I. — LE PASSAGE CONTROVERSE DES SERMENTS DE STRASBOURG
Le Serment prêté par les soldats de Charles le Chauve en l'an 842 et qui, pour un certain détail dont je parlerai tout à Theure, se trouve mal reproduit dans les éditions classiques, prend dans le manuscrit la forme suivante :
Silodhu
uigf fagrament • que fon fradre karlo
iurat conferuat ' Et karluf meof fendra ,
defuo partn loftanit • fi ioreturnar non
lint poif • neio neneulf cui eo returnar
int poif • in nulla a iuha contra lodhu
uuig nun li iuer
La leçon n loftanit de ce précieux monument jouit d'une célébrité unique : aucun autre passage des anciens textes français n'a suscité autant de controverses. Qu'il me soit permis de rappeler les principales explications qu'on a proposées :
(i) non lo se tanit (lat. tenet) : Diez ;
(2) nonlose tanit {Izt. tenebat) : Cornu ;
(3) non lo stanit (lat. ex + tenet) : Buchholtz ;
(4) lo franit (ht.frangit) : P. Meyer, Suchier ;
(5) Venfraint (lat. *infrangit) : Lûcking ;
(6) non lo suon tint (lat. tenuit) : Grôber ;
(7) {de suo part)em lofraint (\a.t. frangit) : Lindner ;
(8) lo sîion fraint {ht. frangit) : Gaston Paris.
Dans son Commentar :(u den àltesten fran:(Ôsischen Sprachdenkmàlern Koschwitz termine une longue discussion de ce passage en ces termes de mauvais augure : « Auch ihm [Lindner] ist es darum nicht gelungen, die uns beschàftigende Stelle der Eide befriedigend zu deuten, und
G. Paris fertigt seinen Emendationsvorschlag... mit den Worten ab : « conjecture aussi inutile que possible », ein Ausspruch, der sich mit grôsserem oder geringerem Redite jedem neuen^Deutungsversuche gegenûber anwenden lassen wird. » On conçoit qu'après cet avertissement sinistre et surtout après la correction que Gaston Paris a cru devoir faire du passage dont il s'agit, il ait fallu une certaine conviction pour me résoudre à proposer une nouvelle explication et à défendre le texte du scribe. Je crois en effet que le maître lui-même aurait approuvé la leçon que je vais proposer.
Je ferai d'abord table rase en montrant que la syntaxe des huit explications que je viens de citer est plus que contestable. Il importe de remarquer dans la phrase du Serment trois choses : 1° que la première des trois propositions hypothétiques exprime ce que Draeger appelle eine sich in die Zukunft fort:(iehende Gegenwart {Hist. Syntax der lat. Sprache II; 704) ; 2° que la seconde proposition indique un événement futur, possible, il est vrai, mais que les soldats de Charles le Chauve doivent nécessairement regarder comme très peu probable ; 3° que si n'est pas répété devant la seconde proposition, bien que le sujet de cette proposition ne soit plus celui de la première. Maintenant, il est certain qu'en ancien français, après se (si) exprimé une fois seulement, la seconde proposition hypothétique se met au subjonctif si elle indique un événement qu'il faut considérer comme moins probable que celui de la première proposition. Exemples :
Se alquens est apeled de larrecin .u de roberie, e il seit plevi de venir a justice,
e il s'en fuie dedenz sun plege, si averad terme un meis e un jur de querre
le.
{Lois de Guillaume h conq., 3.)
Se VOS li mandiez... et li donisiez la seigneurie de l'ost, assez tost la prendoit.
(Villehardouin, 41.)
Se il se muevent et il me soit conté Perdut aurez mon cuer.
(fiaydon, v. 668.)
Et se il ne ce veuUent en cui poer est la garce, et celui seit tes hom qui en ait
le poer, si la deit faire nounain.
(Assises de Jérusalem, cxxxiv.)
Se chil de qui on se claime le veut fornoier et jurtque vente en ait este faite... et cil le puist proverpar tesmoins, li adversaires peut oir les tesmoins.
(Coutumes d'Amiens, B. et H. 452.)
Et se nus de ceus qui sunt semont remanoit, et li bers le poist savoir, il en
paieroit .LX. s. de gages,
(Etabl. de saint Louis, lxv.)
Il est usage que se .1. home tient d'aucun chevalier a cens, et il ait meffet dou
censis ver le segnor, que li sires puit bien par usage mètre terme a son censier
a son loin manoir.
(Coutumes d'Anjou, 49.)
On voit dans ces exemples l'origine de l'usage moderne qui veut le subjonctif après que remplaçant le si qui était sous-entendu en ancien français. Il n'est peut-être pas inutile de citer ici la traduction moderne du Serment qui nous occupe : « Si Louis garde le serment qu'il a juré à son frère Charles, et que Charles mon seigneur, de son côté, rompe le sien... » (Brachet et Dussouchet, Gram. fr., p. 7). Notons que l'ancienne règle ne s'observait pas seulement en francien, mais aussi dans les autres dialectes '. Cet usage général nous oblige à conclure que la même règle s'observait en gallo-roman, et que, par conséquent, la seconde proposition hypothétique de la phrase du Serment, est au présent du subjonctif.
Cette construction — proposition hypothétique au présent du subjonctif dépendant d'une proposition au futur de l'indicatif — remonte à la période du latin. En voici quelques exemples :
Si pultem, non recludet.
Si faciant admixtum rébus iuane, Denseri poterunt ignés.
Si scrutari veteraconer... reperientur.
Quod si velim confiteri... concèdent.
(Plaute, Poem., 3, 4. 19.)
(Lucr., I, 655-6.) (Cic, Tusc, I, 29.) (Cic, Quinct., 69.)
Sed de studiis... si parem disserere, tempus quam res maturius me deseret.
(Sali., Jug., 42, 5.)
Si fractus illabatur orbis, impavidum ferient ruinas.
(Hor., Od., 3, 3, 7.)
Delapsa caelo sidéra hominibus si se offerant, venerationis amplius non récipient.
(Val. Max., 2, 10, 2.)
S'il est vrai que le présent de Vindicatif commence également dès la période classique à remplacer le futur dans les propositions hypothétiques, il n'en est pas moins très peu probable que la seconde proposition d'une phrase telle que celle qui nous occupe se soit jamais exprimée en latin par le présent de l'indicatif. C'est-à-dire qu'on ne peut guère croire que dans deux propositions successives, liées ensemble par la conjonction et, le latin ait employé le présent de l'indicatif pour exprimer, dans la première, une circonstance qui existait déjà et qu'il fallait regarder comme devant exister toujours, puis, dans la seconde,