XLVIII. — Afr. ataïner ( > pr. atatnar, taïnar
Etymologie à rejeter.
Aha. tagadinc * induciae ' : Diez 683. Diez, qui ne pose tagadinc qu'à titre de simple conjecture, fait remarquer que le pr. taïnar, atatnar signifie quelquefois ' tarder, attarder '.
Kôrting (9337) trouve cette etymologie possible. M. Meyer-Lûbke (8526) la déclare inadmissible pour la forme et pour le sens.
Etymologie proposée.
Il n'y a aucune nuance différente d'acception entre les anciens verbes français aatiner, atiner et ataïner qui signifient tous les trois ' provoquer, harceler, tourmenter, irriter, chicaner '. Aatiner est formé SUT aatine ' provocation, querelle^ joute, empressement' qui est dérivé, à l'aide du suffixe -ina, de aatir ' provoquer, défier ' <C *afactire (v. §XLVII). Atiner et atine sont les formes réduites régulières de aatiner et de aatine ; cf. atir <C aatir (§ XL VII). Je n'ai pas trouvé atine ni ataïne employé pour dire ' empressement'. Il est cependant certain que ataïne avait ce sens, car ataïnos signifie ' empressé, violemment désireux ' et ataïnosement veut dire ' d'une manière acharnée '. Comme atine est le même mot que aatine qui tire son sens de * empressement ' de aatir ' être animé d'une grande ardeur ', il n'est pas non plus possible de refuser à atine le sens de ' empressement '. Aussi les trois substantifs ont, comme les trois verbes, des sens identiques. Godefroy n'essaie de distinguer ni entre atine et ataïne, ni entre atiner et ataïner. De tout cela je conclus que le verbe ataïner doit sa forme au déplacement du t de aatiner sous l'influence de atiner, influence ren-
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forcée par toute une série de verbes comme ataquer, atochier, atachiér, ateindre. Le provençal a emprunté ataïnar d'où taïnar s'est dégagé comme le fr, tirer de atirer (y. § XLIX).
C'est du sens de ' chicaner ' qu'est dérivé celui de ' tarder, attarder ' dans non taïnar redre 'non tardabis offerre ' (v. Diez). Dans me taïna * il me tarde ', taïnar ne diffère du fr. ataïner ' provoquer, tourmenter' que par une nuance.
XLIX. — Fr. tirer, afr. atirer ( >> pr. atirar, tirar ; it attirare, tirare ; aesp., aport. atirar, esp., port, tirar ; angl. attire, tire).
Etymologie à rejeter.
Germ. teran ou terran (goth. tairan, aha. ^eran, :(erran ' déchirer') : Diez 320.
•Mackel (105) doute de cette etymologie parce qu'elle ne rend pas compte de Vi et ne convient pas pour le sens. Kôrting (9559), M. Meyer-Lûbke (875 5) et les auteurs du Dictionnaire général la réprouvent mais n'en proposent pas d'autre.
Etymologie proposée.
L'afr. atirer est le même mot que l'afr. aatir, atir ( § XLVII). Cette etymologie, si étrange qu'elle paraisse au premier abord, est tout à fait certaine. Elle a pour parallèle afaire > aaire >• aire >> airer, errer (v. § XLII). Les formes aatireie, aatirai ont dû faciliter le passage de atir à atirer. Si les substantifs aire < afaire et airement «< afairement sont pour quelque chose dans la formation de airer, il y a également les substantifs atir <C aatir et atirement <; *aatirement ; et le substantif aatir ' manière d'agir emportée ' nous autorise à croire que atir et atirement ont existé avant atirer. Les anciens verbes afiter, afaitier, haitier et aatir sont tous dérivés de affecttis, participe de afficere (v. § XLV et § XLVII). Ils représentent ainsi affectare et sa source afficere. Ce dernier verbe a deux groupes de sens : (i) ' faire qqch à une personne ou à une chose ', (2) * faire qu'une chose soit adaptée ou attachée à une autre chose 'Afiter, haitier et aatir tirent leurs sens connus du premier groupe ; si afaitier ne tire presque toujours les siens que du second, c'est qu'il a cédé à haitier <C ahaitier les sens appartenant au premier groupe ; il y a tout lieu de croire que aatir, comme afaitier, a réuni primitivement les deux groupes de sens et
qu'il a cédé le second à atir >> atirer. Dans tout cela il n'y a rien que de très naturel : le premier groupe de sens se rapporte aux affections et aux passions de l'âme et par là se distingue nettement du second groupe. Il importe de remarquer que atir est la forme régulière à laquelle, sans quelque influence troublante, aatir se serait réduit dans tous ses sens dès la période prélittéraire ; l'influence troublante, c'est l'avantage que l'on sentait inconsciemment à conserver la vieille forme pour exprimer le groupe de sens qui avait rapport aux sentiments du cœur. La scission de aatir n'est après tout qu'un exemple de plus de ce besoin de clarté qui domine toute l'histoire de la langue et qui en a fait un instrument si parfait de la parole. C'est sans aucun doute ce même admirable instinct qui a tiré de cette scission double profit en faisant passer atir à atirer. Grâce à sa valeur manifeste, cette nouvelle forme passe dans les autres langues romanes et, faisant partout souche, joue dans chacune un rôle des plus importants.
Mais j'ai encore à établir cette étymologie en montrant que tous les sens de l'afr. atirer appartiennent aussi aux anciens verbes français aatir et afaitier et aux verbes latins afficere et affectare. Voici les sens où atirer est synonyme de afaitier et que j'appuie d'exemples tirés de Godefroy :
(i) * arranger, préparer ' :
Si recommancerent lorarmeures a afaitier environ elz et lor chapialz de fer.
(5. Graal, Richel. 2455.)
Il faisoit les yglises réfère et atirier les seinz leus et netoier.
(G. de Tyr, I, i, Hist. des crois.)
(2) ' se disposer, se mettre en état ' :
Dant Costant a l'espee traite Et por grant cop ferir s'afaite.
(Ren., 1229, Méon.)
Il broche le. cheval, de lui ferir s'atire.
(J. Bodel, Saisnes, x, Michel.)
(3)* parer'
Ne fu fardée ne guignie :
Car el n'avoit mie mestier De soi tifer ne tHafetier.
(Rose, 1007, Méon.)
La putain s'aiire Et farde et remire Pour trouver ribauls.
(Disput. de Salom. et de Marc, ms. Epinal 59.)
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(4) * régler, décider ' :
Lesqnereles e les clamors Dunt l'omli a faites plusors, Rafenies e afaitees Concordces e apaisées.
(Ben., D.de Norm., II, 10843, Michel.)
, La pes fu atiree.
(B. le Très., Cont. de G. de Tyr, Marténe V, 645.)
(5) * se ranger à, se réconcilier avec ' :
La paix fut ferme, qui est faite, La ou li dux au rei s'afaite.
(G. de S. -Pair, Mont S. Michel, 1667, Michel.)
. . . C'est li princes tirans, Dist Veritez, qui ades tire N'a nul bon arroy ne s'atire.
(Watriquet, Li tournois des Dames, 1094, Scheler.)
On voit bien que dans cinq de ses sens principaux atirer est équivalent à afaitier ; cf. ratirer ' remettre en bon état, réparer, rétablir ' ; rafaitier ' raccommoder, réparer '. Remarquons ensuite que aatir, comme atirer, est synonyme de appareiller ;
Et en furent tout appareillié et ahati par trois ou par quatre fois ; mes tout dis vancoient li plus sage.
(Froiss., Chron., VI, 121, Luce.)
Mais qu'il /appareille et atire D'aler au chemin du martire.
{Mir. de N. D., III, 91, A. T.)
Puis les autres sens de atirer le rattachent toujours à afficere et à 'affectare. Mal atirer traduit exactement maie afficere :
Quem (se. filium) pater maie afficiebat.
(Pip.,Dig., 37, 12, 5.)
Dont lâfui si mal atirieT^
Que tout perdi mémoire et sens.
(Watriq. , f on/, d'am., 180, Scheler.)
Employé absolument, atirer prend comme afficere (v. aatir^ § XLVII) un sens défavorable : Battu:(^, emprisonne:^ ou autrement si attire:!^ qu'ils ne pussent servir. (Britton, Des loix d'Angl:, 52 ; G.) Cf. l'afr. entirer ' fatiguer, oppresser, tourmenter ' ; aatiner ' harceler, tourmenter ' (§ XLVIII). Godefroy nous cite comme exemples des sens * arranger, préparer, disposer, mettre en état ' ces phrases : Et atira son passage comme cil ki avoit grant talent de repairier en son pais. (Flore et
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Jehane, Nouv. fr. du xni* s., 127.) Et attreroient leur voie d'aler outre mer. {Cont. de G. de Tyr, Florence, Laurent., xxiir.) Ces expressions, qui se retrouvent dans le fr. tirer chemin, l'it. tirar via et le port, atirar à rua, ont leur origine dans les phrases latines très usitées znam affectare, iter affectare ; cf. aatir bataille, bellum afficere. C'est de cet emploi de atirer, à côté de s'atirer ' se disposer, procéder ' et ^ se ranger ', qu'on a passé à atirer, s'atirer, ' se retirer, aller son chemin ', d'où tirer ' aller, se diriger '. Diez^ Kôrting et les auteurs du Dictionnaire général veulent que attirer soit formé sur tirer ' faire venir à soi '. Mais, on le voit bien, {s'') atirer marque dans l'ancienne langue un mouvement contraire à celui qu'il aurait indiqué s'il avait eu cette origine ; cf. l'afr. tirer de ' courir après '. Le sens de ' faire venir à soi', qui ne date que du xvi^ siècle, est dû à l'assimilation de atirer aux verbes du t}'pe de apporter. C'est pourquoi le pr. atirar, le port, atirar et l'angl. attire ne sont jamais synonymes du nfr. attirer. Le pr. atirar et l'angl. attire signifient * parer, vêtir ', le port, atirar ' pousser, jeter, lancer, décharger (une arme à feu), viser à, dissiper, aller ', le port, atirarse ' s'élancer ' ; cf. le port, atirarse a alqiiem ' tomber sur qqn ' et l'afr. s'aatir a ' s'attaquer à '. L'it. attirare a été emprunté depuis le xvi* siècle ; il ne figure pas dans le Di:(ionario délia Crusca, ni, à ce qu'il semble, dans aucun dictionnaire publié avant le xix'^ sièck.
Tirer a une origine analogue à celle des verbes trouver (§ I), tresser (§ V), trousser (§ VI), heurter (§ XXIV), humer (§ XXVI), c'est-àdire que atirer subit l'influence des verbes formés à l'aide du préfixe a <C ad sur des verbes simples commençant par/ (p. ex., atraire, traire ; atraitier, traitier ; atochier, tochier ; atorner, torner^ et tirer se dégage de atirer par l'analogie des formes simples. Si tirer a pris dès la période prélittéraire les sens de ' chercher à amener vers soi, chercher à allonger, à tendre (un objet) en l'amenant à soi par un bout ', il en est à peu près de même pour afaitier qui est synonyme de tirer dans la Chanson de Roland :
Si duist sa harhe, afaitat sun gernun. (v. 21'».) Tiret sa barbe cume hum ki est iriez, (v. 2414.)
Gautier traduit afaitier par tirer (vocabulaire : ' saisir, manier'). Cette traduction est probablement plus exacte qu'elle n'en a l'air, car afficere et affectare signifient tous les deux * saisir ' et affectare a souvent le sens figuré de ' attirer ' : Galliarum societatem arte donisque affectare. (Tac, Hist.,/\, ij.^Proximas civitates affectare. (id., ib. 4, €6.^ Atirer, qui avait sans doute cédé ce sens à tirer dans la période prélittéraire, l'a repris sous l'influence de tirer et des composés à préfixe a vers le xvi^ siècle (v.
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plus haut). On explique d'habitude tirer dans tirer un fusil, un canon etc. comme ayant rapport à l'action de tirer le .mécanisme qui met le feu à la charge. Mais les constructions afr. tirer qqn d'une épà, de flèches etc., port, atirar com pedras ont sans doute la même source que les phrases aatir qqn de bataille, d'estoc, de paroles etc. et c'est de là qu'on aurait passé aux constructions tirer un coup d'épée, tirer une flèche, tirer un arc, un fusil etc. ; cf. aatir d'estoc, tirer une estocade, port, tirar huma estocada. Le port, atirar possède le sens de ' décharger (une arme à feu) * mais non pas celui de ' tirer, attirer '.
Si les substantifs aatir et atir ont existé avant les verbes atirer et tirer, il est naturel que les formes réduites tir et tire aient des sens qui sont dérivés de aatir plutôt que de tirer. Selon le Dictionnaire général, tire dans l'expression à tire d'aile ' en agitant les ailes sans relâche ' désigne l'action de tirer à soi. Mais en ancien français on disait a tire de cheval ' à toute bride ', voler a tire ' voler vite ', s'en aller (de^ belle tire, écrire de chaude tire, venir de grant tire. Si l'on s'en rapporte à tirer, l'origine de ces expressions reste obscure ; elles s'expliquent, au contraire, très naturellement par aatir ' s'empresser ' et substantivement ' manière d'agir emportée ' ; cf. le port, tira ' hâte, diligence ', atirarse ' s'élancer en battant des ailes avec bruit et avec une grande agitation ' ; et l'afr. a ait, a hait ' avec empressement ' (v. § XLVI). Il en est de même pour tire ' sorte ; façon, image ; rangée (angl. tier) ; ordre, rang ' ; dans ces sens, qui dérivent difficilement de tirer, tire est synonyme de l'afr. afaitement et a par conséquent une origine des plus naturelles dans l'afr. atirer <C aatir <C *afactire ; cf. atireement ' avec ordre ' et atirer ' arranger ' : Ou queil sont devisé li dit et li fait et li grant consoil des batailles et des sièges atirie^ ordeneement. Car Phelippes fu a tou:{. (Ph. de Navarre, Les Quatre tans d'aage d'orne, Richel. 12581 ; G.) Skeat est disposé à croire que l'angl. tire ' bande (d'une roue )' est dérivé de l'àngl. tire ' arcelet soutenant les cheveux sur la tête des femmes ' ; mais l'esp., port, tira signifie * bande, bandelette ' et tous ces mots sont dériVés de l'afr. atire que Godefroy renonce à traduire mais qui signifie clairement ' bande de métal ' et se rattache ainsi au sens primitif de *afactire ; en voici les exemples : Deux atires a tenir l'asseaul dudit pont. (1403, Compt. de Nevers, Arch. mun. Nevers, CC 12.) Neud pour lesd. aneaulx et les clerfs a fermer les atyres et les chevilles des vouleus. (Jb.) L'afr. tiroire ' outil de tonnelier ' fait penser que les cercles qu'on met aux tonneaux s'appelaient autrefois atires. — Diez rapproche le pr. tirar ' maltraiter, déplaire ' de l'it tiro ' offesa, giarda, o beffa fatta altrui insidiosamente ' et de l'afr. tire ' ennui, fatigue, peine' ; ces sens rattachent tirer à atirer ' maltraiter ' et à aatir ' provoquer, insulter ' ; cf.
aatie, aatine ' querelle, animosité ', aatiner ' harceler, tourmenter \ aatison ' effort, peine '. Enfin la variante tiere qui a donné tieira, tieiro en provençal et qui a intrigué les étymologistes a son origine dans les formes atierrai, atierroie qui sont presque toujours préférées à atirerai et à atireroie.