II. — LE PASSAGE CONTROVERSÉ DE LA CANTILÈNE DE SAINTE EULALIE
Le quinzième vers de la Cantilène de sainte Eulalie attend toujours une explication satisfaisante. Eulalie va subir une dernière épreuve : ce que n'ont pu faire les « mauvais conseilliers », le roi païen Maximien, lui, pourra peut-être le faire. On la fait venir devant lui :
Il li enortet, dont lei nonque chieit, Qued elle fuiet lo nom crestiien.
Eir ent adunet lo suon élément.
Melz sostendreiet les enipedementz Qu'elle perdesse sa virginitet.
(vv. 13-17.;
Sans songer qu'il ne pourrait peut-être pas s'agir du latin elementum, Diez {Altrom. Sprachdm.) fait remarquer que élément doit être employé ici dans un sens particulier, qui ne se retrouve pas en ancien français ni en latin et que, par conséquent, on ne peut que deviner. Il propose ces interprétations alternatives : (i) ' Elle rassemble à cause de cela (à cause des incitations qu'on lui a adressées) ses forces ', (2) ' Elle tire de là (du nom chrétien) son élément (ce en quoi elle vit) ' '. Littré rend adunet, qu'il transcrit adonet, par * abandonne ' et élément par ' doctrine ' ; évidemment il fait dépendre toute cette phrase de la conjonction ^m^J (v. 14) et supprime le point après crestiien. On traduirait alors : ' Il l'incite à fuir le christianisme ^ et à en abandonner sa doctrine ' ^ Cette leçon n'a pas été bien accueillie ; elle est, en effet, fort invraisemblable. Il est vrai qu'on pourrait citer des constructions parallèles, mais adunet ne peut guère représenter adonet dans cette cantilène qui distingue 0 et u partout ailleurs ; puis élément ne possède pas le sens de ' doctrine '. Bartsch et Horning {L^ng. et litt.fr.) imaginent iaduner le sens de ' résoudre ' et à élément celui de * sens, sentiment '. Bôhmer
serait dispensé de changer suo en sua parce que 0 ex a atones finals représentaient le même son (e féminin).
1. En propres paroles : (i) ' Sie sammelt darum (wegen der ihr gemachten Zumuthungen) ihre Kraft ', (2) ' Sie sammelt daraus (aus dem christlichen Namen) ihr Elément (das worin sie lebt) ' .
2. Cf. Les Turcs, fiers de leurs conquêtes passées, menaçaient le nom chrétien. (Massillon, Or. fun. Conty.)
3. Koschwitz (Aeltest. fran:(. Sprachdm.), qui n'a pas remarqué que Littré fait dépendre notre vers de la conjonction qued, impute au savant philologue cette traduction, qu'il trouve, bien entendu, absurde : ' Elle abandonne, par conséquent, sa doctrine '.
{Rom. Stud., III, 192) propose de lire e le ment, ou plutôt g la ment, et traduit : * Elle en réunit le son et le sens ' '. Suchier (Z. II, 300) commente ainsi cette leçon ; « L'émendation ingénieuse de Bôhmer perd en certitude par ce qu'à côté de sept la, il ne se présente dans le poème pas un seul le. Mais elle est comme puisée dans l'âme du poète et mérite par là certainement d'être préférée à la leçon absurde qui nous a été transmise. » Enfin, Koschwitz {loc. laud.) se demande s'il ne faut pas voir dans élément le latin alimentum.
S'il fallait corriger le texte, on pourrait songer à l'ancien substantif alement, dérivé de aler. Ce mot se rencontre surtout dans la littérature religieuse. Les psautiers d'Oxford et de Cambridge l'emploient constamment, au pluriel, là où la Vulgate a gressus et où Ostervald se sert de pas. Dans notre vers, le mot alemènt prendrait le sens de ' marche, conduite, manière d'agir ' qu'il a dans ces exemples :
Pour esdrecier nostre alement En la voie de sauvement.
{Bible, ms. Berne 697 ; G.)
Enz en sua quer cil aspirât, Que très bien veit e certement Que Deus voloit son alement ».
(S. Brandan, Ars. Jjié, loi ; G.)
Mais quel serait alors le sens de adtinet ? Godefroy est disposé à traduire aduner par * récapituler ' dans cet exemple :
Il cio H dist et adunat Tos consiiier ja non estrai.
{Vie de S. Léger., ms. Clerm., st. i6.)
Bartsch et Horning le rendent par ' communiquer une résolution '. Mais le vrai sens est probablement ' répondre, répliquer ', sens que aduner ' ajouter, joindre ' partagerait avec le verbe joindre en ancien français et avec le verbe anglais rejoin. Ce sens ne convient pas à la cantilène, où adunet a pour régime un substantif et non une phrase. Mais on pourrait donner à aduner dans l'expression adunet lo suon alement soit le sens de ' prendre ', qu'il a dans aûner conseil, soit celui de * composer ', qu'il possède dans fabliaiis est aiine^ de fables (v. Godefroy). On traduirait alors : (i) ' Elle prend de là (du christianisme) sa manière d'agir ', ou (2) ' Elle en compose sa conduite '. Chacune de ces traductions me paraît plus vraisemblable que tout ce qu'on a
1 . En propres paroles : ' Sie vereinigt davon (vom Christennamen) den Klang und den Sinn. '
2. Variante : Cum Deus voldrat s&onalment. (ib., 142, Michel.)
proposé jusqu'ici, mais elles n'en restent pas moins toutes les deux un peu forcées.
S'il est difficile de donner un sens parfaitement naturel à la leçon : EWent adunet lo suon alement, on peut être sûr que l'auteur de la cantilène n'a pas écrit alement. En effet, le texte qui nous a été transmis n'est pas fautif. Le mot élément est ici adverbe et représente le latin vulgaire *ala mente, pour alia mente ' autrement '. Il est vrai que cet adverbe ne se rencontre plus en français, mais *aliamente a donné aîmintrea en roumain (v. Meyer-Lûbke 348) et le mot *alum (de aliud) persiste dans l'afr. el, al, apr. al {^ aesp., aport. al). Pour rendre compte du mot el on hésite entre les formes refaites *alum et *ale. La première de ces formes est bien plus vraisemblable que la seconde. Si élément est composé de cet adjectif, les formes classiques alius, alia, aliud ont été remplacées en latin vulgaire par *ahis, *ala, *alum, car à l'époque de la cantilène on n'avait pas encore commencé à différencier le féminin des adjectifs qui étaient primitivement uniformes. Ces formes nouvelles ont, sans doute, leur point de départ dans les composés comme aliqtiando, aliquis : 1'/, qui ne se mouille pas dans ces composés, reste par analogie intacte dans alius qui devient ainsi *alus ; ou bien, *alus est à ali- dans aliquis etc., ce que mahis et bonus sont aux formes mali-, boni- dans les composés malificus, maliloquax, malicordis, bonimoris, bonifatus, etc. Si l'ancienne langue a altel, alsi, altant à côté des formes synonymes altretel, altresi, altretant, il est plus que probable qu'elle a eu élément à côté de altrement. Enfin, rien ne nous empêche devoir dans^/, qui ne tarde pas à disparaître de la langue, le reste d'un adjectif qui aurait été employé sous toutes ses formes à une époque plus reculée.
De même que autrement signifie volontiers ' au contraire, à un plus haut degré ' \ quand il porte l'accent principal de la phrase, de même élément, dont l'accent est renforcé par sa position à la fin du vers, prend naturellement dans la cantilène le sens de * au contraire, plus fortement '. Comme lo sjion signifie ' son nom de chrétienne, son christianisme ', il n'y a plus à hésiter sur le sens du verbe ; sa signification étymologique : ' unir à soi ' convient parfaitement et l'opposition manifeste de adunet et de fuiet vient à l'appui de l'étymologie de élément. Voici un exemple moins ancien où amer garde ce sens de *unir à soi, épouser ' :
La femetint l'orne por fol et por musart Qui bien l'aime et aune et atret a sa part.
(Chaslie Musart, Richel. 19152, 106; G.)