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IX. — Fr. vite, afr. viste ; pr. vist ( > it. visto

Etymologîes à rejeter.

(i) Lat. vègètus ' animé ', avec intercalation de s : Diez, Rom, Gram., V éd.

Cette étymologie, que Diez ne tarda pas à abandonner, a été approuvée depuis par Tobler (v. Kôrting 10234). Elle ne rend pas compte de Ys. Tout en admettant comme intermédiaire la forme irrégulière *vëcèdus, qui rendrait compte de Vs, M. Meyer-Lûbke (9175) déclare l'origine de vite douteuse.

(2) It. visto, forme écourtée de avvisto ' avisé ' : Diez 343.

Diez n'explique pas l'origine de avvisto, qui ne convient pas pour le sens et ne rend pas compte de Ve final de Tafr. viste.

(3) Lat. vulg. *vîstus, *vîxtus ou *vîxttus, participe passé de videre, formé par analogie avec mixtus, sous l'influence du prétérit vïxi : Kôrting 10234, 10273a.

La filiation des idées : ' vu ' >> ' immédiat ' > ' vif ' que suppose Kôrting est peu vraisemblable. Invraisemblable aussi son explication de Ve de vite : Ve final de l'adjectif afr. viste serait emprunté à l'adverbe viste, qui serait à son tour une forme écourtée de vistement. Le Dictionnaire général rejette toutes les étymologies proposées.

Etymologie proposée.

L'ancien substantif français m/^ est le représentant phonétique régulier du lat. vîvâcîtâtem, qui passe par la forme *viaistet ; cf. afr. via:{,. pr. viati ■< vivacius ; afr. graisle << gracilem ; fr. faisant <C *facentem. Sous l'influence des formes vivacitas , vivaciter , V!Ld]ecûivivax,vivace7n,. a passé à *vîvàdtus (cf. vivatus, Lucr., 3, 557) qui devient régulièrement afr. *vist ; cf. jacet >> *giaist > afr. gist. Le fr. niais ( <C *nidacem~) n'infirme aucunement cette étymologie, car la forme *nidais^ persiste jusqu'au commencement de la période littéraire. L'it. visto est un mot emprunté du gallo-roman, comme le suppose Redi (v. Diez). En français, *vist devient viste, de même que jtist et trist deviennent juste et triste. Ces formes juste et triste ne sont certainement pas savantes ; j'ai montré au § VIII qu'elles doivent leur e final à l'impossibilité où étaient les anciens Gaulois d'articuler l'j flexionnelle immédiatement après le groupe st. Il en est de même des formes verbales

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afr. -astes ( <C -astis ), -istes ( << -istis\ -ustes (<C -ustis\ estes ( <C estts\ faistes ( <^fadtis), distes ( <C dicitis'), qui viennent toutes à l'appui de l'étymologie de viste{s). Sur vù/^ on a formé le substantif vistetê, synonyme de la forme héréditaire visté.

Cette étymologie satisfait pleinement pour le sens : le lat. vivax est synonyme de alacer : discipuli paulo vivaciores (Quint., 2, 6, 3) ; vivacissimus cursus (Aulu-Gelle, 5, 2, 4) ; et l'afr. via^;^, qui ne s'emploie qu'adverbialement, signifie toujours ' vite ' ou ' vivement '. Godefroy ne cite qu'un seul exemple de visté qu'il traduit mal par * vélocité, rapidité ' :

Qui moult i ot et painne et gierre

Et de proaice et de visté.

(Ph. Mousk., Chron., 22460.)

Il est manifeste que visté est ici synonyme de vivacité ' manière d'agir prompte et animée, ardeur '. De même, la définition moderne de l'adjectif vite : ' qui parcourt un grand espace en peu de temps ' ne convient guère pour traduire viste dans les plus anciens exemples :

Remuans fu et preus et vistes.

(G. de Lorris, Rose, 819.)

Marchomires fu rois poisans.

Sages et vistes et conquerans.

(Ph. Mousk., Chron., 256.)

Viste signifie ici ' vif, prompt et animé dans sa manière d'agir '.

X. — Fr. joli ( >> angl. yo//y), zîr.jolif; iî, giulivo ; aesp. juli.

Etymologies à rejeter.

(i) Anor. jôl ' fête du solstice d'hiver ' : Diez i66.

M. Meyer-Liibke (4590) trouve cette étymologie douteuse. Kôrting {5 191) paraît l'approuver, sauf pour l'it. giulivo ; je ne sais pourquoi il marque d'un point d'mterrogation le mot italien, qui serait moins irrégulier que le fr. joli. Il n'est pas nécessaire de parler des' difficultés historiques que présente cette étymologie, car Vo ouvert du fr. joli prouve qu'elle est fausse.

(2) Lat. vulg. *gaudtôla (àe gaudium) ' joie' : Nigra, AG. XV, 112.

Ce primitif aurait donné en ancien français joiuole ; Kôrting (4187)

l'enregistre sans le commenter ; M. Meyer-Lùbke (3704) le repousse.

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(3) Lat. vulg. *gaudlHis (participe de *gaudire ' jouir') > afr. joï et joli: Tobler, FB., 1, 155.

Cette dérivation ne rend pas compte de 17 et distingue, sans aucune vraisemblance, joli de l'afr. jolif. Ajoutons que Tobler paraît se tromper même sur l'étymologie de l'adjectif /oi', qui ne peut guère être le participe de joïr dans les locutions feste joïe, nouveîe joïe, ensengne joïe, mais qui aurait partout une origine satisfaisante dans *gatidîvus.

Etymologie proposée.

Le fr. joli vient du lat. vulg. *diàbôlivus. Diàbôli^s), en passant par *diaulo (cf. diaule, forme mi-savante de la Cantilène de sainte Eulalie^, aurait donné primitivement fr. jol (avec 0 ouvert), esp. jolo (avec 0 fermé), ït.giaulo ; cf. parabola > fr. parole^ ait. paraula. Mais la diphtongue protonique au passe régulièrement en italien à u (cf. avicellus >» aucellus >• uccello'), et la voyelle protonique 0 passe à m en espagnol si la syllabe tonique contient / (cf. cooperire >> cubrir). Aussi les formes afr. jolif, it. giuJivo, aesp. /m// sont-elles parfaitement régulières. L'ancien français a également les verbes joliver, ajoliver, jolier, ajolier et les substantifs joliveté, joJieté, etc. foli et jolieté ont passé de bonne heure en anglais Çjolly, jollity) où ils se retrouvent dans tous les sens qui sont admis en français et dans plusieurs autres sens qui sont certainement primitifs.

Dans cette famille de mots, on distingue facilement quatre groupes de sens. Le premier groupe a rapport aux séductions et aux plaisirs du monde ; le second marque l'adresse, l'habileté, associée le plus souvent à la ruse et quelquefois à l'outrecuidance ; le troisième indique l'état de dégradation de celui qui a aliéné sa liberté de penser et d'agir et qui est prêt à tout faire pour obéir à un autre ; les sens du quatrième groupe valent franchement * diabolique, diaboliquement '.

Les trois premiers groupes de sens dérivent avec évidence des trois aspects principaux sous lesquels le diable s'est présenté aux hommes dans les premiers siècles de l'ère chrétienne. Comme ' dieu de ce monde', deiis hujtis sœculi {Corinth II, iv, 4), le diable figure surtout dans son rôle de serpent, d'esprit séducteur et tentateur, La doctrine de la chute a produit une impression profonde sur les esprits ; à travers tout le moyen âge il n'y a pas d'image plus répandue que celle du diable séduisant Eve dans le jardin d'Eden. Saint Paul avait écrit : 6 ocpi; eî^Ti-nràrriO-ev Euav sv xr, itavoupyiqc aÙTOÙ, Vulgate : Serpens Hevatn seduxit astutia sua {Corinth. II, xi, 3), En 1652, un auteur anglais exprime ainsi la même idée : The Serpent deviVd £"î'f (Benlowes, Theoph.

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II, V. v) '. Il n'y a qu'une nuance entre to devil ' seducere astutia sua ' et l'afr. joliver ' caresser amoureusement une femme ' : Ttt es garçon ; car tu as pris une femme, laquelle tu as fait joliver a autre avant que tu Vespousasse. (1395, dans Godefroy.) On lit dans Du Gange : « Diabolaris, meretrix, pro Diobolaris, quasi duorum obolorum » ; cette émendation n'est point nécessaire. L'afr. joliveté signifie ' adultère ' : D'un tiele de Mouchetés estans a HoudeJaincourt appartenant par moitié a feu Evre de Poissons, et après son trespassement mises en la main de monsseigneur sa part pour ce que Von disoit lui estre ne:( en jolivetté. (1422, Arch. Meuse, B 1430, dans Godefroy.) Wyclif, en 1382, iraduii lascivitis in stratis vestris (^Amos vi, 4) par wexen wijld (or iolyf) in jour heddis. La phrase moderne : Il s'est fait joli garçon sq' ait de celui qui a mis ses affaires en désordre par la débauche. Ici il faut comparer diablerie dans cet exemple : // a une comédienne, il paye les soupers ; enfin c'est une vraie diablerie (Sév. 36). En anglais, devilry et devilment s'emploient couramment comme synonymes dejollity : A certain amount of super fliious animal spirits — devilment I hâve heard it called (Proc. Amer. Couvent, on Instr. Deaf, 220) ; The reckless 'devilry ' of a former time, and the décent hilarity of the présent (S. G. Hall, Ireland, II, 340). Ici ;W//^y remplacerait bien ■ devilment et devilry. Dans la dernière phrase, devilry a précisément le sens de l'it. giullerla. — Une des meilleures preuves de l'étymologie que je propose se trouve dans le sens le plus général de l'afr. joliveté et du moy. angl. jollity : ' les plaisirs, les délices du monde '. Gette définition, que je tire de Godefroy, répond exactement à la définition du diable comme ' dieu de ce monde '. Voici deux phrases où joli{v^eté, jollity, se dit du service du dieu de ce monde par opposition au service du vrai Dieu : Qui en la fleur de son eaige se donna fort a la jolieté et a la vanité de ce monde (LOrloge de sapience, Maz. 1134, I, Prol. ; G.) ; (Thei) that... thought nwre on her iolytes and the worldes délite... than thei dede on the service of God {i^^o, Knt. de la Tour, 41, éd. 1868). — Dans certains emplois, joli a suivi la même marche que plaisant : il a nettement le sens de ' plaisant ' dans ces phrases : le joli de l'affaire est que..., vous êtes joli de me parler de la sorte. Il en est de même de Tit. giullare ' ridicule, bouffon ', dont voici un exemple intéressant : Sono simili alli demonii, e desiderosi di cose giullari (S. Aug., C. D.,j, t8 ; le texte latin a ludicrarum rerum^.

Dans le second groupe de sens, joli a rapport au diable envisagé comme l'adversaire par excellence de l'homme ^, l'adversaire le plus

1. Les exemples anglais cités dans cet essai sont tirés du New English Dictionary .

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