LXV. — Fr. saugrenu
Etymologie à rejeter.
Lat. vulg. *salgranûtum, composé de sal * sel ' et *granûtum ' grenu ', dérivé de granum : Dictionnaire général. ^ Diez et Kôrting n'enregistrent pas saugrenu. '
Etymologie proposée.
Le fr. saugrenu, dont Cotgrave nous fournit en 1611 le premier exemple (saugreneux est signalé au xvi^ siècle), vient de l'afr. *saurgrenUy pour saur grenu (v. saur, § LXIII). M. Meyer-Lûbke {Gram. des lang. rom., I, § 475 ; trad. fr.) fait remarquer que dans le français du Centre, dans l'Est et à Lyon r devant une consonne disparaît quand la syllabe suivante contient une r ; il cite entre autres exemples le nfr. héberger < afr. herbergier, puis au xvi^ siècle et encore jusqu'au xviii* mecredi, abre, mabre, formes dans lesquelles les grammairiens ont plus tard rétabli l'r. Comme saugrenu paraît exister depuis le xvi^ siècle seulement, il faut le ranger avec ces formes. Les grammairiens n'ont pu rétablir Vr dans saugrenu parce que ce mot ne rappelait plus saur. L'existence de l'expression saur grenu est assurée par cet exemple :
Li chevaliers au bel escu Li envoie ce sor grenu.
(Fregus, p. 185, Michel.)
Il n'y a au contraire pas trace de *salgrenu, qui remonterait nécessairement à la période préhistorique.
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On trouve dans le Dictionnaire général cette définition précise de saugrenu : ' dont l'étrangeté est choquante'. Cette idée a une origine des plus naturelles dans l'afr. sor grenu ' alezan pointillé ', auquel on peut comparer l'angl. ivhite éléphant * éléphant blanc ' et au figuré ' chose qui a coûté beaucoup d'argent et qui ne sert à aucun but utile '. D'un autre côté, le prétendu composé *salgrenii, auquel le Dictionnaire général attribue le sens propre de ' grenu par le sel, où le sel est en gros grains ' mériterait bien, s'il avait ce sens, d'être qualifié lui-même de saugrenu : il serait d'une étrangeté choquante. D'où est-ce qu'on tire cette idée de la grosseur des grains ? Le Dictionnaire général donne conime définitions du mot grenu : ' riche en grains ' et ' parsemé de petits grains '. Le composé *salgrenu devrait par conséquent signifier soit ' riche en grains de sel ', soit ' parsemé de petits grains de sel '. On pourrait tirer de l'une ou de l'autre de ces idées le sens de ' piquant, spirituel ', mais non pas celui de ' saugrenu '.
LXVL — Fr., pr., cat. gris ( >> ait. griso, esp., port, gris^ ; it. grigio ; fr. vert-de-gris ( > angl. verdigris^.
Etymologie à rejeter.
Germ. gris *gris' : Diez 174, Meyer-Lubke 3873, Kôrting 4361, Dictionnaire général.
. Pour rendre compte de l'it. grigio, on cite le bas lat. griseus (ix« siècle) qu'on fait venir du germ . gris. Mais d'où vient ce mot germanique ? Kluge cite le mha. gris, asax. gi'is, grisil (mots inconnus au Heliand), holl. grijs. Il ajoute que l'histoire primitive de ce mot reste inexpliquée et que o^m manque dans tous les autres dialectes germaniques. Dans ces conditions il est permis de regarder le germ. ^m comme un emprunt si l'on trouve pour le roman gris une etymologie latine parfaitement satisfaisante. Skeat ne rattache pas à gris l'angl. grisly ' hideux, hor-rible ' et l'ags. grisan ' frissonner, avoir horreur ' ; mais le logoud. ^ma^r^ a précisément le sens de l'ags. grisan et l'obwald. ^n'^wr signifie 'horreur ' (v. Meyer-Lûbke 3873) ; cf. le fr. gris ' qui est déplaisant comme quelque chose de sombre ' (Littré) : En faire voir de grises ' faire éprouver de grandes contrariétés '.
Etymologie proposée.
Le fr., pr., cat. gris et l'it. grigio sont les représentants phonétiques absolument réguliers du lat.-grec chryseus ' couleur d'or '. On admet
RECHERCHES ETYMOLOGIQUES I55
que l'ait, griso et l'esp., port, gris sont empruntés du fr., pr.^, c^t. gris (v. Meyer-Lûbke ^873). Cette étymologie est donc incontestable au point de vue phonétique.
Le bas-lat. griseiis signifie non seulement ' gris' mais aussi ' couleur d'or ' : « pr. saurs ' color aureus ' » (Gram. prov., Guessard, 44), « saura ' grisea ' » Qib., 61) ; y. Diez, 282, s. v. sauro. Comme le fait remarquer Diez, il est manifeste que grisea représente ici chrysea. Mais il est difficile de croire qu'à côté de ce mot héréditaire griseus ' couleur d'or ' on ait tiré d'un mot germanique une forme identique pour désigner une couleur différente. Si l'on répond à cela que le gris ne diffère pas assez de la couleur d'or pour exiger une forme distincte, on admet par là que le passage d'idée entre ' chryseus ' et * gris ' est naturel. Le changement de sens s'explique, en effet, facilement : le sens propre de chryseus, mot emprunté du grec, ne serait pas familier au peuple et le mot faisait partie de noms de substances, de pierres précieuses et de plantes dont la couleur ne rappelle que vaguement celle de l'or : chrysolithus, k.grisolito ' pietra preziosa di un color verde oscuro, con un' ombra di giallo ' ; chrysopastus, it. grisopa:(io ' pietra preziosa di color verde-chiaro misto di un po' digialliccio ' ; dwysoprasus ' variété d'agate d'un vert blanchâtre ' ; chrysocolla ' corps métallique d'un jaune pâle ' ; ■ chrysoberyUus , it. crisoherillo ' specie di berillo di color pallido, con qualche leggiera tintura di giallo ' ; chrysanthemon ' plante dont les fleurs sont souvent blanches, roses, violettes, etc. '. Il est certain que l'adjectif latin gilvus ' jaune pâle ', par lequel Du Cange traduit le baslat. grissns ' gris ' et griseus, greseus ' gris ', décrit bien la couleur p:\le de la plupart des substances et des pierres précieuses dont le nom est composé avec chryso ; il est également certain que le mot gris ne décrit pas mal cette couleur, surtout celle des pierres précieuses quand elles ne sont pas de la plus belle eau ; cf. le lat.-grec leucochrysos ' espèce de chrysolite ', leucophaeus ' gris ', Gris se dit encore aujourd'hui de certaines couleurs qui participent du jaune, du vert, du bleu et du rouge ; cf. gris de lin ' couleur qui participe du blanc et du rouge ' (Littré) ; vin gris ' vin très paillet ' (paillet, en parlant du vin rouge, ' peu chargé de couleur ' : Littré). Enfin, les couleurs indiquées par les mots composés avec chryso sont assez variables pour avoir donné à gris ( <C chryso, chryseus') le sens primitif de l'afr. vair ( <; variiirn) et cet adjectif signifie non seulement ' variable ', mais aussi * brillant, de différentes couleurs, bigarré ' et plus souvent ' gris '. Du Cange nous cite une foule de manuscrits où griseum est expliqué par varium ou inversement.
On trouve dans le Dictionnaire général : « F^r/-J^-^m... altération de
vert-de~Grke, proprement ' vert de Grèce ', nom dont on ne connaît pas la raison d'être » ; puis, cet exemple : Vert de Grice soit pulvérisé. (13 14, Chirurg. de Mondeville, 839.) Skeat (s. v. verdigris), qui tombe d'accord, cite : Verte grece, viride grecnm, flos eris (xv^ siècle) ; Viride gremm, verdegrece {Anglo-Sax. andOld-Engl. Vocabs., T. Wright). Malgré tout cela, vert-de-gris n'a certainement rien à démêler avec la Grèce. Le fr. vert-de-gris, comme Fit. verderame, est (i) le nom vulgaire de l'oxyde de cuivre qui se forme à la surface des vases de ce métal, et (2) le nom de l'acétate bibasique de cuivre, dit dans le commerce verdet (Dict. gén.^. Ce mot verdet avait autrefois aussi le sens (i) de vert-degris (v. Littré) ; cf. le pr. verdet * un peu vert ' et * vert-de-gris ' et l'esp., port, verdete * vert-de-gris '. Comme l'acétate bibasique de cuivre est d'une nuance pâle qui varie du bleu au vert, il est évident qu'on a employé dans la période prélittéraire l'expression verdet gris pour désigner exclusivement le verdet du commerce. Le composé verdetgris devient régulièrement verdegris, prononcé exactement comme vert-degris. L'étymologie soi-disant populaire a essayé de mettre un peu de lumière dans cette forme obscure qui se rattachait toujours à vert. Après la chute de l'élément dental de c, elle a vu très naturellement dans gris, dont 1'^ se prononçait toujours, une corruption du substantif Grice, ce qui a permis aux savants qui ne savaient pas le terme latin propre d'écrire viride gremm ; on peut comparer la variante anglaise verdigrease où gris s'est assimilé à grease <C fr. graisse. Il n'en est pas "moins certain que la prononciation juste, c'est-à-dire sans ^ final, a toujours persisté parmi le peuple, car si la (orme vert-de-Grice avait été d'un usage général au xiv^ siècle, on aurait dit aujourd'hui vert-degrisse. Il importe de remarquer que dans le plus ancien exemple qu'enregistre la littérature, ce mot prend la forme verte gre^ (xiii" siècle ; v. Littré) et que gre^^ est ici une variante de gris ; cf. le bas-lat. gressum, greseum, pour griseum (Du Cange).
Il est- curieux de comparer le nha. Grûnspan ' vert-de-gris'. Kluge se contente de voir dans le mha. spangrûen un mot composé avec span * espagnol ' et grûen ' vert ' ; Grûnspan serait formé sur le bas-lat, viride hispanum. Mais span est ici sans doute le substantif Span ' copeau, raclure ' ; d. La raclure du verdet (xvi^ siècle ; Dict. gin.). Aussi viride hispanum a-t-il une origine analogue à celle de viride grecum.
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