‹ Recherches philosophiques sue les premiers objects des connaissances morales: DémonstrationChapitre 54 sur 68 · DU PRINCIPE CONSTITUTIF DE LA SOCIÉTÉ · texte numérisé non relu

DU PRINCIPE CONSTITUTIF DE LA SOCIÉTÉ

conceptions les plus élevées de notre raison, et dans les règles les plus familières et les plus usuelles de notre langage.

Ainsi, pour commencer par ce qui nous est le plus familier^ les trois pronoms personnels ;e, tu, il, base de toutes les langues, ne sont que Texpression des trois personnes sociales et de leurs différents rapports.

Je, première personne, celle qui parle, qui commande, désigne le pouvoir; d'où vient que l'expression ego est, dans les livres saints, particulièrement affectée à l'Être suprême , et il est si bien reconnu que ce mot est l'expression de la supériorité, qu'il est contraire aux bienséances de le'répéter trop souvent en parlant de soi ; et dire sans cesse je fais, je dis, etc., es^un ridicule, si ce n'est un tort, et l'on a fait de ego le substantif et l'adjectif du vice i*égoïsme et d'égoïste,

La seconde personne, celle à qui F on parle, l'on commande, s'exprime par tu, terme de commandement du pouvoir au ministre, du père à son fils, de l'époux à sa femme, du maître à ses serviteurs, et nous en trouvons encore la preuve dans les règles de la civilité entre personnes bien nées, qui ne permettent rien, dans les relations de société, qui sente la supériorité ; de là vient qu'on doit s'abstenir de tutoyer en public qui que ce soit.

La révolution, qui a introduit le mépris de toutes les bienséances, sous le prétexte d'égalité, a fait une mode du tutoiement des pères et mères par leurs enfants , en même temps qu'elle supprimait, comme contraire à Tégalité, le mot de domestique. Les pères ont permis ce tutoiement enfantin et contre nature, parce qu'ils se sont crus plus aimés de leurs enfants, et les mères parce qu'elles se sont crues plus jeunes.

Enfin, la troisième personne , celle de qui on parle, sujet de l'entretien politique du pouvoir et du ministre, parce qu'elle est l'objet de leurs fonctions et que tout se rapporte' à elle, s'exprime par il, et cet il désigne si bien l'infériorité, qu'il devient terme de mépris, si on se le permet en parlant d'une personne présente. Je, tu, il, langage de la société domestique, de la société dont le pouvoir dit : Moi; nous, vous, eux, langage de la société publique, de la société dont le pouvoir dit : Nous. Le particulier iiije, le roi ou le public dit nous (\].

Ils seraient bien peu philosophiques ceux qui regarderaient

(i) Le pouvoir eo Espagne signe moi le roi; mais aussi le pouvoir y eftt plus constitué on mieux défendu par les mœurs que par les lois.

498 DEMONSTRATION PHILOSOPHIOVS

un rapprochement si frappant comme trop familier et trop vulgaire pour servir de preuves à de si hautes vérités.

Mais on peut offrir aux esprits méditatifs^ des considérations d'un autre genre^ et après avoir cherché une preuve familière de l'existence et de la nature des personnes sociales dans la constitution de tout langage et ses règles fondamentales^ nous en trouverons une d'un genre plus élevé dans la constitution même de Tuniver^^ et dans les conceptions les plus hautes auxquelles notre raison puisse atteindre.

U faut avant tout établir ou rappeler deux propositions dont la certitude ne peut être contestée, et qui sont comme le fondement de la science de l'homme intelligent.

i*" C'est que nos idées sont l'expression ou la rq;>résentation des objets^ et les mots dont nous nous servons, l'expression de nos idées.

2<» Qu'il n'y a point d'idée reçue qui ne soit l'expression d'un objet, ni de mot compris qui ne soit l'expression d'une idée.

C'est ce qu'a voulu dire Fontenelle dans cette proposition : a Qu'une vérité nommée est une vérité connue, p

Cela posé, je dis que les trois idées générales Ae pouvoir y de ministre, de sty'et, correspondent une à une, avec une parfaite analogie, aux trois idées plus générales encore de cause, de moyen et d'effet, idées les plus absolument générales que la raison puisse concevoir , et qui sont exprimées par les termes les plus absolument généraux que la langue puisse fournir.

De même que pouvoir, ministre^ sujet, comprennent absolument tous les hommes, ainsi cause, moyen, effet, comprennent absolument tous les êtres, depuis Dieu lui-même jusqu'au vermisseau.

S'il n'y avait dans l'univers ni caïae, ni mogen, ni effet, ces idées ne se trouveraient dans aucun esprit, et les termes qui les expriment ne se trouveraient dans aucune langue..

Ces trois expressions sont universellement entenduesi pui^ qu'elles entrent de mille manières dans lé langage usuel, et par conséquent les idées, qu'elles expriment sont universellement comprises, quoiqu elles le soient plus ou moins complètement par les différents esprits.

. Je crois qu'il est impossible de remonter plus, et qu'au delà il n'y a plus que la région sans bornes des subtilités et des illusions.

Nous avons dit que pouvoir, ministre, su/et j correspondaient

Page 1