DU LUTHÉRANISME
Si le calvinisme est la démocratie de la religion, le luthéranisme en est Taristocratie.
En effet, la monarchie royale présente les trois personnes distinctes; la démocratie n'en a qu'une; Taristocratie, j'entends l'aristocratie héréditaire, la seule qui , dans la langue politique, porte le nom d'aristocratie, en a deux, les ministres ou corps héréditaire, qui exerce le pouvoir^ et les sujets.
Ainsi, dans la monarchie religieuse ou la société catholique, les trois personnes sont parfaitement distinctes. Dans le calvinisme, il n'y en a qu'une, le peuple; il y en a deux dans le luthéranisme, qui a conservé une hiâ^rchie, des évèques, des doyens, même des chanoines, et retenu dans quelques lieux plusieurs rites de la religion catholique, même à sa manière, la présence réelle, et jusqu'à la confession auriculaire, derniers vestiges de l'ancienne croyance qui tendent tous les jours davantage à s'effacer.
Nous avons dit que l'aristocratie politique étût une mcmar-
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cbie acéphale ou sans chef. Là où le luthéranisme n'a pas dégénéré, on pourrait aussi le considérer comme un eat/uH licûme acéphale; et cette définition s'appliquerait encore mieux à la religion grecque, qui a presque tout conservé des dogmes catholiques, hors le pouvoir du chef visible de rÉglise..
Aussi le luthéranisme est presque partout uni à une monarchie mêlée d'aristocratie , de démocratie , de despotisme , comme en Angleterre, en Suède et en Danemark, où le pouvoir est contenu par les mœurs, bien plus que par les lois.
Le dogme fondamental de la réforme, le sens privé, était moins un dogme luthérien qu'un dogme calviniste; et le superbe Luther aimait trop la domination sur les esprits, pour la laisser ainsi usurper au vulgaire. En déclamant avec violence contre le pape, il se fit lui-même le pape de sa nouvelle Église; et le sage, le modéré Hélanchthon, le plus habile de ses premiers disciples, s'en plaignait. Luther était plus emporté, Calvin plus haineux; et il semble que la haine de Calvin contre l'Église romaine, autant que l'aversion de Luther pour Calvin et ses doctrines, aient, de nos jours, ramené les luthériens à des sentiments plus modérés envers l'Église catholique et envers les souverains. On en voit la preuve en Angleterre, qui vient de rendre les droits civils et politiques aux catholiques dirlande. D'ailleurs, Luther avait fait sa réforme avec des princes, Calvin la sienne avec des bourgeois, ce qui explique la tendance plus populaire du calvinisme.
Aujourd'hui, qu'ils ont tous abandonné les dogmes de leurs fondateurs, et qu'ils sont aussi peu luthériens ou calvinistes les uns que les autres, ils cherchent à se réunir, malgré l'infinie distance de leurs croyances sur le dogme le plus fondamental, l'Eucharistie, et la haine réciproque de leurs fonda*teurs. Quand deux religions en sont à ce point de tolérance et de complaisance mutuelle, on peut assurer qu'elles sont finies; et que, si elles sont encore des factions politiques, elles ne sont plus des sectes religieuses.
Au reste, ce que nous avons dit en parlant de l'aristocratie pcditique , qui tend fortement à la démocratie, si môme elle n'est pas une démocratie plus concentrée, peut s'appliquer au luthéranisme, qui, tous les jours ^ tombe davantage dans le calvinisme.
On peut voir à présent, avec évidence, la tendance réci-
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pfoque des différentes oonstiiotions Teligie«ses études ooiifl& tutkms analofiies des gonvernements politiques.
Ainsi* la monarchie royale et la religion catholîqve, la démocratie et le calvinisme, raristocratie et le killiéranisme , a^aocordent par la conformité de leurs principes.
L'Angleterre, plus aristocratique que démocratique, e^t aussi peu luthérienne que calviniste, puisque le luthéranisme, modifié par ses différentes révolutions religieuses, y est la reli» gion dominante, et proprement celle de l'État.
L'Angleterre a une religion nationale, qui a fiiit schisme avec la religion universelle, et qui succombe elle-même sous la mi^ tipliciié des sectes et surtout sous le méthodisme. Des insenaés voudraient aussi nous donner une religion nationale, et nous séparer , s^ils le pouvaient , de l'unité de religion , qui réellement, et sans antithèse, n'est que la religion de l'unité.
Notre Église gallicane avait bien aussi quelque chose de moins universel et de plus national , particulier à elle seule. Tout ce qui affecte la religion réagit toujours sur le corps f>oHtique; mais les sentiments de la France pour le Saint-Siège, el son attachement à la religion catholique , corrigeaient ce que les opinions gallicanes pouvaient avoir de trop indépendant Cest précisément ce dont nos libéraux se plaignent; et la religion qu'ils voudraient nous donner (s'ils veulent même d'une religion), serait une religion presbytérienne, qui s'accorderait merveilleusement avec leur démocratie, et ils modifieraient Tune et Tautre à leur manière. Mais le presbytérianisme naquit en Europe d'un zèle outré de religion ; il ne pourrait renaître aujourd'hui que de l'athéisme et dans rindifférence de tontes les religions; et cette mère inféconde ne peut rien produire, ou ne peut produire que des monstres.
La religion catholique se prête à toutes tes formes de gouvernement; mais toutes les formes de gouvernement ne se prêtent pas aussi bien à la refigion catholique; et comme elle est la plus iwrfaite des religions^ elle ne porte tous ses fruits que sous le plus parfait des gouvernements. Elle (teurit, il esl vrai, dans quelques petits cantons démocratiques de la Suisse; mais H faut observer qu'elle y est presque la seule autorité; et ces peuples isolés, simples dans tevrs moeurs, agrieolea et pasteurs, n'ont pas besoin d'un autre pouv<Mr.
Quand j'ai dit que le protestantisme conduisait à la démo* cratie, et la religion catiiolique à la monarchie, je n'ai pas prétendu que tous les protestants fusaent démocrates, ou tous
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les catholiques royaRstes : j'ai connu trop d'exemples Ju con*traire; mais cette anomalie s'explique aisément. Il y a beau*coup de protestants qui sont meilleurs que leurs principes, et beaucoup trop de catholiques qui sont moins bons que les leurs.
Faut-îl, pour continuer la comparaison, appliquer aux religions ce que J.-J. Rousseau dit des gouv^emements politiques?* « Le gouvernement, dit-il, passe de l'aristocratie à la démo- 9 cratie, de la démocratie à la royauté ; le progrès inverse est » impossible (1). » Et l'Europe peut-elle espérer qu'un jour la Réforme et toutes les sectes qui en sont sorties reviendront à' l'unité de religion? Cela doit être, pour que la parole du pouvoir suprême de la société s'accomplisse : Et fiet unum> ovile et vnus pastor. Quoi qu'il en soit, a le protestantisme, dit » H. l'abbé Grégoire, ne reviendra jamais ce qu'ita été , et il' 3 ne peut rester ce qu'il est; une pente irrésistible l'entraîne » vers sa fin, où il subira une nouvelle métamorphose. Sa » constitution même est le principe corrosif de son existence. »
En terminant la longue carrière que j'ai parcourue, je prie le lecteur de faire attention à la marche que j'ai suivie danr les considérations que j'ai soumises à son examen.
Dieu et l'homme , la famille et la religion , paraissent à la fois dans l'univers; et partout où je vois des hommes, j'aperçois une religion ; partout où je vois une religion , je vois une croyance d'un être supérieur à l'homme.
Si Dieu n'existait pas, jamais cette grande idée ne se serait montrée à l'esprit de l'homme , jamais son expression ne se serait trouvée dans son langage; et ce langage, que l'homme n'a jamais pu inventer, est tout seul à mes yeux une preuve décisive de l'existence d'un être supérieur à l'homme. « Toute » philosophie, » dit un homme d'un grand sens, M. Ancillon, dans son Essai sur la science et la foi, a toute philosophie qui » ne part pas de Dieu est par là même une philosophie man* 9 quée et fausse. »
Je considère la famille , et j'y vois un pouvoir qui commande, un sujet qui obéit, un ministre, moyen ou intermédiaire entre le pouvoir et le sujet, qui reçoit de l'un pour transmettre à l'autre, soumis au pouvoiPi ayant autorité sur le sujet, et, pour
<l) La obute de 1» foyaatè dam là dénœntie n^esl^'un aocMftBt,« •De maladie passagère : le retour de la démocratie k la royauté esl'VBH Mit naturel, elle rétidbysaenieirt de la saaté.
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remplir cette double fonction , participant de la nature du pouvoir et de la nature du sujet.
Je considère la religion dans la famille , et j*y vois aussi un pouvoir qui commande^ un sujet qui obéit ^ et un ministre ou prêtre^ moyen intermédiaire entre le pouvoir et le sujet y qui reçoit de Tun pour transmettre à Tautre , soumis au pouvoir, ayant autorité sur le sujet, et, pour remplir cette double fonction, participant de la nature du pouvoir et de celle du sujet.
La famille devient un peuple , et la religion, de domestique qu'elle était, devient publique ou nationale; et chez le peuple comme dans cette religion publique, c'est-à-dire, dans la société politique ou civile comme dans la société religieuse , je vois toujours des pouvoirs qui commandent, des sujets qui obéissent, et entre eux , sous divers noms, des ministres, moyens ou intermédiaires entre le pouvoir et le sujet, qui reçoivent de l'un pour transmettre à l'antre , soumis au pouvoir et ayant autorité sur le sujet, et j'en conclus que cette hiérarchie de personnes et de fonctions forme la constitution naturelle de toute société.
Je remarque même que plus le peuple est nombreux et la société policée, plus le culte religieux est pompeux et solennel. La majesté de la religion suit les progrès de la civilisation, et c'est avec raison que je répète ce que Montesquieu a dit : a Les peuples qui n'ont pas de prêtres sont ordinairement bar- » bares (i). »
Que la société civile soit nionocratique on polycratique , c'est-à-dire, monarchique ou populaire; que la société religieuse soit monothéiste ou polythéiste, religion d'un Dieu ou religion de plusieurs dieux ; que la famille soit monogame ou polygame, partout se trouvent des pouvoirs qui commandent, des sujets qui obéissent, des ministres, moyens ou intermédiaires entre le pouvoir et le sujet, soumis à l'un et ayant autorité sur l'autre. Seulement, dans les sociétés monarchiques et monothéistes, les personnes sociales sont distinctes comme les fonctions; dans quelques autres elles sont confondues. Hais
(1) Gela ne veut pas dire que les Barbares n'aient aucune relîgioaY mais seulement que, dans leurs idées grossières comme eux, ils ont des jongleurs ou des devins, qui, trompés ou trompeurs, s^attribuent poor La gnérlson de leurs maladies et les succès de leurs chasses ou de leus guerres, des qualités surnaturelles que la superstiUon de ces peuples regarde comme inspirées par quelque puissance supérieure à Flioiiime.