‹ Recherches philosophiques sue les premiers objects des connaissances morales: DémonstrationChapitre 44 sur 68 · DÉMONSTRATION PHILOSOPHIQUE · texte numérisé non relu

DÉMONSTRATION PHILOSOPHIQUE

en effet; que le pouvoir fait des lois^ que les magistrats jugent, que les guerriers combattent ^ que les prêtres instruisent, etc.; etc. Les sujets n'ont de pouvoir et de fonctions que dans la société domestique^ petit État où ils sont rois, où ils sont ministres; et leur devoir comme leur intérêt est d'y maintenir l'ordre et la paix ^ de veiller sur leurs familles ^ d'en accroître la considération par leurs vertus^ et la fortune par leur travail; et c'est d'eux que l'on pourrait dire avec vérité :

0 fortimatos nimium, sua si boni nôrint f

Les sujetS; dans la convocation générale de tous les ordres de l'Etat, appelée États-^généraux, avaient pris la dénomination de tiers-état, mot que les ignorants ont cru une injure, ce qui était synonyme de troisième ordre de TÉtat.

a Qu'est-ce que le tiers-état? s demandait l'abbé Sieyès aux premiers jours de la révolution. Il répondit, je pense, que c'était la partie de la nation la plus nombreuse, la plus forte, la plus laborieuse, la plus industrieuse, et sans doute la plus éclairée en politique, puisqu'elle comprenait les avocats, les médecins, les fabricants et les négociants. Avec d'autres principes politiques et plus de jugement, il aurait répondu que le tiers-état était la partie de la nation qui , n'étant pas encore sortie de l'état domestique de société, par lequel ont commencé plus tôt ou plus tard toutes les familles, même les familles royales (i), travaillait pour arriver à l'état public, et prendre rang parmi les familles dévouées au service politique, tendance naturelle, car toute famille tend et doit tendre à s'élever.

Cette ambition honorable, la monarchie, où tout allait r^ lièrement et sans secousse (car la nature, dit Leibnitz, ne fait jamais de sauts), l'avait inspirée aux familles, et même souvent elles y parvenaient trop tôt et avant d'avoir acquis une fortune qui leur permet de servir l'État, comme le dit Montesquieu, avec le revenu ou même le capital de leur bien.

La démocratie, où tout va par sauts et par bonds , a sonfflé cette ambition dans le cœur de tous les individus , et a mis à découvert, pour le malheur du plus grand nombre^ ce résultat

(1) Gomme l*a dit Ck)ulange8 :

« L'on a dételé le matia, • L'autre raprèi-dtiiée. •

ma FBINGIFB CONSTITUTIF DS LA SOCIÉTÉ. i73

inévitable dans une société populeuse , que . sur tant d'admissibles^ il ne peut y avoir que très-peu d'admis.

Cependant la monarchie n'excluait aucun individu, même des plus hauts emplois, a La constitution du royaume de 9 France est si excellente, dit le président Hénaut, d'après un 9 ancien auteur, qu'elle n'a jamais exclu et n'exclura jamais » les citoyens nés dans le plus bas étage, des dignités les plus B relevées (i). d Mais si les exemples de ces élévations étaient rares, c'est que les hommes nés pour s'élever ainsi et franchir de si grands intervalles, sont encore plus rares que les exemples. La révolution cependant en a fourni un grand nombre , mais M">« de Staël remarque que c'est presque uniquement dans la carrière militaire, et elle en donne une raison que je m'abstiens de répéter.

Un des plus grands maux qu'ait fait à l'État et à la famille la révolution, a été d'inspirer l'ambition des places et des honneurs, disons mieux, la fureur de sortir de leur condition, à une foule d'individus, heureux jusque-là dans la vie privée, tourmentés aujourd'hui par des désirs, que la loi d'admissibilité générale ne leur donne ni les moyens ni l'occasion de satis* faire, et d'avoir ainsi encombré toutes les carrières de médiocrités mécontentes, inutiles à leurs familles, à charge à l'État, qui ne peut cependant laisser sans moyens de subsistance ce nombre immense de jeunes gens à qui l'éducation des arts et des lettres qu'ils ont reçue, et presque toujours aux frais du public, ne permet plus de reprendre les travaux utiles et lucratifs de la maison paternelle. Aujourd'hui que les particuliers ne sont plus assez riches ou assez généreux pour payer les chefs-d'œuvre des arts, l'État, pour faire vivre les artistes, commande des tableaux aux uns, des modèles en plâtre aux autres, des projets de monuments d'architecture qu'on n'exécutera jamais, et se ruine ainsi pour faire éclore des talents malgré la nature, comme on fait venir en serre chaude des fruits qui n'ont ni couleur ni saveur. Les écoles ont tué ces études solitaires que fait le génie, et qui le font à leur tour.

{i] « Du sein de ce tter»-^tot, si avili, si opprimé, si méprisé, dit-on, » sont sorties, dans Tespace d'un siècle, quinze familles honorées de la » pairie (ancienne) k laquelle n'ont point été élevées tant d*autres familles » dont l'antiqne éclat remonte aux premiers temps de la monarchie, et » qui ont mêlé leur sang avec celui de nos rois. » Du gouvememetity des mcntrs et des eKmdiiions en France aoani la révolution; par M. Sénac de Meillan, ancien intendant de Valendennes ; chez Maradan, Libraire.

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Sans doute, pour en revenir au tiers^tat, r^tat est plus que la famille, et la profession de magistrat ou de guerrier, pte honorable que celle d'artisan, même d'avocat ou de médecio, parce qu'il y a plus de dignité à servir le public que le particulier. Hais le tiers-état en corps, ou, comme Ton disait alors, Vordre du tiers-état, dans la convocation des trois sociétés, la société religieuse, la société politique, la société domesr tique, qui composent l'Etat tout entier, était autant élevé en dignité politique que chacun des deux autres ordres^ et sud consentement était aussi nécessaire que le leur pour former les résolutions de l'assemblée des États-généraux.

n faut même remarquer que le premier corps (je ne dis pas le premier ordre) de l'État politique, la oiagistrature souveraine, et la première dignité du royaume, celle de chancelier, appartenaient au tiers-état, quoique ceux qui en étaient revêtos pussent, de leurs personnes, appartenir aux autres ordres.

Les partisans vaniteux d'une égalité chimérique se sont offensés de quelques distinctions d'étiquette et de costume entre les ordres ;\l& n'ont pas compris que, si l'égalité personnelle consiste à être actuellement aussi fort d'esprit et de corps que tout autre, l'égalité politique ne peut être {\}x'éventu€lle^ c'esûdire qu^elle consiste à pouvoir, selon ses dispositions naturelles ou acquises, être dans l'Etat autant que tout autre, et que la hberté politique dont on fait tant de bruit, n'est autre chose que la liberté pleine et entière de se servir, pour parvenir, de toutes ses facultés. Il n'y a pas d'autres libertés publiques, et les sujétions, et les contraintes du jury et de la conscription, et même la licence de la presse, fussent-elles des nécessités, œ sont pas des libertés.

Il faut, en terminant ce chapitre, remarquer qu'autrefois, en France, si la noblesse appartenait à la constitution comme ministère du pouvoir royal, l'administration appartenait au tier»état ; et c'est là que la partie démocratique de l'État est bien placée. Quand la monarchie pure est dans la constitution, la démocratie peut et doit être dans l'administration ; et en France les municipalités, les assemblées provinciales, même les pays d'États avec leurs comtes et leurs barons, étaient et faisaient de la démocratie, mais sans danger, contenue qu'elle était par la force de la constitution. Si, au contraire, il y a de la démocratie dans la constitution, il faut placer la monarchie dans l'administration ; car il y aurait trop de démocratie, si elle était à la fois dans Tune et dans Tautre. De là est venue la grande

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