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LXXI. — Fr. trouer ; pr., cat. traucar

Etymologies à rejeter.

(i) Lat. vulg. *trabûcare (du germ. bûk ' ventre ' ) >■ pr. trabucar * renverser ' et peut-être pr. traucar ' percer ' (cf. l'it. buco ' trou ' ) : Diez 694.

M. Meyer-Lûbke (1376) voit dans l'it. buco un mot d'origine inconnue qui n'a rien à démêler avec le germ. bûk.

(2) Lat. vulg. *trabtcare (de trabs ' poutre ' ) >» bas-lat. traiicare >>fr. trouer : Scheler (Diez 739, s. v. pertugiare).

Dans la troisième édition de son Dictionnaire étymologique, Scheler rejette cette étymologie irrégulière en faveur de celle de Diez. Kôrting

IJO RECHERCHES ÉTYMOLOGIQ.UES

(9638), qui préfère trabicare à trahucare, émet encore trois conjectures : (i) *torcare, de torquere ; (ii) Tpaueiv * frangere ' ; (iii) germ. troga *auge '.

Etytnologie proposée.

Le pr., cat. traucar vient du lat, vulg. *trâvàcare, composé de tra <C trans (cf. le lat. tràvôlare) et *vâcare, pour vàcûare * vider'. C'est le changement régulier de vacuus en *vaciis qui a amené celui devacuare en *vacare (v. § LXX). *Trâvàcare, de même que *trâsvàcare ( >> it. trafficare, § LXIX) et *trâsvàgare ( > esp. trasegar, § LXX), est accentué sur le modèle de tràvôlare ( > afr. trauîer). Dès la période du latin vulgaire, le proparoxyton *trâvàcat devient *traucat ; cf. gabata > *gauta >► pr. gauta, fr. /om^. On a dû dire par analogie *traucare, forme que représente régulièrement le pr., cat. traucar. Le latin vulgaire a tiré du verbe le substantif *traucum qui devient régulièrement trauc en provençal et trou en français ; cf. paucum >> pr. pauc, afr. pou ; et le bas-lat. traugum ' trou ' dans la loi des Ripuaires, vni' siècle. Le fr. trouer est parallèle à louer et à jouer, c'est-à-dire d'abord que c tombe dans locare, jocare et *traucare sous l'influence des- substantifs locum >> afr. lou, jocum >> afr. jou et *traucum >> *trauu > /ro« (cf. clavum >► *clauu >► r/o/i) ; et ensuite que le radical inaccentué se généralise dans ces trois verbes ; cf. trouver. Le verbe trouer réagit sur trou et l'empêche de devenir treu ; cî. clouer, clou. Cependant le patois picard généralise le radical accentué et présente les formes treu, treuer ; cf. le pic. treuver ' trouver '.

Cette étymologie convient manifestement à trouer pour le sens car *travacare signifie littéralement ' faire un vide, une ouverture, au travers de '.Les anciens substantifs français vuide, vuit, qui renferment le même radical, signifient * trouée, ouverture ' :

E de une launce de freyne fery Fouke par my la voyde du corps. (Foulq. FUx. Warin, Nouv. fr. du xiv* s., 46.)

Lequel fut féru, d'un fer de lance ou vuià de son harnois.

(Monstrelet, Cbron., I, ccxxiii.)

L'afr. vuidance est employé expressément comme synonyme de trou dans cet exemple :

Remplesist et restoupast le trau et le widenghe que on avoit fait.

(13 17, dans Godefroy.)

Le verbe vider est encore aujourd'hui synonyme de trouer dans les expressions vider une clef, une roue, un peigne. Enfin l'afr. trou au sens de

RECHERCHES ÉTYMOLOGIQUES ÏJl

* écluse ' rappelle le cat. trâfa^, port, trasfégo, esp. trasiego ' action de transvaser ' , substantifs verbaux de trafagar, trasfegar, trasegar <; *trasvacare (v. § LXX).

LXXII. — It. truccare ( > pr. truca, port, trucar), trmco ( > esp., port, truco \ pr., fr. truc).

Etymologies à rejeter.

(i) Aha. drucchen 'presser ' >- it. truccare, vénit. strucare : Diez 332. Caix {St. 610) et Kôrting (9773) approuvent cette étymologie pour strucare.

(2) Lat. vulg. *trûdtcare >• it. truccare, fr. trucher : Nigra, AG. XV, 281 ; Kôrting 9773.

M. Meyer-Lûbke (8943) paraît rejeter drucchen et *trudicare.

Etymologie proposa.

Uit. truccare est le même mot que le pr. traucar ' trouer ' (§ LXXI). Le lat. vulg. *travacare > *trawcare ' aboutit régulièrement à truccare en italien ; cf. uccello <i avicellus et giulivo < *diaholivus (§ X). Le radical aurait pris sous l'accent la forme troc, mais le radical inaccentué est généralisé, comme pour le fr. trouer. Dans le domaine français, *trawcare donne traucUer > trochier (v. § LXXIII). La forme rare italienne trucciare, synonyme de truccare, est empruntée du gallo-rom. trauchier. Le fr. trucher, qui semble inconnu à l'ancienne langue, est emprunté de l'it. trucciare (v. § LXXIII). Le substantif italien trucco est post- verbal.

Quelque satisfaisante que soit cette étymologie pour la forme, elle ne laisse pas de paraître au premier abord très peu vraisemblable pour le sens. Il y a cependant peu de différence entre la signification propre de traucar et celle de truccare ; le premier veut dire littéralement ' faire un vide en enlevant une certaine partie d'une chose ' ; le second * faire un vide en enlevant une chose '. Le Di:(ionario Minerva donne du sens de truccare cette explication précise : « Termine usato in alcuni giuchi che si fanno con palla, e vale Levar colla sua la palla dell' avversario dal luogo dove era » . Le terme français propre pour traduire truccare

I . Ce n'est que sous l'influence de * traucat < * travacat que *travacare devient *traucare (v. § LXXI).

172 RECHERCHES ÉTYMOLOGiaUES

est manifestement déloger {déloger la bille de qqn). Mais l'afr. vuider, qui renferme le même radical que truccare, s'employait couramment pour dire ' enlever, transporter, déloger '. Dans *travacare >> truccare l'idée de délogement est renforcée par le préfixe. Il est donc incontestable que cette étymologie rend compte du sens de truccare tout aussi naturellement que de celui de traucar. Diez veut que le substantif /rwcco ' jeu de billard ' signifie proprement ' coup ' et pour appuyer cette opinion il fait remarquer que l'espagnol emploie dans le même sens le pluriel trucos ; mais trucos s'explique comme l'angl. billiards. Rien n'est plus naturel que cette série de sens : ' déloger la bille de qqn ' >> ' frapper la bille de son adversaire ' >> ' frapper ' ; de là le pr., gasc. trucâ, lad. trukiar ' frapper '. Le vénit. strucare ' faire sortir d'une substance le suc qu'elle renferme ' corrobore l'étymologie *travacare qui représente trans-vacuare ; cîA'ts^. trasegar, port, trasfegar, cat. trafagar ' ira.nsvaser ' (§ LXX). Le Dictionnaire général tire le fr. truc ' coup, coup à certains jeux (billard, etc.), coup d'adresse ' du gasc. truc ' coup ', mais il est manifeste que ces deux substantifs, comme l'esp., port. truco ' choc de deux billes ',sont empruntés de l'italien. Si l'esp., port. truque se dit également d'une sorte de jeu de cartes à vades et à renvis, c'est qu'en faisant le renvi on déloge son adversaire. Le port, trucar de falso ' feindre ce qui n'est pas ' indique le passage au sens du fr. trucher : ' mendier frauduleusement ' ; Je mot d'argot truche ' mendicité frauduleuse ' n'est après tout pas très loin de truc ' coup d'adresse ' ni de trucage * industrie qui consiste à donner à des objets modernes le caractère, l'apparence d'objets antiques '.

LXXIIL — Fr. troche, trochet ; afr. trochier ( >>it. trucciare'^ fr. trucher)\ esp., port, trocar ( > fr. troquer > angl. truck).

Etymologies à rejeter. • •

(i) Lat. vulg. *travicare, «omposé de trans et vicis ' changement >> *traucar >> esp. trocar d'où le fr. troquer : Diez 329.

(2) Lat. vulg. *trocare, pour *torcare, de torquere : Langensiepen (v. Scheler), Kôrting 9694.

On ne rattache pas aux verbes troquer, trochier * troquer ' les substantifs français troche, trochet ; Diez et Kôrting ne mentionnent même pas ces derniers. Le Dictionnaire général déclare que le verbe troquer est la

RECHERCHES ETYMOLOGiaUES I73

forme normanno-picarde de l'afr. trochier et que l'origine de ces mots est inconnue.

(3) Germ. (hoW.) trekken ' tirer ' par l'intermédiaire des formes trok, trié ' vente ', trokken ' se procurer des marchandises ' du flamand de l'Ouest : Skeat (s. v. trtick').

Cette étymologie ne rend pas compte de l'esp., port, trocar qu'on ne peut tirer de l'afr. trochier.

(4) Scheler voit dans troche soit un représentant de l'aha. drupo (nha. Traiibe ' grappe ' ) par l'intermédiaire d'une forme bas-latine drupea, trupea, soit un doublet du mot torche.

Du type trupea, on ne peut tirer que la forme tronche ; et le mot torche ne rend pas bien compte des sens de troche. Le Dictionnaire général déclare l'origine de troche incertaine.

Etymologie proposée.

Le lat. vulg. *trau>care, qui représente *travacare, composé de trans et vacuare (v. § LXXI), devient régulièrement en italien tniccare, en provençal et en catalan traiicar, en hispano-portugais trocar et en ancien français trochier.yzi montré à l'article précédent que l'it. truccare ' déloger ' est le même mot que le pr., cat. traucar ' trouer '. Il me reste à prouver que l'esp., port, trocar, afr. trochier 'troquer' est étymologiquement identique à l'it. truccare et au pr., cat. traucar. Le nfr. troquer y d'où l'angl. truck, est soit une importation espagnole, soit une forme refaite sur le bas-lat. trocare, qui figure, en 1257, dans le cartulaire de Saint-Florent de Saumur (v. Du Cange).

On lit dans l'ancien dictionnaire italien-anglais de Florio {A World of Wordes, or most copions and exact Dictionarie in Italien and English. London. 1598) : truccare^ to truck, barter '. Ce verbe, qui ne paraît pas mentionné ailleurs mais dont on ne peut guère contester l'authenticité, est manifestement le même mot que l'it. truccare ' déloger ' ; l'analogie est évidente entre l'idée de ' déloger la balle de son adversaire avec la sienne' et l'idée de ' échanger une chose pour une autre '. La réunion de ces deux sens dans l'it. truccare est une preuve très importante de l'étymologie que je propose. On en trouve une autre dans le port, trasfegar, qui représente *transvacuare (§ LXX) et signifie non seulement ' transvaser ', mais aussi ' transporter, changer de place '. Ces derniers sens se retrouvent dans l'afr. vuidier qui lui aussi est dérivé de vacuus. Mais il est inutile de multiplier" ces analogies; il suffît, pour établir l'étymologie de l'afr. trochier, esp., port, trocar ' troquer ', de citer le verbe bas-latin devacuare qui est consigné dans deux

glossaires du xiv^ siècle et qui signifie * revendre ' (v. Du Cange). A côté de l'afr. trochier ' troquer ', dont on trouvera des exemples dans Du Cange (s. v. trocare\ il y a le verbe trochier ' pulluler, monter en épi '. Si les étymologistes négligent ce dernier, c'est qu'ils y voient sans doute un dérivé du substantif troche. Dans ces conditions, il n'est pas surprenant qu'on n'ait pu trouver au mot troche une origine satisfaisante, car ce substantif a, en réalité, sa source dans le verbe trochier ^pulluler '. Ce verbe est surtout intéressant parce qu'il a donné naissance à plusieurs substantifs qui subsistent encore aujourd'hui et qu'il est facile d'établir son identité avec le verbe trochier ' troquer ', dont il sert à confirmer l'étymologie. Il est représenté dans les dialectes par les verbes bourg., champ., troy. trocher "pousser des tiges, pulluler ' ; genev. trocher ' donner trop de tiges ' ; Suisse-rom. : trotta * taller ' ; Jura : trucher ' taller ' ; lyon. truchi * pulluler, multiplier ' ; morv. troichi, se dit des plantes qui, étendant leurs racines, projettent des tiges nombreuses ; messin trancher ' taller '. Cette dernière forme vient à l'appui de l'étymologie *trawcare. L'idée commune à tous ces verbes est celle de * pousser vigoureusement '.Or comme l'it. truccare partage avec l'afr. vuidier le sens de * déloger ' et comme le pr. truca, le piém. trûké, le lad. irukiartt le lyon. troqiio signifient ' frapper, heurter ', il est évident que l'afr, trochier a suivi cette marche : ' déloger ' >» * frapper, heurter, pousser avec violence ' > * pousser vigoureusement ' en parlant des plantes >» ' pulluler, multiplier '. Cette explication trouve un appui dans la variante italienne trucciare ' déloger ' ( >• fr. trucher ;, cf. Jura : trucher ' taller ' ) où l'on est obligé de voir un mot emprunté du gallo-rom. *trauchier. Du verbe trochier, on a tiré les substantifs troche ' faisceau, assemblage d'objets de même nature ', dialectalement ' assemblage de tiges, botte, carreau de légumes, pied d'herbe, amas de tiges sur le même pied ' (v. Godefroy) ; trochet ' sorte de bouquet naturel de fleurs, de fruits, que porte une tige ' ; trochée ' faisceau de pousses que donne.un arbre venu de graine, quand on le coupe un peu au-dessus du sol ' ; trochure ' quatrième andouiller du cerf '. L'ancien verbe composé destrochier ' séparer, rompre, arracher ' n'est pas, comme on l'a cru, formé sur troche ; il est tout simplement le contraire de trochier ' tasser ', comme cela peut se voir par cet exemple :

Fu celé haie destrochiee Tout a escient por lui nuire.

(G uiart, i?oy. itjw., Richel. p. 152; G.)

Il est curieux de remarquer que destrochier a été remplacé par détroquer. D'après le Dictionnaire général, ce dernier, qui s'emploie dans l'exprès-

RECHERCHES ÉTYMOLOGiaUES lj$

sion détroquer les huîtres ' les détacher pour les parquer ', est emprunté de la forme gasconne destronca. Mais destrouca n'aurait-il pas donné détrouquer ?

LXXIV. — Fr. aller, affaler ( >> pr. afalâ; gén. afalâ ; sarde du Nord falare).

Etymologies à rejeter.

(i) Dans la troisième édition de son dictionnaire étymologique, Sche- 1er écrivait à propos de aller : « L'origine de ce mot si important de la langue ... a beaucoup torturé les étymologistes, et malgré tous les efforts, elle échappe encore à la certitude. » Trente ans nous séparent de Scheler, et dans l'intervalle, aller n'a pas cessé de faire couler l'encre des philologues. Il y a longtemps que Fôrster a dit : « Même la fantaisie la plus hardie ne pourrait rien proposer de nouveau pour ces mots énigmatiques {andare et aller). » En effet, les hypothèses émises sur la généalogie du verbe aller rivalisent parfois d'ingéniosité avec les comédies d'intrigue. On ae trouvera pas mauvais que je me dispense de les examiner en détail. Le Dictionnaire général contient sur l'étymologie de aller cette note : « Origine inconnue. Ane. franc, aler, provenç. anar, espagn. et portug. andar, ital. andare. Au vni^ siècle le Gloss. Reichenau traduit transfretaret par transalaret et transgredere par ultra alare (v. Foerster, Uebungsbuch, 76). Dix etymologies au moins ont été proposées : enare ; adnare ; ambulare ; *ambitare, de amhitus ; aditare, de aditus ; *vadare, pour vadere ; *addare, pour addere, dans l'expression addere spatium ; *allare, d'après le part, allatus, de adferre ; l'allem. wallon, marcher ; une racine celtique, etc. Aucune ne satisfait pleinement, et elles restent toutes à l'état d'hypothèses plus ou moins plausibles. » Eh 1907, Kôrting (588) trouve jusqu'à vingt-six hypothèses qui méritent d'être résumées ; et il termine ainsi le long article qu'il y consacre : « En dépit des vastes recherches qu'a subies l'origine de ce groupe de mots andare, anar, aller, il faut admettre ... que ce problème difficile n'est pas encore pleinement résolu. Tout bien considéré, on doit regarder adnare comme l'étymon le plus vraisemblable, mais il faudrait reconnaître à ambulare en seconde ligne les meilleurs titres à cette position. » M. Meyer-Lûbke (409, 412) approuve, en 191 1, les etymologies suivantes : *ainbitare > it. andare, esp. et port, andar, pr. anar ; ambulare >> fr. aller, ambler, pr. amblar, it. ambiare.

Je porte aux romanistes éminentsdont je viens de citer les opinions

un profond respect, mais je ne m'explique pas deux choses : premièrement, pourquoi on s'est toujours acharné à faire un seul groupe des verbes aller, andare et anar, que leur forme sépare si nettement ; et ensuite, comment on peut trouver possible, en dépit des lois de la phonétique, que aller vienne de ambulare ou de adnare. De plus, tout en admettant que la phonétique n'empêche pas absolument de voir dans *ambitare l'origine des formes andare et andar ', je suis pour ma parcertain que ces mots viennent de se ante dare, expression d'origine populaire que la langue classique employait couramment dans le sens général des verbes romans et qui seule explique d'une manière tout à fait satisfaisante toutes les formes et toutes les constructions de ces derniers. J'attache une importance capitale au fait assez manifeste que andare et andar ont commencé par suivre la conjugaison irrégulière de dare et qu'ils se construisent avec le pronom réfléchi ^. Le pr. anar n'a aucun rapport avec andare et andar (v. § LXXV). La réduction de ambulare à ahr serait sans exemple ; même *amulare aurait donné ambler ; cf. simulare >• sembler. Pour trouver ambulare satisfaisant il faut penser comme Fôrster qui écrit {Z. XVI, 252) :

« Was Kôrting... dagegen vorbringt, fàllt nicht ins Gewicht. Er hat ùbersehen, worauf Schuchardt bereits dés ôfteren hingewiesen hat, dass Wôrter, die jeden Augenblick von Jedermann im Munde gefûhrt werden, sich ganz anders und zwar viel schneller und energischer abnutzen und fortentwickeln als weniger gebrauchte Wôrter. Unter diesem Gesichtspunkt ka,nn anihler und aller im Franz, nicht die geringste Schwierigkeit machen. »

On a peine à ne pas voir dans ce passage isolé l'ironie fine d'un savant romaniste se divertissant aux dépens de ceux qui font bon marché de la phonétique. Mais non, Fôrster n'est pas malin ; c'est bien lui qui fait bon marché de la phonétique et qui par là prouve de la façon la plus convaincante que ambler et aller n'ont pas une même origine.

(2) Holl. afhalen > fr. affaler, pr. afalà, gén. afalâ : Diez 503, Meyer-Lûbke 270, Korting 357.

(3) Grec chalare > sarde du "biorà falare d'où le logoud./aWa : Meyer-Lûbke 1487.

1. On lit dans la Grammaire des langues romanes de M. Meyer-Lùbke (I, § 343, trad. fr.) : « Andare de *ambitare à côté de contare de *compitare = coniputare est une forme intéressante. » Si andare venait de *amhitare, il serait un peu déconcertant.

2. Je préparais en 19 14 un article qui avait pour but de prouver cette étymologie (se ante dare > andare, andar), lorsque j'appris que M. Marchot l'avait proposée dans un article (Studj difilol. rom. VIII, 387) qui m'avait entièrement échappé. Kôrting ne consacre que trois lignes à cette dérivation ; le Dictionnaire général et M. Meyer- Lùbke n'eu font pas seulement mention.

Etymologie proposée.

Le fr. aller, qui est le même mot que avaler, vient du lat. vulg. *avallare ' descendre'. La loi que j'ai formulée au § XXXVIII veut que *avallare passe par les formes afalare >> ahaler >> aaler >► aler. On peut comparer *afacere > afaire > ahaire > atâr/rg >» aire (§ XLII) ; *afactire >► fl/7a//r > aû^ïV > a///' (§ XL Vil) ; * avannare >- afatiare >► ahaner qui ne se réduit pas à flw^r à cause de la nasalisation de Va du radical (v. § XXXVIII). La forme avaler subsiste à côté de aler sous l'influence analogique des formes à v initial telles que val, valer, vallée ; cf. afaire.

La forme affaler subsiste toujours comme terme de marine. Il est vrai qu'on est d'accord pour tirer ce mot du holl. afhalen, mais les sens du verbe français permettent d'établir avec certitude son origine latine. Le fr. affaler a les sens suivants : (I) v. tr., ' tirer en bas ' {Dict. gén.) ou, plus exactement, ' abaisser, soulager un cordage pour l'aider à courir dans sa poulie et à descendre ' (Littré) ; (II) v. tr., ' pousser vers la côte ' (en parlant du vent) ; (III) v. réfl., (en parlant d'un navire) * être porté sur la côte sans pouvoir se relever ' ; (IV) v. réfl., (en parlant d'un matelot) ' se laisser glisser le long d'un cordage ' ; (V) V. réfl., ' se laisser tomber ' (familier).

Comme terme de mer, le holl. afhalen ne signifie que * retirer, tirer

loin ' ; pour dire ' tirer en bas ' on emploie le mot nederhalen. J'admets

cependant que le sens de ' tirer en bas ' pourrait dériver de celui de

* retirer ' ; mais il importe d'ajouter que afhalen signifie non pas

' pousser vers la côte ', mais bien au contraire ' retirer de la côte ' et

qu'il n'a pas de sens qui ressemble même faiblement aux autres sens du

verbe français. Il est, d'autre part, facile de démontrer que l'afr. avaler

avait tous les cinq sens du fr. affaler. Dans le sens 1, affaler s'emploie

surtout en parlant d'une cargue : affaler une cargue ; ici affaler signifie

nettement ' baisser '. Le verbe avaler s'employait autrefois comme

terme de marine dans le même sens :

Les nefs sans crainte d'abymer Nageoient en mer a voiles avallees.

(Cl. Marot, Poés., II, 69, Bibl. elz.)

Dans les sens II et III, on dit : les vents ont affalé ce navire, le navire est affale a la côte, le navire s'est affalé. Sur les côtes, un vent d'aval est un vent qui vient de la mer et l'ancienne langue disait aval le vent (nfir. avau vent) ' en suivant l'impulsion du vent ' et avaler aval, avaler ' faire descendre '. Il est donc certain qu'un matelot aurait dit : le vent a avalé ce navire, le navire s'avala sur la côte. Voici deux exemples analogues :

178 RECHERCHES éTYMOLOGIQUES

Dius a se lumière avalée As avules en le valee.

(Rend, de Moiliens, Carité, CLXXir, 7.)

Li rois d'Engleterre s'avala sus la rivière d'Oise.

(Froiss., Chron., I, 462.)

S'avakr a nettement le sens IV de affaler dans cet exemple : .

Les gens estoient contraincts par raige de faim de euhc avaler par Duict a cordes jus des nvurs de la ville.

(Le Liv. des faiii du mareschal de B<mcicaut, I, 35, Buchon ; G.)

Dans le sens V, affaler se dit en argot parisien d'une personne qui, accablée de fatigue, se laisse tomber, ^affale, sur un banc etc. Ce sens est également reconnu pour s'avakr :

Le lict mal emplumé du pauvre casanier, Auquel demy gelé a minuict il Navale.

^^ (Fr. Perrin, Pourtraict ; G.)

Le pr. afalâ, le gén. afalâ^ le sarde falare et le logoud. falada sont des importations françaises auxquelles on peut comparer le pr. sofanar (§■ XLI) et rit affannare (§ XXXVIII). Le verbe sarde conserve le sens primitif de * descendre ' ; le logoud. falada celui de ' descente *. Il est curieux de remarquer que le gallo-rom. avaler, afaler, a passé en ancien haut-allemand sous les formes avalôn, afalôn ; en allemand ce verbe signifie

* avoir beaucoup à faire, s'activer, travailler ', sens qui dérivent facilement de la signification primitive : * descendre dans une vallée * par ï*intermédîaire de l'idée de * descendre en courant, marcher vite '. Cela sufiit, je crois, pour prouver que affaler est étymologiquement le même mot que avaler. Or, si afaire a passé à aire (v. § XLII), afaler peut bien se réduire à aler. Grandgagnage (I, 189) cite l'afr. ahaler, mais je n'ai trouvé aucun exemple de cette forme primitive ; le wallon a êhaler *' empêcher d'avancer '.

Rien n'est plus naturel que la modification de sens que subît avaler en passant à aler. Comme avaler persistait dans le sens particulier de

* se diriger vers une vallée *, aler, qui ne rappelait plus val, devait nécessairement prendre le sens général de ' se diriger vers un lieu '. Les constructions de aler portent des traces manifestes de son origine. Aler se conjugue comme avaler tantôt avec avoir, tantôt avec être. Il s'emploie transitivement :

Tant fl y aU mont et valee, Que ma char est toute hallee.

(Mir. de S. Jean Chrys., 406.)

A ung mont avaler.

(Ren., 17106, Méon.)

RECHERCHES ÉTYMOLOGiaUES I79

L'ancienne langue disait s'aler, et s'aler était synonyme de s'cniaïer :

E cum. s'alad en Alsis la citet.

(5. Alexis, Bartsch et Horning, 19, 4.)

Et se parti d'Amiens et s'avalla vers Hedin.

(Froiss^ Chron., VI, 286.)

Se râler et se rez'aler signifient tous les deux * s'en retourner * :

Se aucuns de cez qui vauront ester en la communeté de Provins se volent râler, il s'en iront sauvement.

(1242, Cart. de Champagne, Arch. KK 1064 > G.)

Les Angloisvont de Nantes auchastel de THermine, pour remonter en mer, et eux revaller en Angleterre.

{Hist. de Louis, duc de Bourbon, 165, éd. 1612 ; G.)

S'en avaler équivaut exactement à s'en aller :

Si s'îtvisa que elle vuidercMt France et ^en avalerait en Hsynan.

(Froiss., Cbron., I, 20, Luce.)

Employé intransitivement, avaler est souvent synonyme de aller :

Tant va qu'il entre en un chemin Qui vers une vile avaloit.

(Ren^ 49i6r Méon.)

Li roys de France estait ai\\le:{ a Pieronne.

(From., Chrau, IV, j6r ; G.)

Dans le plus ancien français, aler partageait avec avaler le sens de * venir en descendant ' ; cet emploi a frappé M. Clédat, qui le commente ainsi dans son édition de la Chanson de Roland : « Aller peut être employé là où nous mettrions venir. Ainsi Marsile, qui est à Sarragosse, demande par lettre à Baligant ' qu'il aille le secourir à Sarragosse *. » II y a une conformité remarquable entre les dérivés de aler et ceux de avaler : aie, ravale ; alable, avalahle ; alement, affalement ', avalement ; aloir, avaloir ; aleiire, avaleure. Alable et avalahle sont synonymes :

Quant ilz peurent yssir de ces lieux périlleux et de celluy sault non allable et empesché.

(La séc. décade de T^rLivCy I, i& ; G.)

Les rochiers non avaJables.

(Bersuire, T.-Live, ms» S^-Gen^ 144 ; G.)

Alee et avalée sont synonymes :

Une alee qui aloh au flum.

(Joio-ç-., 546, Waiîly.)

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