CHAPITRE IX
L'AI» ITBST PAS LB R&SULTAT DB I/ORai^IBATiON COAPORELLS.
Il n'en est pas de lu réfutation d'tih i3f9tèine de pbttoeophte morale comme de la disciiarion d'un ouvrage historique* Ude histoire se compose de faits ^ les uns irrais ^ les autres faux, d'autres douteux^ de faits qui n'oilt en eux-mêmes rien de néce$8ttirey rien qui ait pu ne pas arriver, ou ne pas arriver sutrement, et qui souvent n'ont entre eux d'autre liaison que de s'être passés dans le même pays et dans le même temps. La critique est donc obligée de suivre Tbistorien pas à pas, de parcotirir avec lui la suite des époques, de revenir sur les détails des événements pour lui apprendre ce qu'il a ignoré , pour distinguer ce qu'il a confondu, éclaircir ce qu'il a obscurci, et de là il peut résulter un ouvrage aussi éiendu que l'histoire elle-même*
Hais un système de philosophie morale est un enchatnenient de raisonnements qui tous tendent à un but, celui d'établir une opinion. Cette opinion à prouver est le pivot sur lequel roule toute la machine du système, et le point unique auquel tout se rapporte. Si ce point est prouvé, le système cesse d'être une simple hypothèse, et il prend son rang parmi les vérités; s'il est contesté, le système n'est encore qu'une supposition qui a besoin d'être fortifiée par de nouvelles preuves; mais s'il vient à être renversé, l'édifice entier s'écroule, il n'y a plus de sys^ tème ni même d'hypothèse, et quelquefois l'erreur, une fois
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démontrée, prouve toute seule la vérité de rofûmcm opposée. Les raisonnements de Tauteur peuvent être conséquents, maû il est parti d'un principe erroné ; les faits allégués peuvent être vrais, mais ils s'appliquent à un autre ordre de vérités. Il suffit donc , dans Texamen d'un système de philosophie , d< s'attacher à la conclusion générale que l'auteur en a tirée, e de la discuter directement et en elle-même. Cette niarch< abrège même la discussion , et j'en fais ici l'observation poui tranquilliser les lecteurs qui compareraient le nombre de volumes plutôt que la force des raisons.
C*est donc sous ce point de vue que nous allons considère] le système dominant dans quelques traits modernes de physio logie , et plus expressément développés dans les Rapports dt physique et du moral de Vhomme. Il est possible que les phy siologistes ne conviennent pas de tous les faits avancés dam cet ouvrage, et il parait même que l'auteur n'est pas toujoun d'accord avec le savant Barthez, dans ses Nouveaux Élément de la science de l'homme. Il est possible encore qu'une sain< logique n'en trouve pas tous les raisonnements concluants; h philosophie ne voit que le résumé du système qui t^quenotn âme est non un étre^ mais une simple faculté de notre organi sation, ou plutôt que notre âme est notre organisation elle-même^ que les opérations de l'intelligence et de la volonté se trouveni confondues à leur origine avec les autres mouvements vitaux tels que la digestion, la circulation, la sécrétion, etc., que U physique de P homme fournit les bases de la morale, que la sotfu raison ne peut les chercher ailleurs, etc., et qt/ enfin l'homxm moral n'est que t homme physique considéré sous un autre aspect.
C'est là ce que tous les faits, tous les raisonnements, toute l'érudition physiologique, anatomique, médicale, physique et métaphysique de beaucoup d'ouvrages tendent à prouver. Hais si la physique a ses faits, qui ne peuvent être que des mouvements, la morale a les siens, qui sont des actions; et des faits purement matériels ne prouvent pas plus, pour ou contre, une vérité morale, que de simples raisonnements ne prouvent^ pour ou contre, la certitude d'un fait physique.
Lorsque les physiologistes abandonnent le terrain ingrat de l'anatomie, ces champs de morts, lugentes campos^ déjà épuisés, pour se jeter sur les terres fertiles de la morale, il semble que ce ne serait pas trop, pour une si téméraire entreprise, du concert de tous les savants. Cependant, sans parler des Sthal,
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des Haller , des Ch. Bonnet^ ces maîtres de la science de l'homme physique qui ont reconnu, qui ont défendu Fexis* tence propre, la spiritualité de Vkme (comme la vérité la plus certaine et le fondement nécessaire de toute discipline et de toute société, on trouve, parmi les physiologistes contemporains, des opposants à la doctrine des matérialistes, et qui loin de penser que l'organisation soit la cause productive de la pensée, ne la regardent elle-même que comme une abstraction, une qualité occulte et imaginaire, avec laquelle on ne peut pas même rendre raison des fonctions purement matérielles de nos organes et des mouvements vitaux. Le docte Barthez, défenseur du système du principe vital, et qui prétend que sa doctrine diffère essentiellement de tous les autres, s'élève contre celle que nous combattons. Après avoir parlé de quelques sectes de physiologie, a j'aurais pu, dit-il, considérer B comme formant une secte nouvelle quelques auteurs qui,
> dans ces derniers temps, croient qu'on a des idées suffisantes
> sur les forces productives de toutes les fonctions du corps B humain vivant, lorsqu'on a dit que ces fonctions sont opérées » par l'organisation qui est propre à ce corps et à ces diffé-
> rentes parties.
» Hais i*^ il est impossible de concevoir l'analogie néces- » saire qu'on suppose exister entre la forme d'organisation
> d'une partie et le genre de la fonction à laquelle cette partie B est destinée exclusivement.
• 2<» On ne peut imaginer que la première production et le
> renouvellement des mouvements d'une fonction propre à B un organe déterminé quelconque aient lieu en vertu de la B simple organisation ou structure de ces organes, cette struc^ B ture, quelque parfaite qu'on la suppose, ne pouvant être B connue que comme une chose passive incapable de se don- B ner du mouvement.
» 3« On ne saurait expliquer conunent , dans un organe » d'une structure quelconque supposée, auquel on donne, si
> l'on veut, toutes les facultés physiques connues, des succès- » sions et des combinaisons de mouvements physiques pour- B raient faire naître des phénomènes, tels que ceux du corps B humain Tivant, phénomènes différents de tous ceux que B peuvent opérerdesforcesphysiques,mécaniquesou chimiques.
» Le nombre des objections qu'entraînent ces suppositions B incompréhensibles est incalculable, et d'ailleurs on manque
> à ce que prescrit la bonne méthode de philosopher dans la
i'amb n'wn pab lb vÈÊnfutâs
9 science de l'homme^ lonqu'on souttenl^ avec quelque! ph; 9 Biologistes, que c'est la sensibilité qui est le principe de » vie dans Thomme et les animaux. »
Ceux qui attribuent à la seule organisation du corps humai le principe des fonctions et des actions de Tbomme^ et qui pi cent en particulier dans Torgane cérébral la cause de tout ses déterminations morales, ressemblent à un villageois qu introduit dans la maison d'un grand seigneur^ s'imaginen que tous les gens, qu'il voit occupés aux divers emplois de domesticité, agissent pour leur propre compte, et constitue à eux seuls le gouvernement de la maison ; et si par hasard allait plus loin que les cours ou l'antichandire» et qu'il pén trât jusqu'à l'intendant, il s*en retournerait persuadé qu'il a \ le maître, et ne se douterait seulement pas que cet homm qui lui parut exercer sur toute la maison un empire si itendi n'en est lui*méme que le premier domestique. Nos organis teurs tombent précisémeqt dans la même méprise , lorsqu'i attribuent la puissance ordonnatrice à l'ensemble des organe qui ne sont que les instrument de la volonté, et qu'ils donne à toute cette machine, pour directeur suprême > l'organe ( cerveau, qui n'est lui-même qu'un premier ministre. Il est r marquable de voir avec quelle facilité les inventeurs de c systèmes comprennent tous seuls ce qui pantH aux meilleu esprits absurde et contradictoire ; cette organisation si passi et si frôle, cause unique des fonctions les plus actives; tout ces parties de chair et de sang qui deviennent parleurs rapport ou plutôt par leur juxtaposition, dans un certain arrangemei pensée, jugement, volonté, imagination, mémoire; cet structure d'un jour qui remonte par la pensée dans le passé plus reculé, ou s'élance dans l'avenir le plus lointain ; ce poi qui mesure l'étendue.... cette fraction qui calcule l'infini., cet atome qui embrasse l'univers....
Et en effet, pour réduire cette dernière considération à précision d'un raisonnement philosophique, si la pensée est résultat de l'organisation corporelle, la force physique est pli évidemment encore le résultat de cette même organisatioi puisque cette force se compose à la fois et de la force partiel de chaque organe, et de la force générale qui naît de la pe fection des rapports que tous les organes ont les uns avec li autres ; mais la force physique de l'homme, la plus granc qu'on puisse supposer , ne s'exerce cependant que dans i sphère d'activité d'organisation ; je ne peux voir^ tniendn
m L'wMLNiSATHnf eoBPounis. M7
atteindre^ boift de la juste portée de mes organes^ saisir ce qui est à dix toises de inoi« voir ou entendre ce qui est à une lieue. Là où s'arrêtent mes organes, là finit Taction de ma force organîque^ à moins que je n'aide mes organes> ou plutôt que je Dem'en orée en quelque sorte de nouveaux, au moyen d'instruments que mon organisation pensante (suivant les auteurs du système que je combats) invente pour étendre ou fortifier mon organisation agissante, expression absurde, et qui démontre toute seule la fausseté de leurs opinions.
Ha pensée est donc, comme ma force physique, le résultat de mon organisation, et il est déjà asses étonnant qu'une même eause jNroduise des effets si opposés, et que ce soit en moi le même principe qui Soulève un poids de cent livres, et qui calcule la distance de la terre au soleil, ou médite un système de morale; mais pourquoi cette différence entre les deux produits d'une même combinaison? Pourquoi ma pensée > produit, comme ma force physique, de mon organisation, n'est^Ue pas, comme ma force, circonscrite dans les limites de mon organisation? Pourquoi puis-je atteindre par la pensée ce qui jamais n'est tombé sous l'action de mes organes, voir ce qui s'est passé à mille lieues de moi, entendre ce qlii s'est dit il y a mille ans? Mes organes touchent des lignes, je les mesure ; ils v(Ment des quantités, je les calcule; ils entendent des sons, je les répète : mon organisation fait tout cela, je le veux ; mais mes organes ont-ils embrassé Vétenduef ont^ils vu l'indéfini f ont-ils entendu Vharmonie? Et cependant ma pensée en ana^ lyse les propriétés, en combine les rapports; comment l'orgauisation est-elle si bornée et lé résultat de l'organisation n étendu, et pourquoi l'effet esi-il hors de toute proportion avec sa cause ? Je veux encore qu'avec l'organisation actuelle on puisse expliquer la pensée du présent; mais comment expliquera-t-on la pensée du passé, et surtout de l'avenir? Je veux qu'avec l'organisation actuelle on puisse rendre raison de la mémoire, et qu'on accorde à cette organisation l'étonnante faculté de revenir sur des impressions que mes organes ne ressentent plus, et qui sont pour eux comme si elles n'avaient jamais été, tandis qu'elle ne peut revenir sur les sensations qui ont le plus douloureusement affecté mes organes, ni sentir à volonté, dans un moment, les impressions qu'ils ont éprouvées dans un autre; mais comment expliquera-t-on la prévoyance, c'est-à-dire, la pensée à des choses qui ne sont pas
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encore, et qui peut-être ne seront jamais (4)? Mais non, i notre pensée n'est que le résultat de notre organisation, nou] ne pouvons avoir dans la pensée plus d'étendue et d'activité que n*enont les organes, pas plus qu'une mécanique, organi sée pour indiquer les divisions du temps, ne peut mesure celles de l'étendue. L'homme, je le suppose pour un moment pensera à ce qui tombe actuellement et immédiatement sou l'action de ses organes, il pensera à sa vie si fugitive, à se plaisirs si courts, à ses chagrins si cuisants, au jour qui s'é coule, à l'instant qui fuit, à l'homme qu'il voit; mais là seron les bornes insurmontables de sa faculté de penser, et jamais c qui s'est passé avant lui, ce qui se passera après lui, ce qui s passe hors de lui et loin de lui, ne sera l'objet de ses médits tions. Hais, s'il ne peut avoir dans sa faculté de penser plu d'étendue qu'il n'a de force et d'activité dans ses organes, en core moins pourra-t-il avoir des pensées et former des jugemenl contraires aux impressions que ses organes lui transmettent car où estpce que le résultat de l'organisation prendrait des ne tions opposées aux notions reçues et transmises parles organes et comment l'organisation pourrait-elle juger droit ce qu'il voient courbe, en mouvement ce qu'ils voient fixe, proche c qu'ils voient éloigné, grand ce qu'ils voient petit? et cependai l'exercice le plus habituel de notre jugement n'estril pas d redresser les erreurs de nos organes et de rectifier leurs ra; ports? Pour l'homme ainsi considéré, tout serait vérité, rie ne serait erreur et illusion ; tout serait en réalités, rien en a; parences (2). Ainsi, quand mes organes me rapportent ou éi paroles prononcées ou des actions faites dans le dessein de m tromper, ce serait mon organisation qui verrait, dans ces p
(1) Il semble que l*homine ait plus de prévoyance ï mesure qull moins de mémoire, et les vieillards qui ne se souviennent plus de < qu'ils ont fait la veille sont toujours inquiets du lendemain. Est-ce i bienfait de la nature qui nous détache du passé à mesure que nous afai çons vers l'avenir ?
(2) Quand Teau courbe un bâton, ma raison le redresse, a dit i poète : mais n'estrce pas ma raison qui redresse k tout instant les obje qui se peignent renversés dans ma rétine ? Si c'était TorganisaUon q ï tout instant fit ce redressement, comment supposer dans les plai simples et infaillibles de la nature TorganisaUon constamment et sai rel&che occupée k se corriger elle-même, et k redresser sans cesse i( objets qu'elle peindrait sans cesse renversés, si toutefois la vision s'opè de la manière dont noua le jugeons.
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rôles ou ces actions, des intentions contraires à celles que ces paroles ou ces actions annoncent^ comme ce serait encore mon organisation qui jugerait parfaitement parallèles deux aUées d'arbres que mes organes, à une grande distance, voient s'approcher continuellement Tune de Tautre. Non-seulement l'intelligence de Tbomme redresse continuellement les rapporta mensongers de sea organes, mais son industrie, qui n'est que son intelligence mise en action, est perpétuellement occupée à aider la faiblese de ses organes, ou à suppléer à leur impuissance. Ainsi, ces instruments innombrables et si ingénieux que les différents arts emploient pour leurs opérations, sont pro* prement de nouveaux organes que Tftme se donne, des organes artificiels qu'elle ajoute à ses oi^anes naturels. Ainsi, l'ftme voudrait mesurer des yeux du corps les espaces immenses des cieux, ou considérer les plus petits objets sur la terre; elle voudrait transporter son corps dans les airs ou sur les eaux ;
Ile voudrait écarter les obstacles les plus puissants, soulever des poids immenses, connaître, sur la vaste étendue des mers, le point de la terre vers lequel elle se dirige : ses organes se efusent à des actions qui passent leurs forces. Alors elle invente les télescopes, et les microscopes, les vaisseaux et les aérostats, le cric et les cabestans, la poudre à canon et la boussole. Loin que notre organisation pût ainsi suppléer à la faiblesse de ses propres organes, il est absurde de supposer qu'elle pût même la connaître, puisque toutes ses connaissances ne peuvent lui venir que de ses organes, dans le système que je combats, et que la connaissance de leur faiblesse ne peut naître que d'une comparaison avec des obstacles extérieurs à notre corps, et par conséquent tout à fait étrangers à notre organisation, et sans rapport possible avec elle.
Mais combien ce triste système paraltrait-il plus absurde encore, si nous en faisions l'application à ce que la pensée seule aperçoit, ce qui ne tombe en aucune manière sous l'action des organes l Le poète (i) erre dans la campagne; ses yeux se fixent sur le ruisseau qui l'arrose; t7 voit un faible rameau di^ taché de t arbre voler sur la surface de Veau. Zd, forci de flot-ter m gré de F onde , tantôt il surnage, tantôt il disparait; il ^^encontre, sur son passage, ici des bords fertiles, là des rives ^ouvages, et parmi ces erreurs, il fuit, il vogue jusqu^à ce qu'il ^ensevelisse sans retour au sein des mers inconnues.... Ce sont
(i) Chartreuse de Giesael.
l'àiib h 'B9r PAS ïM rAi^tay
là des images que les sens rapportent à robeervaieur^ et qu^U rapporteraient également à tout homme, même à tout animal. Mais V homme inspiré, s'élevant à de hautes idées, dans ce ruis^ seau, voit, ou plutôt pense la vie. Dans ce faible rameau, il pense Thomrne entraîné par le cours irrésistible des temps dans toutes les vicissitudes de la fortune, tantôt heureux, tan tôt malheureux jusqu'au jour fatal qui termine $a course et U précipite dans Vabhne de l'avenir. Cette allégorie, si animée \ la fois et si juste, ces idées philosophiques qui sortent si natu Tellement d'images toutes matérielles, je le demande, sont-elle aussi un effet de l'organisation f Est-ce la même organisatioi qui voit le ruisseau et son cours, la vie et ses alternatives, e qui fait un rapprochement si ingénieux et si vrai entre de choses si opposées? ou bien avons-nous une organisation qu s'arrête au côté physique de cette allégorie, une autre qui ei considère la moralité, et une troisième qui saisit, entre de objets si étrangers les uns aux autres, un rapport d'une vérit si sensible et si parfaite?
Mais cet organe cérébral lui-même, premier ministre d TAme, suivant les uns, l'Ame elle-même suivant les autres; ce organe dont l'auteur des Rapports a fait tout le moral d l'homme, en ajoutant d'une manière si tranchante : « C'e^ n cela, ce ne peut être rien de plus, i» et qu'il appelle ailleur Yhomme intérieur, le croit-on suffisamment connu , et en lui même et dans ses rapports avec la faculté de penser? L'auteu ignore lui-même quelle partie de cet organe est requise pou l'opération de la pensée, ou même si l'intégrité de cet organ est nécessaire. 11 avance comme un fait certain, et confirm par l'expérience, que l'hydrocéphale ou hydropisie du cer veau empêche l'action de la pensée, et le docteur Gall prouve par des faits, que cette maladie du cerveau ne trouble pa toujours les facultés intellectuelles; en sorte que ce viscèr pût nager dans sept ou huit livres de fluide aqueux sans en êtr moins propre à remplir ses fonctions : observation qui^ pou le dire en passant, ruine le système des organisants, et mêm ne parait pas facile à accorder avec celui de leurs adversaires et conduirait à ne voir avec Descartes que dans une infinimen petite partie du cerveau T instrument nécessaire de la pensée Haller, si ma mémoire ne me trompe pas, rapporte l'observa tion d'un homme à qui il manquait une partie considérabh du cerveau sans qu'il sentit de dérangement dans ses faculté intellectuelles. H. Pinel, connu par l'éiuée profonde qu'il \
m L*o»aANnA.Tioii gorvorsub. tfl
&ite de raliénalion mentale et le traité qu'il en a donnée n'a pas toujours trouvé de lésion sensible dans le cerveau des aliénés; et Tauteur des Rapports, dont les assertions et les opinions de M. Pinel contrarient le système 4 insinue, avec tous les ménagements requis, lorsqu'on s'adresse à un observateur de ce mérite, que M. Pinel compte un peu trop, dans le traitement de cette maladie, selon lui purement organique et physique, sur les remèdes moraux et le régime des habitudes. Enfin, oet organe cérébral, à qui le matérialisme attribue avec confiance les plus inexplicables opérations de notre être, est lui-même encore si peu expliqué, que les commissaires nommés par llnstitut pour examiner la doctrine anatomique de MM. Gall et Spurzheim, pensent que, a môme en adoptant la
* plupart des idées de ces deux savants, on serait encore loin
* de connaître les rapports et les usages de toutes les parties
* du cerveau} ce qui leur fait dire qu'ils finissent presque
* avec autant de doute qu'ils avaient commencé. i>
Cette manie de recourir à la physiologie pour expliquer les opérations de notre entendement a existé de tout temps; mais les hommes capables de faire autorité s'en sont garantis. Nous citerons entre autres Locke^ Leibnitz et toute l'école écossaise. Voici comment s'explique à cet égard M. Duguald-Stewart, l'un des membres les plus distingués de cette célèbre école : « Quand on a bien reconnu un fait général, et que la vérité
> en est solidement établie, par exemple, les lois de l'associafi tien des idées, la dépendance où est la mémoire de l'espèce » d'effort que l'on nomme attention, nous avons fait tout ce 0 qu'on peut exiger de nous, tout ce que l'on peut prétendre » dans cette branche de la science. Si nous n'allions jamais au 0 delà.des faits prouvés et attestés par la conscience de ce qui » se passe au dedans de nous, les résultats que nous obtien- A drioos ne seraient pas moins certains que ceux qu'ont obte-
* Qus las physiciens. Hais si notre curiosité va au delà, et ai » l'on tente d'expliquer l'association des idées par certaines » vibrations supposées, ou par d'autres changements supposés » dans l'état du cerveau, ou encore si Ton prétend expliquer
* la mémoire en supposant des impressions ou des traces dans
* le smmfium ou le siège corporel de la sensibilité, on mêle
> manifestement un recueil de faits ou de vérités importantes 9 et bien constatées avec des principes qui reposent sur de
> simples eonjecturea. a
Au reste^ quand les matérialistes ne poamîoBi désigner
tfàmt n'Est PAS IS liSOLTAT
avec certitude la partie du cerveau à laquelle il faut rapport! la faculté de penser, ni même s'il faut du tout la rapporter cet organe, ils n'en sont pas embarrassés, et savent où la pi cer, puisque nous avons vu qu'il leur semble que, dans ce tains cas, on puisse penser et vouloir par d'autres organes ( et certains viscères particuliers; observation curieuse assur ment, à laquelle il est difficile d'ajouter foi sur la parole d'à trui, et dont malheureusement un homme sain d'esprit et ( corps doit désespérer de pouvoir jamais vérifier sur lui-mêi] l'exactitude.
La preuve fondamentale que l'auteur des Rapports don] de son opinion; cette preuve, qui conunence à la premiè page, pour ne finir qu'à la dernière, et qui retentit comme a note fondamentale dans tout l'ouvrage, est que la faculté < penser correspond toujours à Tétat des organes, et que 1 idées varient suivant les âges, les sexes, les tempéraments , 1 climats; mais cette assertion hasardée, qui soufire une infin d'exceptions, et demande de nombreuses explications, fût-e vraie de tous les hommes et dans toutes les circonstance quelle force pourrait-elle prêtera un système, lorsqu'elle pc être revendiquée, et avec plus d'avantage encore, par le si tème opposé?
En effet, si l'une des conditions de l'union de l'ftme et i corps est que l'âme, tant qu'elle reste unie à cet instrumc matériel, ait besoin, pour la réalisation de la pensée ou sa n nifestation même mentale, du ministère du cerveau; si le o veau lui-même, en vertu des lois générales de notre organi^ tion, est lié par des rapports nécessaires avec ses autres < ganes, soit avec ceux de qui il reçoit les impressions qui f(
(1) Quelques médecins, sans dire qu*on puisse penser par le no; d*auU'e8 organes que le cerveau, placent dans les viscères du l)as-veii le siège de Taliènation mentale. On trouve au Journal de VEmpirt, SS décembre 1809, une observation rapportée par le Narrateur de Meuse, qui semble contredire cette opinion. Des noms trop respectât s'y trouvent mèlès pour qu'on puisse en suspecter la vérité. Il s'agit d cul-de-jatte qui vit à Void (Meuse) des bienfaits de S. M. le roi Bavière, et qui, par reflfet d'une compression graduée soufferte dans premières années, n'a plus, à proprement parler, de viscères au h ventre, puisqu'il ne fait aucune sécnètion par les voies ordinaires, et s lement, une demi-beure après avoir mangé, rejette par la bouche, aliments, et « cependant joi^it d'une bonne santé, a le son de v » agréable, une tête ordinaire, assez de barbe, et s'est babitué i resi » dans son cbariot, exposé ï l'air les trois quarts de l'année ; i) est I » de soixante-quatre ans. »
DE L'oROANISATION CORPORELLE. 213
les images, et les expressions qui revêtent ses idées, soit avec ceux qui, servant à la nutrition générale de notre corps, entretiennent la vie au cerveau comme dans les autres viscères, il est impossible que le cerveau ne se ressente pas en quelque chose de Tétat sain ou malade, fort ou faible des autres organes, et que la pensée ne se ressente pas aussi de Tétat du cerveau, non dans la faculté de penser, qui est indépendante des organes, mais dans l'exercice de cette faculté, et l'expression même intérieure de la pensée pour laquelle le ministère du cerveau parait nécessaire.
Ainsi, dansTenfance, la lésion ou la lassitude de cet organe, la pensée, ou plutôt son expression, pourra se montrer plus lente, plus obscure, moins présente, moins capable, non précisément de considérer, mais plutôt de nommer toutes les faces d'un objet et tous ses rapports. Elle recevra tous ses développements, lorsque l'organe, qui lui sert de moyen, aura acquis toute la perfection dont il est susceptible , vu sa constitution native, et qu'il se trouvera dans un état de force et de santé; elle paraîtra s'affaiblir ou même s'éteindre, lorsque Torgane cérébral tendra à sa dissolution, et que le corps aura perdu le mouvement et la vie. Il n'y a rien dans ces diverses circonstances qui ne s'explique aussi naturellement dans le système des spiritualistes, qui font du cerveau le' ministre et l'instrument de l'âme , que dans le système des matérialistes, qui en font l'âme elle-même; et jusque-là aucune des deux opinions ne peut s'en servir contre Topinion opposée. Cette vérité peut être rendue sensible par une comparaison.
Je suppose que je voie, pendant la nuit et de très-loin, une lumière qui soit renfermée dans un vase de cristal : ce verre sera le milieu à travers lequel cette lumière parviendra jusqu'à mon organe ; mais si quelqu'un , que je ne puisse apercevoir à cause de l'éloignement et de l'obscurité , enveloppe le cristal de diverses matières successivement moins transparentes, et à la fin tout à fait opaques, il est évident que la lumière me paraîtra tantôt plus vive, tantôt plus faible, et qu'à la fin elle disparaîtra entièrement; cependant la lumière sera toujours la même, et ses divers états apparents ne seront que l'effet de la transparence ou de l'opacité du verre qui la renferme, et quand je la jugerai tout à fait éteinte, elle conservera tout son éclat, qui seulement sera intercepté par l'interposition du corps qui la dérobe à ma vue.
Notre âme est cette lumière que nous voyons de très-loin,
144 l'aice n'est pas ix résultat
et seulement à travers le corps auquel elle est unie, et qui ei le milieu qui nous transmet la connaissance de ses opération! et la manière forte ou faible, obscure ou distincte, dont ell( s'exécutent. Ces diverses apparences ont donc un rapport m cessaire avec les divers états de force ou de faiblesse de n( organes corporels, et par conséquent avec Tétat de dissolutic finale, qui nous fait croire aussi que l'âme s'affaiblit et se di sont. Et cependant, une fois persuadés que le corps est instn ment nécessaire de Tâme, qui, dit Stahl, ne peut rien faii sans son ministère, anima nihil agere potest sine corpfjreoru organorum ministerio, nous ne pouvons pas plus conclure mortalité de Tàme de la dissolution des organes, que nous i pouvons, dans l'exemple cité, conclure Taffaiblissement < l'extinction de la lumière des divers éti^ts sous lesquels el paraît à nos yeux.
Un fait observé par les médecins, et avoué par les physi logistes, vient contredire le système de ceux qui font constar ment dépendre l'état de Vktne de celui des organes. C'est surcroît d'intelligence, porté quelquefois jusqu'à une soi dMnspiration , qui paraît chez les mourants dans quelqa maladies. Une opinion universelle en a même fait une loi , a attribué aux dernières leçons et aux dernières volontés d mourants un caractère auguste et solennel. Si l'état de Tàr se ressentait toujours de l'état des organes, comme il n'est p possible, vu la correspondance de tous les viscères, que cerveau ne souffre du dérangement total et de la dissoluti* prochaine du corps, il semble que les opinions générales < les lois puisent leurs motifs aiu^ient pris une autre directio et les familles n'auraient respecté, les législateurs n'auraie consacré que les avis et les volontés de l'homme en plei santé, et le seul état de maladie grave, même sans aucune au( preuve d'affaiblissement moral, aurait rendu suspectes de fi blesse ou de défaut de liberté suffisante les dernières paroi des mourants.
D'un autre côté, noua voyons que le corps se meut à l'occ sion et à la suite de certaines déterminations que nous rappc tons exclusivement au cerveau, parce que nous n'en avons a cune conscience dans aucune autre partie de notre corps. L partisans du système d'organisation pensante en conclue hardiment que le cerveau seul donne l'impulsion aux autr organes ; ils jugent à peu près comme un enfant qui, voya une troupe manœuvrer au son du tambour, s'imaginerait q\
tm l'omàkisation gobpobeus. 816
le tambour est Tunique cause des mouvements que la troupe exécute, et qu'il y a un rapport d'impulsion et de direction entre une peau frappée par des baguettes et un régiment. Il faudrait lui apprendre que le tambour n'est que le moyen ou l'instrument d'une volonté supérieure qui a préétabli une kar* monie constante entre tel son et tel mouvement. ^
Je oe donne pas des comparaisons pour, des preuves rigou-» reosesy mais comme des moyens pour les faire mieux conn prendre. Les comparaisons sont dans la nature de notre esprit, parce que tout, dans Tunivers^ est rapports et harmonies, même entre le monde physique et le monde moral ; et lorsque, dans les sociétés humaines, et jusque dans la conduite de la vie, tout se fait par intelligence et avec raison, un système sur l'homme où I OD veut établir que tout dans l'homme, et même son intel*" ligence, est le résultat de l'organisation matérielle, c'est-à-dire mouvements aveugles et impulsions mécaniques , est un système dissonant qui met Thomme en contradiction avec l'uni- Ters, avec la société, avec lui-même ; ce système, fondé sur des abstractions, est toujours en dehors de notre nature, et ne peut s'introduire dans nos esprits à l'aide d'aucune comparaison» parce que lui-même ne ressemble à rien et ne peut être comparé à rien«
Cest même là une des causes de la sécheresse de tous les écrits des matérialistes, qui, en ce parlant que corps et matière^ ne peuvent «cependant animer leurs compositions par des fis^res, qui sont des comparaisons de la nature morale à la nature physique. En effet, ces comparaisons ne peuvent avoir aucun sens pour ceux qui ne voient dans le aft>ral que le phy^ tiqve considéré sous un autre aspect ^ et pour qui les pensées ne sont que des mouvements. Quand je dis : Cette pensée est claire, je sous-entends que cette pensée se montre distinctement à mon esprit, comme l'objet éclairé par la lumière se montre à mes yeux ; mais cette même expression figurée, tra^duite par un matérialiste, ne signifiera autre chose, sinon qu'an mouvement est semblable à un mouvement, et un corps i un corps.
Mais il n'est peut-être pas aussi aisé qu'ils le pensent, aux partisans de l'organisation, comme cause productive de la pensée, d'expliquer cet état de l'homme, lorsque, étant occupé d'une pensée qui le maîtrise tout entier, les organes paraissent insensibles aux douleurs les plus aiguës, aux privations les plus pénibles, ne s'aperçoivent pas même des besoins les plus im-
116 L'âHE ir^IST PAS LB BÉ8ULTAT
périeux, et que l'âme, être ou faculté, comme on voudr semble se détacher tout à fait des sens, et laisser, pour aii dire, sur la terre un corps qui Timportune, pour s'élever U>\ seule dans les hautes régions de l'intelligence. ^ Cet état de l'âme est presque toujours involontaire; ro l'homme aussi peut se mettre lui-même, par un acte de sa ^ lonté, dans un état qui ressemble en quelque chose à ce dont je viens de parler, lorsque, par exemple, il veut cora] rer entre eux, par le seul jugement de l'esprit et sans secours d'aucun instrument , deux poids à peu près égai placés un dans chaque main. On voit alors, en quelque soi l'âme se recueillir en elle-même et se séparer des objets ei rieurs; elle défend à l'œil de voir, à l'oreille d'entendre, l langue même de parler, et impose silence à tous les corps i l'environnent, et au sien propre. De bonne foi, est-ce l'or nisation qui, pour juger avec plus d'attention, tient ses ganes dans l'inaction? Y a-t-il dans le cerveau, qu'on supp averti , d'un côté par les nerfs qui partent de la main droi de l'autre par ceux qui partent de la main gauche , du pc respectif des deux corps; y a-t-il une troisième partie recueille les avis opposés, en estime la diftérence, et prono son jugement? et n'est-ce pas évidemment l'âme qui, p écouter avec plus de recueillement le rapport des organes juger sur ce rapport avec moins de préoccupation, se ret pour ainsi dire, dans son intérieur, et ferme la porte i importuns qui voudraient la troubler ?
Il est d'autres^ faits sur lesquels ceux qui regardent l'or nisation comme seule cause de la pensée me paraissent avoi même désavantage, à Tégard de ceux qui regardent lesorga en général, et l'organe cérébral en particulier comme moyens et l'instrument de l'être pensant.
On a vu assez fréquemment des enfants montrer même Tâge le plus tendre, une intelligence extraordinaire et des c naissances très-avancées. Le plus récent, je crois, de ces [ diges, et peut-être le plus merveilleux, est J. Gh. Barat mort en 1740, qui, à l'âge de quatre ans, parlait le français atin et l'allemand, apprit parfaitement le grec à six ans, a' composé à neuf des ouvrages considérables, était versé à ans dans la littérature hébraïque, embrassa à douze ans tou les parties de la philosophie et de la théologie, fut reçu à q torze ans de l'académie de Berlin et, dans quinze mois sei ment^ apprit le droit public, et en approfondit toutes les p
DX L'OBOANIBATION COBPOIiELLB. 217
ties. Tous ces enfants précoces, dont Baillet a recueilli Thistoire, et Baratter entre autres, étaient nés avec une constitution faible et délicate^ et sont morts presque tous dans le second Age, et Baratier inourut à dix-neuf ans. On a vu, au contraire^ d'autres enfants parvenus^ dès le premier ftge, à une force et à^ un accroissement physiques prodigieux , dont T intelligence restait au-dessous même de la portée ordinaire de l'enfance. Ceux qui ne regardent le cerveau que comme le moyen et le ministre de Tàme, pour ses opérations même intellectuelles, peuvent dire que cet organe , le premier formé chez tous les animaux, plus tôt développé chez quelques enfants par quelque circonstance inconnue , arrêté chez quelques autres dans ses progrès, et peut-être même à cause de Taccroissement prématuré des autres organes, oifre à Tàme un moy<^n, plus tôt prêt dans le premier cas, insuflSsant dans le second, d'exercer sa faculté de penser. Hais les partisans du système opposé , qui font résulter la faculté pensante de l'ensemble de l'organisation (bien qu'ils appellent l'organe cérébral l'organe spécial tie la pensée), qui répètent sans cesse cet aphorisme d'Hippocrate : Dans l'être humain tout concourt, tout conspire, tout consent, et veulent même que, dans certains cas, on puisse penser par d autres viscères que le cerveau , comment peuvent-ils expliquer, dans quelques enfants, une faculté de penser si précoce et si active, avec une organisation générale si faible et si retardée, et, dans quelques autres une intelligence si tardive ou même si obtuse avec une organisation si forte et si hfttive? Je sais qu'ils distinguent la force vitale de la force musculaire; mais au fond, il n'y avait pas plus de l'une que de l'autre chez ces enfants, prodiges d'intelligence, puisqu'ils ont presque tous mené une vie languissante et fini par une mort prématurée, tandis que les autres , remarquables par leur accroissement physique, ont eu beaucoup plus de force musculaire, et qu'à la loogue d'une organisation si puissante aurait dû résulter, dans leur système, une intelligence plus développée. On peut même généraliser cette dernière observation, et remarquer que ce n'est ni chez les hommes, ni chez les peuples le plus puissamment organisés, que se trouve le plus d'intelligence et d'aptitude aux arts de l'esprit. Cependant il semblerait que, dans le système de l'organisation qui pense, de beaux hommes, des hommes bien organisés, dussent toujours être des hommes d'esprit. £n effet, on ne peut douter que l'organe cérébral n'ait des relations nécessaires avec les autres organes, et réci-
218 l'àme n'est pas le résultat
proquement. On volt même des enfants qui ont le siège de c organe ou la tète trop grosse, sujets aux convulsions, et do la force vitale est bientôt épuisée, et sans doute que Texc contraire, je veux dire que le resserrement et la dépressi( du crâne, produirait un résultat semblable. Cette heureu organisation qui constitue la santé, la beauté, la force ph sîque , suppose donc une juste proportion de l'organe céi bral, soit considéré en luî-m^mc, soit relativement aux auti organes, et alors il paraît tout à fait raisonnable de pens que, d'un ensemble si parfait d'organisation, devrait résull une très-haute faculté d'intelligence, si l'intelligence n'ét; que le résultat de l'organisation; et cependant, par unef tout contraire, il est reconnu depuis longtemps que certai vices de conformation produits par le rachitisme , sont indice presque infaillible d'esprit.
La seconde preuve sur laquelle on insiste avec le plus ténacité est l'influence que les âges, les sexes, les tempéi ments, les climats, c'est-à-dire toutes les circonstances ( peuvent modifier l'organisation, ont sur les idées, et nit^i l'auteur des Rapports a fait de ces diverses influences le su d'autant de mémoires particuliers. Cette preuve cependî n'est qu'un long sophisme. Sans doute les goûts sont difTérci selon les Ages, les devoirs et les occupations selon les sex les humeurs selon les tenipéraments, les appétits selon divers états de la santé , les images selon les lieux , les ha tudes physiques selon les climats; mais les goûts, les humeii les occupations, les habitudes, les besoins, les images mêi ne sont pas des idées, et, je le demande , une fois que la i son est formée, les notions générales, communes à tous peuples, source de toutes les idées des hommes, fondent des lois de toutes les sociétés, ne sont-elles pas les mén chez tous les hommes et dans tous les lieux, malgré des c férences individuelles ou locales d'âge, de sexe , de tempe ment, de climat? etc. Partout les enfants n'ont-ils pas lie de l'autorité de leurs parents, les femmes de la supériorité leurs époux, les sujets du pouvoir de leurs chefs, tous hommes de la puissance de la Divinité î Connaît-on quelq état de l'homme raisonnable ou quelque partie du globe 1 bité où les idées de bien et de mal, de juste et d'injuste, soi( totalement inconnues? N'ont-ils pas toujours été, ne sont pas encore partout les mêmes, malgré des diversités dàge, sexe, de climat, de tempérament, ces sentiments, objets
DE l'organisation CORPORELLE. 219
tant d'idées d'amour et de crainte^ de respect et d'obéissaDce^ de tendresse paternelle^ d'affection conjugale, d'amitié pour ses proches, d'assistance mutuelle entre voisins, d'attachement à son pays^ de reconnaissance pour les bienraits, de ressentiment des injures ? La fidélité à ses engagements, le courage dans les dangers, la fermeté dans le malheur ^ la résistance à Foppression, l'humanité envers ses semblables, l'usage libéral de SCS biens, passent-ils quelque part pour des vices, et les idées attachées à ces vertus et aux actions qu'elles produisent^ varient-elles suivant les âges, les sexes, les tempéraments et les climats, comme la forme du corps, la qualité des humeurs ou la couleur des cheveux ?
Quelques peuples, il est vrai, les yeux fermés à cette lu* mière qui éclaire les peuples civilisés, ont fait de ces idées générales de fausses applications locales. Ainsi, de Tidée générale de la Divinité, quelques nations ont fait le polythéisme, da ridée générale de pouvoir le despotisme, de l'union conjugale la polygamie, de l'idée de domination sur Tennemi vaincu l'esclavage, de l'idée de sacrifice l'homicide. Ainsi, chez quelques peuples abrutis, les enfants, par excès de piété filiale, abrègent les jours de leurs parents cassés de vieillesse, et chez quelques autres, les femmes, par excès de tendresse conjugale, se brûlent elles-mêmes sur le tombeau de leurs époux. Mais ce^ diversités, purenient locales, ne viepnent ni de V&ge, ni du sexe, ni du tempérament, ni même du climat, malgré tout ce qu'on a dit de son influence, puisqu'on a trouvé des mœurs et des coutumes tout opposées sous des climats pareils, ou des coutumes semblables sous des climats différents. Ces variétéa tiennent à des causes purement morales,» aux institutions politiques, et surtout religieuses, preuve décisive de la moralité (1) de l'homme, indépendante des causes physiques, indépendante de son organisation et des climats qu'il habite j» moralité j, caractère essentiel de l'espèce humaine, qui la rend susceptible d'être p^urtout uniformément constituée; et c'est cette uniformité de lois et de mœurs que le christianisme^ ce puissant régulateur de l'homme et de la société, a établi cheai; un grand nombre de peuples, et travaille depuis son origine à
(1) Moralité se prend ici pour être moral; c'est la seule acception que la langue pbîloaopbtqve puisse donner ^ cette expression, dont on a foit de MM jours le &yBQii>me de probité el Téquivalent de religion : la 4er* ni^ édiUon du DictiQ»tmir$ dt l'AGodéme a rc^lé «etta iB»of»ti«il„ ainsi que les idées libérales et les éducations libérales.
l'ame n'est pas le eêsultàt
établir par toute la terre. Quand Pascal a dit c qu*il suffisait » de trois degrés d'élévation du pôle pour changer toute la > jurisprudence^ » il a cédé^ et ce n'est pas la seule fois> à son génie un peu exagérateur par une disposition chagrine. Partout le fond de la jurisprudence est le même, les formes seules sont différentes; nulle part l'assassinat et l'adultère ne passent pour des actions louables^ pas même pour des actions indifférentes, et si l'on remarque dans les peuplades sauvages, et même chez quelques peuples plus avancés^ trop d'indulgence pour le vol et la vengeance, c'est que, dans un état de société brut encore ou imparfait, et tant que les hommes, faute d'institutions publiques^ ou de développement dans ces institutions, retiennent en tout ou en partie les mœurs et les habitudes de la société primitive et domestique , il est aisé, il est même naturel de confondre la possession et la propriété, et la vengeance privée avec la vindicte publique. Il y a donc un fonds d'idées générales où tous les peuples ont puisé une raison générale qui les a tous éclairés, une voix générale qui leur a parlé à tous. De là l'identité des idées générales chez tous les peuples; mais les uns ont mieux entendu que les autres cette voix générale qui s'est fait entendre à tous; les uns ont mieux que les autres retenu ce qu'elle a dit à tous, et de là la différence des idées locales, qui ne sont que des applications des idées générales; et si ces différences tenaient à l'organisation , il s'ensuivrait que les mahométans sont autrement organisés que les chrétiens, ou si on les attribuait au climat, comment expliquerait-on l'opposition de lois, de mœurs, de coutumes, qui existe entre les Turcs et les Grecs, qui habitent le même pays? Si nous passons à des objets moins importants, connatt-on quelque latitude, quelque ftge, quelque sexe, quelque tempérament qui change les idées du géomètre, du physicien, de l'artiste, sur les principes de sa science ou de son art? La littérature môme, plus dépendante des opinions locales, n'a-t-elle pas des règles universellement reconnues par les bons esprits? Connatt-on quelque école qui préfère Ciaudien à Virgile, Vopisque à Tite-Live, Sénèque à Gicéron, Pradon à Racine? Si des climats différents présentent à la poésie des images différentes, ne retrouve-t-on pas chez tous les peuples, même sauvages, des idées semblables sur le rhythme et la mesure propre au langage poétique, sur l'alliance de la poésie avec le chant et la danse, sur l'expression figurée et métaphorique naturelle à la poésie et à l'éloquence?
DE L'OBOàNISATION CORPORELLE. 221
Les idées du beau moral dans les arts sont universelles, parce que leur type est dans la raison générale du genre humain; celles du beau physique sont locales, et conformes au modèle que l'artisle a sous les yeux. Là où tous les nez sont épatés, toutes les lèvres grosses, les os des joues saillants, les cheveux crépus, un peintre ne pourra attacher Tidée de la beauté physique à des formes différentes; mais il n'en cherchera pas moins à mettre Texpression du courage sur la figure de ses guerriers, et les traits modestes de la pudeur et de la bonté sur celles de leurs femmes. Il est vrai que, même dans les sociétés où les idées générales sont le plus fixes, il se trouve des hommes qui ont des opinions différentes de celles du plus grand nombre, sur des objets importants , Dieu, Thomme, la société, nos devoirs. Mais que faut-il en conclure? Je le dis avec une entière conviction, on doit en conclure qu'il y a plus qu'on ne pense de cerveaux dérangés sur quelques points, quoiqulls soient parfaitement réglés sur beaucoup d'autres ; des hommes qui, à force d'imagination et de mémoire, se déguisent à eux-mêmes la faiblesse de leur jugement et la déguisent aux yeux des autres. « J'ai éprouvé moi-même, dit • l'auteur des Rapports , que dans le paroxisme fébrile, le B cercle des intérêts et des idées se resserre extrêmement, et » que mes facultés morales et intellectuelles étaient réduites » presque uniquement à l'instinct animal. » Il y a, je crois, peu de mes lecteurs qui aient éprouvé dans un accès de fièvre une pareille dégradation de leurs facultés morales; mais on doit être moins surpris que, dans cet état où une santé débile le jetait habituellement, ce philosophe ait si fort resserré le cercle de nos idées et de nos intérêts, et réduit à peu près à l'instinct animal et à l'organisation qui nous est commune avec les animaux, nos facultés intellectuelles et morales (1). Les hommes, dans l'incertitude de leurs jugements, ont attaché ridée de faiblesse et d'aliénation d'esprit aux erreurs de l'imagination, beaucoup plus qu'à celles de l'entendement, et ils la font consister à nier des faits particuliers, plutôt qu'à méconnaître des vérités générales. Un homme passerait pour fou,
(i) Od voit des personnes dont la fièvre exalte au contraire les fonctions intellectuelles. M. Cabanis, dans un accès de fièvre, était réduit presque k Tinstinct animal. J.-J. Rousseau devint un homme de génie après ane maladie ; et puis fiez-vous aux physiologistes pour faire de la morale, et donnez vos accidents personnels pour des règles générales !
S22 l'ame n'est pas le bésultat
s'il prétendait qu'il n'y a jamais eu d'ordre et d'économie dans une maison qui subsiste depuis dix générations avec une fortune brillante et une grande considération ^ et il peut passer pour un sage , quoiqu'il soutienne qu'il n'y a que hasard et désordre dans l'univers. On le montrerait au doigt j on veillerait sur ses mouvements, s'il niait qu'il y ait januiis eu de souverain en Turquie, et il peut siéger dans une académie en soutenant, et même par écrit, qu'il n'y a point de Dieu dans le monde ,- quoique assurément Texistence de la Divinité soit bien autrement nécessaire, et bien pluâ universellement connue que celle du grand-seigneur.
L'enfant, il est vrai, aime le mouvement, et le vieillard le repos; Fhomme est fait pour l'action extérieure et les soins tumultueux de la vie publique, et la femme pour les occupations paisibles du ménage. Les tempéraments bilieux sootj dit-on^ plus propres aux affaires, et les tempéraments sanguine plus adonnés aux plaisirs : l'état de maladie inspire quelqud^ fois pour certaines choses ou certaines personnes des dégoûta ou môme des aversions que l'on n'éprouve pas dans 1 état de santé. L'homme, dans les climats du Nord, est vêtu, logé^ nourri autrement que dans les pays méridionaux. Qu'est-ce que cela prouve? N'est-il pas nécessaire, à prendre ce mol dans l'acception la plus rigoureuse, que les goûts varient ave( les ftges, les devoirs avec les sexes, les humeurs avec les tempéraments, les appétits avec la santé, les usages avec les climats? Que deviendrait la société si l'enfant aimait le repa comme le vieillard, ou si le vieillard était turbulent comnu l'enfant? si 1 homme voulait se renfermer dans les soins do mestiques, ou la femme vaquer aux affaires publiques? La manière de se nourrir ne doit-elle pas varier avec les productions du sol, et la manière de se loger et de se vêtir avec la tempe rature du climat ? La difiërence locale des usages» loin de prouver que l'àme soit toute dans l'organisation, atteste au eon* traire l'existence d'un principe actif et indépendant de volooti et de liberté, qui partout forme les usages de Tbomnae sur s^ besoins, et règle les besoins sur ce qui est destiné à les satisfaire. Le végétal et l'animal, déterminés par la seule orga nisation, sont, dans chaque espèce, invariablement fixés à un mode d'existence, d'appétits, d'habitudes, de caractère, quelquefois de climat, qui affecte tous les individus, et hors duquel ils ne peuvent vivre. L'homme seul, maître universel du
DE l'organtsatton gorporclus. S23
grand domaine de la terre^ peut^ à volonté^ en occuper tous les points; et l'âme habitue le corps à tous les climats comme à tous les régimes.
Toute cette doctrine, qui fiait de la raison humaine une faculté physique qui varie avec Tftge, le sexe, le tempérament, et de l'homme lui-même une plante soumise à toutes les influences du froid et du chaud , du sec et de Thumide, de la nature du sol, de la qualité des eaux, etc., fût-elle d'Hippocrate, est fausse et superficielle, en contradiction avec la raison et rexpériencej et elle a été combattue, même dès le dernier siècle , par des philosophes qui croyaient du moins à Thomme, à l'homme moral, s'ils ne croyaient* pas à Dieu. Je vais plus loin, et J*ose dire que toute société entre les hommes serait impossible, s'il n'y avait pas dans tous les esprits un fonds commun d'idées et de sentiments uniformes, indépendant de toutes les variétés individuelles et locales; idées et sentiments par lesquels ils peuvent s'entendre entre eux et être gouvernés les uns par les autres; et si tous, maîtres et sujets, étaient comme des baromètres, tantôt haut, tantôt bas, suivant l'état de l'atmosphère et le degré de leur sensibilité organique, rien ne serait praticable de tout ce qui demande de Tunion dans les sentiments, du eoncert dans les volontés, de l'ensemble dans les opérations.
Aussi l'avertissement le plus souvent répété dans les Rapports du physique et du moral est qu'il ne faut pas prendre à la rigueur tantôt un principe et tantôt un autre, qu'il y a des exceptions à celui-ci, des modifications à celui-là, parce qu'au fond, toute cette doctrine consiste en exceptions, et n'offre pas un principe.
L'homme, dans ce système, est donc une ma$se organisée pour penser, une machine à penser, comme une horloge est une masse ou portion de matière organisée, c'est-à-dire, une machine à marquer les heures. L'homme pense par le jeu de ses organes, comme l'horloge indique l'heure par le mouvement de ses rouages : si l'horloge est l'ouvrage de l'homme, I homme aussi doit son existence à son semblable; et si le mouvement de la machine artificielle doit, tous les huits Jours, être renouvelé par la tension du ressort qui lui donne Timpulsion , le mouvement de la machine humaine ou la vie a besoin aussi, à peu près tous les jours, d'être entretenu, c'està-dire, renouvelé par la nutrition des organes qui la constituent ; et toutes les deux finissent^ l'une par le relâchement
L'aME N^BST pas le BÉ8ULTAT
des ressorts qui ne peuvent plus être remontés, l'autre par la dissolution d'organes usés qui ne peuvent plus être réparés par la nutrition. Les fonctions de l'horloge sont^ à la vérité, plus sin)ples que celles de la machine humaine; mais aussi l'appareil de ses ressorts est bien moins compliqué, et dans les deux machines^ le mécanisme est relatif à leur destination. Si les partisans de l'organisation pensante ou de la pensée organique veulent admettre cette comparaison, qui me parait résulter naturellement de leur système, et être d'une parfaite exactitude, je me bornerai à leur présenter une réflexion.
Cette machine artificielle qu'on appelle horloge n'est que le moyeriy Vinstrument dont Tintelligence de l'ouvrier s'est servie pour marquer les divisions du temps. Cette intelligence est réellement et conitamment présente à la machine, quoique le corps de l'ouvrier en soit élorgné ; elle en anime les ressorts, elle en règle le mouvement, et peut seule le rétablir, s'il est arrêté ou dérangé. Toute mécanique, quel qu'en soit l'usage^ considérée sous cet aspect , n'est jamais qu'un moyen de Tinteliigence humaine, un nouvel organe qu'elle se donne, un corps artificiel dont elle s'est revêtue ; c'est encore ici une intelligence servie par des organes, pour exécuter telle ou telle opération avec plus de promptitude , de justesse et de continuité, que ne pourraient le faire ses organes naturels; et effectivement une horloge marque l'heure beaucoup plus t^t et plus exactement même que ne le ferait un astronome. Ainsi, commander une montre à un horloger , c'est le charger de vous indiquer, pendant trente ou quarante ans que durera la montre, à tout instant, et toutes les fois qu'il vous plaira de l'interroger, l'heure qu'il est avec la dernière précision.
C'est parce que toute mécanique, même la plus simple, est animée par l'intelligence qui l'a faite ou inventée, qu'on ne peut faire aucune mécanique dont lanimal puisse deviner le jeu ; même quand elle serait à son usage, elle ne peut servir qu'à l'intelligence qui peut la comprendre, et toute mécanique, pour celui qui n'en a pas l'intelligence, est comme le télégraphe pour celui qui en voit les mouvements sans en connaître le chiffre. Et le corps humain, cette machine si merveilleuse dans sa structure, si étonnante dans ses fonctions, que l'imitation mécanique la plus imparfaite de la plus simple et de la plus habituelle de ses opérations est le dernier effort de l'art, et que l'artiste le plus habile, loin de pouvoir imiter les mouvements du corps humain , ne peut pas même en imiter le
m l'oboànisation gorporbixb. ^25
repos, ni faire tenir une statue debout sur les deux pieds sans la fixer sur son piédestal ou lui donner un point d'appui : cette machine ne serait animée par aucune intelligence distincte de ses ressorts, et l'homme en cela inférieur^ même aux mécaniques qui sont l'ouvrage de ses mains, ne serait tout entier qu'un assemblage fortuit démuselés, de nerfs, de membranes, une masse de chair et de sang qui pense comme elle digère, et d'où l'intelligence, sécrétion un peu plus subtile que les autres, se dégage, comme un gaz, par la fermentation !
Une autre preuve, et très-philosophique à mon avis, que le principe qui vetU en nous est totalement distinct de la faculté qui se meut, ou, en d'autres termes, que l'âme n'est pas l'organisation, est que si nous n'étions au moral, comme au physique, qu'organes et organisation, nous ne pourrions jamais vouloir plus que nous ne pouvons faire; car où prendrait l'organisation pensante cet excédant de volonté que l'organisation agissante ne pourrait accomplir? Où celle-là puiserait-elle l'idée d'une force que celle-ci n'aurait pas? Si la pensée et le mouvement, le vouloir et le faire, résident dans le môme principe, il n'y a pas de raison pour que ces deux facultés, dont l'exercice simultané constitue la vie, soient en rapport inégal, et que Tune^ qui ne peut agir que lorsque l'autre veut qu'elle agisse, et de la manière qu*elle le veut^ ne puisse pas agir autant que celle-là le veut : ce serait , non pas une erreur de notre nature, mais une contradiction impossible à concevoir, et notre organisation, cet ensemble si parfait et si bien or^ donné , se trouverait par là dans un état de désordre et de combat intérieur, où il est, même dans ce système, absurde de la supposer. Cependant combien de choses ne désirons-nous pas, auxquelles la portée de nos organes ne nous permet pas d'atteindre ! combien d'efforts physiques ne tentons-nous pas, auxquels nos organes se refusent! Si notre organisation avait en elle-même, ou, pour parler plus juste, était elle-même le principe de ses pensées et de ses connaissances, la première connaissance qu'elle aurait serait nécessairement celle de ses forces; elle en aurait au moins l'instinct qui l'avertirait, même sans expérience préalable, de ce qu'elle peut faire, sans jamais lui donner même la pensée de ce qu'elle ne peut pas exécuter. Hais si l'on suppose en nous un principe de pensée et de volonté distinct des organes, une ftme, une intelligence servie par des organes, comme la perfection des organes est de faire ou d'agir, te perfection de l'ftme sera de vouloir; et tandis
L'AMS »'£8T pas II RÉSULTAT
que la force des organes est surmontée ou détruite par la résistance des corps extérieurs, la volonté, acte purement inteU lectuel, n'éprouvera aucun obstacle à son activité, TAme voudra donc, elle voudra même infiniment : mais, si elle est infinie dans ses volontés, elle est bornée dans ses connaissances; elle ne distingue pas toujours avec précision ce que peut ou ne peut pas le corps qui lui est soumis pour l'exécution de ses volontés, parce qu'elle n'est pas ce corps, et qu'entre sa nature et celle de ce corps il y a une distance incommensurable. Elle attribuera même naturellement à ses organes une force indéfectible de /btre, parce qu'elle sent en elle-même un principe inépuisable de vouloir. Elle l'accablera de ses volontés répétées, semblable à ces maîtres infatigables qui tourmentent leurs domestiques de leur activité. Aussi lorsqu'on dit proverbialement que la lame use le fourreau , on ne fait qu'énoncer une vérité certaine en physiologie autant qu'en morale ; et je crois que la première cause, et la plus active de la dissolution, tantôt hâtée, tantôt plus lente, de nos organes, est leur faiblesse relativement à la force de la volonté, et l'exigence continuelle de ce maître impérieux. De là ces désirs qui nous tourmentent, ces efforts qui nous consument, ces chimères de plaisirs ou de travaux qui font le malheur des méchants, et souvent le désespoir des gens de bien, et cette lutte éternelle de l'homme intérieur contre l'homme extérieur, rebelte par impuissance aux volontés de Tâme, et dont la force apparente, comparée à celle de l'âme, n'est jamais qu'une faiblesse réelle: Sfiritus quidem promptus est, caro autem infirma.
L'auteur des Rapports du physique et du moral trouve une preuve de son système d'organisation pensante dans la lassitude que le cerveau éprouve après une méditation forte et soutenue, et il en conclut que le cerveau tout seul est le principe producteur de la pensée. Cette preuve peut être tout entière rétorquée contre Ce système ; car, s'il est vrai que le cerveau soit seulement le moyen dont Tàme se sert pour recevoir du dehors les impressions ou les expressions, qui sont les matériaux de la pensée, on conçoit que le cerveau peut se lasser de servir l'àme dans son opération même intellectuelle. En effet, le cerveau, organe matériel et p^ir conséquent périssable^ reçoit continuellement, par le ministère des nerfs et le moyen ou mn lieu d'agents matériels aussi, tels que l'air et la lumière, les impressions qui produisent les images et les expressions qui revotent les idées. Ces impressionsi et expressions, étant trop
DB L'OBOANISÀTIOir GORFORBLLE.
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fréquemment répétées, occasionnent sur les membranes et les fibres dont le cerveau est composé une excitation qui^ à la Ion* gue^ endort ou émousse sa sensibilité, et lui fait sentir le besoin d'un repos absolu ou d'une excitation d'une autre sorte. Le cerveau, dans cette hypothèse tout à fait naturelle, se lasse de recevoir des impressions et des expressions, par la même raison que la main se lasse de faire des frottements ; mais, si le cer\eau s'épuise à servir l'àme dans l'opération de la pensée, r&me ne se lasse jamais de vouloir; si les organes refusent de servir l'àme, l'âme n'en conserve pas moins l'indéfectible énergie de sa volonté, même lorsqu'elle ne peut en accomplir les actes, parce que la volonté est l'âme elle-même, et que c'est pour agir et non pour vouloir que l'âme a besoin d'organes; et c'est là peut-être ce qui explique l'état de l'homme dans les songes où l'âme veut, et même, par habitude, croit agir^ sans que le corps agisse réellement (1).
Jusqu'à présent nous avons combattu le système des matérialistes, plutôt que nous n'avons établi celui de leurs adversaires ; nous avons voulu prouver qu'il n'est aucun fait dans lliistoire de l'homme moral qui ne s'explique aussi heureuseffient dans l'hypothèse du cerveau moyen de la pensée, que dans celle du cerveau cavise de la pensée, et par conséquent âme lui-même, et qu'il en est plusieurs dont les défenseurs de la spiritualité de notre être donnent une raison plus satisfaisante que ne font les partisans du système opposé. Mais quand même, sous ce rapport, la balance serait parfaitement égale entre les deux opinions, nous pourrions toujours mettre du côté de ^existence propre et spirituelle de notre âme le poids immense du sentiment universel du genre humain, et cette croyance immémoriale de l'existence indépendante de l'âme, de sa survivance au corps qu'elle anime, de sa supériorité sur les organes qui la servent, croyance sur laquelle toutes les religions ont fondé leurs dogmes, toutes les sociétés leurs lois, tous les hommes leurs rapports mutuels ; car là où il n'y a que des corps, il n'y a plus ni morale ni devoirs. Je sais que les
(1) Le sommeil est peuv-étre moins cessation de mouvement dans les organes qu'intercepUon de reiaUon entre Torgane du cerveau et les aatres organes : en effet, tantôt rame veut sans que le corps agisse, et taotftt, comme dans le somnambuUsme, le corps agit sans que Pâme vealMe, d même mds qu'elle ait la comiaiuaiioe de TactloB des orgaMs. Pour accorder au civps un repos néceasaire, ii a fallu en quelqiM aorte eu séparer T&me.
SS8 i'ams n'est pas le BÉSDLTàT
sophistes^ qui font du peuple un dieu en politique^ le traitent comme un enfant en morale ; ils le regardent à la fois comme souverainement bon dans ses volontés, puisqu'ils lui attribuent le pouvoir souverain, et rempli de préjugés et d'erreurs dans ses croyances, parce qu'ils ont besoin, pour exercer le pouvoir sous son nom, de nier ou d'étouffer ses lumières, en même temps qu'ils déchaînent sa force. Hais le plus beau génie de l'ancienne Rome, Cicéron, qui méprisait tout ce qui est populaire en politique, au point de dire, mihi nihil unqtiompopulare placuity n'en insiste pas moins sur le consentement universel des peuples aux vérités fondamentales de la morale, comme sur la preuve la plus sensible et la plus décisive de ces mêmes vérités. Mais enfin on veut des faits, des faits extérieurs, des faits physiques qui prouvent l'existence d'un être spirituel distinct de l'être corporel, et qui lui est supérieur; et dans la certitude où l'on croit être qu'il est impossible d'alléguer aucun fait de ce genre, on repousse avec opiniâtreté toutes les preuves morales qui établissent cette vérité nécessaire. Cependant ce fait existe; la preuve qu'il fournit me parait démonstrative, et j'ai dû la réserver pour la dernière, afin d'en laisser au lecteur un plus long souvenir.
a Vous voulez, dirai-je à l'auteur des Rapports et à ses dis- Dciples, défenseurs opiniâtres de l'organisation pensante; » vous voulez que toutes nos idées ne soient que des seruatiora » transformées ; et qu'il n'y ait autre chose dans nos pensées » que des impressions reçues par les extrémités nerveuses et Si sentantes de nos organes^ et transmises au cerveau qui les 0 élabore, les digère, et en fait l'intelligence, comme l'estomac 0 reçoit les aliments que les autres organes lui fournissent, el » en fait le chyle : encore, je suppose que nous ne pensons » que par le cerveau, et il vous semble que nous pensons quel- » quefois par d'autres viscères ; et vous avancez que, dans » chaque centre ou appareil d'organes, il se forme une espèce di » moi, et cela, ajoute votre analyste métaphysicien de la même » école, est assez vraisemblable. Je le veux; mais enfin que > l'âme soit le cerveau, la région épigastrique ou lebas-ventre^ » et que ce mot, qui joue un si grand rôle dans votre métaphy- » sique, soit un ou soit plusieurs dans le même individu, le » centre général, le moi général, qui est l'ensemble des centrer 9 et des moi partiels, ne peut changer les impressions que lui » transmettent tous ces centres ou moi particuliers, ou, si vous p aimez mieux, notre organisation ne peut dénaturer les im-
DE L'OBaANISATION GOBPOBSLUS. 2S9
B |»«ssioDs qui lui sont transmises par les organes^ au point D d'en faire des pensées et des déterminations diamétralement 9 contraires à ces mêmes impressions; et vous-même vous B dites formellement : Les impressions nerveuses, reçues par les » extrémités sentantes, dont se composent les organes directs des » sens, transmises au centre cérébral, y produisent des actions et » des déterminations conformes à leur nature. Rien de plus
> juste; mais la première, la plus universelle^ la plus constante^
> la plus dominante de toutes les impressions^ pensées^ vo-
> lontés^ déterminations, tout comme il vous plaira de les ap-
> peler, de notre organisation, de nos organes, de notre centre
> cérébral ou épigastrique, de notre ou de nos moi et contes- » tablement la plus conforme à leur nature, est ^impression, la » pensée, la volonté, la détermination de leur propre conseri vation La sensibilité physique, qui est notre vie même, puis- 9 que, selon vous, vivre c'est sentir, ne peut avoir d'autre » appétit que la vie et tout ce qui peut la conserver, d'autre
> aversion que la mort et tout ce qui peut nous en menacer. » C'est cette impression, cette pensée, cette volonté, cette dé-
> termination, ou, si vous voulez, cet instinct impérieux, irré-
> sistible, irréfléchi, qui, au moment du péril, me fait trouver,
> que dis-je ? crée en moi des forces supérieures à la force
> habituelle de mes organes , ou des ressources supérieures » aux moyens ordinaires de mon esprit. C'est cette volonté de ) vivre, «ou cet instinct de ma propre conservation qui me re-
> tient, en quelque sorte, dans une situation contraire à
> toutes les lois de l'équilibre sur le bord du précipice où je suis près de tomber, qui me grandit pour atteindre la branche qui peut me sauver du torrent qui va m'engloutir, qui raidit mes muscles et les exalte au plus haut degré de puissance pour résister au choc du corps prêt à m'écraser, ou échapper aux mains qui veulent me saisir... Mais alors comment ex-pliquerez-vous, je ne dis pas la pensée de la mort, dont tout ce qui finit autour de nous nous o£fre l'image, mais l'idée de mort volontaire, mais le désir, mais la volonté de mourir, mais l'action active ou passive qui suit cette volonté, le suicide ou le sacrifice ? Si nos organes, comme vous le dites vous-même , ne peuvent transmettre à notre centre cé^ rébral que des impressions et des déterminations conformes à leur nature, leur nature est la vie, leur pensée naturelle est de la désirer, leur détermination naturelle delà votUoir, leur action naturelle de la conserver ; et ici il ne s'agit pas seule-
tso
L'àMM ifWn PAS us BÉSmTAT
> ment de souflMr la mort et de céder^ même sans mnrmare^ i une puissance supérieure^ mais de la désirer^ mais de la tg » loir, mais de la chercher, mais de se la donner ou de l']j
> tendre. •
» Admirez» au contraire, avec quelle facilité^ quelle simp » cité, quelle évidence^ quelle conformité avec tout ce qui » passe sous nos yeux et hors de nous , s'explique , dans ^ système de la distinction de Tftme et du corps, ce grand » dernier acte de volonté humaine, extrême de la force ou < » la faiblesse de Thomme, dénouement de la tragédie ( 1 crime ou de la vertu. L'âme distincte du corps et qui exer » sur lui un empire absolu, lasse de souffrir à l'occasion d'i » spjetqui ne lui fut donné que pour la seconder et \a seni » rompt une association qui ne lui fait éprouver que des perte » ou déterminée par de plus nobles motifs, jugeant que le â 9 crifice de cet être subordonné importe à la société et à i » ordre général de devoirs devant lesquels disparaissent to » les intérêts particuliers et tous les sentiments personnel » aans haine contre le compagnon de ses travaux, le fait sen » à de grands desseins en le dévouant à une mort prématuré » et exerce ainsi sur son sujet le droit de vie et de mort, pr 9 mier attribut de pouvoir, et qui, selon les motifs qui en d 9 terminent l'application, est le plus grand acte du pouvc » sur lui-même et sur les autres qui ait été donné à l'être ii » telligent, et le plus haut degré de sa force morale, ou l'exc D du désespoir d'une âme qui a perdu tout empire sur ell » même, et le dernier terme de sa faiblesse. L'Ame alors i D Comme un monarque vertueux qui, dans une guerre légitim 9 expose à une mort glorieuse ses plus fidèles sujets, ou comii 9 le tyran qui, sur le plus léger soupçon, condamne l'innocf » au dernier supplice. Ainsi, dans l'hypothèse de Vinieliigen 9 iervii par les organes, Tâme détruit le corps ou le laisse d » truire, et elle exerce ainsi sur les organes qui lui sont soun 9 l'empire naturel du fort sur le faible, du pouvoir sur 9 sujet, de la cause sur l'effet; au lieu que, dans le systèr 9 de l'organisation à la fois voulante et agissante, c'est Torg 9 nisation qui se détruit elle-même, lorsqu'elle ne peut av( 9 d'autre volonté , ni faire d'autre action que la volonté 9 l'action de se conserver, contradiction évidente dans la v 9 lonté, et par conséquent impossibilité même physique da 9 l'action.
9 S'il n'y a dans l'homme que des sens et des organes, i
m l'oBOJlNISATION go&pobiixs.
fdl
» sait l'auteur de cet écrit dans un article du Mercure an i«'Jan- » vier 4807^ sur le beau moral; si ce qu'il appelle son âme, sa » raison, son intelligence^ n'est autre chose que des sensations » organiques; si le moral enfin n'est ^ comme on le prétend, B que le physique considéré sous un autre aspect^ à quel sens^ • à quel organe faut-il rapporter ces idées^ ces sentiments dont 9 l'application réelle à nos organes bouleverse tous nos sens » par la sensation ou même par la seule appréhension de la 9 douleur^ à moins qu'une raison supérieure n'affermisse Tûme » contre leur révolte? Nos sens, je le veux, nous rapportent » des images de mort, et nous trouvons en nous-mêmes l'idée » de volonté^ comme nous Pouvons dans notre intelligence
> ridée des propriétés générales du cercle et du carré, dont » DOS sens nous rapportent la figure ; mais qu'on subtilise tant
> qu'on voudra , qu'on s'enveloppe, de peur d'être entendu, » ou peut-être de s'entendre soi-même , dans le vague du lan-
> gage physiologique , si l'Ame n'est pas un être distinct des oi^anes , il est aussi impossible , et je prends ce mot dans Tacception la plus rigoureuse , que notre faculté pensante puisse se composer des deux idées de mort et de volonté celle de mort volontaire, qu'il lui est impossible de composer des deux idées de cercle et de carré celle de carré circulaire ou de cercle carré. L'alliance de mort et de volonté serait incompatible avec notre nature, comme celle de cercle et de carré est contradictoire à notre raison, et jamais l'homme ne pourrait faire le sacrifice de sa vie^ parce que jamais il ne pourrait le vouloir, ni même le penser, o
Et qu'on prenne garde à ces dernières expressions : un être ui veut, par cela seul qu'il est veut être, et ne peut pas vou- >ir ne pas être, parce que être est le premier des biens et le tpport de tous les autres, et qu'un être veut nécessairement )n plus grand bien. Un être, sans doute, peut vouloir dénire un antre être ; mais il ne le fait jamais que pour être lus lui-même, c'est-à-dire être mieux; et, bien loin qu'il uisse vouloir ne pas être et détruire lui-même son propre être, 8'oppose de toute sa puissance à tout ce qui peut détruire m être , ou même détériorer sa manière d'être. Ainsi , l'être e peut paa plus s'ôter Vêtre que se le donner, et il ne peut uitter volontairement le bien infini 6'êtrê, qu*il a reçu sans
participation de sa volonté, et dont il jouit, une fois qu'il I reçu, par la nécessité de sA nature. 8i l'homme tout «ntier n^est qu'une organisation matérielle.
l'amb N'ssrr pas le résultat
s'il n'est en tout qu'un être et un seul être, il lui est donc in possible de vouloir cesser d'être, impossible d'attenter k même à son être, ou, s'il attente à quelque partie de son ètr ce n'est jamais que pour conserver son être même ; et la rép gnance extrême, les douleurs aiguës qu'il éprouve à se sépai d'un de ses membres pour le salut du reste du corps, d montrent mieux que de longs raisonnements Timpossibilité ( il est de détruire son être tout entier; je ne crains pas de di que dans cette hypothèse , non-seulement le suicide , m; même le retranchement volontaire d'un seul organe, serait i acte impossible à notre organisation.
Ainsi, par la raison contraire , l'âme, loin d'éprouver cei impossibilité, ne détruit le corps auquel elle est unie, ou' le laisse volontairement détruire que par le même motif, c lui fait quelquefois détruire un autre corps que le sien. £ le détruit parce qu'il gêne, qu'il empêche son être, pai qu'elle est mal , c'est-à-dire moins, et qu'elle veut être bi ou être plus; et soit qu'elle condamne son corps à la moi comme un ennemi avec lequel elle ne peut vivre , ou comi un sujet obéissant sur lequel elle exerce la puissance du glai^ et dont elle fait servir la vie et la mort à d'importants desseii elle n'arme une partie de son corps contre le corps lui-mâ que parce qu'elle est directement inaccessible à ses atteinte et même dans le furieux qui attenté à ses propres jours, il y sans qu'il y pense , la volonté d'être mieux, plutôt que la \ lonté de n'être plus, o Le bonheur, dit Pascal , est le motif » toutes les actions de tous les hommes, jusqu'à ceux qui x> tuent et qui se pendent. » Je crois même que si la dissoliiti inévitable de la partie matérielle de notre être communiqw l'autre partie des idées vagues de destruction totale, Tàme son tour, étend sur la partie mortelle ses espérances, et, pc parler avec l'Écriture, son vêtement d'immortalité; et trop se vent, tout notre être se croit immortel, parce qu'une partie nous-mêmes ne peut mourir. C'est là l'unique source de U d'entreprises, dont une vie de plusieurs siècles ne verrait [ encore la fin, de tant d'espérances si souvent déçues, de nous traînons , dit Bossuet, la longue chaîne jusqu^ au tombée et que nous recommençons sans cesse , comme l'araignée s frêle tissu balayé par le vent; enfin de tant d'espoir de vivr qui quitte à peine le jeune homme sur son lit de mort, et vieillard au bord de sa fosse ; et s'il était possible que la tri: doctrine des matérialistes arrachât du cœuc de tous les homn
DB L'OBGANiaàTION OORPOBSLLS.
ce sentiment naturel d'immortalité que Tftme étend jusque sur ses opérations les plus fugitives, toute la scène du monde serait changée, et ne présenterait plus qu'un vaste tombeau : la raison perdrait toute son activité, les passions mêmes toutes leurs illusions; plus d'entreprises honorables, plus de nobles projets, plus de hautes espérances, plus de consolations pour l'infortune , ni de retenue dans la prospérité , et la société tout entière, frappée de mort, s'arrêterait à l'instant , comme le fleuve dont le froid a glacé les eaux. Je le répète, si nous ne sommes, même dans notre faculté pensante, qu'une organisation matérielle, cette organisation a nécessairement une volonté d'être qui ne peut s'accomplir qu'en continuant d'être, et dès lors le sacrifice volontaire de la vie est physiquement et moralement impossible ; mais l'âme aussi a une volonté d'être qu*elle accomplit ou croit accomplir souvent beaucoup mieux en cessant d'être avec son corps, et dans cette hypothèse, le plus grand acte de la vie humaine, l'abandon volontaire de l'existence corporelle se trouve expliqué (1).
Aussi remarquez que l'homme ne se porte à l'extrémité de se détruire lui-même que pour des peines de l'âme, et presque jamais pour les seuls maux du corps, et aussi souvent dans les conditions où les sens n'ont rien à désirer que dans celles où ils ont tout à souffrir. L'âme, sans doute, ressent les douleurs et les fatigues du corps, et même elle est la seule qui les ressente ; mais les douleurs du corps ne sont pas proprement les siennes, puisqu'elle s'expose souvent volontairement^ et qu'elle peut même goûter de la satisfaction à les éprouver, et jamais, quelque vifs^ quelque prolongés que soient ces maux physiques, même lorsqu'elle les souffre contre son gré, ils ne l'affectent assez profondément pour qu'elle cherche à s'en délivrer en ^'éloignant du corps. Dans cet état, loin de l'abandonner la première , elle veille son malade, et ne s'en sépare que lorsque la décomposition de ses organes a rompu toute communication entre eux, et qu'elle ne peut parler à qui ne peut l'entendre, ni commander à qui ne peut obéir. Mais dans les
(1) J^espère qu*on ne détournera pas ce que Je dis ici de l'abandon Tolontaire de la vie li un sens d*approbation du suicide, que je regarde comme uo crime de lèsie-société au premier chef, et par conséquent comme un acte sévèrement défendu par l'auteur et le conservateur des sociétés, qui ne veut pas que les bons fraudent la société du service qulls lui doivent, ni les méchants de Texemple du repentir ou du chà-
Ji'AJO ff'SfT FAI a liiOLTlT
peines qui Ini sont persmmeiles^ et que le corps ne partage pas, la crainte de Pinfamie, les tourments de Tamour^ les fureurs de la jalousie, les dépits de l'ambition, comme c'est à roccasion de son corps que Tâme en éprouve les soucis cuisants, et à cause des relations inévitables qu'il lui impose avec les autres hommes^ elle brise les liens qui rattachent à un compagnon qui compromet son bonheur en la forçant d6 vivre au milieu d'un monde qu'elle hait ou qu'elle redoute^ Ainsi, tandis que le pauvre, rongé tout virant par un de cet mauK affreux qui rendent celui qui en est atteint insuppor table à InÎHfnéme et aux antres, conserve encore le désir d€ vivre, même après qu'il a dû perdre tout espoir de guérir, un homme comblé de tons les dons de la nature et de la fortune attente à ses propres jours, parce qu'une femme aura éàà légère ou un concurrent plus heureux»
Hais , et ceci est digne d'une sérieuse considération , l'homme ne désespère jamais de la giiérison des maux dt corps, et il ne voit point de terme aux souffrances de l'àme Au moment de mourir, il croit au rétablissement prochain d( sa santé ; à la veille de se consoler de la perte la plus sensible il croit à l'étemelle durée de ses regrets. Tout ce qui affecta ce corps qui passe, l'âme le regarde comme passager ; tout a qui l'aifecte elle-même, elle le regarde comme éternel, parc< qu'elle est immortelle, et lorsqu'elle souffre seule et sans soi corps, elle se place involontairement et par anticipation dan cet état où, débarrassée des organes qui la servent, ell( n'éprouvera plus ni variation dans ses sentiments, ni changement dans ses affections. Enfin, si l'organisation physique étai en nous le seul principe d'activité, de pensée, de sentiment toutes nos peines, même morales, seraient nécessairemen des douleurs physiques , et tous nos chagrins des maladies Cette conclusion est même si rigoureuse que les matérialistei ont été forcés de l'adopter, toute fausse qu'elle est ; et, poui être conséquents, ils ont dû placer toute la science de la mo raie dans l'art de la médecine.
En vain dirait-on que le corps n'est pas détruit par la mort parce que rien ne périt dans la nature physique; qu'un corpi qui se dissout ne fait que subir de nouvelles transformations et se résoudre en molécules insensibles pour composer d'autref corps, et recevoir une nouvelle manière d'être; ce serait une bien vaine subtilité, et qui mettrait à découvert la faiblesse di système qui en aurait besoin. L'être veut se conserver tel
Bs l'omanisation gobpobxux.
qu*il estj daps U manière d'étro dont il a le sens intime , at qu'il ne peut distinguer de son être méme^ avec le mai dont il a la conscience, qu'il connaît et qu'il aime; et sans doute on n'opposera pas au sentiment distinct et impérieux de sa propre conservation dans sa vie actuelle^ dont est doué le plus parfait ou le plus complet des êtres même corporels, un soupçon vague et métaphysique d'existence hypothétique daoa une poussière inanimée qui sera peutrétre dans quelques liècks transformée en pierre ou en végétal. Et qu'on ne dise pas, pour décrédiler par le ridicule ce qu'on n^oserait coo^ battre par le raisonnement, que je parle métaphysique; je parle de faits, et de faits physiques : l'abandon volontaire d0 la via est un fait physique, fait physiquement impossible et contradictoire, si nous ne sommes tout entiers qu'organisation et organes, sens et matière; fait toujours possible, et selon sea motifs, criminel ou héroïque, si notre ftme est distincte de notre corps, et qu'elle en détermine les actions par ses voloor tés. En un mot, l'animal qui meurt comme l'homme, ne se détruit pas lui-même, parce qu'il n'est tout entier qu'une ma^ tière organisée pour végéter; t'homn^e se détruit lui-même ou se laisse volontairement détruire, parce qu'il y a en lai d£ux êtrea, dont le fort condamne le faible h momir. Ainsi, pour les deux actes les plus importants de la vie et de U so«ciété, ôter l'existence ou la donner, il faut deux êtres, il faut le concours de l'être actif et de l'être passifs qui n'est le fondement de toutes les langues que parce qu'Û est le premier et le plus constant de tous les faits, le plus universel de tous les rapporte, la plus naturelle de toutes les lois^
J'arrêterai ici la pensée du lecteur sur un corollaire bien important dea principes que je viens d'exposer. Le sacrifice de la vie ou le don de aoi est donc la preuve directe et de tait de l'existence propre de l'être actif, de l'être qui pense et q«i veut, de aa distinction d'avec l'être /7af«/ qui reçoit le mouvemetA et exécute l'action, et de la supériorité de l'un sur l'autre : le sacrifice de la vie, lorsqu'il est légitime et con^mandé par de grands devoirs, est encore l'acte le plua étendu et le plua souverain de la puissance de l'homme sur lui-même, c'est-iàrdire, de sa liberté, et le premier titre de sa dignité. Mais le sacrifice est encore le dogme fondamental de la $^ ciété religieuse; mais il est, sous le nom de dévouement à sa patrie, le premier moyen de conservation de la société politique; Biais il esty dans l'union des aexes;, par le ami»t^ et le
L*ÂMK I9'£ST PAS LK BÉSULTjLT
don mutuel de sot que les deux époux se font l'un à l'autre^ le plus fort lien de la société domestique; car la pudeur a aussi son sacrifice^ et il en a eu chez tous les peuples le nom et le mérite... Le sacrifice ou le don de soi explique donc tout le moral de Thomme... Il est donc la raison universelle de la société... Le lecteur qui cherche de bonne foi la vérité pénétrera sans peine les conséquences que nous ne faisons qu'indiquer. Il y trouvera peut-être de grands motifs aux croyances les plus élevées du christianisme^ qui a fait de la nécessité du sacrifice le premier et le plus fondamental de ses dogmes. La religion chrétienne est^ à le bien prendre^ la philosophie transcendante^ pour me servir d'une expression qu'on applique aux sciences physiques : la raison, dans ses méditations, rencontre ses dogmes, comme la morale ses préceptes, et la politique même ses conseils ; et c'est ce qui fait la supériorité morale et même politique des peuples chrétiens, nourris dès l'enfance du lail substantiel de cette doctrine, et dont Tinstruction la plus élémentaire n'est que la thèse des principes de la plus haute philosophie.
En prouvant, par la mort volontaire, cet acte suprême ai la puissance de l'âme sur le corps, l'existence propre et distincte de l'être spirituel qui anime' nos organes, nous trouvons, pour ainsi dire , sur notre chemin, et sans la chercher, une preuve de son immortalité.
L'&me, en effet, survit au corps en le détruisant; car si elk ne lui survivait pas, elle ne voudrait pas le détruire : souveni même elle ne le pourrait pas, et le sacrificateur, blessé di premier coup qu'il aurait porté à sa victime , serait hors d'éta d'achever son triste ministère. Hais si l'âme survit au corp un seul instant, l'instant qu'il faut pour détruire ce corps, h raison conçoit (|u'elle ne puisse pas l'instant d'après mourii par sa seule volonté, puisqu'un être qui veut ne peut pas vouloir cesser d'être, et l'imagination, qui ne voit dans la mon qu'une dissolution de parties, ne peut pas se figurer pour l'âme aucun moyen sensible de terminer son être. La raison, au contraire, la raison générale, la raison des sociétés, conçoit avec clarté de puissants motifs, et même une nécessité évidente è l'immortalité de nos âmes, seul frein efficace des passions, que la philosophie voudrait en vain remplacer par de petits et futiles motifs d'intérêt personnel qui ne parlent jamais ni asseï haut, ni assez tôt , seule garantie de l'ordre public, que les gouvernements cherchent trop souvent dans des moyens ex-
DB L'OHaAinSATION GOEPORXLLE.
érieuTS de répression auxquels il est si facile d'échapper. Ces considérations expliquent et développent la preuve que la révélation nous donne de rimmortalité de nos àmes^ preuve )hilosophique ou rationnelle^ puisqu'elle découle de la prenière de toutes les vérités, l'existence de Dieu, liée à la rêvéation, comme la pensée à la parole, et ceux qui en demandent rautres devraient faire attention qu'il n'est pas plus possible le connaître, par aucun autre moyen, l'état de l'honune après a mort que son état avant sa naissance.
L'âme est donc naturellement immortelle. On a demandé si )ieu, qui a créé nos âmes, pourrait les détruire. Cette quesion est tout au moins inutile. Il semble qu'il répugne à l'idée le la toute-puissance de Dieu et de sa toute-raison d'anéantir les êtres faits à son image et à sa ressemblance, et qui sont apables de le connaître et de l'aimer. Dieu, pouvoir suprême le la société, des êtres intelligents, ne peut pas perdre de ses ujets, et ce serait, ce semble, pour lui-même, perdre quelque hose, que de détruire l'image de ses perfections et la conlaissance de ses attributs, en détruisant les êtres qui réflchissent cette image, et en qui se trouve cette connaissance.
Enfin, on pourrait peut-être trouver une triste et dernière preuve de l'existence propre de l'âme, et de sa distinction Pavec les organes jusque dans Thorrible dépravation de la voonté, lorsqu'égarée par la vengeance, elle poursuit sur son nnemi, même après qu'elle en a détruit l'organisation, quelque hose qui n'est pas l'organisation, et qui peut encore être senible à l'outrage. On remarquerait qu'on ne voit rien de semblable chez les animaux qui s'éloignent de leur ennemi aussiôt qu'ils Tout détruit, à moins qu'il ne soit destiné à leur serir de pâture.
U?Om k OUELOIES 0BJECT10?iS.
Avant de passer à d'autres objets, il convient de revei sur ce qui a précédé^ pour répondre aux objections ou prév nir les difficultés qu'auraient pu faire naître quelques opinio avancées dans la dissertation qu'on vient de lire.
On n'avait jamais douté que la parole articulée et entendi des autres ne fût indispensablement nécessaire pour la produ tion de l'idée, ou sa manifestation au-dehors; mais il semtî qu'il n'était pas aussi universellement reconnu que la parc simplement pensée ou intérieure fût également nécessai pour la conception et la contemplation de l'idée, ou sa repi sentation purement metUale, et qu'il fallût, comme no l'avons dit ailleurs , penser sa parole pour pouvoir parler pensée. Cependant cette dernière proposition, aussi vraie qi l'autre, et même aussi évidente pour ceux qui prennent peine d'y réfléchir, pourrait faire croire que l'esprit D*est q la mémoire des mots, et que la raison et même le génie sont qu'un souvenir plus présent et plus étendu du voc^li laire d'une langue; mais il est aisé de se convaincre qu'il > autre chose que la mémoire des mots dans la faculté de pc ser, et cette facilité de saisir des rapports entre les diflférei objets de nos pensées, qui constitue l'esprit et même le ^ nie, selon que les objets sont utiles à l'homme ou nécessaii à la société, et que ces rapports sont d'une importance pi ou moins générale. En effet, l'écrivain le plus médiocre pei comme le plus éloquent, posséder le vocabulaire de sa langi et Ton n'est pas même éloigné de penser plutôt à la vérité s des exemples que sur des raisons, qu'une mémoire extrêii ment heureuse ne suppose pas toujours, exclut même as^ souvent la justesse, la solidité, la netteté du jugement. Sa
B^nMUB ▲ OUXLOim OBJSGTiOllS»
SM
doute il ùnxX mie parole peofiée ou intérieure pour reudre présentes à notre propre esprit les idées dont nous voulons nous entretenir avec nou&-aiémes ou avec les autres, comme il faut des images intérieures pour rendre présentes à notre imagination les formes des corps que nous voulons figurer en nousmêmes ou transporter par le dessin sur le papier. Hais si la mémoire offre ses expressions, Tesprit les demande, les cherche, la raison les examine, et, sur ses conclusions, le goût les juge, les adopte ou les rejette^ l'esprit fait (^lus, il les créé lorsque la mémoire ne lui en fournit aucune, ou ne lui en présente que d'insuffisantes à rendre ses perceptions* L'esprit les crée, non en formant des mots absolument nouveaux, et qui ne seraient entendus de personne; maisi soit qu'il les transporte d'une autre langue dans la sienne, ou qu'il les prenne dans sa langue oatureile, il les tire de quelques rapports entre l'objet dont ii traite et des objets analogues; et comme Tesprit consiste à découvrir de nouveaux rapports, la langue dont il se sert, et qu'il crée au besoin pour son usage, consiste à les exprimer. Ainsi, tandis qu'un esprit méjiiocre se contente de l'expression commune qui rend les rapports connus, un esprit plus étendu, et qui pénètre plus avant dans le fond des choses, découvre dans ce même objet de nouveaux aspects, et les présente sous une expression nouvelle* Ce sont deux peintres, dont l'un se borne à dessiner les contours d'une figure et dont l'autre y met les ombres et les couleurs* Dans quel livre de morale ne trouvet-on pas cette pensée, que Tespérance ne nous abandonne jamais, même à nos derniers monœntsT Mais Bossuet a vu, dans cette vaine poursuite d'objets que nous n'atteignons jamais, le supplice d'un malheureux condamné pour la vie aux travaux publics en punition de ses crimes, et ii a dit : « L'homme t traîne jusqu^au tombeau la longue chaîne de ses espérances B trompées. » Tous les moralistes qui ont présenté la même idée connaissaient, comme iBossuet, tous les OMrts dont sa phrase se compose ; naais quand ils les auraient eus actuelle ment tous présents à la mémoire, leur esprit n'aurait eu garde d'en faire usage, parce qu il ne saisissait pas de rapports entre cette longue chaîne qui'suit toujours le malheureux forçat, et l'enchaînement de ces longues espérances qui nous obsèdent; entre le supplice du corps de toujours traîner un poids dont il ne peut se délivrer, et le tourment de l'àme de toujours désirer ce qu'elle ne peut obtenir. Ainsi , la mémoire est le dép6t général des expressions ei de toutes leurs combinaisons.
BÉFOIfSI A QUELQUES OBIBGTIONS.
dépôt OÙ chaque esprit , selon sa portée^ choisit les expressions et les combinaisons qui peuvent le mieux rendre sa pensée ; en sorte que, considérée sous ce rapport, on peut regarder la mémoire comme un dictionnaire à Tusage de Tesprit. C'est ce qui fait que , dans la même nation et avec le même idiome, chaque écrivain a son style, qui est proprement la langue particulière de son esprit et l'expression de sa manière particulière de considérer les objets ; et malheur à récrivain qui n'a pas une langue à lui et qui parle celle de tout le monde ! Ainsi, Corneille parle mieux que tout autre la langue de Télévation de Tâme , de la dignité du rang , des affections fortes et généreuses, même des grandes pensées de la politique et de l'ambition; Racine, la langue des affections tendres, de Tamour, de ses combats, de ses douleurs, ou plutôt il parle toutes les langues. Voltaire, dans la tragédie, a moins une langue à lui que ses deux illustres prédécesseurs. Molière et Regnard, La Fontaine et Florian, La Bruyère et Duclos, Bossuet et Fléchier, Montesquieu et J. J. Rousseau. Voltaire et Gresset, même dans des genres semblables, ont une manière différente, et l'on peut dire qu'ils ne parlent pas la même langue.
De même que chaque écrivain a son style, expression particulière de sa manière de penser et de sentir, ce style qui esi proprement sa langue, et auquel on le reconnaît même lors qu'il se cache, ce style qui est Vhomme même, selon M. d( Buffon, parce que ces nuances différentes sont le résultat d< la constitution morale, de l'organisation physique, et de toutes les circonstances d'éducation et de position, qui les ont modl fiées, ainsi chaque nation a sa littérature qui est aussi son style et même on peut dire sa langue, dans laquelle on peut aper cevoir l'empreinte de sa constitution politique et surtout reli gieuse, de sa situation physique, et de l'influence des divers événements de sa vie sociale. Cet esprit national se retrouva non-seulement dans les idiotismes particuliers à chaque peuple mais je crois aussi dans la constitution générale du langage et dans la manière différente dont chaque nation combine enin elles les diverses />ar/te5 d'oraison, qui sont le fond du langag< universel, et les mêmes à peu près dans toutes les langues
C'est encore parce qu'il faut des expressions pour penser comme il en faut pour parler, qu'il est si difficile de parler nm langue étrangère et apprise aussi couramment et avec autani d'aisance et de grâce que la langue maternelle qui nous es'
BÉPOIfSE A QUIL0UB8 OBJECTIONS.
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venue de Téducation^ parce qu'en général on parle moins facilement toute langue dans laquelle on ne pense pas, et qu'alors le discours écrit ou parlé se ressent nécessairement de la gène d'une traduction. Les traductions sont, pour cette même raison, toujours plus ou moins imparfaites. On peut rendre la pensée d'un auteur; mais son style qui est lui-même son siècle ou sa nation, ce style qui modifie si puissamment la pensée, ne saurait se traduire. Ainsi, la peinture rend avec fidélité la forme des traits du visage plutôt que son expression habituelle ou sa physionomie. Toute traduction , sous ce rapport, et surtout celle des poètes, ressemble à une opération de banque par laquelle on change les monnaies d'un pays en celles d'un autre, qui donnent des valeurs équivalentes sous des espèces différentes de poids^ de volume et de titre.
Aussi nous avons des Homères, des Virgiles, des Cicérons^ ies Tacites modernes, et qui valent, si Ton veut, les anciens; [nais nous n'avons proprement, ni ne pouvons avoir, dans nos langues, l'Homère, le Virgile, le Tacite de^ Grecs ou des Latins. Les vrais admirateui*s de ces beaux génies ont peine à reconnaître l'objet de leur culte sous ce vêtement étranger : ine secrète dissonnance entre le style d'un temps, d'un [)euple, d'un écrivain, et le style d'un autre temps, d'un lutre peuple, d'un autre écrivain, entre le génie antique et le ;énie moderne, se fait sentir aux oreilles délicates. Elle est )lus ou moins sensible, selon que le style^ moderne se rapproche ou s éloigne davantage de la simplicité antique, ou le îtyle de l'original ancien du brillant de la manière moderne. Dans un temps, Amyot a traduit plus heureusement la gravité iimple et naïve de Plutarque, et aujourd'hui on goûte mieux, )n traduirait peut-être plus fidèlement la concision brillante et recherchée de Tacite. Mais enfin, ce défaut secret d'harmonie ie ferait toujours apercevoir : c'est Teffet du temps et non la ^aute des hommes ; et Racine, traduit dans le style de Virgile ît par Virgile lui-même, s'il était possible, subirait cette alté- "ation inévitable que les Géorgiques de Virgile ont soufferte, raduites en français, et par Delille (1).
C'est encore parce que nos pensées ne sont pour nous-
(1) On a parlé de refaire la traduction de Don Quichotte. On pourra )eut-étre rendre plus fidèlement dans quelques endroits la pensée de ^^enantes; mais, quoiqu'il ne s'agisse que de traduire une langue moleme, il n'y a peutrétre plus assez de simpUdté et de naïveté dans nos
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RÉPOîfSB A omBLOTO» OBJïCnOM.
mêmes comme pour les autres, que l'expression qui les rend perceptibles à Tesprit, que les différentes sciences ne sont que différentes langues , et que Condillac a dit avec raison : « Une science est une langue bien faite, n De là vient que la chimie^ la botanique^ la médecine^ la tactique, ont refait et refont encore tous les jours leur langue, et que la morale, en se détériorant, a aussi changé la sienne. La politique, je crois, a besoin de refaire sa langue, et Ton peut remarquer que, dans le moye!) âge, lorsque la théologie, la philosophie, la jurisprudence, la médecine, s'emparèrent de la langue latine, la seule qui fût alors nniversellement entendue, elles raccommodèrent à leurs pensées, et firent du latin littéraire le latin scientifique, en introduisant de nouveaux mots, qui n'avaient du latin que les désinences, et même en donnant à la phrase une construction plus analogue (1). Enfin, c'est parce qu'une autre langue suppose d'autres pensées ,ou des pensées diversement modifiées, que la religion chrétienne, en permettant aux langues vivantes l'enseignement de sa morale, n'a confie sa liturgie qu'à une langue morte depuis longtemps. Immobile aujourd'hui comme le peuple qui la parlait, et d'autant plus propre à transmettre fidèlement le dépôt des vérités universelles, qu'elle est plus à l'abri de l'influence des opinions locales.
Les religions qui ont adopté pour leur culte les langues vulgaires se sont exposées à toute la mobilité des pensées humaines, et Vhistoire des variations de leurs dogmes n'est, à le bien prendre, que l'histoire des variations de leur langue.
Une difficulté d'un genre plus grave est celle qu'on peut élever à l'occasion de la part que les physiologistes et même les moralistes donnent à l'organe cérébral dans l'opération de la pensée, a Que le cerveau, dira-t-on, soit la cause de la pen- » sée ou son moyen ; qu'il soit l'âme elle-même ou seulement » son instrument pour l'opération intellectuelle , toujours » est-il vrai que l'état natif ou accidentel de cet organe doit D influer sur la qualité de nos pensées; et comme le cerveau,
pensées et dans notre «tyle pour rendre Fesprit général de coi inimitable roman. L^ancienne traduction a, sous ce rapport, un mérite qu*on égalera difficiiemenl, et qui dans toute traduction de Don Quichotte est le premier de tous.
(t) Ici le mot analogue n*est pas relatif, mais absolu. H est Topposé de transpositive^ et c'est par ces deux expressions que le célèbre grammairien, Tabbé Girard, â désigné les deux constructions opposées des langues.
vtPÙtfSÈ A OTTSLOî^S OMECtïONS.
» dans son organisation native ou dans ses modifications adven- » tives, ne dépend point de notre volonté, il est évident que ) nos pensées sont déterminées de telle ou telle manière par ) rétat actuel de notre cen^eau, et que nous ne sommes pas » libres de penser sur tel ou tel objet comme on le voudrait,
> et comme nous le voudrions nous-mêmes. Mais la volonté
> est déterminée par la pensée, et l'action par la volonté.
> L'homme tout entier pensant, voulant et agissant, est donc ' une machine mue par son organe cérébral, comme une horloge Test par son grand ressort; et lors même qu'on n'étendrait pas cette nécessité rigoureuse jusqu'aux actions matériellement criminelles, on ne pourrait s'empêcher de la reconnaître dans les opinions spéculatives, comme le sont par exemple, les croyances religieuses, etc. »
Voilà Tobjection dans toute sa force; mais il faut observer, vant d'y répondre , que ce que nous avons dit des croyances eligieuses ou des dogmes pourrait s^appliqner aux croyances Iviles ou aux lois , et que ce prétendu défaut natif ou accienlel de pénétration et d'étendue d'esprit pourrait être alléué par ceux qui refusent de se soumettre aux lois de l'État , omme par ceux qui rejettent les dogmes de la religion.
Si la religion et le gouvernement imposaient à chaque omme, comme une condition nécessaire, la science d'un Père eTÉglise, les talents d'un général d'armée, ou seulement rtte disposition d'esprit qui fait les gï*ands poètes et les halles artistes , la plupart pourraient s'excuser sur la faiblesse e leur intelligence , et accuser la Providence de partialité ans la distribution de ses dons; mais en permettant aux meilfurs esprits, en en exigeant même remploi de tous les talents u'ils ont reçus pour la recherche et la connaissance des plus autes vérités, ou l'exercice des plus sublimes vertus, la société t demande de tous que de savoir ce qu'elle enseigne à tous, i d'y conformer leur conduite, c'est-à-dire de croire et obéir. La société tout entière , religieuse et politique , n'est ïïd pouvoirs et devoirs; et si prescrire et diriger constituent le [)uvoir, écouter et mettre en pratique sont tous les devoirs, n ne peut pas même concevoir de société sans cette double ^cessité de commandement et d'obéissance, et toute réunion hommes où il n'y aurait aucune autorité qui eût le droit exiger l'obéissance à ses décrets serait propi'ement une anariie, c'c8t-à-dh«, l'absence et la mort de toute société. Cet ^t même est tout à fait impossible comme étant directement
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BÉP0N8B À QUELQUES OBIECnOVB.
contraire à la nature des choses. Le pouvoir» et par conséqueni l'obéissance, renaissent bientôt au milieu des hommes qu se croient le plus affranchis de toute dépendance; ils re naissent sous d'autres noms et d'autres formes, et quelque fois le pouvoir y devient moins modéré» et Tobéissance moin raisonnable ; et ces hommes, si fiers de ce qu'ils appellent leu raison et leur liberté» n'ont fait à la fin que changer 1 pouvoir contre la tyrannie» et l'obéissance contre la seni tude. Gela est vrai dans toute société» et de la religion comm de l'État.
Dans les religions qui se croient le plus indépendantes chez les peuples qui se prétendent les plus libres» le pouvoi ou l'obéissance ne sont jamais que déguisés, et souvent ils 1 sont fort mal. Le pouvoir est connu» et l'obéissance avouée puisque le maitre est connu et pommé» et qu'il donne presqu toujours son nom à ses disciples. C'est» dans une société reli gieuse, tel ou tel chef de secte de religion ou d'irréligion ; c'est en politique » tel ou tel démagogue ; c'est un comité ou un assemblée. On invoque la raison» et on cède à un sophism ou à un sarcasme; on se passionne pour la liberté; et l'on ei subjugué par la véhémence d'un déclamateur» ou intimidé pa la crainte des vengeances populaires. Une religion exige don de tous ses fidèles la foi aux dogmes qu'elle leur enseigne comme un gouvernement légitime exige de tous ses sujet Tobéissance qu'il leur impose; et toute doctrine» qui» livran l'homme à son propre sens , place dans la raison de chacui l'autorité de la société sur tous» ne peut pas être une sociét religieuse » je veux dire un lien social qui retienne dans l'uni formité de croyance» si nécessaire au bonheur des hommes c à la paix des sociétés» les esprits forts comme les esprits faible^ et ceux qui sont toujours prêts à dogmatiser» et ceux qui son toujours disposés à écouter : elle n'est pas plus une sociét religieuse qu'un gouvernement où chacun ferait ce qui h plairait» et n'obéirait qu'aux lois dont il comprendrait les me tifs et approuverait les dispositions» ne serait une société ci\il€ La foi » la même pour tous les esprits» quelles que soient leu force et leur pénétration» est en religion ce qu'est en politiqu l'égalité de tous les hommes grands et petits devant la loi Dans cette égalité religieuse et civile se trouve la \Taie liberté qui n'est autre chose, pour chacun de nous» que Vindépen dance de toute autorité humaine et particulière, et par coku quent de l'autorité de notre propre esprit.
RiPONHB ▲ OUELOOTS OBUGTIONS.
11 faut cionc croire à quelques vérités et obéir à quelques lois f soMS peine de se mettre soi-même hors de la société ; et l>arceque nous naissons et nous vivons, indépendamment de \ïoire volonté , membres de la société ^ nous ne faisons réell^ienty tout le temps de notre vie, et avant tout consentement le notre part, que croire et obéir. Nous recevons en effets l'autorité ou de confiance , tout ce qui formera un jour nos rolontés et réglera nos actions; nous le recevons de Téducaion, qui est à la fois instruction et exemple ; nous en recerons tout, tout, à commencer par la langue que nous parlons, ti qui exerce une influence si puissante et si continue sur nos ^prits, puisqu'elle est l'expression et le dépôt de toutes nos )en9ees; nous en recevons nos habitudes morales et phy- »qnes, nos goûts, nos connaissances , et jusqu'à la connaisance de ceux à qui nous devons le jour. Cette connaissance le nos parents . nous ne la tenons que de la société et du émoignage des autres hommes. La nature ne nous en donne lucune certitude personnelle, et c'est ce qui fait que partout >ii l'on a perdu de vue la société , pour n'écouter que la lature, les uns ont nié nos devoirs envers nos parents, et les mtres, pour en trouver le motif, ont eu recours à des sympahies naturelles entre les pères et les enfants, à un instinct laturel, à la voix du sang, et ont mis ainsi le roman de l'homme I la place de l'histoire de la société.
Quand Bossuet dit que a le cerveau est en notre pouvoir, » 1 suppose la condition nécessaire de tout exercice de la fanilté intelligente, je veux dire cette instruction première qui kit que tout homme , en entrant dans la société , trouve en [uelque sorte sa vie morale et physique arrangée d'avance sur m plan général qui le place aussitôt en communication do )ensées et d'actions avec ses semblables. Il est même bien peu l'esprits, pour si bornés qu'ils soient, à qui une éducation ippropriée à leurs facultés ou à leur faiblesse ne puisse donicr des connaissances suffisantes. Et, par exemple, qui doute |ue récolier qui pâlit sans fruit sur les rudiments et les gramnaires , et qui consume ses jeunes années à étudier une angue qu'il ne saura jamais, ne l'eût parlée avec autant de 'acilité qu'il parie sa langue maternelle, si, dès sa naissance, 1 n'en eût pas entendu d'autre? On peut en dire autant de x>ntes les choses nécessaires à savoir, et où se trouvent le foniement de nos devoirs et la règle de notre conduite. Je le répète, c'est à l'éducation que nous devons notre esprit social,
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BÉvoiiaB ▲ oramuM oBiEcmoiia.
si j'ose ainsi rappeler y et plutôt à cette éducation qui com raence avec la vie qu'à cette autre éducation qui cotnmeno avec la raison. Ce sont les institutions politiques et religieuse qui constituent Téducation ^ en étendent les leçons^ en afTei missent les résultats» qui nous font ce que nous sommes dai la société. L'organisation native nous fait , si Ton veut^ for ou faibles; l'éducation sociale nous fait bons ou mauvais. Ti homme qui n'a été qu'un audacieux malfaiteur , mieux diri^ et placé dans d'autres circonstances , aurait été un héros ; c< écrivain, qui a corrompu son i»iècle, aurait éclairé ses conten porains^ si ses premiers écarts avaient été réprimés. La natui nous donne des cerveaux y la société nous donne ses pensées et elle forme en quelque sorte l'homme physique poi rbomnie intelligent. Ainsi, malgré toutes les différences pe sonnelles d'organisation , certains peuples se distinguent c tous les autres par un caractère particulier commun à tous 1( individus, et qui donne une teinte uniforme à leurs goûts, leurs inclinations, à leurs habitudes, à leurs manières, et ju qu'à leur esprit et à leur physionomie; en un mot, Téduc^ tion religieuse forme les nations, l'éducation politique forn les familles, l'éducation domestique forme l'homme, et V gouvernements, chefs des nations, protecteurs-nés de» familK et des individus, peuvent to«t, absolument tout pour bonheur des hommes, pour leurs vertus, même pour lei esprit. L'esprit, en etVet, est la perception des rappcvtt, et s gouvernement qui n'en établit que de justes et de nature entre les personnes ne peut inspirer au peuple que des pensé vraies U leur donne donc de la raison, du bon sens, qui, bi( plus que le bel esprit , est voisin du génie, de ee génie que société, dans les grands besoins, ne trouve jamais que chez l peuples qui ont du bon sens. C'est le bon sens, c'est l« raisoi c'esi même le génie, qui disent anx honmies ^\t si la forée c caractère coi.siste à faire, pour de grands motife, des iictioi qui contrarient nos penchHmts, la force de l'esprit peut consi ter à croirez ^ sur de grandes aolorirtés, des dogmes qui su passent notre intelligence.
Disons-le donc : si les qualités les plus émine»tes, les fort actives de l'esprit, celles qui font le très-petit nombre d'homme supérieui*s dans tous les genres y e^est-à-dire , de ceux q exercent un pouvoir sur les autres, sitpposent, si l'on veut, m heureuse disposition des ocgianesy et particiilièreiBeiit de l'o gane cérébral , les devoirs à ramjj^F dana 1» vie relîgîeuf» <