LXXX. — Fr. dalle ( > esp., port, dala), afr. daller
Etymologies à rejeter.
(i) Arabe dàlâlah ''conduite' , àt dalla ' conduire' : Diez ii6.
Kôrting (2740), qui cite cette etymologie, songe aussi à l'aha. dola * tuyau ' que Diez rejette à cause de Vo ; il rapproche dalle ' planche ' de l'aha. dilla, nha. Diehle, mais il avoue que l'histoire du mot est très obscure.
(2) Holl. daal ' vallée, planche, dalle de pompe': Meyer-Lûbke
M. Meyer-Lûbke paraît confondre daal (fém.) ' dalle de pompe, conduit ', dal (neutre) ' vallée', et deel (fém.) 'planche '.
Le fr. dalle est le substantif verbal de Va.(r. daller, composé avec de et aller < *avallare (§ LXXIV). Il faut identifier ce verbe avec le rouchi d'aler ' aller ', dans s'en d'aler ; le pic. daler ' aller ', dans s'en
190 RECHERCHES ÉTYMOLOGiaUES
daler ; le norm. daller ' uriner' ; h woW. daler 'importuner' (d. le wall. datant * désir, besoin', etl'anc. wall. dalant 'périlleux'); le languedocien davala * descendre, décroître, baisser, déchoir, dépérir ' et transitivement ' descendre, déplacer une chose élevée pour la mettre plus bas, porter en bas, abattre ' ; le wall. daveler ' joncher '. Daller et dalle paraissent être employés pour la première fois dans ces exemples que je tire de Godefroy : Une maison Dieu dalee d'ivoire et d'ebeinne (i 3 19) ; Pour unegrilU de fer qui a esté mise a la dale de lacuysine (1465) ; cf. le norm. dalle ' évier, table de pierre creusée et légèrement inclinée vers un orifice, sur laquelle on lave la vaisselle'.
Godefroy nous dit que l'ancien français appelle pierres avaloires les pierres qu'on plaçait dans les rues, près des portes, pour monter à cheval ou pour en descendre. Il est probable que c'était là une sorte de dallage en pente dont le but principal était de garantir contre la boue ; pierre avaloire a dû signifier primitivement * lapis devexe positus ' (Du Gange). Dans l'afr. et norm. dalle de cuisine, le mot dalle a nettement le sens de 'lapis devexe positus '. Il en est de même pour l'afr. dalle ' tablette de pierre, de marbre, etc. dont on couvrait autrefois les toitures des grands édifices et d'où l'eau s'écoulait par les tètes de lion, les gargouilles '. Mais l'afr. aie ' voyage, passage ' fait penser que dalle <C dale a commencé par avoir le sens abstrait de ' écoulement ' ; cf. l'afr. avaler ' couler ', le moy. angl. haie ( ■< afr. haler <C *avallare, V. § LXXVI) ' couler ', le forézien vallant ' courant ' en parlant de l'eau, et le norm. daïkr 'uriner'. S'il en est ainsi, la filiation des idées est la suivante : ' écoulement ' > ' ce qui sert à faire écouler l'eau ' > 'tablette de pierre, de bois, etc., conduit'; cf. le norm. dalle ' canal par où les eaux s'écoulent ; âaque d'eau' , et l'afr. vausson 'dalle de grés'. Le verbe avaler paraît signifier 'poser des dalles' dans cet exemple : jxii.pas de blanc bos dont on a fait escaillons a avaler du dit mtreclos en l'alee des nécessaires (1525, dans Godefroy). Ces escaillons sont des dalles en bois ; cf. êcales ' fragments de grés propres à paver des lieux de peu d'importance ou les débords '. Si dalle est devenu terme de marine, il en est de même pour avaloire : Escoutilles sont les ouvertures ou avalloires faites au tillac en manière de trappes par ou on devalle les denrées et vîtailles. (E. Binet, Merv. de Nat., 107.) Cf. dalot ' ouverture pratiquée le long du tillac, au travers du bordage, pour l'écoulement des eaux '. Le substantif féminin hollandais daal est un mot emprunté au français;
RECHERCHES ÉTYMOLOGiaUES T9I
LXXXI. — Afr. daillier ( > pr. dalhar, esp. dallar, angl. dalîy), dail ( >► pr. dalh), daille ( >> esp. <^^//a, daile).
Etymologies à rejeter.
(i) Lat. vulg. *daculum ' faux ' de J^t^ui * dacique ' : Meyer- Lûbke 2458, Kôrting 2738.
Cette hypothèse rattache l'afr. Ja//*faux' à <idî^M^, dont l'origine est très douteuse (v. Meyer-Lûbke 2456 et Skeat, s. v. dagger). Diez (117) s'était borné à dire que dail paraît dérivé de daga ' dague '.
(2) Skeat (s. v. dally) voit dans l'afr. daillier ' raillier ' un mot d'origine germanique ; il cite le bavarois dalen ' parler et agir comme un enfant ' et le nha. dahlen ' badiner ', mais ces mots, qui ne remontent qu'au xvn* siècle, sont manifestement àes emprunts.
Etymologie proposée.
L'afr. daillier, dallier, dalier, * faucher, taillader, sabrer; railler, s'amuser aux petits jeux, converser * vient du lat. vulg. *de-avallîare, formé comme *de-avallare ( >> afr. daller^ sur vallîs. Les formes intermédiaires sont *davalliare > *dafalliare > *dahaillier > *daaillier ; cf. l'afr. ^fl//^ (§ LXXX).
Tous les sens de daillier dérivent facilement de l'idée de 'faire tomber '. L'afr. avaler réunit les sens de ' faire tomber ' et de ' couper, trancher \ L'afr. haler * dessécher ' a signifié primitivement '^ couper, faucher' (v. § LXXVIII) ; cf. l'afr. haleter 'couper, tailler, émonder' (§ LXXIX). Pour le sens de 'railler', on peut comparer le wall. daler
* importuner ', l'afr. ravaiii ' moquerie ', substantif verbal de ravauder <C *ravalitare (v. § LXXXV), et l'afr. rauder 'railler' qui est le même mot que ravauder (v. § LXXXIV). Rauder partage égalernent avec daillier le sens de 's'amuser, folâtrer'. M. Horning (Z. XVIII, 217) a certainement raison d'identifier avec l'afr. daillier le verbe daye du français de l'Est qui signifie 'taquiner, tarder, perdre son temps, flâner, veiller' ; cf. l'angl. dally 'tarder, s'amuser, perdre son temps, badiner, folâtrer '.
Cette etymologie. trouve un appui dans les formes bas-limousines dal (masc.) et dâillio (fém.) ' instrument dont on se sert pour couper rherbe des prés, les fougères, les broussailles* et dans le wall. date
* coup violent, coup dangereux ' ; à daie ' à gauche ', rouchi à dale
192 RECHERCHES ÉTYMOLOGiaUES
* à gauche ' ; cf. l'afr. dehaler ' accabler de coups ' (§ LXXVI) et le norm. aballer, ahaler * renverser, courber, faire pencher ' qu'on identifie avec le fr. avaler (Robin, Le Prévost, A. Passy et de Blosseville, Dict. du patois norm.').
On peut se demander s'il ne faut pas voir dévaler dans l'aha. dwalôn, twalôn ' demeurer '; cf. l'aha. dawalôn, tawalôn, qui partage avec le languedocien davala le sens de ' dépérir ' et qui est certainement une importation française (v. § LXXVI) et l'aha avalôn, afalôn, qui est emprunté du fr. avaler (v. § LXXIV). Les congénères germaniques de l'aha dwalôn, twalôn signifient (i) ' demeurer 'et (2) ' errer ', au physique et au moral. Dans plusieurs dialectes dévaler se prononce d'valer. L'afr, dévaler possède bien nettement le sens de ' errer ' :
Se par mençonge ne deval.
(G. Guiart, Roy. Ugn., 6980 ; G.)
Il est tout près de signifier ' demeurer ' dans cet exemple :
En quelle partie du monde pourois tu devaller, ny te cacher pour t'assurer que tu sois hors de la puissance des dieux.
(Amyot, Œuv., De la superstition, ix ; G.)
Cf. l'angl. dally ' tarder '. On tire du thème germanique ^w^ûî/o- (ags. dwala 'erreur', dwellan 'tromper'; holl. dwalen ' être dans l'erreur, s'égarer ') le pr. ^ualiar ' user de détours pour tromper ' (Diez 606^ Meyer-Lùbke 281 1, Kôrting 3159); mzis gualiar, qui ne paraît enregistré qu'une fois et qui est trissyllabe, se rattache au wall. wâlî ' tergiverser, plier, fléchir, pâlir ' qui vient, comme waler ' affaisser ', de *avallare (v. § LXXVI) ; cf. le languedocien s'avali ' se perdre, disparaître sans laisser de traces, à la manière des esprits ; se dissiper comme un songe ; s'évanouir '.
LXXXII, — Fr. caler ( >> it. calare ; pr., esp., port, calar ; esp. callar ; angl. calï) ; pr. colar ( > it. collare) ; fr. cale ( > it., pr., esp., port, cala ; angl. caul) ; calotte ( >• pr. calota, it. calotta) ; afr. calete ( > it. caletta, angl. callet).
Etymologies à rejeter.
(l) Lat. vulg. *calare, pour chalare <C grec x*^^"^^ ' détendre, laisser aller' : Diez 78, Meyer-Lûbke 1487, Kôrting 1760, Dictionnaire général.
RECHERCHES ETYMOLOGIQUES I93
Cette étymologie fait supposer que le fr. caler est un emprunt, bien qu'il se rencontre longtemps avant le pr. calar. Le lat. chalare n'est enregistré que deux fois (Vitruve, lo, 8 ; Végèce, Mil., 4^23) et rien ne fait croire qu'il ait pénétré dans le peuple. Pour l'esp. calîar, M, Meyer-Lûbke se trouve obligé de poser la variante *callare qui est encore moins admissible.
(2) Lat. vulg. *callare (de calhim ' peau dure, callosité, insensibilité ') >• esp. calîar, pr. port., calar ' taire, se taire ' : Baist, Rom. Forsch. VI, 580.
Cette dérivation n'est pas satisfaisante pour le sens (v. Meyer-Lûbke 1487 et Kôrting 1760).
(3) Mha. kollen, forme variée de qiiellen ' torturer, charger de fers ' >» it. collare ' calar con fune ; tirar su ; tormentare con fune, colle braccia legate dietro, sospendendo e dando de' tratti ' : Diez 365.
M. Meyer-Lûbke (2041) rejette kollen comme trop jeune et comme peu satisfaisant pour les sens autres que * torturer '.
(4) Lat. vulg. *cordulare ' torturer avec des cordes ' >> it collare : Ulrich, Z. XIX, 576.
Kôrting (2148, 5307) p'araît préférer *cordiilare à kollen ; mais *cordtilare est inadmissible pour la forme et peu satisfaisant pour le sens (cf. Meyer-Lûbke 2041).
(5) Arabe kalla > it., esp., port., pr. cala ( > fr. cale^ ' enfoncement du rivage pouvant servir d'abri aux vaisseaux ' : Baist, Z. XXXII, 33 ; Meyer-Lûbke 4664.
Diez, Littré, Kôrting et les auteurs du Dictionnaire général ont raison de voir dans cale, ainsi employé, le substantif verbal de caler.
(6) Goth, *kaileis (ail, Keiî) * coin ' > fr. cale * morceau de bois etc. qu'on place sous la base d'un objet pour le maintenir d'aplomb ' : Dictionnaire général.
Ce primitif n'est pas admissible pour la forme. Cf. Meyer-Lûbke
(7) Lat. -grec calyptra ' voile de femme ' >> it. calotta d'où le pr. calota, fr. calotte ' petit bonnet ' et, par formation en arrière, cale ' petit bonnet' : Meyer-Lûbke 1536.
Cette étymologie n'est satisfaisante ni pour la forme ni pour le sens.
(8) Bas lat. calautica > fr. calotte : Kôrting 1761, 1773. Calautica ne peut donner calotte.
Etymologie proposée.
Le fr. caler vient du lat. vulg. *coavallare ; cf. aller (§ LXXFV), haler (§LXXVI) et, pour le préfixe, cajoler <C *coaddiabolare (§ XI). Si le fr. haler a. pd.ssé dans les autres langues romanes, il est naturel que le composé caler se soit répandu de même. En parlant du pr. colar, it. collare, M. Meyer-Lûbke (2041) dit : « On pourrait songera calare, mais d'où viendrait alors Vo ? » L'o ne fait pas difficulté si calare vient de *coavallare. Comme a protonique devient 0 en provençal, on peut supposer les formes coawollare >> coauollar > coollar > colar ( >> it. collare') ; cf. le pr. traticar <i *travacare ( § LXXI) et l'afr. gist <C *giaist <C jacet ' .
En ancien français, caler est exactement synonyme de avaler :
Iloec sunt lor veiles calées.
(Ben., D. de Norm., II, 15692.)
Les nefs sans crainte d'abymer Nageoient en mer a voiles avallees.
(Cl. Marot, Poés., II, 69, Bibl. elz.)
Le vent calla avecques le soleil.
(René, Liv. du cuer d'am. espris, Œuv., III, 86.)
La ou li soleil avaloît.
(S. Graal, I, 450.)
Il en est de même des autres représentants romans de *coavallare. On peut comparer Fit. calare ' mandar da alto in basso, venire in declinazione, mancare ' : la luna^cala et le wall. // difalant d'èle leum ; l'esp. calar el puento, port, calar a ponte, et l'afr. avaler le pont (Froiss., Chron., IV, 75) ; l'esp. calar el sombrero et l'afr. avaler la coiffe du haubert (Graal, Vat. Chr. 1687; G.), it. awallare il cappello sopra la testa. Le pr. colar ' hisser ' et l'it. collare (y. plus haut) présentent à peu près le même développement des sens que le fr. haler. L'angl. haul et le holl. halen s'emploient en parlant de la cale comme châtiment de mer, et la torture que décrit l'it. collare répond à la ' cale sèche '.
I. Le primitif gallo-roman de l'afr. *davaler a donné l'aha. dawalôn, tawalôn (y. § LXXVI), et celui de l'afr. dévaler a peut-être donné l'aha. dwalôn, twalôn (v. § LXXXI). On peut donc se demander si l'aha. qmil ' oppression, martyre ', quellan ' torturer etc. ' ( <^*qualjati) et leurs congénères germaniques n'ont pas leur source dans *coavallare. L'it. awallare a le sens de ' oppresser, opprimer ' et l'it. collare réunit le sens de l'aha. qiielen et celui de caler. L'ail. Qiialtu ' vapeur ', holl. qualm ' vapeur épaisse ', rappelle le toscan calaverno, bol. galaverna ' brouillard, givre' ; cala-, gala- qui passe pour être d'origine inconnue (v. Meyer-Lûbke 4126) est probablement dérivé de calare ; la signification propre de calaverno serait ' ce qui descend en hiver '.
Colîare paraît avoir signifié autrefois, comme l'angl. haul, ' e portu solvere, proficisci, velam dare ' (v. Du Cange, et § LXXVI). M. Meyer-Lûbke cite (s. v. collare) le sicilien kuddart ' franchir, passer par-dessus ' et le calabrais koddare ' disparaître à l'horizon ' ; ces mots ont une origine très naturelle dans *coavallare. Pour le pr. calar ' se taire ', Tesp. callar, port, calar ' taire ', calarse ' se taire ', Kôrting suppose cette filiation des idées : ' faire tomber, p. ex,, un rideau ' >► * mettre fin à qqch ' >> ' terminer un discours ' >> * se taire '. Mais comme ces verbes signifient en même temps ' cacher ' (cf. l'esp. de callada ' secrètement, sans bruit ', callado ' réservé, discret, silencieux ' ; et le port, calado ' réservé, caché, dissimulé, discret, silencieux', pela calada 'en secret, sous main, sans bruit '), il me semble plus probable qu'on a passé de l'idée de ' se baisser pour se cacher ' à celle de ' se cacher ' qui est tout près de celle de ' se taire ' ; cf. l'angl. to lie low 'garder le silence'. On trouve dans Du Cange: « Cafalantes in schodis (? scholis) Alamannorum, qui occulte subauscultant quid dicatur, quid agatur, corycaei. Goldast. Glossar. in Aleman. p. 120 » ; cafalant est évidemment la forme intermédiaire entre *coavallante et calant ; cf. le fr. affaler <C *avallare ( § LXXIV) et l'it. affannare <C *avannare (§ XXXVIII). Il n'y a également qu'un pas entre caler, calar, callar ' s'apaiser, se calmer, en parlant des flots et des vents' et ' se taire'. L'esp., port, calar signifie encore ' entamer, percer, imbiber, tremper, jauger, broder à jour ', puis, au figuré, 'pénétrer, saisir, comprendre '. Tous ces sens dérivent beaucoup plus naturellement de ceux de *coavallare que de ceux de chalare ; cf. l'afr. avaler ' couper ' ; avalement * partie creuse dans une pièce d'orfèvrerie ' ; le wall. avaler ' creuser ', râveler ' faire une grande entaille '. Le sens du pic. caler : ' lancer une balle contre qqn ' (cf. le fr. caler une bille * la lancer en faisant ressort avec ses doigts ') peut être dérivé du sens de ' faire tomber, abattre ' ou de celui de ' descendre ' ; cf. le fr. haler ' lancer (un chien) sur la proie ' (v. § LXXVI) ; l'afr. berser ' lancer ' (§ LIV) ; et le verduno-chalonnais déveler ' dévaler, partir vivement '.
Cale, cala ' enfoncement du rivage pouvant servir d'abri aux vaisseaux ' est certainement le substantif verbal de caler. Ici, comme dans cale ' la partie la plus basse de l'intérieur d'un navire ', que tous les étymologistes tirent de caler , on reconnaît facilement la signification propre : ' locus depressus '. On n'a qu'à relire M. Baist (Z. XXXII, 33) à la lumière de l'étymologie que je propose pour voir qu'il se trompe :
« Zu dem span. cala... verweist Saavedra aufarab. kalld\ sichere Bucht, Ankerplatz,. Schiffsdock (das gleichlautendc Verbum heisst landen), ebenso Gregorio-Seybold fur das Italienische und Sicilianische. Bei alter Entlehnung wâre dafùr span. calla zu erwarten, aber es scheint hier erst sekundar aus dem Katal. ùbernommen, und sodûrfen wir das Etvmon wohl als sicher betrachten. Durchaus davon zu trennen ist, trotz der Bedeutung Schiffsdock bei Wahrmund, das ilal. scalo, fr. cale Stapel (und Uferabhang) : beide sind évident postverbal zu caler. »
L'arabe kalla et ses synonymes gaéliques cala ' baie, port, rade ', cal ' entrer dans un port ' sont des mots empruntés du roman ; cf. le bas lat. cola ' portus ostium vel statio ' (Du Cange) qui paraît se rattacher au pr. colar. Le fr. cale ' port ' se rencontre pour la première fois dans cet exemple : •
Si se levèrent et varerent en mer leur barque qu'avoient mise en une calle en terre, c'est assavoir en ung lieu coy ou le vent ne peut frapper comme en ung port.
(René, Œuv., III, 189.)
M. Baist veut que l'explication que René trouve nécessaire trahisse l'emprunt ; mais il fallait bien expliquer cale pour montrer qu'il ne s'agissait pas d'une cale de radoubage ni d'une cale de halage. Les diminutifs pr. calanco, it. calanca ' piccolo ricovero o seno, lungo una costa di mare ' sont formés sur cala à l'aide du suffixe -anco, -anca dont j'expliquerai ailleurs l'origine.
Cale ' morceau de bois etc. qu'on place sous la base d'un objet pour le maintenir d'aplomb ' n'est qu'une extension de cale ' cale de construction ' que tous les étymologistes font dériver du verbe. Dans les cales de construction pour les grands bâtiments, la quille repose sur trois tins superposés et la coque est maintenue d'aplomb au moyen d'arcs-boutants. Pour les petites embarcations cet ensemble se compose souvent d'un simple grillage en bois qui s'appelle cale en bois. C'est de là qu'on passe, vers le xvi^ siècle, à cale ' petit morceau de bois etc. servant à assujettir un objet ' ; comme on ne pourrait rien imaginer de plus naturel que cette extension, il faut rejeter le primitif hypothétique et irrégulier goth. *kaileis que pose le Dictionnaire général) cf. l'angl. shore ' rivage, descente, cale en bois, étai '.
Passons 2iCale ' bonnet de femme plat couvrant les oreilles et échancré par devant ' {Dict. gén.^. La cale était sans doute appelée ainsi parce qu'elle avalait ou calait sur les oreilles ; cf. avaler le chapperon sur les espaules ; avaler la coiffe du haubert (Godefroy). « Les calottes ecclésiastiques sont les anciennes cales du moyen âge dépourvues d'oreilles, car ces pattes furent interdites par le concile de Milan. » (Larousse.) M. Meyer- Lûbke (1536) doute que calotte soit dérivé de cale parce que calotte est enregistré avant cale, et se trouve plus répandu. Mais le mot calotte
RECHERCHES ETYMOLOGIQUES I97
n'est pas en usage avant cale, substantif verbal de caler, dans des sens autres que celui de ' bonnet ' et la forme cale, cala, est beaucoup plus répandue que calotte. Puis M. Meyer-Lûbke ne paraît pas avoir remarqué que le moy. angl. cal le ' sorte de coiffure ', qui est certainement emprunté de l'afr. cale, est enregistré avant ce dernier. Si le bas lat. ■calota se trouve dans des statuts du xni'' siècle et si l'angl. caiil <C calle est employé dès l'an 1327, il y a tout lieu de croire que cale et calotte remontent à la période prélittéraire. L'it. calotîa est manifestement un emprunt ; ce mot est inconnu au xv!*" siècle à l'Académie délia Crusca. Le Di:;ionario Minerva, qui est si complet, n'enregistre en 1827 que (i) calotta : « T. degli Oriuolai. Specie di cappelletto che serve di custodia al movimento dell' oriuolo » ; et (2) calotta : « T. délie Arti <iel disegno. E una volta tonda poco elevata dal suo centro ». Le fr. calotte a ces deux sens techniques et le Diiionario universale d' Alberti di Villanova de 1797 contient m/o^/a au sens i et le décrit expressément comme un mot emprunté du français. Si tout au nord de l'Italie <^uelques dialectes emploient calotîa dans le sens de ' bonnet ', cela ne sert qu'à confirmer l'emprunt. Comme le fr. cale signifie par extension ' grisette ', proprement 'celle qui porte la cale ' (Dict. gén.), il faut identifier l'angl. callet ' grisette, prostituée' avec le diminutif afr. calete ' petit bonnet ' ; cf. le port, calhêta, it. caletta ' piccol seno di mare '. Je me propose de montrer ensuite que le gallo-rom. *callare a passé dans les langues germaniques et qu'il faut identifier avec ce verbe l'angl. call ' appeler, faire marcher, enfoncer, etc. ', l'anor. kalla * crier, appeler d'une voix forte ; nommer, qualifier de ; déclarer, réclam.er ' ; le holl. hallen ' parler, jaser, babiller ' ; l'aha. challôn, mha., mba. kallen ' parler beaucoup et d'une voix forte, jaser '. On admet que l'origine de ces verbes est fort obscure ; pour en rendre compte, Grimm se trouve obligé d'avoir recours à schalïen, schellen et de supposer la chute de 1'^ ; mais cette explication n'est pas généralement admise. C'est l'angl. call qui nous permet d'établir la vraie étyrnologie. Le New English Dictionary distingue pour ce verbe trois groupes de -sens : (I) ' crier, dire d'une voix forte, appeler ' ; (II) ' nommer, désigner (qqn ou qqch) par un nom ' ; (III) ' faire marcher, conduire, chasser, lancer, enfoncer, aller'. On fait remarquer que le troisième groupe de sens n'appartient pas à l'anor. kalla d'où l'on tire call, qu'il semble très éloigné des autres groupes, mais que l'identité du verbe ne paraît pas souffrir de doute. Comme call est en usage dès l'an 1000 {ceallian), il suffit pour en établir l'origine romane de montrer que quelques-uns de ses sens dérivent des sens reconnus de caler et que les autres ont une source naturelle dans la signification propre de
*coavallare. Le passage d'idée entre caler ' descendre ' et io call ' appeler '" saute aux yeux dans l'expression mentionnée de très bonne heure et toujours très usitée : to call at a place ' aller à un endroit, s'y arrêter un moment en passant, pour communiquer avec quelqu'un qui s'y trouve ' : un voiturier çalls at a place, y descend, pour livrer ou recevoir un paquet ; un navire ou un steamer calls at a port (cf, cale, cala) pour y embarquer ou débarquer des voyageurs, pour y charger ou décharger des marchandises. Caler ' descendre ' a pu signifier primitivement ' entrer dans un port ' ; cf. descendre à terre, d'un navire ; l'esp., port, calar ' pénétrer ' ; it. calaia ' un pendio di terreno praticato per arrivare ail ' acqua, ed agevolar l'imbarco e lo sbarco délie mercanzie e délie persone ' ; arabe kallâ\ gaélique cal ' entrer dans un port '. Si relâcher signifie aujourd'hui ' faire escale ', c'est qu'il était synonyme de caler ' laisser aller ' et qu'il a remplacé caler comme descendre a remplacé avaler. Mais caler n'aurait pas été terme de marine qu'il aurait toujours été synonyme de call dans to call at a town, at a house ' aller à une ville, à une maison et y entrer dans le but de faire quelque communication ' ; cf. descendre dans une ville, che^ qqn ' y venir en descendant de diligence, de chemin de fer etc. '. Le New English Dictionary suppose cette filiation des sens : (i) to call at a door ' y crier, appeler à voix forte pour annoncer sa présence et son affaire à ceux qui habitent la maison ' > (2) to call at a house ' aller à la porte ( et, quelquefois, y entrer) pour faire quelque communication '. L'étymologie que je propose intervertit l'ordre de ces idées et on ne saurait nier qu'on passe plus naturellement du sens 2 au sens i qu'inversement ; cf. l'aha. halôn, holôn * aller chercher ' > ' appeler ' (v. § LXXVI). Quand une barque faisait relâche à un port primitif ou qu'une personne qui avait affaire avec les habitants d'un château se présentait au pont-levis, il est certain que les matelots ou la personne en question appelaient d'une voix forte les habitants du port ou du château. C'est ainsi que ce verbe a pris dans les langues germaniques les sens de * parler beaucoup et d'une voix forte ' et de * appeler ' . Il me reste à expliquer le troisième groupe de sens de l'angl. call, écoss. ca que le New English Dictionary subdivise ainsi : (i) v. tr., ' faire marcher, conduire (un animal, une voiture) ', et, comme terme de chasse,
* lancer, chasser ' : io ca(Jl) a pony, to caQl) a prey, to ca' ower ' faire tomber ', to call one's way * aller son chemin ' ; (ii) v. tr., * enfoncer (un clou) ' ; (iii) emploi absolu, * conduire (un cheval, une voiture etc.), lancer (qqch) contre qqn ' : to ca' canny ' conduire doucement et avec soin ', et au figuré ' agir de même ', to call fast at someone
* lancer rapidement (des fièches etc.) contre qqn ' ; (iv) v. intr., * aller
en voiture, à cheval etc. '. Ces sens, dont l'origine est si énigmatique quand on ne remonte pas plus haut que l'anor. kalla, viennent corroborer l'étymologie du verbe. ' Enfoncer un clou ' c'est le faire descendre ; cf. caler la ligne de pêche ' l'enfoncer dans l'eau ' ; Plus dolente ert de ciier que cil qu'on en mer cale (Berte, dans Littré) ; wall. avaler on heur ' creuser une bure '. Call ' lancer, chasser ' s'explique comme le fr. haler ' lancer, chasser ' ( § LXXVI) ; cf. to ca ower ' faire tomber '. Call * lancer qqch contre qqn ' est manifestement identique au pic, champ, caler ' lancer une balle contre qqn ' ; cf. l'afr. avalaison ' action de décharger des coups (d'épée, de lance) ', dehaler ' accabler de coups ' (v. § LXXVI). Dans la phrase to call one's way ' aller son chemin ', call a subi la même extension que le fr. aller ( § LXXIV). Rappelons ici cette autre phrase ta call for something (i) ' aller à un lieu demander qqch ', (2) * réclamer qqch ', où call se rapproche de si près de l'ail. holen, holl. halen ' aller chercher '. Si l'angl. haul vient de *avallare et call de *coavallare {call rime avec haul), il n'est pas surprenant qu'on dise indifféremment to haul over the coals^ to call over the coals ' réprimander ', anciennement ' faire passer sur des charbons ardents '. Le moy. angl; to call a hawk ' stupare ' fappelle l'expression populaire se caler les joues ' manger '. Citons enfin comme analogue à cale ' enfoncement du rivage ' l'écoss. ca, call ' passage ou défilé entre deux montagnes ', c'est-à-dire ' enfoncement du terrain ' ; cf. l'afr. recaler une fosse ' la curer ' et le verbe kala du patois des Landes ' faire des sillons '.
LXXXIII. — Fr. râler, râle ( >► port, ralo, ralleiro ; angl. raiï).
Etymologies à rejeter.
(i) Holl. ratelen * crier comme une crécelle ' >► râler à'où râle, nom d'oiseau : Diez 664.
Kôrting (7801) regarde cette étymologie comme possible. D'après le Dictionnaire général, Tancienne forme raalle, en trois syllabes, empêche de rattacher le nom de l'oiseau à râler, mot d'origine inconnue. Scheler cherche à appuyer ratelen en citant cette phrase de Froissart : Et ouïrent les chevaux arateler ; mais arateler représente l'afr. arasteler.
(2) Lat. vulg. *rasculare (de rasus ' ras ') >> râler d'où râle, nom d'oiseau : Horning, Z. XXII, 486.
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(3) Lat. vulg. *rasdare, qui représenterait soit *rasiculare, formé sur rasus, de radere, soit *rastulare, de *rastrum : Me3^er-Lûbke 7072.
Etymologie proposée.
Le fr. râler représente *raaler <C *rahaîer <; ravaler ; cf. aller ( § LXXIV) et haler ( § LXXVI). On voit tout de suite que les auteurs du Dictionnaire général se trompent en disant que le trissyllabe raale, raalle, empêche de rattacher le nom de l'oiseau à râler et que c'est justement ce trissyllabe qui nous oblige à rattacher ce substantif au verbe. Dans les formes à désinence accentuée, aa se réduit 2. a àt meilleure heure, et *raaler ne peut passer à râler sans que il raale passe à il râle.^ Le nom de l'oiseau échappe à cette analogie, h' a de aller est bref parce que ce dernier n'a primitivement que des formes à désinence accentuée ; l'ancien subjonctif a/^é^ est tiré de l'infinitif.
Le sens de râler trouve son explication dans ravaler ' avaler de nouveau '. Comme le dit Robert Estienne, on ronfle du ne^, on ralle de la gorge. Il n'est pas nécessaire de supposer l'influence de ravaler au sens de ' gratter, enlever en grattant l'enduit de la maçonnerie d'un mur pour recrépir ' ; il est cependant possible que ce sens soit venu renforcer l'autre. L'ojseau qui s'appelle en français râle porte en provençal le nom de ronfle, de roufla ' ronfler ' ; ce terme, comme l'esp. ronca et l'ail. Wiesenschnarcher , confirme l'origine que j'attribue à râle, car « le ronflement est une sorte de râle » (Dict. gén.'). Du français râle le portugais a tiré ralo ' courtillière, taupe-grillon, insecte qui fait un bruit analogue à celui du grillon ' et ralleiro ' râle '. On admet que l'ail. Ralle et l'angl. rail sont des importations françaises ; cf. le pic. reille. Râler a pour variante raller ' bruit que fait le cerf en rut ' ; cf. aller.
Dans le parler populaire, râler signifie également ' aller de boutique en boutique sans rien acheter '.Ici on reconnaît facilement l'afr. râler ' aller de lieu en lieu '. Le substantif populaire râleur ' celui qui se tait montrer tout ce qu'il y a dans une boutique sans rien acheter ' rappelle en même temps ravaler ' rabaisser, déprécier ' et ravaleur ' dénigreur '.
Citons ensuite cet exemple où Godefroy voit un emploi figuré de
râler ' faire entendre un râle ' :
Aux braves exploits de sa vie et en sa mort, on le sent (Caton) toujours monté sur ses grands chevaux. Cettuy ci (Socrate) ralle a terre : et d'un pas mol et ordinaire, traicte les plus utiles discours.
(Montaigne, HI, 12.)
Il est curieux de remarquer que dans sa , traduction des Essais de
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Montaigne, publiée en 1603, Florio rendait ralle a terre par ' keeps on the ground '. En effet, ralle ( <C ravale) est ici opposé à monté. C'est à cet emploi de râler, raller, que se rattache l'expression à la rallette ' en rasant le sol ' que M. Horning cite à l'appui de *rasculare. D'un autre côté, râlée ' petite raie, trace, éraflure ' (Martellière, Gloss. du Fendômois) trouve son explication dans ravaler \ gratter ', wall. râveler ' faire une grande entaille '. Enfin, le paturon s'est appelé en ancien français ralle par rapport à sa forme qui présente un ravalement, un petit enfoncement entre le boulet et le sabot.