‹ Recherches philosophiques sue les premiers objects des connaissances morales: DémonstrationChapitre 52 sur 68 · DU PRUÏGIPE CONSTITUTIF D£ LÀ SOCIÉTÉ · texte numérisé non relu

DU PRUÏGIPE CONSTITUTIF D£ LÀ SOCIÉTÉ

cette forme de gouvernement, si toutefois il y a avantage pour les rois dans ce qui est inconvénient pour les peuples.

Ce gouvernement mixte n'est proprement ni monarchie, ni aristocratie, ni démocratie; mais il tient de tous les trois. Il en a eu, en Angleterre, selon les temps, les biens et les maux, et il a successivement passé par toutes les violences du despotisme, toute rinsolence de l'aristocratie, toute la turbulence et les orages de la démocratie. La réforme religieuse du quinzième siècle y prit aisément racine; elle y trouva ses principes^ et ne contribua pas peu à les affermir.

En 1688, le gouvernement prit une fonne plus déterminée: le roi gagna en respects extérieurs et le peuple en licence, ce que l'un et l'autre perdirent en pouvoir réel. Ce changement se fit au profit de V aristocratie , qui craignit que la tendance des derniers Stuarts au catholicisme, ou même la profession ouverte qu'en faisait Jacques II, ne remit en question la légitimité de possession des biens de l'Église, dont les grandes familles s'étaient emparées. Le peuple ne fut pour rien dans cette révolution, tout entière faite contre lui ou sans lui, et qui n'a pas encore porté tous ses fruits.

« Que les Anglais, dit M. de Montesquieu, conservent soi- » gneusement leurs institutions; car, s'ils venaient à les per- » dre, ils seraient le peuple le plus esclave de la terre.» Ce publiciste ne s'est pas aperçu qu'il mine et dément, par cette seule observation, tout ce qu'il a dit à l'éloge de la constitution anglaise; car, pour les États comme pour les hommes, la constitution la plus forte n'est pas celle qui empêche les maladies, ce qui n'est pas plus possible en politique qu'en hygiène; mais celle qui opère le plus tôt et le plus complètement le rétablissement.

Ce gouvernement composé plaît aux beaux-esprits, parce qu'il faut beaucoup d'art pour diriger la course de ce char au milieu des précipices dont la route est semée^ parce qu'on y parle beaucoup, et que l'on y écrit encore davant^ige. 11 plaît au commerce et à l'industrie, dont il favorise, et quelquefois outre mesure, le développement; il plaît à l'ambition, qui trouve, dans ses fréquentes révolutions d'administration, des chances inespérées de succès. Aussi, lorsque le règne du belesprit eut commencé en France, et que l'égalité de représentation, et bientôt la supériorité de force et d'influence, eut été donnée, dans l'Assemblée constituante, à la partie de la nation exclusivement occupée de commerce et d'industrie, la France,

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après plusieurs essais tous plus malheureux les uns que les autres, passa du despotisme militaire de Bonaparte sous cette forme de gouvernement qui réalisait bien des projets., calmait beaucoup de craintes^ et tranquillisait beaucoup d'intérêts.

La constitution anglaise avait été le produit des événements; celle de France fut une imitation à priori, plus raisonnée que raisonnable^ de celle d'Angleterre^ dont quelques écrivains avaient fait après coup la théorie^ comme on a fait des poétiques sur des poèmes. On s'expose à de grandes méprises lorsqu'on cherche la raison de ce qui n'en a pas d'autre que le hasard des événements et le résultat irrégufier des passiom humaines.

Le roi, dans cette forme de gouvernement, n*a, comme pouvoir législatif, de plus que les deux autres, que le droit de faire fiiire des propositions de lois par ses secrétaires d'État; car c'est plutÂt comme pouvoir exécutif et administrateur suprême qu'il a reçu ae la Charte le droit de nommer des ministres, de faire la paix et la guerre, et de publier des ordonnances, quand les circonstances le demandent.

Le roi ne peut donc que voter sur le vote des Chambres, c'est-à-dire sanctionner ou rejeter leurs résolutions, comme les Chambres elles-mêmes peuvent accepter ou rejeter les propositions faites au nom du roi, après en avoir délibéré, et môme ces propositions, comme tous les actes législatifs, quoique signées du roi lui-même, n'auraient a^cun effet et ne sei'aient pas prises en considération, si elles n'étaient contre-signéeset comme endossées par un des secrétaires d'État.

Le pouvoir n'est donc un que par fiction, puisqu'il est divisé en trots. Il n'est pas indépendant dans les mains du roi, puisque le roi est pensionné, et non suffisaniment propriétaire. Mais, à la place de ce que la loi lui refuse, elle lui confère un privilège qui semblait réservé à la Divinité , celui de ne pouvoir faillir; et il est naturel, en effet, que ne pouvant tout seul rien faire lui-même dans la législation, il ne puisse pas mal faire. Tout le mal, s'il y en a, se fait par les ministres secrétaires d'État, et ils en font beaucoup, s'il faut en croire les journaux démocratiques qui les attaquent sur tout et à propos de tout! Cette guerre perpétuelle entre ces journaux et les secrétaires d'État, premiers agents de l'autorité, qu'on appelle exclusivement ministres, tient ceux-ci dans un état de vigilance continuelle sur leurs actes, mais elle peut aussi les retenir dans un état d'inertie et de timidité, ou même leur arracher des con-

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cessions funestes à l'État. Des hommes d'un grand caractère pourraient^ il est vrai^ se mettre au-dessus de ces pusillanimités et de ces complaisances; mais ils courraient le risque d'être accusés par une chambre et jugés par l'autre. La force de leur caractère ne servirait qu'à rendre leur retraite plus honorable^ et ce n'est pas tout à fait à la monarchie représentative ou.constitutionnelle que convient cette observation de J.-J. Rousseau : a Quand ^ par quelque heureux hasard^ un de ces » hommes nés pour gouverner prend le timon des affiiires » dans une monarchie presque abîmée^ on est tout surpris des » ressources qu'il trouve, et cela fait époque.» Le passage suivant de M. de Montesquieu aurait beaucoup mieux convenu à des temps par lesquels nous avons passé, et qui, il faut l'espérer, ne reviendront plus : « Quel état, demande-t-il, » que ce système de tyrannie produit par des gens qui n'avaient » obtenu le pouvoir politique que par la connaissance des » affaires civiles, et qui, dans les circonstances de ces temps- » là, avaient besoin au dedans de la lâcheté des citoyen^, pour D qu'ils se laissassent gouverner, et de leur courage au dehors » pour les défendre?»

Les révolutions ministérielles seront, je croîs, plus fréquentes en France qu'en Angleterre, à cause de l'inconstance de notre humeur et de la précipitation de nos jugements; d'ailleurs, nous comprenons beaucoup moins bien que les Anglais le gouvernement représentatif; plus indépendants qu'aucun autre peuple dans les habitudes ordinaires de la vie, et indépendants jusqu'à l'originalité, les Anglais ne portent pas cette indépendance dans les discussions parlementaires; ils pensent que l'opinion de chacun doit céder à l'opinion de ceux avec qui il combat, et qu'un gouvernement fondé sur des majorités de nombre serait impossible si chacun voulait, sous prétexte d'indépendance d'opinion, se frayer une route particulière. Les destitutions fréquentes, qui sont la suite des révolutions ministérielles, font ressembler les gouvernements populaires aux gouvernements despotiques avec lesquels ils ont déjà assez d'autres rapports; mais, si quelques-uns ont à s'en plaindre, d'autres, en plus grand nombre, s'en accommodent, et tout se compense. 11 n'y a, dans tous ces changements et toutes ces révolutions, de perte que pour la tranquillité publique, chose en général dont on s'occupe fort peu dans ces sortes de gouvernements, a Un gouvernement libre, » dit Montesquieu, est toujours agité.» — a Quand vous voyez un

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» État tranquille, dit J .-J . Rousseau, soyez assuré que la liberté » n'y est pas.» Ces philosophes ont cru que I homme et la société étaient faits pour vivre dans le trouble et l'agitation; et, si telle est leur destinée, les gouvernements représentatifs sont, sans contredit, ceux qui conviennent le mieux à la nature de l'homme et à celle de la société.

En effet, le gouvernement représentatif est une lutte permanente et continuelle entre deux ennemis irréconciliables : b monarchie et la démocratie, la nature et l'art ; et l'opposition entre ces deux antagonistes y est nécessaire, parce qu'elle y est naturelle.

Cette lutte existe en Angleterre comme en France ; mais en Angleterre la monarchie est défendue par une aristocratie plus nombreuse et plus puissante , soit par ses relations avec la chambre des communes dont elle nomme, avec la couronne, ou fait nommer une grande partie des membres, et où elle fait entrer ses fils, ses frères, ses parents, ses amis, ses obligés; soit par son influence sur le peuple des campagnes, à cause de ses immenses propriétés et de leur nature féodale : la religion anglicane, qui a retenu la hiérarchie épiscopale et consené de grandes propriétés, appuie aussi la monarchie; mais, comme elle est presbytérienne dans ses dogmes, et que les Méthodistes; Calvinistes rigides, et mille autres sectes, penchent vers la démocratie, le gouvernement royal qui voit le danger, appelle dans ce moment à son secours les catholiques, et abroge les lois barbares portées contre eux.

La monarchie, en France, ne trouve pas tout à fait le même appui dans sa pairie nouvellement formée , encore sans esprit de corps, sans influence sur le choix des députés, et à qui les confiscations révolutionnaires sur les grand&propriétaires n'ont pas permis encore d'acquérir la consistance que donnent de grandes richesses anciennement possédées. Hais la monarchie trouve un secours dans la religion catholique, essentiellement monarchique. Aussi, la démocratie fait tous ses efforts pour ruiner Tinfluence du catholicisme et nous jeter dans le protestantisme, au hasard de renouveler parmi nous les scènes sanglantes et les affreux désordres dont il a été la cause et l'occasion.

L'Angleterre trouve encore une ressource contre la turbulence accoutumée de la démocratie et sa lutte éternelle contre la monarchie, dans les habitudes un peu nomades des Anglais et ce goût de voyager qui leur fait quitter leur pays pour vi\Te

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en d'autres climats , et surtout dans les nombreuses occupations que leur donne un commerce maritime qui les disperse dans les quatre parties du monde. La classe intermédiaire étant aussi beaucoup plus riche qu'elle ne l'est en France, voit avec moins de jalousie le pouvoir, la fortune, les faveurs de la cour entre les mains de l'aristocratie, et y a beaucoup plus de respect, au moins extérieur, pour les classes supérieures.

Le Français est plus sédentaire, et parce qu'il est du double plus nombreux que le peuple anglais, il est généralement moins distrait par le commerce, et il a aussi plus de cette vivacité d'impressions et d'émotions, qui fait qu'il s'occupe de politique avec plus de danger pour TÉtat et pour son propre bonheur.

La magistrature, ou plutôt les magistrats qui n'ont jamais fait corps en Angleterre i ni rivalisé de pouvoir avec le gouvernement, n'ont point de cet esprit de corps ou de ces souvenirs qui puissent les détourner de prêter au gouvernement, dans les questions judiciaires qui l'intéressent, l'appui le plus franc et le plus sûr. Nous ne sommes pas tout à fait dans la même position, et il est à remarquer que le parti qui a le plus hautement déclamé contre V absolutisme de T ancienne magistrature, qui a détruit les parlements et envoyé leurs membres à Téchafaud, flatte aujourd'hui ceux qui les remplacent, et leur rendrait volontiers le pouvoir absolu s ils voulaient s'en servir contre le gouvernement; et, comme les magistrats sont hommes, il est à craindre que la magistrature ne se laisse prendre quelquefois à cet appât

Le gouvernement représentatif a des eflets différents dans un État insulaire et dans un État continental. 11 est, comme tout gouvernement où le peuple a part au pouvoir, pointilleux et querelleur de sa nature, a puisqu'il faut, a dit Montesquieu, » qu'il ait toujours quelque chose à redouter. » Un État insulaire, isolé de tous les autres, défendu par la mer, surtout quand il en est le maître, ne prend, aux querelles du continent, que la part qu'il veut bien y prendre. Mais un état continental entouré de voisins puissants, armés, quelquefois jaloux, ne peut se refuser à la guerre, surtout lorsqu'il la provoque, et le gouvernement représentatif est provocateur de sa nature, ou par ses armes ou par ses doctrines; et voulût-il rester en paix, il suffirait de l'éloquence véhémente d'un ora-

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leur de tribune pour le pousser à la guerre. Si jamais notre belle France était entamée^ elle le serait de ce côté; elle serait conquérante jusqu'à ce qu'elle fût conquise; car c'est par li que finissent tous les États conquérants^ et nous en avons fait la triste expérience.

Mais en même temps que ce gouvernement est plus guerrier^ ou plutôt plus guerroyant^ il est moins militaire; aussi toutes les républiques modernes ont confié le soin de leur défense è des troupes étrangères , qu'elles ne redoutaient pas comme les nationales, dans lesquelles la république craignait de trouver un compétiteur. C'est ce que la France sans doute ne fera jamais; mais l'esprit militaire s'y est affaibli, et des écrivains, militaires de profession , en ont fait la remarque; il s'y est affaibli, parce que les classes les plus élevées appelées à la pairie, aimeront mieux, à la longue, gouverner l'État que k servir, et déjà, dans les familles patriciennes, les aines n'embrassent plus la profession des armes, les puînés entrent de préférence dans les carrières civiles, et en tout le civil prend le pas sur le militaire, qui occupait autrefois dans la nation le premier rang. Dans un État insulaire, la partie la plus militaire de la nation sert sur mer, et ce service, qui se confond avec la navigation commerciale, est dans la nature de ce gouvernement, et les habitudes ou les intérêts de ces peuples, et n'expose pas l'État au danger de l'usurpation.

L'oppression serait plus pesante et plus générale de la part d'un gouvernement collectif, que de la part du monarque même le plus absolu. Le monarque ne peut opprimer que ses courtisans , parce qu'il ne connaît personne au delà de sa cour; le gouvernement collectif peut opprimer avec la force et les passions de tous ses membres : et comme ceux-ci, en parvenant au pouvoir, ont laissé dans le monde des ennemis, des jaloux, des concurrents, ils peuvent employer cette force à satisfaire des vengeances ou des animosités personnelles.

Nous avons comparé la société politique à la société domestique, et le pouvoir public à la paternité. En suivant jusqu'au bout cette comparaison, on pourrait regarder le gouvernement représentatif comme une sorte de polygamie politique, qui réunit deux sociétés sous un même pouvoir, de même que la polygamie domestique réunit plusieurs familles sous un même père ; et la comparaison est d'autant plus juste qu'il n'y a pas

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beaucoup plus d'anion entre les deux sociétés monarchique et populaire^ qu'entre les familles nées de mères différentes (i).

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