C. — Fr. narguer
Etymologies à rejeter.
(i)Lat. vulg. *naricare (de nares ; cf. nario ' subsannus ' dans Isidore) ' tirer le nez, faire un pied de nez ' : Diez 646.
(2)Lat. neardeat^ fr. n'argue d'où narguer : Tobler, Sit:(b. Berl. Acad., 1902, p. 97.
(3) Lat. vulg. *nasîcare {de nasus) : Gaston Paris, R. XXXII, 130.
(4)Nha. nergeln{w. plus bas) : Baist, Z. XXXII, 39.
Aucune de ces quatre etymologies ne convient pour la forme (v. Meyer-Liibke 5823, Kôrting 6445). Kluge rapproche nergeln de l'ags. nyrgan ' blâmer '. Où cette forme est-elle enregistrée ? Je ne trouve en anglo-saxon que nirwian ' réprimer, blâmer, menacer ', dérivé de nearu ' étroit '.
Etymologie proposée.
Le fr. narguer, qui n'apparaît qu'au xvi^ siècle, a son origine dans l'afr. enarguer, composé de arguer <C lat. argutare. Dans l'ancienne langue, le verbe arguer ne signifie pas seulement ' raisonner, établir avec évidence ', mais aussi et beaucoup plus souvent ' presser, aiguillonner, talonner; accuser, blâmer, reprendre, gourmander; fâcher '. C'est vers le xvi^ siècle qu'il a perdu tous ces derniers sens, grâce à un rapprochement savant avec le lat. arguere. Cette influence savante se trahit encore dans la prononciation moderne de arguer. Ce verbe passe de *arguder à arguer au commencement de la période littéraire. Cest à la même époque que *remuder devient remuer ; mais tandis que, depuis le xvi^ siècle, ce dernier n'a, en prose, que deux syllabes, arguer se prononce toujours ar-gu-er. Il est curieux de remarquer que rédarguer, mot savant enregistré dès le xiii« siècle, se prononce souvent re-dar-gûer.
Echappé très naturellement à l'influence savante qui a troublé le développement de arguer, le quadrisyllabe enarguer devient vers le xvi^ siècle régulièrement trissyllabej et, à la différence de rédarguer, qui se rattache toujours au verbe simple, s'assimile non moins naturellement, sinon inévitablement, aux verbes riguer, briguer, aiguer, vaguer, élaguer, targuer, liguer, daguer, morguer ou Vu ne sert qu'à indiquer la prononciation dure du g. On peut comparer gageure, où Ve de ge ne sert qu'à marquer ' g doux ', mais qui se prononce assez souvent comme gageur sous l'influence des substantifs en geur. Puisque c'est vers la même époque que le préfixe en devant une voyelle commence à se dénasaliser, la réduction de enarguer à narguer peut être le résultat d'une confusion entre le préfixe en et le pronom en, c'est-à-dire que enarguer prononcé comme en arguer a pu se faire comprendre comme en narguer par la raison que arguer avait cessé d'être couramment synonyme dé enarguer. Faut-il citer un parallèle de narguer ? Le moyen anglais avait ochen ' couper, faire une entaille ', emprunté de l'afr. ochier, oschier. Au xvi'' siècle, on voit apparaître dans la littérature anglaise le mot notch ' faire une entaille '. Skeat est embarrassé pour expliquer l'origine de ce mot : dans notch, selon lui, le verbe ochen « paraît avoir acquis une n initiale ». Maison ne saurait douter que notch vienne de l'afr. enochier qui en est exactement synonyme. Comme toutes les autres importations françaises à préfixe en gardent cette syllabe en anglais et comme notch et narguer apparaissent simultanément, il est bien possible que la chute de Ve provienne de la même cause dans les deux mots et que snocher soit devenu nocher avant de passer la Manche.
Voici maintenant l'exemple de enarguer que cite Godefroy :
Encor y scay je ung point a dire Qui me desplest et m'enargue.
(Greban, Mist. de la pass., 23828.)
Le sens est * piquer, irriter, fâcher '. De là il n'y a qu'un pas à narguer ' braver insolemment ' dans les expressions narguer les envieux {Dict. gén.) ; narguer impunément les rois (S'-Simon, II, 347). Au xvr siècle, narguer s'employait aussi avec le pronon réfléchi et il y a une analogie évidente entre se piquer de qqch et se narguer de qqch : Ceus qui en mon absence se pourroyent narguer du peu de crédit que faurroys eu. (Ant. de Bourbon, Lett., dans le Dict. gén.)
Du fr. narguer l'allemand a tiré nàrgeln, nergeln, nôrgeln. Ce mot allemand n'apparaît qu'après le xvi^ siècle et Kluge en déclare l'origine obscure. Sachs le traduit (i) ' grogner ', (2) ' ergoter ' et (3) * importuner (par des tracasseries continuelles) '. Pour arriver à ces sens, on n'a qu'à •ajouter la signification du suffixe diminutif et fréquentatif -^/w aux sens
2^0 RECHERCHES ÉTYMOLOGIQjDES
de l'afr. arguer : (i) ' gourmander ', (2) ' raisonner ' (cf. argu ' chicane '), (3) ' piquer, fâcher ' . Comme il est impossible que ces correspondances de forme, de sens et de date soient l'effet du hasard, l'alL nergeln met le sceau à l'étymologie du fr. narguer.
CI. — Fr. ôter, afr. oster ( > pr. ostar, angl, oust), oste ( ^ esp. oxte).
Etymologies à rejeter.
(i) Lat. vulg. *haustare (fréquentatif de haurire * puiser') : Diez ^50.
Cette étymologie ne convient pas pour le sens (cf. Kôrting4522).
(2) Lat. ohstare * se mettre dans le chemin, empêcher, ôter les moyens ' > ' enlever ' : Du Cange.
On a beaucoup discuté cette étymologie qui repose surtout sur cette phrase de la loi salique : si quis haroni viam suam ohstaverit. Diez remarque que les meilleurs et les plus anciens manuscrits ont : si quis haronem de via sua ostaverit QtquQ obstare devient ainsi très douteux. Littré etScheler restent indécis. Ascoli (AG. VII, 523) prend à tâche d'établir obstare et parvient à convaincre Kôrting (6643) et M. Meyer-Lûbke (6023). Le Dictionnaire général déclare que obstare ne convient pas au sens, puisqu'il est neutre et signifie * faire obstacle '.
(3) Lat. vulg. *hospitare ' garnir d'hôtes (les terres des Romains) ' >► ' déposséder (les Romains) de leurs terres ' >• ' enlever ' : Lûcking, Die àliest.fr. Mundarten, 143.
(4) Lat. vulg. *hostare (de hostis) > afr. oster ' faire la guerre ' >► * traiter en ennemi, en pays conquis ' > ' ravager, piller, enlever ' : Gaston Paris, R. VII, 131.
Etymologie proposée.
Le fr. ôter vient du lat. vulg. *absïtare, formé sur absîtus, qui, à cause de la perte du simple situs, ne se faisait plus sentir comme un mot composé avec la préposition ab ; cf. l'afr. ;W <ideorsum (v. §XCVIII). L'ancienne interjection oste ( >- esp. oxte) est le représentant phonétique régulier de absitus qui passe par les formes *abste >> *auste. On peut comparer à l'afr. oster l'ancien verbe oschier <C absecare. Le pr. ostar est, comme l'a supposé Diez, un mot d'emprunt.
On trouve dans le Dictionnaire général c&s définitions d'oter : (i)' mettre hors d'une place', (2) ' mettre hors delà possession de qqn'^
RECHERCHES ETYMOLOGiaUES 2^1.
Comme le mot absitus signifie ' situé hors d'un lieu, placé à l'écart ', il est manifeste que ôter garde dans le premier sens sa signification primitive. Le deuxième sens, qui a une origine juridique, établit définitivement l'étymologie que je propose, car c'est précisément le sens du bas-lat. absitum facere : Du Cange (s. v. absentent) traduit absitum se facere par ' devestire se de re aliqua, exuere possessione, et eam in alium transferre '. C'est en sa qualité de terme 'Juridique que l'afr. oster a passé en Angleterre : le verbe anglais oust signifie ' évincer, déposséder '. Dans la loi salique il faut lire : si quis baronem de via stia ostaverit ; le bas-lat. ostare reproduit le gallo-rom. oster. La leçon : si quis baroni viam suant obstaverit est l'œuvre de quelque savant qui, voyant dans le bas-lat. ostareun représentant du lat. class. obstare, a voulu rendre le texte un peu moins barbare. Il a joué là, à son insu, comme ce confrère qui a calqué adtropare sur trobar (v. § I), un mauvais tour à la vraie science.
C'est à *deabsitare que remonte le limous. dustâ, berrich. duté., morv., bress. doté, lad. dostar ' chasser, écarter ', obwald. dustar ' ôter, empêcher, enjoindre (à qqn) de ne pas faire (qqch) '. Pour s'expliquer l'origine des sens dérivés de l'obwald. dustar y on n'a qu'à se rappeler la locution française être en possession défaire une chose ' avoir le droit de la faire ', le sens secondaire du fr. ôter : ' mettre hors de la possession de qqn ' et le sens de l'angl. oust : ' priver (qqn) de la possession de (qqch) '.
CIL — Afr. os ; apr. abs, aus ; limousin asse.
Etymoîogies à rejeter.
Dans les deux articles instructifs que M. Antoine Thomas a consacrés au limousin asse et au bas-limousin desoussina (Nouv. Ess. de phil. fr., 172, 239), on ne trouve en fait de renseignements sur l'origine de cette famille que cette phrase : « De toutes les hypothèses émises sur l'étymologie du bas latin absus ' inculte ', aucune n'est pleinement satisfaisante : le lecteur curieux de les connaître pourra voir Du Cange. » On Ht dans Du Cange : « Sunt qui has voces {absus, absare, absitas, etc.) oriri putente Latinis praepositionibus abs, absque, ita ut terra absa terra sit absque colono. Alii agrum absum existimant dici quod abs se sit, id est, sibi relictus. » Et plus haut : « Ego vero a verbo absum, vel abesse formatara vocem existimo, ita ut ager absus sit is in quo cultura
232 RECHERCHES ÉTYMOLOGIQ.UES
aut semen abest ». M. Meyer-Lûbke (51) se contente, de ditr absus en y ajoutant : « D'où vient-il ?»
Etymologie proposée. '
Le bas lat. absus vient du gallo-rom., apr. abs, comme le bas làt. malvaggius de l'it. malvagio ; et de même que ce dernier remonte, par l'intermédiaire de l'afr. malvais, au lat. vulg. *malefacens (v. § LXVIII), de même l'apr, abs, limous. asse, représente le lat. absens. Dans le domaine français, absens passe régulièrement par les formes abses >> aus >> os ; c'est pourquoi il faut voir dans absens l'origine de l'ancienne interjection française os ! ' laisse là ! ' ; cf. absitus >> afr. oste ( > esp. oxte) ' hors d'ici ! va-t'en ! '.
Le verbe latin abesse signifie surtout ' être loin, être éloigné ', et, par conséquent, terra absens, expression enregistrée dans le sens de terra absa, a voulu dire tout d'abord ' terra absita '. C'est de ce synonyme absitus qu'on a tiré le substantif bas-latin absitas qui lui aussi signifie ' terra absa '. Ce rapprochement de absens ti de absitus est prouvé incontestablement par la locution absentent facere qui a précisément le même sens juridique que absitum facere {v . ôter, § CI). Il est également incontestable que de toutes les parties d'un domaine féodal, la terra absita était celle qui restait le plus longtemps inculte ; aussi n'y a-t-il ici rien de plus naturel que le passage d'idée entre ' éloigné ' et ' inculte '. Comme il fallait parler de cette partie du domaine dans des documents juridiques, on a forgé sur abs les formes absus, absa qui ont consacré le changement de sens en ne rappelant plus le mot absens.
On n'a qu'à relire l'article de Du Cange pour voir que cette etymologie fait disparaître toutes les difficultés qu'a soulevées l'usage du mot absus. Je me contente de faire observer qu'elle met en pleine lumière les sens du verbe absare. Du Cange voit dans absare trois verbes distincts. Le premier signifie, en parlant de/^o^a, 'confisquer au profit du seigneur '. On y reconnaît facilement lé sens juridique de l'afr. oster : ' mettre hors de la possession de qqn ' et du bas lat. absentem facere : ' évincer, déposséder '. Si le bas lat. absare et l'afr. oj/^r sont synonymes, c'est que oster est formé sur absitus ' situé à distance ' (v. § CI) et que absare est dérivé de abs ( < absens) qui était primitivement synonyme de absitus. Je ne sais pourquoi Du Cange hésite pour absare 2 entre les sens de ' cessare, vacare.' et de * diruere, evertere '. Voici les exemples dont il s'agit :
Est actum cum dictis religiosis quod si dicta molendina accensata, diluvio aquae, aut vetustate, aut alioquovis modo diruerent et absarent...
• (Charta ann. 1308 in Reg. 40 Chartoph. reg. ch, 92.)
RECHERCHES ETYMOLOGIQUES 233
Noverint quod Dalmas de Iricione quasdam calumnias in molendino de Espaleo tempore Radulfi Prioris antecessoris nostri posuerat, pro quibus destructum, et sicut dicitur, absatum fuerat .
(Tabul. S. Dionysii de Capella in Diœcesi Bituric. charta 66 et 149.)
Il est clair que absare signifie ici ' ruiner, détruire ', sens qui rappelle l'ancien substantif français absine ( <C bas lat. *absina, formé sur abs < absens) qui dans la phrase citée par M. Thomas (joute demolye, destruyte et en absine) signiûe 'ruine '. Du Cange est encore indécis sur le sens de absare } qu'il traduit par ' evellere, exstirpare ' ou par ' cedere, rem quampiam in alterum transferre ' dans cet exemple :
Andoinus Asinus laxabat vineas S. Petro ; et praeterea qui absabant vineas, reddebant quartum de terra.
La première traduction est sans doute juste. Il est donc évident que les trois verbes n'en font qu'un et que absare a suivi, au propre, la marche :
* ôter ' > ' arracher ' >» ' détruire radicalement '. On peut comparer le verbe classique abolere qui lui aussi réunit les sens de ' ôter ' et de
* détruire radicalement '.