‹ Recherches philologiques romanesChapitre 66 sur 69 · I. Elle passe même en anglais · texte numérisé non relu

I. Elle passe même en anglais

un événement futur très peu probable et dont il convenait d'indiquer le peu de probabilité '. D'un autre côté, les exemples que j'ai cités tout à l'heure nous permettent d'affirmer que l'emploi du présent du subjonctif dans la seconde proposition d'une phrase telle que celle du Serment serait d'une latinité irréprochable. Et quand même il n'en serait pas ainsi, la syntaxe des Serments de Strasbourg serait toujours vraisemblablement celle de l'ancien français dont mon premier exemple prouve l'existence pour le xi^ siècle. Je crois avoir ainsi établi que le verbe du passage controversé des Serments est au subjonctif. Il s'ensuit que toutes les leçons qu'on a proposées jusqu'ici doivent être abandonnées. Ce n'est pas étonnant si elles présentaient de grandes difficultés phonétiques ou ne devaient leur régularité qu'à une mutilation du texte.

Voici maintenant la leçon que je propose : desuo part in lo sagrament anit. Je n'ai pas besoin de prouver que l'abréviation h représente tout aussi régulièrement in (en) que non. On a fait remarquer que l'article ne s'emploie pas dans les Serments ; h ne fait pas exception, car illo aurait été ici de rigueur en latin. Aussi l'emploi de lo fait-il attendre la répétition du mot sagrament. C'est pourquoi le scribe, suivant un usage assez fréquent et dont on trouve un autre exemple dans le Serment des rois {d's = deos), se contente de faire représenter ce mot par deux lettres, la première et la dernière. Les éditions classiques des Serments reproduisent mal cette abréviation (//) en supprimant l'apostrophe, qui se trouve cependant assez clairement marquée dans le manuscrit. Arrivons au verbe anit. C'est le latin abneget qui, comme tous les composés de plus de deux syllabes où le sentiment de la composition ne s'était pas perdu, était accentué dans le parler populaire sur le radical (cf. convenit, recipit). Abnegare, abneget, donnent régulièrement en ancien français aneier, anit, en passant vraisemblablement par amnegare etc. ; cf. parentum sibi amnegaverit. (Corp. VI, 14672, 10.) Mais puisque, dans les verbes à radical variable la voyelle du radical inaccentué se généralise souvent dès la période prélittéraire, il se peut que anit ait passé à aneit dès l'époque des Serments. Dans ce manuscrit la graphie anit représenterait parfaitement aneit, comme savir, podir, dist, mi, sit, y représentent saveir, podeir, deist, mei, seit. Ainsi, au point de vue de la forme, la leçon que je propose satisfait pleinement.

Reste à prouver l'existence du verbe aneier et à établir la syntaxe de cette leçon. Quand même ce verbe ne se retrouverait pas ailleurs, cela

I. La série : présent — im^arf.iit ou prétérit — futur ferait un solécisme encore plus étonnant.

ne prouverait nullement qu'il ne s'erriployaît pas dans les Serments. Plus d'un mot de Sainte Eulalie reste unique. Mais par bonheur anit {aneit) n'est pas isolé. Non seulement on trouve dans Godefroy la forme demisavante abneer, traduite par renier, mais encore, ce qui importe bien plus, je peux démontrer que la forme populaire existait au ix= siècle. Les éditions critiques de la cantilène de Sainte Eulalie Y>OTiient au 6* vers raneiet ou raneit. Le manuscrit, au contraire, présente la forme raneiet, avec un point sous IV. Koschwitz {op. cit. p. 53) en parle en ces termes : « Der Punkt unter r in raneiet 6, der keine Tilgung von r bedeuten Icann, ist wohl nur zufâllig ». Cette critique n'est pas moins surprenante pour être généralement admise. On se demande pourquoi le point qui vaut partout ailleurs l'effacement de la lettre sous laquelle il se trouve ne peut pas valoir l'effacement de Yr de raneiet. Voici la raison qui est supposée justifier cette exception : on rencontre partout ailleurs le verbe rm«>r (^rmoîVr, r^mVrj. Je ne comprends point comment on peut tirer d'une raison si peu probante le droit de contredire la déclaration formelle du scribe de Sainte Eulalie. Remarquons d'abord que cette raison n'est pas même juste. Je n'ai pas besoin de citer ici Yanit des Serments ; Vabneer de Godefroy atteste l'existence antérieure d'un représentant populaire d'ûsZ'wg^arg. Mais l'aneieràe Sainte Eulalie ne se retrouverait nulle part en français que l'existence de reneier n'autoriserait pas à le transformer en reneier. Pour que Ton eût le droit de faire cette correction, il aurait fallu montrer quabnegare n'avait pas eu le sens de renier dans le latin du moyen âge. Mais cela on ne l'aurait pu faire, car c'est justement un des emplois les plus fréquents d'abnegare. En voici quelques exemples que je tire du Thésaurus linguœ latine (Teubner) :

Non te abnegabp. Je ne te renierai point.

(Itala, Marc. 14, 31.) (Ostervald, Marc 14, 51.) ■

Abnegabitur coram angelis. , Sera renié devant les anges de Dieu.

(Ib., Luc. 12, 9.) (Ib., Luc 12, 9.)

Abnegastis eumante faciem Pilati. Que vous avez. ..renié devant Pilate.

(Ib. A^t., 3, 13.) (Ib., Actes 3, 13).

Dominum mundi vel nesciverunt vel abnegaverunt. (Lact., inst. 7, 26, 6.) Dominum abnegaverunt. (Herm., past. sim. 8, 8, 2.) Moysen, quem laudant, abnegant. (Ambr., los. pair. 14.) Cf. Te abnegat esse deum. (Sidon., carm. 22, 28.) Quod deus est abne^antes. (Hil., in psalm. 122, 7.)

Il suffit de ces exemples pour établir incontestablement que le scribe de Sainte Eulalie ne s'est pas trompé en biffant Vr de raneiet.

Il est facile d'expliquer pourquoi aneier a fini par céder la place à reneier. Le préfixe inaccentué ab qui se réduisait toujours à a devant une

consonne devint ainsi identique au préfixe a issu de ad, et, sous l'influence assimilatrice de ce dernier, perdit sa signification privative '. A mesure que les composés avec a <C ab s'affaiblissaient ou changeaient de sens dans le parler populaire, on a créé à leur place de nouvelles formes surtout à l'aide des préfixes de et re. Mais l'ancienne forme de ces mots a dû en général subsister assez longtemps à côté de la nouvelle, qui, ayant un caractère tout à fait populaire, n'a pas pu pénétrer facilement dans le langage des gens qui savaient le latin. On peut ainsi supposer avec vraisemblance que le scribe de Sainte Eulalie allait employer reneiet lorsqu'il remarqua que le texte qu'il copiait portait l'ancienne forme aneiet. Mais ce qui est certain, c'est qu'il nous a transmis aneiet et non pas reneiet.

L'existence du verbe aneier étant établie pour le ix^ siècle, notons ensuite c^uabnegare s'employait constamment en latin classique dans des expressions comme depositum abnegare, quod spoponderat abnegavit (v. le Thésaurus), où il veut dire désavouer, violer, une obligation ; revenir sur une promesse qu'on a faite. C'est bien le sQns à! aneier dans \qs Serments. Mais la syntaxe des constructions classiques, où abnegare régit un complément direct, n'est pas celle de la phrase des Serments, où aneier se construit avec la préposition ig. Cette syntaxe nouvelle je l'établirai en montrant, à l'aide de quelques exemples tirés d'auteurs classiques ou médiévaux, {i°')c]\x abnegare, covnvao. ses synonymes abnuere etrecusare, s'employaient absolument ou intransitivement; (2°) qu.' abnegare et abnuere se construisaient avec la préposition ab, qui, comme on sait, s'est remplacée pzïde dans les langues romanes ; et (3°) qu abnuere et recusare se construisaient avec la préposition de :

(i) Emploi absolu à' abnegare :

Abnegai. (Virg., En., 2, 654.) Abnegat Achilles. (Dares, 30.) Non abnegabitis unusquisque proximo. (Itala, levit., 19, 11.)

(2) Abnegare et abnuere construits avec ab :

Non est abnegandus a Christi gratia. (Mar. Victor, in epist. ad Ephes., I, 3, I.) Jam se a vitiis abnegat. (Greg., Hom. evang., 32, 3.) Quoniam vir abnuit ab ea. (Itala, cod. Lugud. num. 30, 9.)

(3) Abnuere et recusare construits avec de :

NequeilU senatus... de ullo negotio abnuere audebat. (Sali., /., 84, 3.) De societate haud abnuunt barbari. (Tite-Live, 10, 10, 8.) De judiciis transferendis recusare. (Cic, 2 Ferr., i, 2, 6.) Si pace.uti velint, ïniquum

I. Cette influence s'étendit même à av provenant de ab devant une voyelle et à la préposition av qui prit le sens de ad = avec. Cf. ab una manu pallas altaris tenerem (Urbat 27, cité par C. H. Grandgent, Vulgar Latin § 78).

esse de stipendia recusare quod sua vohintate ad id temptis pependerint. (Ces., B. G., I, 44, 9.)

Cette dernière phrase, de stipendia recusare, dont la syntaxe est identique à celle de la leçon que je propose, est surtout intéressante parce que recusare y prend précisément le sens qu'il faudrait assigner à aneier dans le Serment. Abnegare, qui se rencontre pour la première fois chez Virgile, devient de plus en plus usité au moyen âge (v. le Thésaurus) et paraît avoir fini par remplacer ses synonymes abnuere et recusare. Si ces synonymes se construisaient avec de dès la période classique, ce n'est probablement que par hasard qu'on ne peut signaler la forme de re abnegare. Mais quand mêm« abnegare ne se serait pas construit avec de à cette époque, il y a tout lieu de croire qu'en s'assimilant les fonctions de ses synonymes il s'en serait assimilé en même temps les constructions. Il me semble que cela suffit pour établir la syntaxe de la phrase : de sua part in la sagrament anit.

Cette expression est tout aussi naturelle dans le Serment et même plus exacte que la phrase allemande qui lui répond : then er imo gesuor forbrihchit. Il n'y a en effet qu'un seul serment qui est réciproque et qui lie simultanément les deux rois (cf. in o quid il mi aliresi fa:^et : in thiu tha:(^ er mig sa sama duo). Louis prête serment à Charles en français, Charles à Louis en allemand, dans le seul but d'être compris par les soldats de l'un et de l'autre. Au point de vue juridique chacun des textes du serment des rois n'est que la moitié d'un tout indissoluble, c'est-à-dire la sagrament. On n'a qu'à songer aux traités des temps modernes pour voir combien cette explication est naturelle. Du reste, la leçon que je propose reproduit plus fidèlement qu'aucune autre la formule allemande. Le mot sagrament se répète pour donner à la formule française un caractère tout aussi solennel que celui de la formule allemande qui répète le mot gesuor. Et a-nit traduit avec une exactitude élégante le composé allemand/or-^nk^//.

Ainsi, pour résumer, lagrammaire, la phonétique, l'analogie du texte allemand, les exigences de la pensée, tout contribue à établir la leçon que je propose. Ce qui me paraît la confirmer définitivement, c'est qu'elle respecte religieusement le texte d'un scribe qui, de l'aveu même de plus d'un de ses critiques, fait ailleurs preuve d'une exactitude presque méticuleuse '.

I. On est d'accord pour voir dans suo (de suo part) une faute du scribe. La leçon que je crois avoir établie est la seule qui rende raison de cette forme. Le scribe sachant qu'il fallait répéter le mot sagrament aurait été sur le point d'écrire de suo sagrament. Ayant consulté le texte, peut-être pour s'informer de l'abréviation qu'il devait employer pour le long substantif, il aurait remarqué les mots qu'il allait passer, mais se

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