‹ Recherches philologiques romanesChapitre 13 sur 69 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

I. — Fr. trouver ( > it. trovare ; esp., port, trovar ; angl. trover) ; pr., cat. trobar (>> aesp. trobar).

Etymologies à rejeter.

(i) Lat. tûrbare 'troubler' : Diez 331 ; Schuchardt, Z. XX, 536 ; Kôrting 9768, 9821 ; Meyer-Lûbke 8992.

Soutenue depuis plus de cinquante ans avec un acharnement et une ingéniosité extraordinaires, cette étymologie n'en reste pas moins peu vraisemblable pour le sens et tout à fait inadmissible pour la forme (v. R. VII, 418 ; XXXI, 6).

(2) Lat. vulg. *trôpare ' composer ' , de trôpus ' figure de rhétorique ' >> ' mélodie, air, chant ' : G. Paris, R. VII, 418.

Tropus est un mot savant qui aurait difficilement pénétré dans le peuple, et d'où on ne peut tirer trouver qu'en supposant une évolution sémantique tantôt très forcée, tantôt diamétralement opposée à la marche ordinaire des idées (cf. R. XXXI, 6).

Etymologie proposée.

D'autres etymologies ont été proposées et rejetées et depuis longtemps on se contente de débattre la question de savoir si trouver vient de turbare ou de *tropare. Je me propose de trancher cette question en prouvant que trouver a son origine dans le lat. interrôgare. On est d'accord pour voir dans interrôgare l'origine de l'afr. enterver. Je me garderai bien de contester une étymologie si bien établie et qui me sera d'un grand secours pour établir à son tour celle de trouver. Seulement il faut remarquer que interrogat ne devient enterve que par une persistance peu régulière de l'accent classique. En règle générale, dans les composés de plus de deux syllabes qui sont accentués en latin classique sur le préfixe, l'accent se déplace en latin vulgaire sur le radical.

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qui a le même sort dans les composés que dans les formes simples ; cf. convènit, rectpit, renégat. C'est pourquoi je n'ai qu'à rappeler l'afr. rover ( <C rogare), ruovet ( <C rogat), pour prouver que interrogare, interrogat donnent en ancien français entraver, entruovet ; cf. auctoricare >» afr. otreier. Il ne m'est pas non plus nécessaire d'expliquer ici l'origine du V, qui est confirmé parenterver et corvée Ç<Z corrogatd). Le roum. întrehà ' interroger ' , lui aussi, suppose une forme antérieure *inter(g)war (<C interrogare^ et rend compte en même temps du h de trobar ; cf. pr. corp <C curvus. On est ainsi fondé à croire que Hnterro(g)ware existait en latin vulgaire. Voici comment j'explique la réduction de cette forme : *interro(g)ware passe régulièrement à *intro(g)ware, qui se confond aussitôt avec les verbes à préfixe in ; ces verbes ayant pour la plupart une forme simple (p. ex., intendere et tendere, informare et formare, implicare et plicare, invadere et vadere, intremere et tremere), la syllabe initiale de *intro(g)ware se détache par analogie et l'on a ainsi *tro- (gjware (>> afr. trover') à côté de *intro(g)ware (>> afr. entrover). Il en est de même du fr. fracasser, it. fracassare, qui provient sans aucun doute de infra-quassare, et du fr. tracasser, qui a certainement son origine dans intra-quassare ; cf. it. tra <C intra et it. /ra <C infra. Il importe de remarquer que le / de interrogare passe dans la syllabe radicale de *intro(g)ware (in-tro-(g)wa-re) par suite d'une évolution phonétique parfaitement régulière. Cela suffit pour montrer que l'étymologie que je propose est phonétiquement incontestable. Ajoutons cependant que l'afr. tmis ' je trouve ' est d'accord avec ruis <C rogo.

La signification première de interrogare est ' questionner avec autorité ' . Mais si celui qui fait une demande est revêtu du pouvoir d'exiger une réponse, il est relativement certain qu'il apprendra ce qu'il cherche à savoir. Cette idée de la certitude d'obtenir ce qu'on demande, devenue dominante, avait absorbé celle de l'autorité dans certains emplois classiques du mot : interrogare aliqiiem sententiam ' savoir l'opinion de qqn ' , interrogare aurem ' consulter l'oreille ', interrogare Jovem

* s'informer de la volonté des dieux '.

Passons à l'afr. enterver. Godefroy signale les sens suivants : (i)

* interroger ', (2) ' chercher, rechercher', (3) 'entendre, comprendre, concevoir ', (4) 'aspirer vers '. La phrase enterver la sainte Vierge (v. La Curne) rappelle Jovem interrogare et trouver Dieu dans ce vers de la Chute d'un ange de Lamartine :

Trotive:( Dieu f son idée est la raison de l'être.

Mais ce qu'il importe surtout de remarquer, c'est que l'idée de

* questionner ' ne se retrouve que rarement dans enterver, qui, dans

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presque tous les exemples que cite Godefroy, signifie * chercher ' ou

* comprendre, savoir '. Puis, Godefroy n'a pas toujours bien expliqué le mot ; il est certain que dans les vers :

Noveles va plus entervant Qu'il n'ait escrit el parcemin,

enterver veut dire non pas ' chercher ' mais * apprendre ', c'est-à-dire

* trouver ce qu'on a cherché'. Le passage de l'idée de * questionner pour savoir ' à celle de * chercher ' et à celle de ' savoir ' et même de

* trouver ' est ainsi bien établi par enterver.

Entrover, plus tard trover, trouver, a suivi la même marche qu enterver. On voit encore des traces de sa signification première surtout dans les phrases : Je suis allé le trouver. Il est venu me trouver, où il veut souvent dire ' interroger, consulter, parler à ' et où Ton ne peut le traduire en anglais p^r Jind ni en allemand pa.rjînden. L'it. troi'are a quelquefois le sens de ' chercher ' (v. Diez 33 1, et Schuchardt, Z. XXVIII, 36) ; l'afr. en rover a toujours ce sens. Mais trover, trovare, trobar s'employaientaussi dès l'époque des plus anciens monuments comme synonymes de l'ail, finden et de l'angl, find. Combien le passage d'idée entre 'chercher' et 'trouver' (find) est naturel, cela ressort avec évidence de l'étude magistrale que M., Schuchardt a consacrée à la question dans la Zeitschrift de 1904 (XXVIII, 36). J'y renvoie mes lecteurs. Qu'il me soit permis cependant d'ajouter quelques preuves supplémentaires que fournit l'étymologie que je propose. Si ma thèse est juste, trouver représente rogare en même temps qu interrogare. Or, rogare exprime quelquefois non seulement l'action de demander, mais le résultat qu'on a réussi à obtenir en demandant : milites sacramento rogavit veut dire * il fit prêter serment aux soldats '. Ce verbe a nettement le sens de 'emprunter, obtenir en demandant' dans cet exemple qui ost loin d'être exceptionnel : Cultrum, securim,... Quœ utetida vasa seniper vicini rogant (Plante, AuL, I, 2, 18) ; cf. Que el te truisse vitaille (Liv. des rois, 310) ; Sifu teilement desrobeit qu'ilh li covient roveir le pain por Dieu et dormir aux hospitals (J. d'Outremeuse, Myreur des histors, V, 159 ; G.). Mais c'est surtout, dans ces phrases très usitées : rogare legem, rogare magistratum qu'on voit combien rogare est proche de trouver, car celui qui rogat legem rédige, invente, trouve le projet de loi qu'il propose, et celui qui ■ rogat magistratum trouve la personne qu'il veut faire élire. — Chez Plante erogitare signifie ' apprendre, trouver, en demandant '.

Pourquoi la phrase trouver la mort, qui peut se traduire littéralement aujourd'hui dans plusieurs langues germaniques, a-t-elle été à l'origine exclusivement romane ? Parce que trouver la mort provient

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du lat. irrogare mortem, qui valait sibi irrogare mo}'tem\ Et si l'on dit également trouver grâce aux yeux de qqn, cquq extension s'explique parfaitement par les autres sens de irrogare ; cf. auxilium irrogare et l'it, trovar pietà, soccorso. — Irrogare est aussi synonyme de judicare, auquel il s'associe constamment dans des phrases comme multain irrogat aut judicat, judicat irrogatque mortem, et l'on n'a qu'à remplacer judicare par irrogare dans noxium judicare pour expliquer l'origine de toutes les expressions du type de trouver coupable ; cf. aliquem lege interrogare 'signaler qqn comme coupable, intenter une action contre qqn. ' II faut remarquer en même temps que dans ces expressions (p. ex., trouver une idée bonne, trouver une personne injuste, se trouver mieux} trouver est synonyme d'enterver dans le troisième sens que lui attribue Godefroy et dans le sens unique (' regarder, considérer ') que lui donne La Curne de Sainte-Palaye. De plus, dans les exemples que je viens de citer, trouver se traduirait en anglais beaucoup plus naturellement par ' think, consider, feel ' que par ' find '.

Comment se fait-il que find soit au contraire le mot propre pour traduire trouver dans cet exemple intéressant que je tire du Dictionnaire général : « Je me suis interrogé moi-même et ne me suis pas trouvé coupable » ? Cette question n'est pas sans importance, comme on le verra tout à l'heure. Remarquons d'abord que rogare et ses composés s'employaient surtout comme termes juridiques : rogavit Titius, spopondit Mœvius (« haec verba non tantum pactionis loco accipiuntur sed etiam stipulationis », Ulp., Dig., I, 14, 7, 12) ; lege interrogare 'accuser, faire juger' ; testent interrogare ' examiner' ; pœnam irrogare ' imposer une peine '. Maintenant Gaston Paris, en parlant du ladin truvar, qui a un sens purement juridique, dit : « Le fait même qu'il n'a que ce sens unique, qui se retrouve en français (trouver le droit), peut porter à lui attribuer une origine étrangère ». (R. VII, 419.) De même, M. Baist : « Fur Entwicklung in der Gesetzsprache wûrde churwâlsch truvar ' Recht sprechen ' anzufûhren sein, wenn dies nicht einer der zahllosen dort heimischen Germanismen wàre, mhd. ein urteil vinden ; afr. trouver une loi ist eben doch andersartig, trouver le jugement wàre denkbar, ist aber nicht gebraucht worden ». (Z. XXIV,

I . Irrogare devenait régulièrement inrogare en latin vulgaire. Entre n et r dans le corps d'un mot, il se développait en Gaule un son transitoire qui était t, si l'n avait été suivie d'une consonne sourde (cf. vincere > afr. veîntre) et d dans tous les autres cas (cf. tenerum > tendre). Dans les composés du type de inrogare l'analogie de la forme simple empêchait ordinairement le développement de ce son transitoire après le préfixe in. Mais il est probable que sous l'influence de *intro(g)u<are, inrogare est devenu en G^xlt *intro (g)%uare. Cette influence a bieiî pu s'étendre à "esrogare <^ exrogare, erogare ; cf. afr. estrover.

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411.) Etant donné l'étymologie que je propose, la vérité, qui est tout autre, saute aux yeux : il n'y a rien de plus naturel ni de plus kernromanisch que le sens juridique du lad. truvar ; et c'est au mha. vinden dans ein urteil vinden et à l'angl.^w^ dans tofind a verdict, tofind guilty, to find a bill qu'il faut attribuer une origine étrangère : ce sont en effet des traductions pures et simples du terme roman où il faut voir de nouvelles preuves de l'influence du droit romain. Il est impossible de ne pas reconnaître dans l'expression juridique anglaise to find a bill * proposer une mise en accusation ' une traduction de l'afr. trouver une loi'. Cette phrase, qui est restée jusqu'ici énigmatique, met le sceau à ma thèse, car elle n'est rien autre que le lat. rogare legem, irrogare legem, inîerrogare lege.

Rogare réunit dans rogare legem les sens de ' composer ' et de ' proposer'. Mais c'est précisément là la signification de l'afr. trover dans ir&ver une chancT^on, trover' une histoire : on trouve une chanson comme on trouve une loi ; cf. une pensée bien trouvée. Le trouvère a pour ancêtre le rogator legum ' l'auteur de lois ' ; comme ce dernier, le trouvère se présentait devant le peuple, débitait sa composition et essayait de la faire agréer. Je crois qu'en présence de cette explication, si simple et si naturelle, le mot savant *tropare n'aura plus de défenseurs.

C'est l'idée de ' proposer, présenter ' qui domine dans rogare magisiratuni. De là il n'y a qu'un pas à trouver dans se trouver, trouver Vhomme qu'il faut ; Du Cange nous cite un vieux glossaire où arrogant est traduit par ' adsunt '. Il faut remarquer ensuite que irrogare et arrogare étaient synonymes de attribuere et de adjudicare, ce qui explique parfaitement l'emploi de trouver dans des phrases comme Je me trouve des Mérites, Je lui tfouve des défauts.

Il me reste à expliquer les formes hzs-Xiilmts adtropare et contropatio. Ces formes, qui remontent au iV^ siècle et appartiennent au bas-latin •espagnol ou provençal, sont calquées sur trobar. Si l'on avait en latin sapere à côté de l'esp., pr. saber, on ne pouvait rien trouver de plus naturel que la ioïvat tropare pour représenter en latin l'aesp., pr. trobar, ■qui depuis longtemps ne rappelait plus la forme classique interrogare. Il se peut bien que les savants du iv^ siècle qui ont forgé ce verbe tropare pour traduire trobar se soient appuyés sur tropus. Mais ce qui est cer-

I . Bill est le terme juridique propre pour traduire projet de loi. Les savants auteurs du New English Dictionary, sans avoir découvert cette origine des sens juridiques de fnd, ont bien su démêler l'influence de trouver sur d'autres sens du verbe anglais. — Dans un sens opposé à celui de to find a bill, on dit to ignore the hill ; c'est l'afr. ignorer une bille. Si ignorer une bille est le contraire de trouver une bille, il est clair que trouver a signifié primitivement savoir.

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tain, c'est que trobar ne vient nullement de tropare et n'a rien à voir avec tropus.

On n'a trouvé qu'un seul exemple du verbe adtropare : Bene quidam voluit adtropare in beati Job passionem istum psalmum exponendo, sed qui passionem Job légère et scire desiderat, melius facit, si ipsum dus librum discutiat. (Arnobe, Ps. 37.) On a voulu donner à adtropare le sens de ' prendre au figuré, expliquer allégoriquement ' ; le Thésaurus, comme Gaston Paris, le fait venir de ad-tropus. Il est au contraire manifeste que ce verbe est synonyme de adinvenire, qui signifie ' trouver qqch de nouveau, dire qqch de nouveau '. Le Thésaurus résume l'histoire de adinvenire dans ces deux phrases : « Vis pr^positionis, qua novi

aliquid dicitur ad prius inveniri, cito frangitur subest apud christia-

nos interdum notio, qua dicuntur homines falsi aliquid super vera et bona dei inventa superstruxisse». On pourrait en dire autant de adtropare (atrouver') et de contropare (controuver), qui ne diffèrent plus guère de trouver dans la plupart des exemples cités par Godefroy. Aussi atrouver finit-il par disparaître de la langue, ou, pour mieux dire, par céder la place à controuver, qui ne tarde pas à prendre un sens défavorable ; cf. trouvements : E entarierent lui en lur truvemen:^ (JLib. psaltn. Oxf., CV, 28), lat. adinventionibus suis (v. Godefroy) ; et l'esp. trovar (plus bas).

Dans les exemples relevés par M. Baist (Z. XII, 265), « der Sinn des contropare ist untersuchen, untersuchend vergleichen ». Mais M. Schuchardt (Z. XXVII, 99) cite deux autres manuscrits où le mot contropatio est traduit par controversia. Ces deux sens servent à confirmer l'étymologie que Je propose : contropare signifie, en parlant des choses,

* interroger, examiner, considérer ensemble ' ; en parlant'des personnes,

* interroger, questionner, disputer avec '. Il n'y a rien de plus clair.

Qiixrite et invenietis. J'ai cherché. N'ai-je pas trouvé ? Et chacun des mots de cette famille ne renferme-t-il pas tout un sermon sur ce texte ? Si l'interprétation que suggère l'esp. trovar ' donner à une chose un sens différent de celui dans lequel elle a été dite ' est assez maligne, elle n'en a pas moins une origine très naturelle dans les procès du moyen âge.

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IL — I. Fr. tromper Ç^ esp. trompai-). — 2. Esp. trompicar, trope^ar, aesp. entrompeiar, entrope:^ar ; port, tropicaty (en)tropeçar.

Etymologies à rejeter.

1. (i) Lat. vulg. *tronipare ' faire tourner (qqn) dans un cercle ', de *trompo, *trompa * toupie ' (cf. esp. trompo * toupie ' ) < turbo : Diez

Scheler fait observer que cette étymologie ne rend pas bien compte de l'ancienne tournure se tromper de qqn.

(ii) Lat. vulg. *trumpare ' Freudenlârm machen ' (pour iriumpharè) >■ afr. tromper * trompeter ' > ' se jouer de qqn ' : Settegast, RF. \, 250. Pour l'afr. tromper ' trompeter ', Diez songe au lat. tuba ; Mackel (24) préfère l'anor. trumba ; M. Braune (Z. XXII, 211) pose le germ. * trumba, *trumpa qu'il fait venir du radical triim mais qui est, sans doute, un emprunt fait au roman. Kôrting (9760) est disposé à approuver l'étymologie de Settegast ; M. Meyer-Liibke (8926) déclare qu'elle ne convient pas pour le sens.

On lit dans le Dictionnaire général à l'historique de trmnper : « Origine incertaine, mais sans rapport, à ce qu'il semble, avec Tanc. franc. trmnper, sonner de la trompe. Les plus anciens exemples de tromper au sens actuel nous le montrent presque toujours accompagné du pron. réfl. (je tromper de qqn, s'en moquer) ; qqns y voient le lat. triumphare. »

2. Lat. turba ' foule ' >• lat. vulg. *turpa, puis *truppa > fr. troupe, esp., port, tropa, d'où l'esp. trope:(ar, trompicar, port, tropeçar, tropicar, etc. : Diez 330, 494. Kôrting (9520) préfère partir du thème germ. trapp dans l'ail, trappen, trappeln, treppe ; de trapp le français aurait tiré trope, avec 0 fermé ( > esp. tropa), sous l'influence de trop, avec 0 ouvert.

La phonétique empêche d'approuver l'une ou l'autre de ces etymologies et l'idée de ' broncher ' ne peut guère être dérivée de celle de ' troupe '.

Etymologie proposée. •

Je crois avoir établi à l'article précédent que interrogare a passé à *intro(g}ware d'où trover, trovare, etc. se sont dégagés sous l'influence des verbes à préfixe in. Le fr. tromper est dérivé de la même manière de interrumpere, qui est devenu en latin vulgaire *intrompere. Au point

de vue phonétique, il ne reste à expliquer que le changement de conjugaison. Ce changement, que confirme le participe passé entrerompé dans l'afr. entrerompéement et qui n'a d'ailleurs rien d'étonnant ', s'est opéré probablement sous l'influence de tronibare ' sonner delà trompe ', forme qui ne survit aujourd'hui qu'en italien mais qui a très probablement existé autrefois en Gaule et dans la péninsule ibérique où elle se trouve représentée par le port. îromha, tromheta, à côté de trompa, trompeta, et par l'afr. trombe, à côté de trompe. Rappelons que trombare aurait donné en ancien français au présent du subjonctif je tromp, tu trons, il tront, formes qu'aurait données trompere au présent de l'indicatif. Trombo et trompa donnent tous les deux tromp. D'un autre côté, le/? de riipt devient b en espagnol et en portugais ; cf. l'esp. derrumbar. Ce n'est pas seulement la ressemblance de forme entre trombare et *trompere qui a amené le changement de ce dernier en *trompare. Le lat. rumpere et ses composés s employaient beaucoup en parlant des bruits et des cris : gemitum ad sidéra rMW/)^/ (Silius Ital., 4, 458); vocem e pectore rumpit (id.,8, 301) ; extremiqtie fragor convexa irrupit Oly mpi (Luca'm, 7,478). Sous cette influence trombare aurait passé en Gaule à *trompare, forme à laquelle *trompere se serait vite assimilé. L'afr. tromper ' sonner de la trompe ' n'est donc pas le même mot que tromper ' décevoir '.

Voici quelques exemples où l'identité de tromper et de rumpere (Jnterrumpere, rompre') est manifeste : fata aspera rumpere (Virg., En., 7, 458) ; fati necessitatem humanis consiliis rumpere (Tite-Live, I, 42) ; iter amoris et officii interrumpere (Cic, Att., 4, 2); interruptus actionis impetus (Quint., II, 2, 46) ; rompre la violence de ses eaux trop impétueuses. (Boss., Hist., 111,4) i tromper la violence de notre douleur (id., Duch. d'Orl.) ; il trompa leur poursuite à la faveur de l'obscurité (Lesage, Diable boit., I). Il n'y a qu'une nuance entre tromper et rompre dans ces phrases : rompre la monotonie de son existence, tromper l'ennui d'une attente, tromper le temps, tromper le chemin. Dans les phrases suivantes, rompre et tromper se traduiraient en allemand par un même mot (vereiteln) : rompre les desseins, les mesures de qqn ; l'événement a trompé leurs calculs, leurs conjectures. Dérouter, qui a pour radical le participe passé de rumpere, est synonyme de tromper : dérouter les indiscrets, dérouter les recherches, cette réponse l'a dérouté. Le cerf qui déroute les chiens les trompe ; cf. rompre les chiens. Les phrases tromper la loi, tromper la confiance ont leur origine dans le lat. l^em rumpere, fidem rumpere. On trouve chez Littré cette définition de rompre : « détourner le mouvement droit d'une

I. Cf. esp. viear, port, mijar <^ meîere ; esp. ahurar, it ahburare <'^ahurere ; fr. minuer, esp. menguar <C minuere ; it. tremare, aesp. tremar <^ tremere ; it. stringare <^ stringere., ■ ;■

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chose » . C'est là exactement la signification primitive de divertir ; voilà pourquoi l'afr. se tromper de qqn était équivalent à se divertir de qqn. On disait également jusqu'au xvn^ siècle divertir un coup (cf. rompre un coup), divertir l'ennui (cf. tromper, l'ennui), divertir la poursuite (cf. tromper la poursuite). Décidément on n'a qu'à ajouter aux sens du lat. rumpere une petite dose du vieil esprit gaulois pour en faire le fr. tromper ; cf. refusare >• fr. ruser. Les verbes espagnols trompar ' décevoir ' et trompetear ' trompeter' sont des emprunts faits au français.

Je n'ai guère besoin d'ajouter que cette étymologie explique d'une manière tout aussi satisfaisante l'esp. trompicar ' broncher souvent et beaucoup', trope^ar, zesp. entrampeiar, entrope:(ar' broncher, se trouver arrêté par une'difficulté, faire une faute, faillir ' et le port. {en)tropeçar, tropicar ' broncher, se tromper '. Tous ces verbes renferment l'idée de quelque chose qui interrompt. Les formes latines rupi, riiptum, ruptio rendent parfaitement compte des formes sans m {trope:(ar, tropeçar, tropicar).

IIL — Fr. trancher, afr. (en)trenchier ( > pr. trenchar, trinchar ; it. trinciare ; esp., port, trinchar ; a.ng\. (en)trench) ; pr. (en)trencar , esp. (en)trincar, entrencar ; port, trincar.

Etymologies à rejeter.

(i) Lat. internëcare ' détruire ' : Diez 328.

De internëcare on ne peut tirer en français que les formes (en)trenoyer, {en)trenier, (en)tercher.

(2) Lat. vulg. *trmcare, pour truncare ' couper ' : Littré et le Dictionnaire général.

Le changement de truncare en *trincare rf'est pas motivé. M. Meyer- Lûbke (8953) paraît repousser cette étymologie mais n'en propose pas d'autre.

(3) Lat. vulg. *trlnicare et, sous l'influence de très, *trlnicare ' diviser en trois parties ', de *trînicus : Kôrting 9742.

Ce primitif est douteux pour la forme et ne convient guère pour le sens.

Etymologie proposée.

L'afr. trenchier a dans le lat. vulg. *interinsëcare >• *intrinsècare, pour le lat. class. intersëcare et insëcare, une origine analogue à celle de trouver

lO RECHERCHES ÉTYMOLOGIQ.UES

(§ I) et de tromper (§ II). L'accentuation classique de insëco persiste dans *intrinsèco ; cf. l'afr. enterve <C interrôgo. La forme pleine entrenchier, qui se trouve dans Godefroy, a passé en anglais {entrench) avec la forme réduite {trench). Insëcare se prononçait en latin classique îsëcare ; mais on sait qu'en latin vulgaire Vn du préfixe in fut ressuscitée devant s, sauf dans les mots comme insiila où le sentiment de la composition s'était perdu. Cela explique l'hésitation entre e et / dans ce verbe. Le pr., esp., port, trinchar et l'it. trinciare, à côté des formes pr., esp., port, trincar, trencar, trahissent l'importation française.

*Intrinsecare a réuni les sens de intersecare * séparer en coupant ' et àt insëcare ' faire une entaille, découper, couper en morceaux'. De là on passe facilement aux sens particuliers qu'ont pris quelquefois les formes romanes : ' briser ', ' fracasser ', ' faire sauter ', ' crever ', * distinguer nettement ', ' insérer ' ; cf. le port, trincar ' couper, couper avec les dents, croquer, faire du bruit sous la dent, crever '. L'expression française trancher le mot rappelle cette phrase latine : intersecare res in animis auditorum (Auctor ad Herennium, 3, 14, 24). L'angl. entrench a gardé le sens de ' faire une entaille ' jusque vers le xvii^ siècle. Le contraste que présentent le fr. trancher, esp. trinchar dans le sens de * distinguer nettement ' et l'esp. entrincar, intrincar ' mêler, embrouiller ' ne fait aucune difficulté : on distingue nettement ce qu'on sépare en coupant ; on mêle souvent ce qu'on coupe en petits morceaux ; cf. l'esp. intrincarse en un bosque ' pénétrer, se perdre, dans une forêt ', entrencar ' mettre des bâtons minces à travers les ruches *.

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