XVIII. — Afr. gaif, gaiver ( >> angl. waif, waive
Etymologies à rejeter.
(i) Angl. waive, wave <i ags. wafian ' faire signe (de main) ' : Diez 591.
Skeat admet que waive vient du norm. weiver, afr. gaiver ; il voit dans wave un mot distinct.
(2) Anor. *weify isl. veif ' qui remue, qui ondule au gré du vent ou de quelque autre impulsion variable ' : Skeat (s. v. waif), Mackel 117, Kôrting 10022. Skeat est disposé à voir dans l'isl. veif le substantif verbal de veifa ' vibrer, remuer '.
Etymohgie proposée.
L'afr. gaif a son origine dans le lat. vaciius. Le v se comporte comme dans vagina > gaine, vadiim >» gué, vastare > gâter, etc. ; -acua comme aqiia, donne régulièrement aive ; cf. *seqiiere >► *sieivre > afr. sivre. Le masculin gaif s'est modelé sur gaive, comme veuf sur veuve <C vidua.
Gaif, angl. waif, signifie ' que personne ne réclame' et se dit tant des biens immobiliers que des biens meubles : Et ont les héritages, que eulx tenoient, laissiez guerps et gays (1366, Ord., IV, 716 ; G.) ; bestes gayves (1426, dans Godefroy). Le lat. vacuus a le même sens : Syriam provinciam... vacuani ttim morte Atilii Rufi (Tac, Agr., 40); vacuam possessionem regni sperans (Ces., B: C, 3, 112); centuria vacua (Cic, Tull., 17); cf. mulier vacua ' non vn^'iée' (Tac, Arm., 13,44). ^^tf s'emploie substantivement dans ce sens : un cheval de gaif (1373, dans Godefroy) ; il en est de même pour vacuum : siquis casus piierum egerit Orco, in vacuum venias. (Hor., Sat., II, 5, 50.) Le verbe gaiver, angl. waive, ' renoncer à un droit ' a essentiellement le même sens que vacuare, employé comme terme juridique : Constitutiones posteriore promulgatione vacuatx. (Justin., Ed. de Cod. Confirm., 2.)
XIX. — Fr. gai ( > pr. gai, it. gajo, aesp. gayo, port, gaio, angl. gay).
Etyniologies à rejeter.
(i) Aha. gâhi ' prompt ' : Diez 51, Mackel 40.
« Gai... Origine incertaine ; le rapprochement avec Taha. gahi... soulève des difficultés phonétiques » : Dictionnaire général. Cf. Meyer- Lûbke 3640.
(2) Aha. wâhi ' beau ' : Skeat (s, v. gay). ,
Wâhi ne convient pas mieux pour la forme que gâhi.
(3) Lat. Cajus, Gajus, nom propre : Baist, Z. V, 247.
Gaston Paris (R. XI, 164) commente ainsi l'article de M. Baist : « Gai... ne vient pas de l'ail, gâhi..., ce que j'accorde volontiers, mais le tirer du lat. Gains, parce que l'épouse dit à l'époux : ubi tu Gains ego Gaia, n'est-ce pas se moquer un peu des lecteurs ? »
(4) Lat. variiis > it. gajo d'où le fr., çr.gai : Kôrting 1718.
De varius l'italien ne pourrait tirer que guajo à côté de vajo ; cf.vadiim > it. vado, gtiado ; vagina >► it. guaina. Korting mentionne ailleurs (4113) vagtis, mais ne le propose pas formellement.
Etymologie proposée.
Le fr. gai est essentiellement le même mot que l'afr. gaif <C vacuus (§ XVIII). La forme gaif se réduit régulièrement à gai devant s flexionnelle : Et ont les héritages laissie:( guerps et gays (v. § XVIII). Gai <C gaif est parallèle à joli <C jolif. Mais il s'en faut de beaucoup que l'adjectif moderne gai soit toujours une forme réduite de gaif. Le passage, régulier en latin vulgaire, dé vacuus à *vacus a dû entraîner assez souvent celui de vacua à *vaca ; et c'est à ces formes populaires *vacus, *vaca, que remonte ordinairement l'adjectif gai.
Le lat. vacuus s'employait absolument dans le sens de 'vide de soucis, exempt de soins, sans occupation obligée ' ; de là il n'y a qu'un pas au sens le plus général de gai : ' porté à rire '. Si gai se dit d'un appartement, d'un pays qui a un aspect riant, Horace avait parlé dans un sens analogue du vacuum Tibur (Ep., I, 7, 45). Le terme de mer italien gaja, gaje ' quel luogo nella stiva, che rimane lateralmente da ciascuna banda fra '1 bordo e la cassa délie trombe ' rappelle le lat. spaiium vacuum, via vacua. L'angl. waif, qui est le même mot que l'afr. gaif
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(v. § XVIII), est synonyme du port, gaiâto ' jeune garçon qui emploie son temps à polissonner dans les rues '. Mais ce qui me paraît établir définitivement l'identité de gai à gaif < vacims, c'est d'abord le terme de pêche hareng gai, où gai signifie ' sans œufs ni laite ', c'est-à-dire ' vide ' (cf. le wall. vai ' laitance de hareng ') ; et ensuite le terme de blason cheval gai ' cheval nu et sans harnais ', où gai signifie proprement soit gaif ' égaré, perdu, que personne ne réclame ', soit vacims comme synonyme de nudiis ; cf. Messana ab his rébus vaciia ac niida est. (Cic, Verr., II, 4, 2, 3.) C'est probablement l'ambiguïté de cheval gai(f) qui a donné naissance à l'expression cheval de gaif (v. § XVIII). Dans toutes les langues romanes où il se trouve, le mot que nous étudions se dit, surtout comme terme de marine, d'un boulon ou de tout autre objet lorsqu'il a trop de jeu, qu'il est trop au large dans son trou ou dans la place qu'il occupe. Ce sens, qui dérive très naturellement des sens ordinaires de gaifQ égaré, perdu, vagabond '), mais qui, après tout, est un sens dérivé et technique, nous autorise à croire que le fr. s^ai a passé en Italie et dans la péninsule ibérique, et que, par conséquent, les formes italienne, espagnole et portugaise sont des mots d'emprynt.
XX. — Fr. guère, guêres, afr. waires, guaires ; pr., cat. gaire ;
it. guari.
Etymologies à rejeter.
Diez (177) proposa, sous toutes réserves, d'abord l'aha. wâri ' vrai ', ensuite l'aha. weigaro ' beaucoup ' ; il reconnut qu'on peut objecter à wâri que ce mot ne paraît pas avoir eu en allemand le sens qu'il prend partout en roman ; et que weigaro, auquel on ne peut faire la même objection, ne se trouve que rarement, tandis qu'il a dû être très populaire s'il a pénétré dans toutes les langues romanes. On cite toujours weigaro en attendant qu'une étymologie plus vraisemblable soit proposée (v. Kôrting 10372). M. Meyer-Lûbke (9485) pose le francique *waigaro et voit dans l'afr. gaires la source des formes provençale, catalane et italienne.
Etymologie proposée.
Le fr. guère vient de l'adverbe latin varie, qui a pris dans chaque dialecte roman la désinence adverbielle caractéristique ; cf. lad. nèra,
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wall. zuair, pic. wère, lor. vouère. Si en France varie est devenu presque partout varia(s), il n'a suivi que la même marche que vere ( > vera >► voire) ou cerio ( > f:éf /^^ >> certes), primo ( >> primas >■ afr, primes), longo ( >> /ow^/ïj >» afr. longes) etc. Uait. t'fliro ' vario ' rend compte de IV de ^îwn ; pour Yi il faut comparer fuori, limgi, oggi, tarai, ieri, domani, an:(i, avanti, forsi, etc. Dans l'ancienne graphie provençale gaigre que Dîez cite à l'appui de weigaro, ig représente un yod ; l'it. giiari prouve que le primitif n'est pas weigaro. Le v de varie se comporte comme celui de vagina > it. guaina, fr. gaine. Ainsi, au point de vue phonétique l'étymologie que je propose ne laisse rien à désirer. Elle n'est pas moins satisfaisante au point de vue du sens. Déjà dans la langue classique, il n'y a souvent qu'une nuance entre varie et multum, valde, copiose. Exemples : varie sum affectus tuis litteris (Cic, Fam., 16, 4, i) ; qui (se. sermones) ah his, qui illûni audierunt, perscripH varie et copiose sunt (id., Ac, i, 4, i6);numerus hujus generis late et varie dijjusus est (id., Sest., 45, 97) ; varie moveri (id., Div., 2, 42, 89). Cicéron associe constamment l'adjectif varius aux synonymes multus, multiplex et copiosus, et il est évident qu'il pense la plupart du temps au grand nombre, à la multiplicité des choses plutôt qu'à leur diversité. L'it. varîi et l'esp. varios s'emploient dans le sens de ' plusieurs, beaucoup ' ; cf. le fr. divers. Si guère et guari ' s'emploient presque toujours avec une négative, c'est que le parler populaire a consacré ici une tournure (non avec une expression superlative ou intensive) qu'affectait beaucoup la langue classique. L'adverbe varie signifie aussi * autrement ', et autrement précédé d'une négative a précisément le sens de * guère ' : Il n'est pas autrement disposé à faire ce que vous désire'::^, c'est-à-dire qu'il n'est guère disposé à le faire. Jusqu'au xvu^ siècle guère se disait également avec pas : Ces tables ne sont pas gueres certaines. (Amyot, Them., 48.)
XXL — Afr. eneveis.
Etymologie à rejeter.
Dans un numéro récent de la Zeitschrift (XXXVII, 723), M. O. Schultz-Gora s'efforce de confirmer l'étymologie et non vides proposée par Suchier dans le glossaire des œuvres de Beaumanoir et qu'Alfred
I. Diez site des exemples de l'emploi positif de guère ; voici un exemple correspondant de guari : E f er marnent e, se tic il terrai guari in hocca, egli ti guasterà quelli cJx son dallato. (Crescenzi, Tratt. delV Agric, I, 4, 8.)
Schuize avait révoquée en doute. Gaston Paris avait déjà objecté à cette étymologie que vides devient vei:(^, tandis que eneveis se trouve toujours écrit avec s et rime toujours avec des mots en -;. M. Schultz- Gora croit pouvoir écarter cette objection en affirmant « dass das Wort augenscheinlich der Umgangssprache angehôrte, und sich hier auslautendes :j; frùher zu s abgeschliflen haben kann, als uns dies in literarischen Denkmâlern entgegentritt. » M. Meyer-Lûbke (9319) paraît partager cette opinion. Mais rien ne fait penser que eneveis appartenait au langage familier, et quand même il y aurait appartenu, rien ne nous invite à croire que le :{ final s'y serait réduit à ^ de meilleure heure que cela ne se présente dans les monuments littéraires. M. Schultz-Gora ne cite pas la moindre preuve à l'appui de sa supposition. Pour qu'elle fût juste, il aurait fallu que tous les auteurs eussent conspiré à cacher la réduction du :( sauf dans eneveis. Puis, cette étymologie est contraire au génie d'une langue qui a créé comme synonymes de eneveis les formes de ce pas, à l'instant, à ce coup, pour le coup, (à) cette fois, (Ji) celle fois.
Etymologie proposée.
L'afr. eneveis a certainement son origine dans in hac vice, variante de ad ecce istam (illani) viceni > afr. a ces te {celle) fois. Hac se réduit régulièrement à a dans cette position ; cf hac hora > aora > ore > or. Au premier abord, cette étymologie a l'air d'être tout aussi impossible que celle de Suchier, car vicem se trouve représenté partout ailleurs par fei^. Je vais montrer cependant que vicem donne régulièrement veis au singulier, et que /^/;{ est la forme plurielle qui a fini par se générahser. Le V de ce mot n'est devenu / que sous l'influence d'une sourde finale précédente ; cf. afr. totes/ei^, sbventes fei^, altres fei^, dons fei^, treis fei^, cinq fei'i, sis fei:(, set fei^, hait fei:(^, nnof fei^, dis feii, lesfeii, ces fei:^. Dans eneveis, le v aurait échappé à cette influence assimilatrice, et le sentiment de la composition aurait été perdu avant la généralisation de Vf. Pour rendre compte de la consonne finale {s au lieu de :(), il faut résoudre le problème que présentent dans le plus ancien français pais ( <C.paceni), dis ( < decenï), à côté des formes /£■?';{ ( < viceni), voi:^^ ( <1 vocem), croi:(^ ( < crticem), noi^ ( < nucem), pei^ ( < picem). Il est permis de croire que dans ces mots, comrne partout ailleurs après une voyelle, les groupes ce, ci ont donné is ; cf. racemmn > raisin ; vicinnm > afr. veisin. S'il en est ainsi, on a commencé par dire dans tous les cas du singulier pais, veis,- vois, crois, nois, peis. Mais au pluriel il se présentait en latin vulgaire une influence troublante : au groupe ce du cas sujet et du cas régime, il se substituait cj dans tous les
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autres cas, qui n'ont certainement pas disparu du jour au lendemain sans laisser de traces. Ainsi, par exemple, tandis que nuces passait à nois, nucjo (de nuchini) et nucjos (de nucibus) ' tendaient à donner no:(^ ; cf. brachium >> bracjo >► afr. bra^. Il y avait ainsi lutte, d'abord entre la voyelle o et la diphtongue oi, puis entre la consonne simple s et le groupe ts (x). Le résultat de cette lutte dépend de la loi que j'ai formulée dans l'article sur maint (§ VIII) et qui veut que, toutes choses égales d'ailleurs, de plusieurs formes concurrentes, celle qui contient le plus grand nombre de sons l'emporte sur les autres. Par conséquent, la diphtongue oi l'emporte sur la voyelle o et le groupe ts l'emporte sur la consonne simple 5 ; on a ainsi pour résultat la forme noiT^. Conformément à la même loi, cette forme plurielle ne tarde pas à s'étendre au singulier et à remplacer nois.
Ce qui confirme tout cela, ce sont les formes pais, dis et eneveis, car decem était invariable, pacem ne s'employait certainement pas au pluriel dans la langue parlée *, et dans eneveis, dont le caractère composé s'est inévitablement obscurci de bonne heure, veis a échappé à la généralisation de la forme m;( ou fei:(. Ajoutons qu'étant donné l'étymologie que je propose, la forme d'anevois, qui embarrasse un peu M. Schultz-Gora, ne demande même pas d'explication ; cf. d'aujourd'hui.