XXVI. — Fr. humer
Etymoîogies à rejeter.
(i) Onomatopée ? : Diez 618, Meyer-Lûbke 4230. Il faut une oreille bien fine pour saisir cette onomatopée ; Kôrting (4681) en nie la possibilité.
(2) Lat. hùmêre ' être humide ' : Sylvius et Nicot.
Scheler, qui rapporte cette étymologie, la trouve moins naturelle que la première. Kôrting rejette comme trop osé un rapprochement avec le lat. hfnmdns. Le Dictionnaire général n'approuve aucune de ces étymologies.
Etymologie proposée.
Le fr. hmner vient du lat. fûmare dont Yf serait tombée dans *afamare ; cf. heurter (§ XXIV), ahurir, hurer (§ XXV). Il est vrai que ahumer ne paraît pas employé, mais ce composé aurait été synonyme de hwner et la création du verbe simple aurait eu très naturellement pour effet de faire disparaître le composé.
Au premier abord, cette dérivation paraît peu vraisemblable pour le sens : le lat. fumare signifie ' dégager, exhaler des vapeurs ', tandis que
I. Après avoir écrit cet article, j'ai eu l'idée de consulter Littré ; il me fournit (s. v. furet) ce renseignement qui corrobore une partie de mon texte : « Furet s'est dit autrefois de remèdes énergiques qui font beaucoup évacuer. L'émétique est une espèce de furet. »
humer marque, non pas l'action d'émettre avec un souffle, mais, bien au contraire, celle d'attirer avec un souffle. Le fr. fumer indique cependant dans fumer de l'opium, du tabac, l'action d'attirer, aussi bien que celle d'émettre, avec l'haleine. Comparons aussi le fr. inhaler et aspirer : inhaler signifie ' absorber par inspiration ', c'est l'action contraire que dénote le lat. inhalare ; le lat. aspirare peut vouloir dire ' émettre avec un souffle ' (p. ex., pulmones se contrahunt aspirantes, Cic, Nat. Deor., 2, 55, 136), mais il n'est jamais synonyme du fr. aspirer dans aspirer l'air, aspirer la fumée du tabac. Si la fumée du tabac n'était pas visible, le verbe fumer aurait signifié, comme aspirer dans la phrase que je viens de citer, tout simplement * attirer avec un souffle' ; cf. humer une prise de tabac. Or, \q fumet (ci. l'afr. humet * sorbitio ') n'est guère ou point visible et c'est justement en parlant dn fumet ' émanation odorante des mets, des vins ' qu'on emploie humer. Il est certain qu'on a commencé par dire humer l'odeur, lefum^et, d'un mets, d'un vin, emploi que le Dictionnaire général donne comme analogique. Humer l'air ne veut pas dire seulement ' aspirer l'air' ; on jouit du fumet, de l'air que l'on hume, on l'absorbe, on l'avale pour en jouir le plus possible ; cf. humer l'encens des louanges. ' Aspirer pour sentir ' et ' aspirer pour avaler ', c'est donc à peu près la même chose. On dit aspirer un liquide par analogie avec aspirer l'air ; l'analogie entre la signification primitive de humer et sa signification dérivée est cent fois plus marquée. On boit un vin fin à petits coups — souvent on mouille les lèvres seulement, pour en mieux savourer le bouquet, le fumet, et c'est par là qu'on passe au sens secondaire de humer : ' aspirer pour avaler'. Ajoutons que le substantif anglais tiff ' petit coup (de bière) ' présente à peu près le même développement de sens que humer s'il vient, comme le croit Skeat, du norv. tev ' action de faire pénétrer l'air dans les poumons, senteur, odeur '.
XXVII. — Fr. soigner, besogner ( >• pr. besonhar, it. bisognare), soin ( /> pr. sonli), besoin ( >> pr. besonh, it. bisogno^, .afr. soigne ( >> ait. sogna), fr. besogne ( >> pr. besonha, it. bisogna^.
' Etymologies à rejeter .
-■\ï) Lat. somnium ' rêve' >> fr. soin : Du Gange (s. v. soinniuni). Somnium devient régulièrement songe.
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(2) Germ. sunja (goth. siinja ' vérité ', siinjôn ' justifier ' ; asax. sunnea, aha. stmne ' excuse, nécessité, empêchement ') > afr. essoigne, pr. essonha, fr. besogne (soin serait le substantif verbal de soigner) : Mackel2i, Diez (297) cite toutes ces formes germaniques, de même que le bas-lat. siinnis (sunnia, sonid) ' empêchement juridique ' qui est traduit par l'aha. sunne et que Grimm identifie également avec l'anor. syn ' abnegatio ' ; mais Diez ne pose pas formellement sunja et paraît préférer pour besoin, en dépit de la phonétique, * bisiuni, de Taha. bisinnigi ' scrupulositas ', mot qui n'a aucun rapport avec sunja.
(3) Lat. vulg. *sonium, altération de senium ' faiblesse, chagrin, souci ' : Bûcheler, Rhein. Mus., XXXII, 586.
M. Herzog (Z. XXVII, 126) conteste cette étymologie irrégulière et revient à l'asax. sunnea. Kôrting (8878) paraît approuver *soniiitn qu'il fait venir de senium sous l'influence de sunnea. M. Meyer-Lûbke (8455), qui pose le francique ^//«?/m, déclare que l'origine germanique de cette famille de mots ne souflre pas de doute mais que la filiation des sens est inexpliquée.
(4) Bas-lat. soniare, mot d'origine incertaine, > soigner : Dictionnaire
général.
Soniare a été calqué sur le gallo-rom. soignier
Etymologie proposée.
Le fr. soigner tire son origine du verbe déponent latin fungi à l'aide du préfixe sub. Conformément à la loi formulée au § XXIV, *sufungi passe par les formes *sohoign(ier) > *sooignÇier) > afr. soignier ; cf. souiller (^XKIX), soûler (^XXXll). CetlG étymologie trouve un appui dans la forme soonium que Du Gange relève dans un ancien document normand. On sait que Vo de l'ait, sogna est fermé, que les graphies afr. oign, oingn représentent on, que n mouillée empêche régulièrement le changement de 0 fermé en ou qui a lieu dans souiller et soûler, et que la prononciation moderne de Voi de soigner est due à l'influence de soin, analogie à laquelle échappe besogner, afr. besoignier. Dans le latin du moyen âge, on trouve pour fungi les formes fungere, fungire et fungare (v. Du Gange, et plus bas). *Sufungi, en changeant de voix, n'aurait pas changé de conjugaison, qu'on aurait toujours eu les formes soignant, soignons, soignie;^, soignais etc., (que je) soigne etc. Les verbes de la première conjugaison qui avaient des formes analogues (p. ex., coignier ; poignier, de poing ; gaignier ; dignier ; signier ; saignier ; regnîef ; pignier) étaient plus nombreux que ceux de la troisième conjugaison (p. ex., oindre, poindre, feindre, teindre, fraindrè) et l'analogie de k pre-
mière conjugaison était si marquée qu'elle créa en ancien français les formes oignier, fraignier, bienviegnier, grognier etc., à côté des formes bien établies oindre, fraindre, bienvenir, gronir etc. Cette analogie se fait toujours sentir : malgré toutes les forces éducatrices qui s'y opposent aujourd'hui, poigner a tout récemment remplacé poindre ' piquer '(v. Tobler^ FB., III, 148). Il est donc évident que, même si l'on avait commencé par dire *soindre, on aurait passé très naturellement à soignier. Mais il est plus que probable que *sufungi a passé immédiatement à la première conjugaison. Même le latin classique présente à côté des déponents labi et liqui les formes actives labare et laquare ; cf. le bas-lat. fungare, pour fungi.
Mais comment expliquer le composé besogner, que le Dictionnaire général fait venir de besogne, forme féminine de besoin, mot d'origine inconnue, « peut-être composé de soin et un préfixe de signification et d'orgine incertaines » ? Diez pense qu'il ne s'agit pas ici du préfixe roman bes < bis, qui marque quelque chose de faux, de perverti et qui, selon lui, aurait donné *bessogner. Kôrting (8878) dispute cette opinion : il cite bisulcus, bisyîlabus et soutient que besoin se laisse parfaitement corhprendre comme ' mauvais souci ' (bôse Sorge), Il faut donner raison à Diez sur la question sémantique, car si l'afr. bestourner signifie ' mal tourner ', l'afr. besoignier, composé également avec bis, aurait eu le sens de * mal soigner ', tandis qu'il signifie à peu près le •contraire. En effet, ce verbe représente sans aucun doute *benesufungi, «ynonyme de la formule très usitée bene gerere, qui passe régulièrement à *bensofongi. Dans le corps d'un mot, n tombe devant une fricative. Les formes bienfait, bienséant, bienveillant n'empiètent aucunement sur cette loi ; ces composés ont été formés en gallo-roman de deux mots distincts, comme le prouve la diphtongaison de Ve de bene. *Benesufungi remonte, au contraire, à la période du latin vulgaire, comme henefactoria >- esp., port, behetria ; cf. minusfacere >> méfaire, minusadvenire >> mésavenir. Si Vn tombe régulièrement, l'^ devient non moins régulièrement sonnante comme dans épouser ■< sponsare. Enfin, ce qui met le sceau à cette étymologie du préfixe be, c'est le fait que besoin a pour contraire l'afr. malsoin, mausoin ' négligence ' ; cf. bienfait et l'afr. malfait, maufait.
Si, en se conformant toujours aux lois de la phonétique, soigner a pris une forme qui ne rappelle plus son origine, il n'a, d'autre part, guère changé de sens. Le préfixe sub aurait ajouté aux sens de fungi soit l'idée de substitution, soit celle de satisfaction (cf. subministrare, suggerere, siifficere'); c'est-à-dire que *sufungi aurait signifié (i) ' fungi vice alterius, pro altro ', (2) ' fungi eo quo opus est, quod 'sufficit '.
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Mais, même en ne tenant pas compte de ces idées accessoires, qui, après tout, ne servent qu à renforcer l'idée déjà exprimée par le verbe simple, il est facile d'établir l'identité des sens de soigner et de besogner avec ceux defungi. Ce verbe latin signifie généralement * s'occuper de qqch, vaquer à qqch, veiller à qqch, exécuter, accomplir ' ; il se construit avec l'accusatif et surtout avec l'ablatif. Il n'y a pas jusqu'à la construction indirecte d&fungi qui ne soit reproduite pour soigner et besogner dans ces exemples : Cestuy cy soigne asse^ aux affaires d'au! riiy (Larivey, les Eprits, II, 5) ; Curare rem alterius, soingner des affaires d'autruy (R. Estienne, Thés., 153 1) ; Pour .x. journées qu il a beisoingné ou dit boulouart (1416-1418, Compte de Gilet Baudry, Despence, xxvi, A. mun. Orléans; G.).
Tu te ronges la teste fort Pour trouver quelque jeu de sort Dont si bien puisses bescmgner Qu'acelluy jeu puisses gaigner.
(Greban, Mist. de la Pass., 25715.)
De ces emplois on passe facilement au sens de soin, soigne * souci * et à celui de besogne ' affaire, chose nécessaire '. Notons aussi que l'idée de ' bien ' que renferme vaguement besogner est renforcée dans l'exemple tiré de Greban par l'adverbe bien. Il en est de même pour l'exemple suivant où besogner se dit, comme fuiigi pouvait se dire, absolument : Ce ne serait à vous bien besogné. (La Font., Faiseur d'oreilles.^ Ce n'est pas tout. Fungi avait un sens technique que soigner a conservé intact jusqu'au XVI* siècle et qui permet d'établir avec certitude l'étymologie que je propose ; c'est le sens juridique de ' remplir un devoir, contribuer, fournir, payer ce qu'on doit ' : Qui fenus exercent, omnibus patrimonii intributionibus fungi debent, etsi possessiotiem non habeant. (Paulus, Dig., 50, I, 22.) Godefroy cite toute une série d'exemples où devoir soigner signifie précisément debere fungi ' devoir contribuer, fournir ' et se dit des contributions, du service qu'on devait à son seigneur suzerain, au roi et aux établissements ecclésiastiques ; en voici quelques-uns : seroit tenus de soingnier viande a lui (1270); nos lour devons soignier violins et monnier soffisant (1282); leur devons soingnier vendaige (1300); doit soingner force (1303); et de soignier vivres a nous (1408). Cela suffit pour montrer que soignier aurait été le mot propre pour traduire fun~ gare dans cet exemple intéressant daté de 1235 : Et débet corveias caruce et aratri furnum refïcere, granciam mondare, et débet fungare dirnidium milliarum allectium. (Polyptch. Fiscamn., Du Cange.) Il en est de même de cet autre exemple que Du Cange tire du même manuscrit : Robertus Viton tenet unum villana^ium et reddit... servitia omnia sicut Nicolaus
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Sanson, et funcare unum mille allectorum ', En ancien français on aurait dit : doit soignier un demi millier de harengs salés, mil harengs salés. En présence de ces exemples, le doute n'est plus possible.
Du verbe soignier, au sens technique de ' fournir ce qu'on doit ', on a tiré le substantif soigniée > soignée, ' redevance ' ^ : Certaine rente ou redevance annuelle appelée soignée... laquelle soignée vault trois achins d'avoine, un septier de vin, deux soignées de cire (1398, Arch. JJ 154, pièce 2 ; G.) ; certaines songnies et tailles que on lieve en ladicte ville (1384, Arch. admin. de Reims, Clermarès, III, 581, Doc. inéd. ; G.). Functio, qui signifie ' exsolutio tributorum ' dans le Codex Justinianus et se trouve rendu dans quelques glossaires du moyen âge (v. Du Gange) par elo-'^opà, TeXsaji-a, XeiTO'jpyia, était l'équivalent de soignée; en effet, c'est là le sens unique des représentants ibériques de functio : aesp. furcion, esp. enfurcion, port, infurçào.
L'exemple de soignée daté de 1398 me suggère l'explication de soignée ' cierge, chandelle '. Evidemment la soignée, la redevance qu'on devait aux établissements ecclésiastiques, consistait le plus souvent à fournir un cierge ou une chandelle. S'il en était ainsi, soignée aurait facilement pris le sens de ' cierge ' dans des phrases comme celle-ci : « Voici la soignée que je vous dois. » On peut comparer defunclio
* quod datur parocho, cum quis vita fungitur' (1099, dans Du Gange). Je viens de citer la phrase classique vitafungi ; elle se conserve en ancien français, mais non pas dans le sens de ' mourir ', sous la forme (se) soigner de sa vie ou de son vivre (v. Godefroy). Cette autre phrase fungi dapidus se retrouve, sous une forme plus familière, dans l'afr. soigner du bec * penser à la mangeaille '. Citons aussi l'afr. soignantÇe)
* concubine ' où l'on reconnaît aisément *sufungentem, car la concubine est celle qui uxoris vice fungitur.
Si le lat. functio et l'afr. soignée ont le même sens technique, il n'y a également qu'une nuance entre besogne et fonction prises dans leur sens le plus général : « besogne, ce qu'on a à faire dans son métier, sa profession » ; a fonction, emploi qu'une personne... doit remplir. » (Dict. gén.) En ancien français, besogne et besoin se confondent : ils signifient tous
1. Du Gange se trompe étrangement sur le mot funcare, funcare, qu'il prend pour substantif et qu'il rend par doliolum, cadus. Il est manifeste que fungare (funcare) est ici verbe et qu'il signifie comme fun^ù ' fournir, contribuer'. Dans l'exemple de funcare'Du Gange a par malheur supprimé quelques mots, y compris peut-être débet reddere.
2. Godefroy traduit soignée par ' redevance, service .que devait un vassal et qui consistait à cultiver l'avoine '. Il faudrait supprimer les mots et qui consistait à cultiver l'avoine. Godefroy cite plusieurs exemples de soignée et de soigner qui contredisent sa définition et d'où il faut conclure que soignée signifiait 'tout simplement * redevance '.
les deux ' affaire, nécessité, manque' ; ces mots ont suivi la même marche que lafr. mestier; cf. le lat. opus. C'est sans doute sous l'influence des substantifs que l'afr. besogner a pris le sens de ' avoir besoin, être dans le besoin '. Les anciens composés abesoignier ' avoir affaire, être nécessaire, avoir besoin ', essoignier ' excuser, exempter ', ensoignier * occuper activement, tourmenter ' ont été formés sur besogne et soigne ou soin ; essoignier devient très souvent essoinnier par analogie avec soin. On peut comparer l'évolution sémantique de l'afr. ressoignier ' hésiter, craindre ' à celle de redouter.