PREFACE
Dans les Recherches philosophiques sur les premiers objets de nos connaissances morales, j'ai considéré l'homme, intelligence servie par des organes, ses idées, ses images, ses sensations, en un mot, toutes ses facultés individuelles, et j'aurais pu intituler €et ouvrage : Philosophie de l'homme.
Dans l'écrit que le lecteur a sous les yeux, je considère h société en général, réunion d* êtres semblables pour leur production et leur conservation mutuelles, et ses éléments naturels et constitutifs; j'applique cette définition aux différentes espèces de sociétés domestiques, civiles, religieuses, et à leurs combinaisons ou modifications diverses ; sociétés toutes semblables, comme l'indique le nom de société, commun à toutes, bien diliérentes de ces associations de commerce ou d'entreprises, ouvrage de l'homme, et dissolublesà sa volonté.
Ce vaste sujet, je l'avais ébauché dans un Fssat analytique sur les premiers pi incijtes de l'ordre social, et plus déveloi^ d'une manière à la vérité plutôt historique que philosophique, dans la Théorie du pouvoir politique et religieux; ouvrage sais sous le Directoire, qui n'a pas reparu depuis, et auquel celui-ci pourrait servir d'introduction.
J'ai en eflet cherché par les seules lumières de la raison, et à l'aide du raisonnement, s'il existait un fait unique, évident^ palpable, à l'abri de toute contestation , qui fût le principe générateur, ou seulement constitutif, de la société en général
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et de toutes les sociétés particulières, domestiques, civiles, religieuses ; qui pc»rtflt dans toutes le même nom, qui remplit dans toutes les mômes fonctions , qu'on aperçût jusque dans les sociétés les plus imparfaites et leurs combinaisons les plus irrégulières; et cet élément ou principe une fois connu, m'a conduit de conséquence en conséquence à des résultats que je peux dire inattendus, et sur lesquels j'appelle le jugement du public éclairé et impartial:
Je n'ignore pas que , dans beaucoup d'esprits , l'impartialité n'est aujourd'hui que de l'indifférence pour la vérité, et que les lumières, les lumières morales, les seules qui méritent ce nom, disparaissent de plus en plus, remplacées par des connaissances d'arts et d'objets tous matériels , accessibles à tous les esprits et même aux hommes sans esprit; connaissances qu'on prend pour des lumières, quoiqu'elles n'éclairent Tesprit ni sur le vrai bonheur de l'homme, ni sur le bon ordre de la société, et qu'elles puissent plutôt, par leur excès, matérialiser rhomme et corrompre la société.
Le moment n*est donc pas favorable, je ne dis pas au succès d'an pareil ouvrage , je n'ai garde de prévenir à cet égard le jugement du public, mais seulement à sa publication; et cependant je ne me suis pas découragé. Scrtbeniur hœc in gene^ ratione al{erâ, me suis-je dit avec le Psalmiste : j'ai pensé qu'il pouvait tôt ou tard tomber en des mains qui le feraient fructifier, ne fût-ce qu en le refaisant et en le présentant sous une forme moins didactique ; car , dans mes nombreux travaux, tous relatifs à la société, j'ai plutôt songé à sonder et à raffermir les fondements de Tédifice , qu'à le décorer et à l'embellir.
Mon premier objet, en traitant philosophiquement des pria* cipes de la société, a été d'en faire Tapplication à la société Kligieuse, mère de toutes les autres, et particulièrement à la idigioQ chrétienne , méconnue par la honteuse et superbe ignorance des uns, attaquée par les autres avec une haine fu* rieuse, que la vérité seule a le triste privilège d'inspirer : car 4>n ne peut ni aimer ni haïr à deoii la vérité ; juiconque n'eitpaÊ
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pour elhe$i amire elle, el c'est oe qui « fut , mtoe dès rcri* gioe du chrMtiftuisoiei des bourreaux et des inrlyrs. i
Lr& éerivaÎDS qui depuis un siècle ont fait de la leligioa* cbrétienne,et surtout de la religion oatholiqueyrdijetdeleiiis sarcasmes, de leurs sophismes ou de leurs déclamations, oni touasu[4K>aé que, jusqu'à cette bienheureuse époque > ponh peusement décorée du nom de siècle des lumiires, le monde chrétien avait été dans Terreur ; que renaeignemeiit religieni n'ayait été que n>ensonge et in^posture; la foi dea peuples qu'esclavage et aveugleffient ; la piété, qu'hypocrisie ou faiblesse d'esprit; qu'eux seuls avaient porté les luottères dans kl ténèbres et mis les hoounes sur la route delà vérité^ ou pLutM bcvs des voies de l'erreur et d'une honteuse crédulilé : car ces éiBrivains ne se sont chargés que de dépoolir» sans riea meUre b. la place; et en annonçant pour une autre époque de non* velles constructions, ils ne se sont pas du tout occupés de ca cpœ deviendrait la société pendant I'ioterix »
n a été, comme nous ravons-vii> remplî partme saDgiante révolutioa, dont la bnitaUté toute physique a achevé Vœmrt dn bel esprit, sans que les démolissenra aient para se dealer qu'un grand désordre ne peut avoir pour cause qu'une grande erreur. Ils ont même vu, sans le conq>reDdre, la force et la vis. ds la religion se débattant sous leurs corps, s'accroître avec ses douleurs et leur violence : tel le soleil, au moment de djs»t paraître ettde {Songer par son absence le monde dans^ Vcbsm^ titéi répand à l'horizon un plus vif éclat.
JM pris mon point de départ d'une idée cHMnélralemeBt op* posée; el'oonvaiâcu que l'or(toe,.la force, la sécurité, la pmpénté, la douceur dès^ mesurs, la polhesso de» manières, h dfeence dans la condinte, la diarilé envers ms seosblabies, h Uènreilbnoe miiverselle, en m> mot* tooles les vertus privé»* et^pnltfques, eliousles biens, sont tesfihiits néoeasaitodèià vérité; el>ooraparaiit, soos ce r^>por^ le monde idoHite^fK
(i),Je.distiDg;ue le pef»ai«Qe de ndolUrie ; le pegaoîsflM éUitUdef lliris des peuples policés, comme les Grecs et les Romains.
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le monde paSen, le monde inahométaD, le inonde encore sau* nage, le monde même philosophique, tel que l'a fait la révo* hition, au monde chrétien, j'ai cru que la vérité était dans la durétienté, qu'elle y avait toujours été, et que les désordres locaux et passagers qui avaient pu s'y manifester, prouvaient seulement' que la vérité n'avait pas été toujours et partout complètement développée; car tout ce que les hommes peuvent espérer de mieux dans la recherche de la vérité, esl de découvrir des vérités fécondes, et non dea vérités complètes.
J'ai cru que la société chrétienne n'aurait pas pu croître, se eiviHser, se perfectionner, s'affermir sous l'influence d'une Ini^se doctrine de religion, de la religion qni se mêle aux lois, aux moeurs, aux pensées, aux sentiments, aux actions, ain habitudes domestiques et civiles d'un peuple, qui pénètre, si je peux ainsi parler, sa vie tout entière, privée et publique; pas plus qu'un élève, dans un art, ou une science quelconque, le pourrait y faire de progrès, si son esprit était itnbu de faux principes sur cette science ou sur cet art; et j'aurais pour gvant de mon opinion, de Tinfl^enoe piûssante de k religion sar Ifétat d'un peuple, ces paroles d'un philosophe de ces der- Biers temps, ennemi haineux du christianisme, Condorcei; • La religion mahométane retient les Turcs danaiine incurable > stnpidîlé. a
£e qui expHqne la diiTérenee, ou plut(H l'opposition tolalU qui existe entre l'opinion des ennemis de la religion et la nôtre^ c'est qulls n'ont vu dans la société et dans la religion que fhofmne, l'homme individuel, aes erveurs, ses passions, ses fiiiblesses> et ils en ont demandé compte à Ut religion : comme si là religion^ pouvait changer notre nature et ftiire antre chose fue nous ofltir, penr en^ redresser les mauvais* penchants et les diriger vers le bien, de» seooars et des moyen» è&nt noua aororoea toujours libres de ne pas proflter ! Ils ont même axagéié les vices qn^eAa n'empêche pas , quoiqu^lk» lee oeiH dlttiine> et ntnt^pas aperçu les vertusqu^fe produit. Is ont dMlyné'oeQtrelea vioqa deacbrétiene, et lenreni opposéllii
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vertus des païens, sans faire attention qu'on ne remarque les vices que chez un peuple vertueux, et les vertus que chez un peuple vicieux, parce qu'on ne remarque, en général, que ce qu'il y a de plus rare. Us n'ont pas vu que les vertus se cachent, et que c'est même une vertu de ne pas faire parade de sa vertu; que les vices, au contraire, se montrent, et sont chez les chrétiens plus remarqués, par la raison que, dans une marche de troupes bien ordonnée, on ne remarque que ceux qui sortent des rangs. Les yeux malades de la haine ne se sont fixés que sur un coin du tableau, ils n'ont donc vu que le particulier, que l'homme; je n'ai vu que le général, que la société. Ils ont cru que c'était à l'homme à faire la société, et je crois que c'est à la société à faire Thomme ; et c'est surtout dans la société chrétienne, comparées à toutes les autres, que se montre l'influence toute-puissante de la religion.
Autant que j'ai pu en juger par l'extrait qu'en ont donné les journaux, l'enseignement philosophico-historique d'un IMTofesseur célèbre met dans le plus grand jour cette différence, n ne veut, ce semble, qu'une religion individuelle, et reproche à la religion d'ôtre devenue V Église : c'est reprocher à la société politique d'ôtre devenue gouvernement. Faite pour la société, et société elle-même, la religion chrétienne a dû en revêtir tous les caractères. Il lui reproche, comme un empiétement sur les droits de l'homme, d'avoir attenté à la liberté de penser : mais une société toute spirituelle ne peut pas plus permettre la liberté de penser autrement qu'elle n'enseigne à croire, qu'une société politique ne peut permettre la liberté d'agir autrement qu'elle ne le prescrit; et l'une et l'autre, sous peine de tomber dans l'anarchie des pensées et des ao* tions, ont dû se réserver le droit de juger les pensées et ks actions contraires à l'ordre qu'elles ont établi.
Le même professeur conteste donc à la religion le droH de coaction et de répression. Calvin, cependant, dont ce professeur suit la doctrine, en a largement usé envers le malheureux Servet, et il a posé en principe que les magistrats pieu