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XL. — Fr. vanne, hane, fanon, afr. hanon, hanel

Etymologies à rejeter.

(i)Lat. vlmïnèa ' chose faite d'osier ' > *vimna > lat. mérovingien venna >■ fr. vanne : Diez 695, Kôrting 10 185.

Cette étymologie est inadmissible pour la forme. Le Dictionnaire général attribue à venna une origine vraisemblablement celtique ; Diez n'a pu trouver de primitif celtique convenable et le Dictionnaire général n'en cite pas à l'appui de cette conjecture. Cf. Meyer-Lûbke 9201.

(2) hhz. fano ' morceau d'étoffe, drapeau ' >> (r. fanon : Diez 580, Meyer-Lûbke 3185, Kôrting 3624.

Je vais montrer que ce primitif est emprunté du roman et qu'il est le même mot que l'afr. hanon. Les étymologistes paraissent négliger les substantifs français hanon, hanel et hane.

Etymologie proposée.

Tous ces mots ont leur origine dans le lat. vannus ' instrument d'osier, fait en forme de coquille, pour agiter et nettoyer le grain '. Pour l'afr. han(n)on ' coquille de la charrue ' cette origine est manifeste, car hanon est ici terme d'agriculture comme haner, ahaner (< *avannare, § XXXVIII), dont il a subi l'analogie. Le participe hannoné se disait •des animaux auxquels, selon Godefroy, on suspendait un bâton autour du cou pour les empêcher de passer au travers des haies. Le hannon dont il est ici question avait sans doute une forme triangulaire. On peut comparer l'angl. fan-shaped ' en éventail ' et le rouchi vaneau, véniau, afr. vanel, vaniel ' petit van ' et ' sorte de tuile creuse, presque triangulaire, qu'on place entre le toit et le mur pour rejeter l'eau sur le toit '. L'afr. hanel ' doloire ', dont la lame avait la forme d'un vanel, vient manifestement de ce dernier mot. Il est certain que Godefroy se trompe dans cette autre définition de han{n)on qu'il paraît confondre avec ânon (cf. le lat. asellus) : « sorte de poisson, le merlan ou le merlus ». Pour montrer que le hanon est une espèce de mollusque il suffit de ces exemples que je tire de Godefroy : hados et oitres et hanons ; moules et hanons ; morues, moules, oistres, hanons. L'afr. hanon est donc le même mot que le nfr. hanon, esp. hanon, nom vulgaire de plusieurs pétoncles dont le coquillage a la forme d'un van.

Je n'hésite pas à ajouter que hanon est étymologiquement identique à fanon, dont Vf s'explique comme celle de l'afr. fanvoulage (§ XXXVIII) et du ir. faner (§ XXXIX). Le mot fanon désigne, entre autres choses, chacune des lames cornées, en forme de coquille, qui garnissent la mâchoire supérieure de la baleine (cf. le bas lat. fano ' nageoire ', Du Cange) ; puis, le manipule d'un prêtre, la portion flottante d'une voile carguée et le pli de la peau qui pend sous le cou des bœufs (cf. hannoné, plus haut). Dans tous ces sens, dont l'origine est sans doute ancienne, /awon désigne un objet qui représente à peu près la forme et le mouvement d'un van, ce qui nous autorise à croire que Va.ha..fano, vano ' morceau d'étoffe, drapeau ' et ses congénères germaniques (goth. fana ' morceau d'étoffe ', asax. fano, ags. fana, néerl. vaan ' drapeau ') sont des emprunts faits au gallo-roman. On admet que l'aha. ivanna ' van ' et aussi ' cuve, baquet ayant la forme d'un van ' vient du lat. vannas. Fanon aurait passé dans les langues germaniques comme terme ecclésiastique désignant le manipule, pièce d'étoffe que les prêtres portent au bras gauche et qui a la forme d'un van ; c'est l'idée vague de ' pièce d'étoffe ' qui se retrouve en gothique et en ancien haut-allemand ; cf. le bas lat. vanna * drap, couverture ' (Du Cange). Le sens de ' drapeau ' est peut-être dérivé comme celui du mot drapeau ; bien que le mot fanon paraisse avoir désigné primitivement un petit drapeau de forme triangulaire attaché au bout d'une lance. •

On n'a pas besoin d'attribuer au bas lat. venna, vanna ' haie, clôture, palissade ' une origine celtique. Si l'ancien français emploie dans le sens de vanne les mots ventail, ventaille, vental, ventele, il est naturel que vanne ait subi l'analogie de ces mots et qu'il soit devenu ainsi quelquefois venue; cf. le bas lat. penna pour panna (Du Cange). Vanne, dont j'ai expliqué au § XXXIX l'origine, présente cette succession de sens : ' chose faite d'osier ' (cf. vannier ' celui qui travaille l'osier ' ) > ' haie, clôture, palissade ' > * porte d'écluse, claie qu'on construit dans une rivière pour attraper les poissons '. Vanne est le même mot que fane (v. § XXXIX) et hane ' claie formée d'une série de branches de bruyère, en manière de haie, que l'on place autour des tables des vers à soie, pour qu'ils y filent leurs cocons '. Dans le patois de Rennes, hannes signifie ' culottes ', sens qui rappelle vanne ' couverture de lit '.

XLI. — Fr. son, afr. seon, soner, seoner ( > pr. sofanar^ soanar).

Etymologies à rejeter.

(i) Lat. subsannare ' mépriser ' > pr. soanar, afr. soner : Diez 489..

C'est à titre de simple conjecture que Diez émet cette étymologie qui suppose la chute irrégulière de s et ne rend pas compte du pr. sofanar. Kôrting (9162) pose le type *subhanare ou *subfanare, d'origine obscure, et, chose étrange, ne songe pas à rapprocher ce type de *adhanareQ\x *adfanare qu'il avait posé pour ahaner (v. §. XXXVIII). M. Meyer-Lûbke (7520, 8392) approuve i-zi^^aw«âtr^ pour le pr. soanar et tire l'afr. soner, saoner, de *sakonare, mot d'origine inconnue.

(2) Lat. summum ' partie la plus haute ' >• fr. son * partie grossière du blé moulu' : Diez 299.

Ce primitif ne rend pas compte de l'afr, seon.

(3) Lat. secundtim ' second ' > afr. seon : Littré.

Bien qu'il soit possible d'expliquer la chute irrégulière du d, cette étymologie n'est guère vraisemblable.

(4) Lat. vulg. *setonem ' tissu de crin pour tamiser ', de seta ' soie (de cochon) ' >>Tr. son : Gaston Paris, R. VIII, 628.

Le passage de 'tamis' à 'son' n'est pas vraisemblable.

Etymologie proposée.

L'afr. sooner, seoner, soner vient du lat. vulg. *suvannare, composé avec sub et *vannare, de vannus ' van '. La forme *siivannare passe, bien entendu, par les mêmes étapes que *avannare (^XXXMllV). Le pr. sofanar répond au pr. afanar, it. affannare ; le pr. soanar représente le gallo-rom. *sohanar, répondant au fr. ahaner, haner. Dans le fr. *sohaner, dont le sens ne rappelle plus haner et qui, par conséquent, continue librement son évolution phonétique, a protonique devient réguhèrement e féminin ; dans *sohener, h se trouvant entre deux voyelles labiales disparaît conformément à la loi du § XXXVIII ; *soé'ner passe régulièrement à soner ; cf. *fodiculare > foeillier (fo-e illier) ^foillier (fo-illier) ^fouiller. Mais si le radical inaccentué devien t régulièrement 0, il n'en est pas de même du radical qui porte l'accent : *suvannat aboutirait à souhanne en passant par *sohane. Il y a eu ainsi lutte entre le radical en position faible et le radical en position forte.

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Cette lutte a commencé nécessairement à l'étape sohener, il sohane. Il se' peut que plus tard on ait dit il soane à côté de soëner, mais le changement de soêner en soner a dû inévitablement entraîner celui de soane en soone. Le passage de soane à soone sous Tinfluence de soner est parallèle à celui defoeille (<i fodiculat) à fooille sous l'influence de foillier. Il faut citer ici le plus ancien exemple de soner: Et la vetie faite soonne primierement tout ce quifaisoit a sonner. (1318, Cart. de Troarn, Richel. 10086; G.) Le substantif verbal est signalé dès le xiii^ siècle : Le soon ousté par lacoustume du pays d'une partie et d^ autre. (1289, Arr. de VEchiq. de Norm., Arch. mun. de Rouen ; G.) Les formes à radical accentué soonne et soon, à côté de V'mûnkiï sonner, corroborent l'explication que je viens de donner. Comme Vo tonique du dissyllabe soon est nasalisé, Vo protonique s'affaiblit en e féminin avant de disparaître : ♦

Se Deus nel refuse et seone Ansi comme fausse monnoie.

(Helinand, Vers de la mort ; Godefroy.)

Les formes dialectales saone, saoner appartiennent surtout à la Normandie ; on trouve aussi sannable dans les Coutumes de Normandie en vers. Le verbe *suvannare signifie proprement ' chasser la balle en secouant le grain sur un van ' ; de là on passe très facilement aux sens figurés du pr. so(f)anar : ' mépriser, dédaigner ' et de l'afr. soner : ' rejeter, rebuter, récuser (des témoins) ' ; cf. le lat. evannere ' chasser, rejeter ' et l'it. vagliare ' cribler, mépriser ', proprement ' vanner '. Cette étymologie donne pleinement raison à Tobler qui, sans savoir que soner vient de *suvannare, a bien deviné que son, afr; seon ' résidu de la mouture ' en est le substantif verbal (v. Kôrting 9259). Par l'intermédiaire du sens de ' rebut ' cette étymologie rend également compte de l'afr. seon ' tronçon d'une chose coupée '.

XLII. — Fr. aire, air ( >■ pr. aire, agre; esp. aire; it. aire >> aria; angl. air) ; fr. débonnaire ( >> angl. debonair).

Etymologies à rejeter,

(i) Lat. ager ' champ ' > fr. aire : Meyer-Liibke 276. Kôrting (362, 828) approuve cette étymologie et suppose que ager a pu être influencé pour le sens par area et aer. Diez (6) hésite entre ager et atrium.

(2) Lat. atrium ' place de la maison où se trouvait le lit conjugal '

> fr. aire : Diez 6 et Schwan, Archiv Stud. fjeu. Spr. LXXXVII, 112. M. Meyer-Lûbke trouve cette étymologie peu satisfaisante pour

le sens ; Kôrting y voit des difficultés phonétiques et surtout historiques.

(3) Lat. area ' espace vide ' > fr. aire ' nid des grands oiseaux de proie ' : Dictionnaire général.

Le Dictionnaire général distingue ce mot féminin de l'afr, aire

* manière d'être ', substantif masculin d'origine obscure. Le pr. agre ' nid ' prouve que cette étymologie n'est pas juste (v. Meyer- Lûbke 276).

(4) Les mots fr. air, pr., esp. aire, it. aire > aria, port, ar ont chacun les sens : I ' fluide atmosphérique ' et II ' manière d'être apparente ou réelle'. Diez (6), Kôrting (318) et Meyer-Liibke (240) voient dans le lat. âèr l'origine de tous ces mots au sens I, sauf l'it. aria qu'on fait venir soit de l'accusatif grec *aëra, soit de l'adjectif latin àérla. On a beaucoup agité la question de savoir d'où dérive le sens II, et les opinions sont partagées comme il suit :

(i) Le sens II est dérivé du sens I : Diez, Kôrting, Dictionnaire général. On explique diversement la marche des idées : Diez suppose pour sens intermédiaire ' soufile, spiritus ' ; le Dictionnaire général fait subir au fr. air l'influence de Tit. aria, mais n'explique pas comment le passage a pu se faire en italien ; pour Kôrting ce changement de sens ne fait pas difficulté : « Die Luft ist die Trâgerin des musikalischen Klanges, die Laune aber samt dem durch sie bedingten Gesichtsausdrucke ist gleichsam die wechselnde Mélodie des Gemûtes. » M. Meyer-Lûbke soutient avec raison que le rapport du sens I au sens II n'a pas été établi.

(ii) Le sens II est dérivé de l'afr. aire : Littré et Meyer-Lûbke. La filiation des sens serait, selon Littré : ' place et nid ' > ' demeure '

> ' famille ' '> ' qualité ' >> ' manière ' ; selon M. Meyer-Lûbke :

* champ ' >» ' nid d'oiseau de proie ' >> ' nid ' > ' origine ' >

* manière d'être '. Le Dictionnaire général déclare que le sens II de air ne peut se rattacher à l'afr. aire par la raison que ce dernier désignait la manière d'être réelle, et non l'apparence.

Etymologie proposée.

Le fr. aire est le même mot que affaire, qui vient du lat. vulg. *afacere, forme refaite du lat. class. afficere. Le primitif *afacere se conforme à la loi du § XXXVIII es évoluant ainsi : a/aire >■ ahaire >> aaire >•

aire. C'est l'analogie ait faire qui a fait subsister afaire à côté de aire. On peut rapprocher le pr. agre du pr. magre < macer. Cette étymologie est ainsi incontestable au point de vue phonétique.

Je tire de Godefroy les définitions suivantes de l'afr. afaire : (i) * fortune, rang, dignité '; (2) 'apparence, extérieur'; (3) ' caractère ' ; (4) ' disposition, conduite, action '; (5) ' situation '. Ainsi l'afr. afaire a-t-il précisément les sens de l'afr. aire ; il possède même ce sens de * apparence, extérieur ' qui appartient aussi au mot air, mais que les auteurs du Dictionnaire général ont cherché en vain pour aire par la raison que dans ce sens, comme souvent dans celui de ' caractère ', aire garde presque toujours son ancienne forme de haire, hère (v. § XLIII et §XLIV). Si aire, haire, est des deux genres, afaire finit lui aussi par changer de genre en dépit de l'influence du verbe faire. Le rapprochement de quelques exemples de ces deux mots afaire et airCj haire, mettra leur identité en pleine lumière. Afaire signifie ' condition, rang, qualité, race, extraction ' :

Trop est Robins povres et nus Et de trop povre afaire.

(Rom. et past., Bartsch, II, 57,68.)

La dame est de bone vie,

De granz genz et de haute afaire.

(G. de Coinci, Mir., ms. Soiss., G.)

Corn plus estes de grant afaire, Plus cortoise, plus debonaire Soies.

(Rob. de Blois, Richel. 24301, p. 556, G.)

Guy de Montmorancy, homme de noble affaire.

(Gir. de Ross., 901, Michel.)

Aire possède nettement le même sens :

Si fu estrais de gentil aire.

(Mousk., Chron., 1 1877, Reiff.)

Et amors est de tel affaire La u elle naist et trait s'aire, Novielement au commencier • Tous anuis fait entrelaisier.

(Jacq. d'Am., Art (Tarn., 457, Kôrt.)

L'it. affare partage ce premier sens des mots afaire et aire dans les expressions tiomo d'alto affare, di hasso affare, di grande affare. Afaire signifie \ manière d'être apparente ' :

L'empereres lez li l'asiet, Qiiar ses afaires moult li siet.

(G. de Coinci, Mir., ms. Soiss., G.) '

92 RECHERCHES ETYMOLOGIQUES

Si devenroit il fins amis

Par ton sens et ton biel afaire.

(Jacq. d'Am., Art d'ant., 1696, Kôft.)

Aire, haire, possède nettement le même sens :

La tygre fu horrible, hydeuse et de mal aire.

(Doon de Maience, 1487, A. P.)

Et li roi et li emperere Faisoient chiere et bêle hère Et tenoient ferme justice Sans loier et sans covoitise.

(Blancand., 3, Michelant.)

Grégoire od bêle hère.

(Angier, Vie de saint Grég., 452, P. M.)

Afaire signifie ' manière d'être réelle ' :

Il ert home de boen afere, Douz et creable et debenere.

{Vie S. Alexi, 31, Rom. VIII.)

Traîtres vilains députe affaire.

(E. Damernal, Liv. de la diabl., I, 43.)

Se de tel affaire le vois, Sa volenté atendre dois.

0acq. d'Am., Art. d'am., 1218, Kôrt.)

Dans l'exemple tiré de la Vie de saint Alexi, les expressions debenere {de boen ère) et de boen afere sont manifestement synonymes. Voici deux exemples où la locution de put{é) {h)aire équiyaut précisément à l'expression de pute afaire employée par Elois Damernal :

Tôt ades vit de roberie.

De larrecin, de tricherie, TsiniQs^.traÀlxe. tx de pute haire.

(Guill., Best, div., 1247, Hippeau.)

^ Ahi ! culverz, mal vais hom de put aire !

(Roland, 763, Mùller.)

On peut comparer au dernier exemple de ajfaire tiré de Jacques d'Amiens l'exemple suivant de aire :

Sabine^ dist le cuens, tant vos voi de bon aire, Que de vos ne me puis partir ne arrier traire.

(Audefr. li Bast., Bartsch, Rom. etpast., I, 59, 22.)

Godefroy paraît donner à afaire le sens de ' situation ' dans cet exemple : // consideroit a le fois son estât et son afaire. (Froiss., Chron., IV, 252.) Il le traduit par * fortune, rang, dignité' dans cet autre

RECHERCHES ETYMOLOGIQUES 93

exemple : Et il demandoit mouît domemerit de son estât et de son afaire. (id., ih.^ I, i6.) Aire possède bien nettement le sens de ' situation ' :

Mes moult embelissoit l'afaire Li leus qui ère de tel aire.

Qu'il i avoit tous jours plenté De flors et yver et esté.

{Rose, 1406, Méon.)

Hère ne possède pas moins nettement le sens de ' affaire, engagement militaire ' dans l'exemple suivant où Godefroy le traduit par * figure, mine ' :

Li Bourgignon de l'ost le roy deserrent Et vont jouster a la gent d'Engleterre, La commencèrent une moult laide hère.

Maint blanc hauberc (y) derompent et deserrent.

{Us Lob., Richel,

Littré croit que c'est « la fauconnerie qui, en signalant le faucon de bon aire, a permis le passage d'idée entre aire ' nid ', et * extraction, famille, qualité '. » La vraie marche des idées a été en sens inverse, comme le prouve cet exemple : Le faucon, dit pèlerin-, est naturellement vaillant, hardy et de bon affaire. (Franchières, Fauc., I, 3 ; G.)

Que faut-il penser de air ' manière d'être ' ? Air ne prend ce sens, je crois, qu'après 1550; aire ' manière d'être' ne paraît pas être en usage après 1600 ; et c'est justement entre ces deux dates que Ve féminin final cesse de se faire sentir '. La coïncidence de ces trois événements, qui ne peut guère être l'effet du hasard, suffit pour prouver que le sens de ' manière d'être ' passe de aire à air, ou, pour mieux dire, que aire ' manière d'être ', étant devenu dans la prononciation exactement équivalent à air, se confond avec cet homonyme et en prend désormais la forme. Remarquons aussi que ce mot air porte toujours, dans sa signification, des traces évidentes de son origine. Il n'est pas un pur synonyme de mine. « On considère la mine, dit Lafaye (p. 324), relativement à la conformation, à la santé, à la taille; et Vair

I. En 1521, Alex. Barcley écrit : « Quelques-uns diraient que le d termine les mots viande, devtande. » En 1548, Sibilet : «LV femenin... n'a que demy son et est autrement tant mol et imbecille, que, se trouvant en fin de mot et de syllabe, tombe tout plat, et ne touche que peu l'aureille. » (Thurot, Pron. fr., I, 163.) Ce sont des grammairiens qui parlent : on peut être sûr que Ve féminin final ne se prononçait plus dans le parler ordinaire. Même. les grammairiens, si conservateurs, admettent dès le commencement du xviie siècle que cet e est muet. Van der Aa s'exprime ainsi en 16^2 : « E brève est quod ita effertur, ut si non scriberetur, ut lire, lege lir. » (id., ib., 168.)

relativement aux actions et aux manières. Avoir bonne mine, ou même simplement de la mine (Mol.) c'est être bien de sa personne, ou paraître avoir de la santé. Avoir bon air, c'est avoir bonne façon. Une femme aune jolie mine, et un air aisé, gracieux, affable, obligeant, toutes qualités qui se manifestent en partie par des actions, des empressements, par la manière dont on se présente ou dont on parle ». Si air est synonyme de façon, s'il a trait aux actions et aux manières, c'est qu'il tire son origine du verbe afaire. Comme l'anc. it. aère, l'anc. cat. aer et le pr. aer ' air atmosphérique ' ne signifient jamais ' manière d'être ', il faut conclure que l'anc. it. aire >> aria, l'esp. aire et le port, ar dérivent ce sens de l'afr. aire. La forme, aussi bien que le sens, du pr. aire est empruntée ; c'est probablement sous l'influence de l'afr. aire que l'anc. it. aère passe à aire, qui s'assimile, je crois, à aria <C area ' espace vide, ouvert à l'air ' ; et il n'est pas certain que aerem eût donné aire en espagnol sans l'influence de l'afr. aire.

Ce n'est pas tout. L'afr. aire se confond également avec l'afr. erre <C iter. Une bonne partie des nombreux exemples de erre (herre, hoire, oirre, eire, eirre, etc.) cités par Godefroy appartiennent à. afaire'^ aire. Il en est sans doute ainsi pour erre ' tout ce qui sert pour le voyage ' et ' affaire '. Il serait possible de faire dériver de iter les sens de ' manière d'agir, conduite, traitement, démarche ' et même le sens de ' propos ', mais, après avoir comparé ,les exemples, je suis pour ma part convaincu que erre représente ici aussi afaire. L'afr. errement, qui s'écrit aussi airement, * manière, ordre, situation, conduite, aventure, exploit ; disposition ; moyen de droit, procédure, procès ' est exactement synonyme de l'afr. afairement ou afaire. Ce qui est encore plus curieux, c'est que le verbe afaire a passé sans aucun doute à ahairier, aairier, airer, errer ; cf. le fr. affairé. Le Dictionnaire général fait venir airer du substantif flî/rg ' nid '; mais s'aairer paraît avoir signifié ' s'abattre (en - parlant du faucon, etc.) ; se disposer, s'arranger ; s'établir ' avant de vouloir dire ' faire son nid ' ; cf. Fit. affare ' convenire bene una cosa, addirsi, confarsi ' et le port, af averse ' s'accoutumer, s'habituer, se conformer '. L'exemple suivant me semble décisif:

Dolans fu Guitheclins quant vit cel exemplaire, Que Karles a lonc tans de demorer s'aaire.

(J. Bodel, Salines, lxxxi, Michel.)

Godefroy traduit par ' s'arrêter, résider, séjourner ', ce qui ne convient pas : s'aairer signifie manifestement ' prendre ses arrangements, ses dispositions, se disposer '. Si aairer est une forme refaite du verbe *aaire ( < *ahaire < afaire < *afacere, pour afficere), il sera synonyme

RECHERCHES ÉTYMOLOGiaUES . 9 S

de l'atr. afaitier ( < *afactare, de *afactiis, forme refaite de affectus, participe de afficere) : en effet, s' afaitier partage avec saairer le sens de

* se disposer ' :

Et Pierchevaus, ki bien s'a/aite De lui deffendre, en pies ressaut.

(JPercev., ms. Mons, p. 159, Potvin ; G.)

Godefroy trouve difficile de faire entrer dans le cadre de errer cet

exemple :

Frans hom, por Diu, se vous poes errer

Que jou peusse de caiens escaper,

Je vous requier aveuc vous me menés.

{Huon de Bord., 7952.)

Errer ' faire en sorte ' aurait dans *afacere une origine des plus naturelles. Il en est de même ^our errer ' administrer' et aussi pour errer ' se conduire, agir ' {meserrer ' mal agir ') qu'on peut traduire presque toujours par faire {méfaire) et qui s'écrit quelquefois eirer. Ajoutons que les formes conditionnelles et futures auraient facilité le passage de *aaire > *aire à airer.

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