BE LÀ CAUSE PREIIIÈRB
Divinité^ et même une idée vraie; car il ne peut y en avoir jcTautres^ et ils ne se seraient trompés que dans rapplicatîon qu'ils en auraient faite : et oserait-on avancer que les Perses^ qui prenaient Ephestion pour Alexandre , n'avaient aucune idée du roi de Macédoine? Mais si la crainte a fait ses dieux^ l'admiration , l'amour , la reconnaissance , ont fait aussi les leurs; ce qui veut dire que tous les sentiments ont fait des dieuxy parce que la Divinité était présente h la pensée de touf les hommes , et le premier objet des sentiments de tous les peuples. Si l'on suppose, au contraire ^ avec le plus grand nombre des athées^ que des législateurs ont inventé la Di\înité comme un moyen de contenir les peuples^ on se jette dans un labyrinthe d'inextricables difficultés ; car même en laissant 2 part l'absurdité de l'invention d'un être qui n'aurait aucune réalité, qui ne représenterait aucun objet, et l'absurdité d'ut mot qui n'exprimerait aucune idée, il faut supposer qu'il s'est trouvé chez tous les peuples, mémo les plus barbares, des législateurs qui ont eu précisément la même idée et ont inventa la même chose. Certes, au milieu de Tinfinie variété des lois et des mœurs introduites par un si grand nombre de législateurs^ leur accord unanime sur cette invention importante serait déjà ce qu'il y aurait de plus étonnant dans l'histoire de l'univers^ et prouverait tout seul un sentiment naturel , lex naturœ , e1 non une imagination de l'homme; et sans doute l'histoire, qu nous a transmis le nom des législateurs qui , comme Numa , ont réglé le culte de la Divinité, dont ils trouvaient la connais sance déjà établie dans l'esprit des peuples, ne nous auraii pas laissé ignorer le nom du législateur plus ancien^ et surtou plus habile , qui aurait inventé la Divinité même. Dans cetti supposition, il est plus raisonnable de reconnaître que tous le peuples viennent d'une seule famille, et cette famille d'un seu homme , et alors on expliquera plus facilement comment U croyance de la Divinité , une fois inventée par ce premiei homme, a pu se transmettre à la famille qu'il a formée et aai peuples qui en sont sortis. Mais alors aussi on revient au réd des écrivains sacrés, et il est trop aisé de prouver que le pre mier homme, n'ayant pu nattre de lui-même, ni de Ténergk de la matière, comme on le dit aujourd'hui, a été produit pai une cause intelligente, et que^ sortant de ses mains, H a di nécessairement le connaître. Que si, pour éviter cet écueil; les athées reviennent aux divers législateurs, tous également
2>B LA CAUSE :PREMIÈaE.
jnreoteurs de la Divinité^ qu'ik nous expliquent^ s'ils peuvent^ comment cette idée terrible et imposante du sacrifice de l'homme^ fondement de tous les cultes^ a pu naître^ s'étendre^ se conserver dans toutes les sociétés religieuses et politiques, malgré le cri de la nature et les répugnances de Tesprit ; comment des législateurs ont pu compromettre leur autorité et le succès de leur invention, jusqu'à ordonner à Fhomme de sacrifier son semblable , aux rois d'immoler leurs sujets, à la mère même de dévouer son enfant à la mort; et par quelle inconcevable succession d'idées et de sentiments ce ^sacrifice de l'homme, mais innocent et mystique, se retrouve après tant de siècles chez les peuples les plus humains et les plus éclairés, dont il forme la constitution religieuse , et consacre la constitution même politique, dogme à tel point fondamental de toute lumière et de toute vertu, qu'on peut avancer, comme un axiome de la science de la société, que, partout où la nécessité de ce sacrifice n'est pas reconnue , toutes les idées morales sont perverties, et Dieu n'est pas mieux connu que rhonmae. Qu'ils nous expliquent encore comment des législateurs, qui n'ont pas su enseigner aux peuples sauvages à se vêtir, à se loger, à cultiver la terre, ont pu faire entrer dans leur esprit l'idée d'un Être suprême invisible et présent partout , ou si ces peuples ont oublié les arts mécaniques, les plus indispensables et les plus usuels, comment ils ont retenu l'idée la plus intellectuelle.
Dieu est donc la grande pensée de la société ; les images sous lesquelles elle le représente sont en quelque sorte le grand spectacle de la société ; le culte qu'elle lui rend est la grande action de la société, et malheur aux gouvernements qui détournent trop l'attention des peuples à d'autres idées, à d'autres actions, à d'autres spectacles ! La religion qui comprend Vesprit et la vérité, la croyance et le culte, est donc le grand héritage des peuples et leur inaliénable patrimoine. En vain les hommes, dans leur court passage sur la terre, la mé^ connaissent et l'outragent, elle n'en est pas moins Tàme, la vie du corps social, et selon l'usage qu'il en fait, la cause de ses développements ou le principe de ses révolutions. Partout présente, même là où on ne l'aperçoit pas, elle se mêle aux lois, aux mœurs, aux coutumes, à la langue, aux arts, à tout. Elle anime ce grand corps; elle l'agite quand il se croit tran^ quille, elle le calme quand il est agité : la postérité dira si elle peut le recomposer quand il est dissous... £t c'est à la religion.
SB UL OATJSB FREHIÈRB.
et à son influence toute-puissante surlecoips social, que tott vient cette pensée d'un poète :
Mens agitcU moUm et magnose corpore mUcêt.
Mais enfin^ demande-t-on, quelles idées, quelles connais< sauces, quels sentiments, les hommes ont-ils de la Divinité? h réponds sans hésiter, Tidée la plus distincte, la connaissance ï plus positive, le sentiment le plus fort qu'ils puissent avov d'un objet, ils l'ont pensée, ils l'ont nommée, ils l'ont adorée aimée ou redoutée comme la puissance créatrice de l'univers comme la puissance motrice du monde physique, comme h puissance législatrice du monde moral, comme la puissano vengeresse du crime et rémunératrice de la vertu, et par cou séquent comme l'Être tout-puissant, tout bon, tout sage, etc
Si elles ne sont pas distinctes, ces idées dont les expression sont universellement entendues; si elles ne sont pas positi%'es ces connaissances dont les applications à l'ordre de la sociéti domestique ou publique ont été chez tous les peuples à la foi les plus familières et les plus solennelles ; s'ils ne sont pas le plus fort de tous, ces sentiments qui se sont manifestés pa des actions si imposantes pour l'esprit, ou si pénibles pour le sens, il n'y a jamais eu au monde ni idée distincte, ni connais sance positive, ni sentiment énei^ique de rien de moral; 6 pourraient-elles n'être pas distinctes et positives, ces idées e ces connaissances avec lesquelles toutes les sociétés ont fai leurs lois, et toutes les religions leurs dogmes, sur lesquelle «e sont établis tous les rapports des hommes, des familles oi des États, et roule, depuis tant de siècles, toute la machine d la société? pourraient-ils n'être pas vifs et profonds, ces senti ments exprimés par l'action publique la plus étonnante, oi par les actions personnelles les plus héroïques? Qu'on nou montre, dans l'infinie variété des pensées et des affections hu< mainesy une pensée exprimée par un langage plus élevé e plus usuel tout ensemble, des sentiments exprimés par des ac tiom plus communes à la fois et plus extraordinaires, de connaissances réalisées parles applications phis familières € «n même temps plus étendues; qu'on nous montre des pen sées qui dominent de plus haut de toutes les autres pensées des sentiments qui triomphent avec plus d'empire de tous le autres sentiments, des connaissances qui aient réglé un pin .gcand moaibre de rapports; et quelle sera donc l'expressioi
SB Ul CAUSB FRKMrtHK,!
SMff
certaine à laquelle nous pourrons reconnaître daa idées dift> tinctes^ des ccmnaissances certaines^ des sentiments profomdsf «t par quel autre moyen les hommes pourront-ils en aroir en eux-mêmes la conviction^ et en donner aux autres la certituderV Oni^ tous les peuples ont eu l'idée^ la connaissance, le sevtimentde la Divinité; mais tous les peuples n'en ont pas eu une idée complète, une connaissance suffisante, un sentiment bien réglé, comme tous ne l'ont pas figurée sous des images décentes et convenables; les idolâtres ont eu l'idée de sa puissance, et ils n'ont pas eu celle de sa bonté; delà leur religion de terreur et leur cuite d'homicides. Le paganisme, qui a élé l'idolâtrie des peuples policés, a eu l'idée de sa puîssanoa^ même de sa bonté, et n'a pas eu l'idée de son éternité, de sa sainteté, de son immatérialité, de son unité : de là l'extravi^ gance du polythéisme, et les monstrueuses imaginations de sa mythologie et de sa théogonie. Ainsi, parmi les déistes, oeuK qui croient que la Divinité récompense les bonnes actions «t ne punit pas les mauvaises, ont l'idée de sa bonté et n'ont p^ celle de sa justice, et ceux qui la croient indifférente au bien et au mal, ont quelque idée de son existence, et n'en ont aqcone de sa Providence, ni de l'ordre qui est son attribut essentiel* Le christianisme seul donne de la Divinité et de ses attributs ndée la plus complète que les hommes puissent veeevaii, et inspire tous les sentiments dont elle doit être l'objet ; seule religion au monde qui n'ait pas séparé les attributs insépand»!^ de k justice et de la bonté, et qui enseigne à aimer Dieu sans ceaser de le craindre, et à le craindre sans cesser de l'aimer. Nous connaissons Dieu comme être souverainement parfait, sage, juste, bon, ou plutôt comme la sagesse, la justice, la perfection même. Dira-tron que nous n'avons aucune idée de ces qualités que nous exprimons par des termes si universellement entendus et si fréquemment prononcés, de ces quriités que nous trouvons toujours assez en nous-mêmes et presque jttoais dans les autres? D'où vient que des paroles d'une haute sagesse, des actes d'une justice héroïque, des ouvrages d'une rare perfection nous rûvissent, et, pour me servir d*une exprea- Am familière et bien digne de remarque dans le sujet que BOUS traitons, nous tnmsportent hors de nom-mêmes? Ces paroles, ces actes, ces ouvrages, font-ils nattre en nous, tout à coup et sans un germe préexiitant, des notions de sagesse, de justice, de perfection T ou plutôt n'est-pas que le type de ces quaKlés est en nous, et n'attend, pour exciter dans nos esprits
DE LÀ CAUSE PREMliRE.
et dans nos cœurs cette TÎve impression^ qu'un objet qui la reproduise? Ce n'est pas le portrait qu'on me présente qui me fait reconnaître l'original que je n'ai jamais vu^ mais l'original que je connais et dont j'ai en moi-même l'image, qui me fait reconnaître la copie. Ce type de sagesse, de vertu, de perfection morale, que, malgré nos vices et nos imperfections, nous aimons à retrouver dans tous les objets qui nous en ofFrenI quelques traits, qu'est-il autre chose qu'une disposition héréditaire dans le genre humain, qui prouve notre descendance de l'Être souverainement parfait qui nous a faits à son image, et a gravé dans nos âmes Tidée de la perfection et le désir du bonheur qui en est le prix? Aussi cette idée de perfection se retrouve partout, môme chez Tenfant et le sauvage; et tous tant que nous sommes, nous cherchons une perfection relative, même lorsque nous nous éloignons le plus de la perfection absolue, et nous nous sentons invinciblement déterminés à vouloir le mieux, même quand nous choisissons le pire. Nous pouvons contrarier nos penchants les plus naturels, nous refuser les besoins les plus indispensables, et nous ne pouvons effacer de notre esprit l'idée de perfection, ni en bannir le désir de notre cœur. Cette idée et ce désir animent nos actions même les plus indifférentes (et qu'avec la perfection nous ne faisons jamais indifféremment) comme nos actions les plus délibérées; et même quand nous nous détruisons de nos propres mains, ou que volontairement nous faisons par les plus nobles motifs, le sacrifice de notre vie, nous cherchons encore une perfection de bonheur, ou nous nous proposons une perfection de vertu. Toutes les recherches de l'esprit, tous les travaux de l'industrie, toutes les impulsions du caractère, n'ont pas un autre mobile ; mobile essentiellement actif et toujours plus agissant chez le peuple le plus civilisé^ parce qu'à mesure qu'on a des idées plus justes de la perfection, on y tend avec plus de force, on est plus invinciblement nécessité à s'en approcher; cette tendance à la perfection est pour nos esprits ce que la pesanteur et la vitesse sont dans les corps, d'autant plus accélérées que le corps approche davantage du terme de sa chute. La révolution française n'a été si rapide dans ses progrès, si terrible dans ses effets, que parce que de fausses idées de perfection avaient saisi tout à coup le peuple le plus avancé, et il n'est pas douteux que, si on venait à lui présenter dans tout leur jour les véritables moyens de la perfection sociale, il ne les embrassât avec encore plus d'ardeur.
DE LX GAUSB PREHliRB.
Ce sont là des mots, diront Tignorance ou la légèreté^ et Totre idée de la Divinité n'est pas autre chose. Mais qu'est-ce qu'une idée, qu'un moi pente? qu'est-ce qu'un mot, qu'une idée/Mir/^e?Gonnatt-on un mot compris, c'est-à-dire, une expression reçue dans le langage usuel, qui ne soit pas la représentation d'une idée Y Conçoit-on une idée qui ne soit pas la représentation d'un objet? Le mot qui ne représente pas une idée n'est qu'un son, comme l'idée qui ne représente pas un objet est un néant, n'est rien, n'est pas. Ce sont des mots... Mais que sont toutes les sciences, que des recueils de mots, et, comme dit Condillac, des langues bien ou mal faites? Qu'est-ce que le souvenir du passé, la connaissance du présent, la prévoyance de l'avenir, que des mots entendus de notre esprit, et que nous faisons entendre à l'esprit des autres? Et la nature matérielle elle-même, cette nature dont nous sommes si exclusivement occupés, serait-elle pour nous autre chose que ce qu'elle est pour les animaux, je veux dire image pour les sens, et matériaux pour les besoins? pourrait-elle être l'objet de nos recherches, le sujet de nos expériences et de nos systèmes^ sans les mots qui expriment les idées des rapports que ces corps ont entre eux et avec nous? et loin de pouvoir raisouner sur l'espace, calculer l'étendue, analyser Tinfini en grandeur, ou en petitesse, pourrions-nous, sans ^ des mots, compter seulement jusqu'à trois? et quand on a révélé, en pleine académiey que les pies pouvaient compter jusqu'à trois, et même je crois, jusqu'à neuf, n'a-t-on pas été obligé de gratifier les pies de la faculté d'exprimer leurs pensées dans une langue qui leur fût propre ?
Ainsi les perceptions les plus distinctes de notre esprit, les connaissances les plus certaines de notre raison, manifestées par les locutions les plus exactes à la fois et les plus usuelles, nous disent qu'il ne peut y avoir iïeffet sans cause, de mouvement sans moteur, de lois sans législateur; et comme il est à la fois de raisonnement et d'expérience^ et conforme aux règles les plus autorisées du langage reçu parmi les hommes, qu'un effet particulier émane d'une cause particulière, un mouvement particulier ou local d'un moteur particulier, une loi par* ticuli^e d'un législateur particulier, nous en concluons rigoureusement, et dans les notions les plus conséquentes de l'esprit, et dans les formes les plus précises du langage, l'existence nécessaire d'une cause universelle pour l'universalité des effets ou l'univers, d'un moteur général pour la généralité des
S70 se Lk CAIJSB PREMliBE.
nouTements ou le moaTement en général^ d'un légîslaleur tnprôme pour les lois fondamentales^ ou plutôt pour la légi»' lation primitive et générale de la société^ et c'est cette came universelle, ce moteur général^ ce législateur suprême qui eil la DiTinité.
Je vais plus loin, et je ne crains pas d'avancer que noos avmis une idée plus distincte, une connaissance plus positive de l'existence de la cause première du monde physique ot moral, que celle que nous avons de l'existence des corps. « La M connaissance de Dieu, dit Descartes, est beaucoup plus claire » que celle que l'on a de plusieurs choses créées. » La raisoa en est sensible : c'est que nous ne connaissons les contingentt, qui peuvent être ou n'être pas, que par le rapport de nos sens et les perceptions de notre imagination, au lieu que nous connaissons par la raison l'existence des êtres nécessaires.
En effet, mes sens m'apprennent que tel homme existe; Biais ma raison ne me dit pas qu'il doive exister, c'esi4i-dire que j'ai la sensation de son existence, et que je n'en conçois pas la raison. Tout ce qui existe hors de cet homme, con«dàré comme simple individu, a pu exister avant lui, pourra exister après lui, pourrait même exister sans lui; et dans ce monde de relations et de rapports, je ne vois aucun être auquel je puisse attacher la nécessité de son existence. Hais cet axiome fondamental de la société, fondamental même de la vie, i7 n'y a point d'effet sans cause et en particularisant cette maxime générale, il n'y a point de mouvement $aM moteur, de lois mus législateur y de société sans pouvoir, fournit à Tentendenaent, en faveur de l'existence de la cause première, une preuve d'une certitude intrinsèque, rationnelle ou métaphysique, bien supérieure à celle que mon imagination tire du rapport de mm sens, puisque la raison n'est perpétuellement occupée qa% redresser le rapport des sens, et à se tenir en garde contre les illusions de l'imagination. Quelques exemples rendront mieux toute ma pensée.
Les relations les plus authentiques, et les autres documeote les plus certains, attestent qu'il y a à la Chine au moins cent mîUions d'âmes. Cette grande population est un fait dont oo ne peut raisonnablement douter, et si je n'en compte pas davantage, c'est pour éviter toute dispute sur une chose en ellemême fort indifférente ; mais quand un homme aurait fait 1»même un dénoaohrement exact de cette immense populatîeo, •t qu'il en aurait ainsi toute la certitude qo^on peut acquérir
m lA GAISE raSMIÈRB. 971
par le rapport des sens, il serait encc»re plus certain, pour sa nism), qu'il y a à la Chine nne forme quelconque de gouver^ nement, n'en eftt-il jamais entendu parler, ni w\ aucun vestige, parce que la Chine peut sufositer avec difx millions d'hommes eomme avec deux cents ; mais que dhc millions d'hommes, et même bien moins, ne pourraient subsister dans le môme pays, unis entre enx, ou plutôt divisés par tous les rapports qui naissent de l'égalité des besoins, et par conséquent de ropposition des intérêts, sans une forme de gouvernement qui règle les rapports et empêche le choc des intérêts et que si Voû. peut concevoir la Chine, ou tout autre pays, avec dix, vingt, trente oo cent millions d'habitants (nombre indifférent en luimême, et purement contingent), on ne saurait absolument le concevoir sans l'existence nécessaire d'un gouvernement quelconque.
Ainsi, quand je saurais, sur le rapport de mes sens, qu'il y a dans une famille un certain nombre d'enfants que j'ai vus et connus, il serait encore plus certain pour ma raison qu'il y a eu dans cette famille un père et une mère, quoique jamais je ne les eusse vus ni connus, ou même qu'ils fussent morts bien avant ma naissance, parce que l'existence de tel ou tel nombre d'enfants est purement contingente, ou indifférente à être on n'être pas, au lieu que l'existence d'un père et d'une mère, pour former une famille est rigoureusement nécessaire. Il edt possible à toute force que mes sens ou ceux d'autrui m'aient trompé sur le nombre des enfants, ou que tel enfant^ que j'ai cru appartenir à une famille, appartint à une autre; mais il est abscriument impossible que ma raison se trompe sur la néeessifé d'un père et d'une mère pour former une famille. J'insiste sor ces deux exemples, parce que la nécessité d'un pouvoir dans un État, ou d*un pière dans une famille, est une vérité du même ordre que la nécessité d'une cause première dans l'univers moral ou physique. Cette proposition de philosophie est en même temps un point de croyance religieuse, puisque V Apêtre nous dit que toute paternité, c'est-à-dire tout pouvoir public ou domestique, tire son nom et son autorité de Dieu.: Ex que omnù patemitas in cœlis et in terra nominatur.
Enfin, pour en donner un dernier exemple, il est plus certain pour ma raison que le cercle rationnel, dont la géométrie me démontre les propriétés, est une figure terminée par une ligne dont tons les points sont également éloignés d'un autee point appelé centre^ dont tous les rayons sont égaux entre eùi.
9E Li. GAUSB PREMIÉEE.
comme tous les diamètres ; qu'une ligne droite, extérieure ment appliquée à sa circonférence ^ ne peut toucher qu'en ui point, etc., etc., etc., qu'il ne Test pour mes sens et mon ima gination que le cercle matériel que je vois et que je touche es de bois ou de cuivre, parce ^que mes sens peuvent absolumen me tromper sur la matière, indifférente en elle-même, dont \ cercle est composé, et que ma raison ne saurait se tromper su les propriétés nécessaires du cercle rationnel, cercle à tel poin différent du cercle sensible, que jamais mes sens ne peuven apercevoir, ni former un cercle qui ait réellement les propriété du cercle que je conçois, qui soit parfaitement rond, dont tou les diamètres soient absolument égaux, etc., etc. Qu'on prenn garde qu'il ne s'agit pas ici de la certitude physique (i), cou sidérée en elle-même et en général, qui offre à la raison de motifs suffisants de croire au rapport des sens, pour\'u qu leur rapport soit revêtu de toutes les conditions requises pou sa véracité; mais de la certitude physique de l'existence parti culière de tel ou tel corps, comparée à la certitude meta physique ou rationnelle d'une existence nécessaire et générale Sans doute l'existence de l'univers est aussi certaine qu l'existence de Dieu est nécessaire, puisque effet universel ( cause universelle sont corrélatifs, et que, la cause supposée l'effet existe, et réciproquement; mais l'existence de tel o tel effet particulier et local n'a pas la même certitude, puis que non-seulement Dieu, mais l'univers lui-même, peu exister sans tel ou tel corps, qui n'a pas toujours existé dan l'univers, qui n'y existera pas toujoui*s, et qui même aurait p ne pas du tout y exister. 11 est donc vrai qu'une existenc nécessaire est plus ceiiaine en soi, et pour la raison, qu'un existence contingente , indifférente à être ou à n'être pas , n Test pour l'imagination; et la question se réduit à savoir, noi si ces formes sensibles que nous appelons des corps sont con tingentes, ce dont on ne saurait douter; mais si ces formes oi ces corps supposés existants, il n'est pas nécessaire que quel
(i) On n*a peut-être pas fait attention au rapport qui existe entre le difiërentes espèces de certitudes et les dilTérents temps de la durée L*bomme vit par sa pensée ou ses actions dans le passée le présent e Vaveniry et il a besoin de certitude pour tous les temps de sa ?ie morali ou physique. Ainsi la certitude morale se rapporte au passé, la oerlitadi physique au présent, la certitude métaphysique 2i Tavenir, puisque ce qu est certain, d*une certitude métaphysique, est également certain daoi tous les temps. Celte proposition , développée dans toutes ses parUcs peut conduire k des résultats importants.