LII. — Fr. rêche
Etymologies à rejeter.
(i) Ail. resche, rôsche ' âpre, rude, raide ' : Diez 666. Fôrster (Z. III, 264) conteste cette étymologie ; Mackel (90) ne l'approuve pas non plus. D'où vient ce mot allemand ?
(2) Celt. *rescos, qui serait peut-être le même mot que l'ail, frisch : Meyer-Lubke 7240.
(3) Lat. resecare >> *reschier à'où resche dont le sens primitif aurait été * entaillé' : Kôrting 7992.
Kôrting ne propose resecare qu'à titre de simple conjecture. Le Diciionnaire général déclare l'origine de rêche inconnue.
Etymologie proposée.
Le fr. rêche, afr. resche, pic. rèke, anc. pic. reske, est le même mot que le fr. revêche, afr. revesche (§LI). Le v de la forme *rëvërsîcare, qui tombe régulièrement dans l'adjectif verbal resche d'après la loi formulée au § XXXVIII, ne persiste dans revêche que par l'analogie de vers, verser.
Chacun de ces deux adjectifs rêche et revêche signifie (i) ' âpre au toucher ', (2) ' âpre au goût ', (3) '-âpre de caractère ' ; on dit étoffe rêche ou revêche, vin rêche ou revêche, caractère rêche ou revêche. Il est étonnant qu'on n'ait pas remarqué jusqu'ici l'identité de ces deux mots. Si le primitif que Fôrster a proposé pour revêche n'est pas déjà lettre morte, rêche vient lui donner le coup de grâce, car il est impossible de faire sortir rêche de *rohestico, *rubestico.
On peut tirer de cette forme de rêche encore d'autres précieux renseignements. Si rien ne nous autorise à croire que v ait pu tomber depuis •qu'il est devenu labio-dental, resche ex i panant revesche doivent remonter jusque vers le 11* ou iii^ siècle. Le Dictionnaire général fait remarquer •que l'existence de resche au xiv^ siècle se déduit de l'adverbe reskement ; mais il faut attendre jusqu'au xvii' siècle pour trouver un exemple de resche. Si resche a existé pendant tout le moyen âge sans être signalé
RECHERCHES ETYMOLOGIQ.UES 129
dans la littérature, on peut bien croire à l'existence ancienne du verbe reveschier, même si ce verbe ne se trouve pas employé avant le xvi^ siècle. Enfin, l'anc. pic. reske confirme le c de *reversicare et par là prouve définitivement que revêche n'est pas une importation italienne.
LUI. — Fr. bêcher, afr. beschier, emberchier.
■ Etymologies à rejeter.
(i) Lat. vulg. beccus, mot d'origine celtique, >> ^^c d'où l'afr. besche, pour bêche : Diez 47, Kôrting 11 32, 1294.
(2) Lat. vulg. *bisstcare (de bis) ' diviser ' : Horning, Z. XXI, 250.
(3) Lat. vulg. *bisèca ' à deux tranchants ' > fr. bêche : Herzog, Z. XXXIII, 354 ; Meyer-Lûbke 1124.
(4) Bas lat. besca, d'origine inconnue : Dictionnaire général. On néglige l'afr. emberchier.
Etynwlogie proposée.
Le fr. bêcher a son origine dans le lat. vulg. *inversîcare (de inversas * tourné sens dessus dessous ') >> *inverscare >> *envescare > *embescare > *embeschier ; cf. *reversicare >- afr. reveschier (§ LI). Dans d'autres sens qui ont continué plus longtemps à rappeler versare, le composé *inverscare, retenant par analogie l'r de rsc, devient nécessairement *envercare ; de là l'afr. emberchier ' mettre autour ', qui, étant parallèle à l'afr. reverchier (§ LI), prouve que *inversicare a existé dans le domaine français. On admet çà et là le passage de nv à mb ; mais je tiens à constater que c'est là une évolution absolument régulière. En latin classique, n ne se faisait pas sentir devant v par la raison qu'on ne pouvait prononcer facilement cette fricative bilabiale sans supprimer l'w. Mais on sait que la langue vulgaire rétablit Vn du préfixe in et que n devient régulièrement m devant une consonne bilabiale. Si n, qui dans np, nb devient toujours w, reste, au contraire, presque toujours intacte ■ dans nv^ c'est que le changement de Vu en m aurait inévitablement entraîné celui du -y en ^ et que l'analogie de la forme simple à v initial empêche ordinairement l'altération du v. Les formes *envescare et *envercare ont cessé de rappeler versare, et, devenues ainsi libres de toute influence analogique, ont .passé régulièrement à *embeschier et à
emherchier. La réduction de *embeschier à beschier s'explique comme celle de entrover à trover (§ I) et de *entromper à tromper (§ II) . Le substantif bêche, d'où Diez, Kôrting, M. Meyer-Lûbke et les auteurs du Dictionnaire général tirent bêcher, est, en réalité, post-verbal.
Le verbe bêcher garde toujours son sens étymologique de ' retourner ' ; on lit dans le Dictionnaire général : retourner la terre ' la remuer profondément avec la bêche '. On disait autrefois dans le même sens verser un champ ; et le latin littéraire employait invertere, vertere et versare pour dire, ' bêcher '. Les formes dialectales besso, bessa ' bêcher ' et bessa, besse ' bêche ' (v. Puitspelu, Dict. e'tyni. du pat. lyon.) remontent probablement à *inversare ; IV serait tombée dans inversas >> *enibes ; cf. le pr. ves <C versus et le port, vessar ' labourer '. Mais dans le patois lorrain, le substantif bos, bas ' bêche ' paraît dérivé du verbe *boschieu (*baschieu^ > bochieu ' bêcher '. Enfin, si le fr. bêche désigne, au figuré, un coléoptère qui ronge les bourgeons de la vigne etc., il est évident que le verbe lyonnais bèchi ' se ronger ', pour lequel Puitspelu suppose un type *bescare, qu'il tire irrégulièrement de beccum, est le même mot que bêcher ; l'expression bèchi deins son coro signifie proprement ' bêcher dans son cœur '.