lande transformée en forêts de pins deviendrait pour le pays une nouvelle source de richesse et de prospérité. Les terres acquises par la Couronne prouvent aux habitants, par l’expérience de chaque jour, ce qu’une culture intelligente peut obtenir de ces sables arides. L’établissement du chemin de fer du Midi et l’obligation imposée à la compagnie, de créer des routes agricoles perpendiculaires à la voie ferrée, a ouvert l’accès à l’industrie privée. La compagnie des Landes de Bordeaux, a assaini plus du sixième du littoral, en réunissant par un canal navigable le bassin d’Arcachon au lac de Parentis. La compagnie agricole et industrielle d’Arcachon a entrepris des défrichements sur une vaste étendue du territoire.

Mais il est utile de soutenir et d’encourager ce mouvement, de lutter contre les obstacles qu’on peut lui opposer.

Il y aurait avantage à encourager par des primes le boisement de la Lande, à autoriser le défrichement par expropriation forcée ainsi que cela se fait dans d’autres contrées, à lutter enfin énergiquement contre le mauvais voulorr des communes. Chaque commune possède en eflet une vaste étendue de lande qui est abandonnée au libre pacage, et le principal obstacle au boisement vient de ce que les habitants, pour garder ces pâturages qui ne leur coûtent rien, refusent de vendre la lande aux particuliers. Le gouvernement, en décrétant la vente des biens communaux, pourrait froisser les instincts avaricieux des paysans, mais en augmentant la richesse du pays, il leur rendrait cependant un service signalé.

Il serait bon alors de faciliter la formation de compagnies pour l’exploitation de la lande ; et si l’industrie privée faisait défaut, ne pourrait-on pas, comme en Algérie, confier une partie de la tâche à des colonies pénitentiaires?

Tel est l’ensemble des améliorations qui nous paraissent capables de déraciner le fléau dont l’étude a fait l’objet de ce livre. Nous les indiquons sommairement : car un volume suffirait à peine à les développer. Elles ne nous semblent offrir rien d’impraticable, et je crois que nous ne demandons pas pour les Landes plus qu’on a accordé déjà à certains départements privilégiés.

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