‹ Recherches philologiques romanesChapitre 16 sur 69 · Cf. adversaritts vester diabolus (Petr. I, v · texte numérisé non relu

Cf. adversaritts vester diabolus (Petr. I, v

RECHERCHES ETYMOLOGIQUES 29

adroit, le plus rusé, le plus insolent. Ici joli marque l'adresse associée tantôt à la ruse, tantôt à l'outrecuidance. Dans Godefroy et dans Littré, joli se trouve traduit par ' brave, loyal, vigoureux, de valeur '. Mais ces termes ne rendent que très imparfaitement le sens que prend joli dans des phrases telles que les suivantes : Commencèrent a ferir les iin^s sur les autres de toutes leurs forces, et tant quen- peu d'heure, il n'y eut si jolly que le sang ne lui saillist par les playes qu'ils s'entrefaisoient {Perceforest, VI ; G.) ; Les Français sont jolis assurément (au passage du Rhin) ; il faut que tout leur cède pour les actions d'éclat et de témérité (Sév., 3 juillet 1672), Dans le premier de ces exemples, jolly marque surtout l'adresse à manier les armes et à éluder les coups de l'adversaire ; dans le second, joli indique une stratégie habile, hardie et pleine de surprises. C'est-à-dire que joli est ici synonyme de diable : C'est un diable pour l'adresse (Larousse) ; cf. avoir le diable au corps ' exceller en certaines choses de courage, d'adresse, de talent, d'esprit ' (Littré). Jollity marquait en moyen anglais les mêmes qualités : Wee unll return unto Carausius... renoiued throu>ghe his jolitee in warfare (vers 1540, tr. Pol. Verg. Eng. Hist. (Camden) I, 89). Devil a presque le même sens dans le langage familier d'aujourd'hui ; on en trouve dans le New English Dictio- 7iary cette définition : « Tempérament, humeur ou énergie qui réagit sous la provocation ; amour de la lutte ; stratégie d'attaque qui embarrasse et trompe l'adversaire '.

Ainsi /o// signifie-t-il proprement ' adroit et plein de ruses ' (par rapport au diable regardé comme l'adversaire le plus rusé et le plus adroit) et * tentant, séduisant ' (par rapport au diable envisagé dans son rôle d'esprit tentateur et séducteur). Joli a dû réunir souvent ces deux sens; cf. joliver ' faire la coquette ' : Garde^^ vus donc de joliver. {Sermons en prose, Richel. 19525 ; G.) De chacun de ces sens on passe facilement au sens moderne : ' qui a de l'agrément extérieur '. Remarquons l'analogie frappante que présente l'histoire des synonyrrîes fr, coquet (p. ex., petit jardin bien coquet, voiture coquette^ et surtout it. ve';(7^oso, afr. {en)voisié et angl. pretty. L'it. ve:(^oso <C vitiosuset l'afr. (en^voisié <C (in^vitiatus montrent la succession de sens : ' vicieux, vicié ' > ' rusé ' (cf. it. vi^iato, afr. ve^ié, voisos ' rusé ' ) > ' joli' ; cf. lascivus, jolis, envoisé (Gloss. de Couches) ; // voysoutei:^^ del diaule (S. Bern., Serm. ; G.). L'ang], pretty (ags. prœttig,pœtig), lui aussi, signifie proprement ' plein de ruses, adroit ' et s'employait autrefois en parlant du diable : Nœddre seô pœtige ' serpens ille callidus ' {Anglo-sax. Hymnarium, 61,32; Bosworth et Tôlier) ; cf. prsett * ruse ' ; écoss. prat(j) ' ruse, méchanceté ' ; holl. perte, parte, pratte ' ruse ', prêt ' plaisanterie, plaisir,

enjouement ' ; isl. prettugr ' rusé, trompeur ' ; hoU. prettig ' enjoué, drôle ' ; flam. pertig, moy. holl. {ghé)pertich ' vif, habile, espiègle' '.

En moyen anglais, surtout sous la plume des apologistes de la foi chrétienne, jolly et jollity prennent un sens défavorable : ils marquent l'outrecuidance, l'orgueil présomptueux, la hardiesse insolente. En voici quelques exemples : Evilmerodach, a lolye man without lustyse and cruel (1474, Caxton, Cheese, I, i) ; Our Mountain which we said in our jolly pride should never be removed (1666, Sancroft, Lex Ignea, /[o) ; cL Redi... to werrejolily against cristene nun (Wyclif, Works, 99). Pascal exprime la même idée par diabolique : Ces principes d'une superbe diabolique (Saci, préamb.). Le fr. jolid. le même sens dans l'ancienne langue: Sachez^ quant est de ses ébats la femme ne cessera point pour noise que luy en soit faite, et dust elle estre tuée, mais en fera tout a sa jolie volonté, pour ce quelle y a commencé. (^Les quinze joies du mariage, p. 183 ; dans La Curne.)

Joli est devenu substantif en anglais (cf. bailli), et comme tel il a des sens qui forment un troisième groupe, qui ne sont pas admis en français, mais qu'on peut rapprocher de Fit. giullare, giullaro ' fou du roi, bouffon '. L'idée mère de ce groupe de sens est celle à'âme damnée ; le jolly est une sorte d'esclave, un pauvre diable prêt à tout faire pour obéir à une autre personne : The dépendants ofcheats ; as jollies or ' magsmen', or the confederates of cheats (H. Mayhew, Gt. World London, 46, Farmer) ; The man Kelly was what is termed a ' jolly ' that was, a person paid to bid so as to induce strangers to believe that he was a bond fide purchaser (^Morning Star, •2') déc. 1867). Jolly se dit aussi par extension des embarcations (jolly-boat, ou absolument jolly) que possèdent les navires et qui servent à faciliter les services du bord. Ce qui paraît prouver que le substantif /W/}' est identique à l'adjectif yo/f, c'est que l'angl. devil s'emploie dans des sens strictement analogues : a printer's devil est un jeune garçon employé dans une imprimerie pour faire les commissions; devil se dit également d'un jeune avocat qui travaille, souvent sans récompense autre que l'expérience qu'il y gagne, pour un autre avocat qui occupe déjà un certain rang dans sa profession; un auteur peut

I. L'origine de cette famille de mots est obscure ; Skeat songe au lat. practica ; le New English Dictionary rejette toutes les étymologies celtiques ou latines proposées jusqu'ici. Je crois qu'il faut chercher la source de pretty etc. dans pert, du gallo-rom. espert, apert ' habile, adroit, ingénieux, fin '. — On trouve dans le N.E.D. cette note intéressante sur le sens de pretty : « The sense-development ' deceitful, tricky, cunning, clever, skilful, admirable, pleasing, nice, pretty ' has parallels, more or less extensive, in canny, clever, ciinning (cf. mod. U. S. use), fine, nice, and other adjecthres. » Cf. le fr. hrave.

faire rassembler et arranger ses matériaux par un devtl ou écrivain mercenaire. Citons aussi comme analogue àjolly dans le sens de jolly boa f l'emploi de l'angl. devil et du fr. diable pour désigner un traîneau servant à transporter les caisses, les ballots, etc.

Arrivons au quatrième groupe de sens, où les mots qui nous occupent possèdent nettement les sens de ' diabolique ' et de ' diablement'. Il faut croire que joliment, de même que diablement, a commencé par marquer l'excès de quelque chose de mauvais : Fous vous êtes joliment trompé (cf. vous rtsque:^ diablement) ; You are jolly mistaken ; ' Tis like you' Il prove a jolly surly groome (Shakspeare, Taming ofthe Shrew, III, 0,215). Mais le langage familier emploie ces mots aujourd'hui pour indiquer également l'excès de quelque chose de bon : Ces raisins sont diablement appétissants (A. Daudet, Tartarin, 2) ; c'est joliment bien ; jolly fine, jolly pretty ; cf. devilish fine, devilish pretty. De même, dans certaines phrases toutes faites, l'adjectif yo// signifie aujourd'hui ' diabolique, qui a la malice du diable ' : // lui a joué un joli tour, phrase où joli paraît ironique, mais qui vaut exactement // lui a joué un tour du diable ; Ifs a jolly shame, a jolly nuisance, phrases où jolly pourrait se remplacer parfaitement par devilish. — On dit s'en aller au diahle, demeurer au diable, être à tous les diables pour marquer qu'une chose est perdue sans retour ; se mettre en joli se disait autrefois dans un sens analogue ; La Curne nous cite un exemple (Brant., Cap. Estr., II, 58) où il signifie ' se mettre en panne ' en parlant des galères. Cela explique l'origine de la phrase italienne stare in giolito ' qui se dit d'un voilier encalminé ou d'une galère qu'on a mise au bassin. — Il me reste à citer le verbe anglais jolly, qui signifie, dans l'argot, ' injurier, calomnier '. Ce verbe nous ramène au sens primitif de diabolus ' calomniateur ' ; cf. l'afr. diabler ' injurier, calomnier '.

Joli ne vient donc point de l'anor. jôl. Mais cela n'empêche pas que cet ancien substantif ne renferme le même radical que joli ; et, en effet, si invraisemblable que cela paraisse au premier abord, il est à peu près certain que /ô/ vient du grec ôia^oXvi. Cette étymologie ne rentre pas dans le cadre de mes études, mais elle est si curieuse que je me permets d'en dire deux mots. Aia^oAr, serait devenu en latin vulgaire diàbôle ou diàhôla, accentué, comme diàbôhis, sur la syllabe antépénultième. Si ce dernier a pris les formes mi-savantes anc. sax. diabol, diobol, diuial, dinbul,diuvil, anglo-sax. deôfol, deôfiil, deôfel, diôful, deôfl, on peut croire que diàbôle, introduit dans les langues du Nord par les mission-

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