‹ Recherches philologiques romanesChapitre 43 sur 69 · LV. — Afr. dehoisier · texte numérisé non relu

LV. — Afr. dehoisier

Etymologie proposée.

Les étymologistes paraissent avoir négligé l'afr. dehoisier ' endommager'que Godefroy qualifie de ' mot douteux ' mais dont il cite trois exemples qui en établissent la forme et le sens de la manière la plus satisfaisante. Dehoisier vient du lat. vulg. *dèvitlare, composé de de et vïtîare, qui se conforme à la loi du § XXXVIII en évoluant ainsi : *devetjare >> *defetjare > *deheisier ; cf. vitiare >> veisier >> afr. voisier. C'est le changement de Ve fermé du préfixe en e féminin qui a empêché *deheisier de passer à *deisier ; cf. dehors (§ XXIV).

Voici les exemples de dehoisier cités par Godefroy :

Il lessa gens por réfère le chastel qui estoit par leus dehoisie:^ et desclox.

(G. de Tyr, XX, 2i,Hist. des crois.)

Une pierriere... getoit trop grosses pierres a deus chastiaus de fust, si que trop les avoit maumis et dehoisie:(.

(Id., 1,489, P. Paris.)

Asses i ot de grossez pierrez giteez as hourdeis et aus toumelez si que durement furent dehoisiê li mur en pluseurs lieus.

{Godefroy de Bouillon, Richel. 22495.)

On peut comparer î;///ww dans cet exemple :

Si nihil est in parietibus aut in tecto vitii.

(Cic, Ep. ad Fam., 9, 15, 5.)

On disait de même ferramenium in op'ere vitiare (Columelle, ii, 1,20), corpora vitiare (Ov., Fasti, 6, 136), ossa vitiare (Cielse, 8, 2). 11 est manifeste que tout en changeant de forme dehoisier a gardé sa signification primitive.

^ , LVI. — Fr. dégoiser, afr. desgoisier.

Etytnologie à rejeter.

Diez, Kôrting et M. Meyer-Lûbke n'enregistrent pas ce mot ; mais Littré, Scheler et les auteurs du Dictionnaire général sont disposés à y

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voir un dérivé du radical de gosier dont l'origine est inconnue. Cette ■dérivation suppose cette série de sens : ' dégorger ' >> ' chanter à pleine gorge ' > 'parler avec volubilité, jaser, s'ébattre '. On peut remarquer en passant qu'on ne rend pas ainsi compte de l'idée de s'ébattre d'une façon tout à fait satisfaisante. On cite à l'appui de cette étymologie la forme du patois de Berry dégoisiller ' parler vite, longtemps et mal ' et l'afr. gosillier 'gosier'. Mais si l'ancienne langue distingue toujours desgosillier ' avaler, égorger ' de desgoisillier ' débiter rapidement (des paroles) ', il est manifeste que ce dernier verbe ne s'associe jamais dans la pensée à l'idée de gosier. En effet, il est dérivé régulièrement de l'afr. desgoisier.

Etymologie proposée.

Le fr. dégoiser, afr. de{s)goisier vient du lat. vulg. *dîsvîtiare, composé de dis et vîtïare ; d. l'afr. dehoisier <C *devitiare (§ LV). Dans cette étymologie il n'y a d'irrégulier que le changement de x^ en ^ ; disvitiare aurait donné normalement *défoiser, le v étant dévocalisé par Vs comme dans très vices > treis fei:{ (v. § XXI). Mais à côté de *disvitiare il y avait vitiare > afr. voisier ' divertir, amuser ', *ifivitiare >> afr. ^nvoisier ' se livrer au plaisir'. *Disvitiare ' se livrer au plaisir ' subit l'analogie de ces synonymes apparentés, probablement vers le ii^ ou 111'= siècle, époque à laquelle le v était encore bilabial ; mais le groupe sv ne se prononçant qu'avec difficulté (on ne le prononçait probablement jamais en latin, même quand on écrivait, par exemple, exvehere pour ■evehere), on substitue inconsciemment au z^ un w germanique qui, bien qu'il ne diffère que* légèrement de v latin, devient régulièrement g.

La filiation des sens est la suivante : (i) ' se livrer au plaisir, s'ébattre ' >> (2) ' chanter ' >> (3) ' gazouiller ' > (4) ' jaser, parler avec volubilité '. Tous ces sens sont indiqués. Voici un exemple du sens primitif qui n'a certes rien à démêler avec le chant :

Maint poissonnet, mainte vandoise Vy la nager, qui se degoise En l'eaue clere, nette et fine.

CAL Chartier, Poés., 596, éd. 1617.)

L'exemple le plus ancien de degoisier le présente comme synonyme de invoisier :

.... Luitars s'est envoisiei

Et fièrement s'est degoiste:^.

(J. Bretel, Tourn. de Chauvenci, 2557.

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Godefroy traduit degoisier ici par * chanter '. Mais envoisier lui aussi est tout près de signifier ' chanter ' dans les exemples suivants où Godefroy le rend par * se divertir, s'amuser, se livrer au plaisir, s'abandonner à la joie ' :

Les chans des oisealz escolterent

Qui par la forest s'envoisoient.

(Durm. le Gai., 2218.)

Lors s'esvertue, et lors s'envoise Li papegaus et la kalandre.

(Rose, 76.)

Si chantent et envoisent tuit tant k'il fu saisons de couchier.

(Chev. as deus csp., 2618.)

Voici encore deux exemples où il est difficile de distinguer entre degoisier (' chanter ' : Godefroy) et envoisier :

Qui en tel faictz se déduit et degoyse.

(J. Meschinot, Bail. 20.)

Et Baudoins retorne an la cité antie,

Biau s'anvoise et déduit avecques sa maisnie.

(J. Bod., Saisîtes, ccxviii.)

Enfin, pour bien établir le passage d'idée entre ' se livrer au plaisir ' et ' chanter ', il suffit de faire remarquer qu'on peut traduire degoisier indifféremment par * se réjouir ' ou, avec Godefroy, par ' chanter ' dans cet exemple :

Les oiseaus qui dans l'aer degoisent de leur vois.

(Grevin, les Œuv. de Nicandre, 11.)

Les vers suivants corroborent cette manière de voir :

Chantent et enveisent de lur paroles.

(Chardry, Set dormans, 1648.)

Ces oysillons vont chantant par degoys.

(Christ, de Pis., Poés., Or est venu.)

Comme degoisier et envoisier s'employaient beaucoup en parlant des oiseaux, on passe facilement par l'intermédiaire du sens de ' gazouiller '' à celui de ' jaser, parler avec volubilité, débiter rapidement (des paroles) '.

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