VÉGÉTATION PROSPÈRE DE LA CUSCUTE SUR QUELQUES PLANTES VÉNÉNEUSES
Examinons maintenant quelques cas très curieux et exceptionnels de plantes contenant de; produits très vénéneux, et qui sont pourtant éminemment hospitalières aux Cuscutes en général, et en particulier au C. Japonica que j'ai employé en grand dans ces essais de culture. Ces plantes appartiennent principalement à la même famille
(1) BOUCHARDAT. — Sur la fermentation saccharine ou glucosique. Aux. de Chin. et de Phys. 3, t. XIV, page 61
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des Solanacées ; ce sont l’Afropa Belladona, les divers Datura et Nicotiana. Ces hôtes produisent des cultures de Cuseute absolument remarquables ; la plante parasite acquiert une vigueur, une rapidité de croissance et une quantité de matière rouge considérables.
Culture sur l’Atropa Belladona. — Les suçoirs n’éprouvent aucune résistance mécanique de la part de la plante nourricière dans laquelle ils s’introduisent avec la plus grande facilité, pénétrant même dans le bois.
Dans les tiges jeunes, l’atropine est localisée surtout dans l’endoderme, le péricycle et le liber ; dans les tiges âgées, elle abandonne les régions centrales et se porte vers la périphérie. Dans les tiges jeunes, les suçoirs remarquablement développés plongent entièrement au sein d’un tissu toxique. Dans les tiges âgées, l’alcaloïde, localisé dans la région qui environne l’entrée des suçoirs, n’agit plus sur les extrêmités des filaments haustoriaux qui sont les parties les plus actives dans la fonction des suçoirs. Aussi peut-on remarquer que les tiges de la plante parasite fixées sur les branches âgées de l'hôte, sont les plus grosses, les plus vigoureuses, les plus colorées, alors que d'ordinaire sur les divers hôtes, c’est sur les pousses jeunes et tendres qu’elles prospérent le plus avantageusement. La Cuscute trouve donc là une circonstance qui lui est favorable mais qui n’est pas la seule cause de sa résistance sur la Belladone, car elle vit aussi avec succès sur toutes les parties de la plante. Le principal réactif de l’Atropine employé microchimiquement par DE WÈvRE (1) est le réactif iodo-ioduré. Dans les cellules de la Belladone, sur des coupes pratiquées à travers des suçoirs dans des régions de l'hôte riches en alcaloïde, il donne un précipité brun qui, au bout de peu d’instants, cristallise en cristaux irrégulièrement étoilés à reflets métalliques. Le précipité s'obtient avec facilité, mais l'apparition des cristaux, due à un tour de main, dépend de la quantité de réactifs, de sa concentration ou d’autres causes indéterminées. On ne trouve jamais d’Atropine dans les suçoirs, ce qui confirme encore la règle établie précédemment.
(1) DE WÈvre. — Localisation de l'Atropine — Bull. de la Sor. belge de microscopie; t XIV, n°1, 1381; -octobre.
Culture sur les Datura. — L'’alcaloïde des Datura, nommé jadis daturine paraît être la même substance que l’'hyoscyamine de la Jusquiame, c’est-à-dire un isomère de l’Atropine, ainsi que je l'ai rappelé précédemment. Les suçoirs de la plante parasite, quoique plongeant au sein d’un tissu riche en alcaloïde, n'en renferment aucune trace. L'iodure de potassium iodé donne dans les cellules des Datura une réaction plus nette que dans celles de la Belladone ; il se produit un beau précipité brun qui se transforme promptement et avec la plus grande facilité en cristaux écailleux ou irrégulièrement étoilés à reflets métalliques. Il faut observer avec soin le précipité granuleux primitif, car, dès que les cristaux se forment, ils se répandent dans toute la coupe et même dans les suçoirs.
Je ne sais si la localisation de l’Atropine a été étudiée dans le corps
végétatif des divers Datura ; cette étude a été faite pour la graine de la Stramoine par CLAUTRIAU (1). J’ai constaté, pour ma part, que cet alcaloïde est très abondant dans la tige du Datura Stramonium et surtout dans celle du Datura Metel, plus abondant que dans la 3elladone, principalement dans leur tige jeune. Il est contenu en certaine quantité dans l’épiderme et les premières couches sousépidermiques ; en quantité abondante dans le parenchyme cortical interne, l'endoderme, le péricycle el le liber ; dans les tiges âgées, il gagne la périphérie, mais il est plus abondant dans le parencbe corlical que dans le cas de la Belladone.
Les suçoirs de la Cuscute se développent d’une manière remarquable au sein de ces lissus très alcaloïdifères.
Contenu huileux des suçoirs. — La plante parasite, croissant sur les Solanacées dont je viens de parler, présente une particularité très curieuse. Si l'on examine les suçoirs bien développés et largement étalés dans l'hôte, on est frappé de la très grande quantité de gouttelettes d'huile dont toutes les cellules de ces organes sont remplies. Celte richesse en matière grasse est absolument inusitée, car l’on ne irouve souvent aucune trace d'huile dans les suçoirs des Cuscules qui se développent avec vigueur sur des plantes inoffensives. En effel, les suçoirs élablis sur ces dernières plantes ne se colorent généralement pas sous l’aclion de l'acide osmique, le
(1) CLAUTRIAU — Loc, cit.
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principal réactif microchimique des corps gras, ou deviennent à peine gris ; dans Le cas de Afropa, et du Datura, le suçoir en entier, de la base au sommet, est coloré en noir profond; dans une coupe de la parasite à travers les suçoirs et l'hôte, ni la tige parasite, ni celle de l'hôte ne sont colorées par le réactif osmique. L'huile est donc uniquement accumulée en quantité très grande dans les SUÇOIrS.
Cette matière grasse, dont la présence en telle quantité est exceptionnelle, semble apparaître comme un moyen de lutte pour la Cuscute, contre la résistance que la plante toxique lui oppose. La malière grasse agirait contre l'alcaloïde d’une manière que l’on peut volontiers rapprocher de certains faits médicaux : dans quelques empoisonnements par des alcaloïdes, notamment dans les cas d'empoisonnement par les Champignons, on préconise souvent l'emploi de purgatifs huileux, comme l'huile de Ricin, et quand on n’a pas ce médicament sous la main, on conseille l'absorption d'huile de noix ou d'huile d'olive.
Quelle peut être l’action de la matière grasse sur l’alcaloïde ? Ce que je puis en dire n’a pour le moment que la valeur d’une hypothèse qui, en tout cas, ouvre la voie à des recherches ultérieures plus précises.
L'huile des suçoirs peut agir soit par dissolution, soit par transformation de l’alcaloïde.
Par dissolution, l’on pourrait supposer que l'huile grasse absorbe le principe toxique des tissus ambiants et l'immobilise. Si, en général, les alcaloïdes et leurs sels sont assez peu solubles dans les maticres huileuses, les alcaloïdes des Solanacées sont précisément ceux qui sont les plus solubles dans ces substances. La solubilité de l'Atropine, par exemple, est de 2, 62 p. *, dans l’hvile d'olive. Mais celte hypothèse doit ‘être rejetée, cars entre autre raisons, l’un trouverait alors de l’alcaloïde dans les suçoirs, et l'analyse microchimique constate le contraire.
Il est plus naturel d'admettre que l'huile transforme, dans la zone cellulaire de l'hôte qui borde les suçoirs, au moyen de son acide gras, le sel d’acaloïde en un sel insoluble, qui dès lors serait sans action sur le suçoir. On sait, en effet, que les acides gras donnent très facilement des sels avec les alcaloïdes, ce qui permet de dissoudre ces derniers dans les huiles correspondantes, en toutes proportions. L'acide gras de l'huile des suçoirs serait sécrété à l'extérieur de
ces organes sous l'influence de la saponification qui se produit normalement dans les réserves huileuses végétales ; dans toutes les Cuscutes, du reste, on peut constater avec facilité que la pointe des suçoirs présente toujours une réaction acide.
Si l’on compare la teneur en alcaloïde de la Belladone ou de la Stramoine avec la grande quantité d'huile contenue dans les suçoirs larges et bien développés de la Cuscute du Japon, on se rend compte aisément que tout l’alcaloïde en contact avec le suçoir peut être converti par la matière grasse. En effet: GUNTHER (1) a trouvé que sur 1000 parties de tiges fraîches (feuilles non comprises), il y a 0, 4 p. d’'Atropine dans la Belladone, et 0, 7 p. dans la Stramoine. Si je considère un fragment de tige de cette dernière plante, par exemple, qui pèse 6 grammes et sur lequel s'enroulent trois spires haustoriales portant une quarantaine de suçoirs, ce fragment contient 0, gr. 0042 d'alcaloïde. Ce poids est très minime et, par conséquent, la quantité d’alcaloïde contenue pour un seul suçoir dans la partie de la tige qui l'entoure, plus faible que 0 gr. 0001, est infinitésimale. D'autre part, la quantité d'huile contenue dans le large suçoir est considérable et suffit donc amplement à transformer l’alcaloïde contenu dans le suc cellulaire ambiant.
Actions générales réciproques de l'hôte et du suçoir.
Les observations que nous venons de faire sur la végétation de la Cuscute sur certains végétaux toxiques nous ont présenté des phénomènes dont l’exagération nous permet d’entrevoir l’action produite, d’une manière générale, par l'hôte sur le suçoir, et l’un des moyens que possède le suçoir pour lutter contre l'influence des principes actifs des plantes diverses. Nous avons vu qu'un grand nombre de végétaux, sans produire des effets aussi nuisibles que certaines plantes vénéneuses, offrent cependant à la plante parasite une certaine résistance qui se traduit extérieurement, soit simplement par une production plus ou moins grande de chlorophylle, soit par cette production accompagnée d’une végétation plus ou moins ralentie ou souffrante. L'action exercée par l'hôte sur le
(1) GUNTHER. — Viertelj. pharm., XIX, p. 598.
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suçoir est certainement la mème, c’est-à-dire un ralentissement plus ou moins prononcé de la fonction de nutrition de cet organe, dû, sans doute, à un effet paralysant de ses diastases.
Sur le Sureau ou sur le Sumac, l'acide tannique contenu en grande quantité dans ces plantes produit peut-être cet effet retardateur. Ailleurs ce peut être des essences diverses; c'est ainsi que le Cuscuta Europæa végète péniblement sur le Cheiranthus Cheiri, sur les pétioles du Cochlearia Armorica, sur les Sinapis alba et nigra Sur le Tropæolum majus, sur divers Résédas, qui contiennent cerlaines essences appartenant, en quelque sorte, à un même type chimique et qui proviennent du dédoublement de divers glucosides encore imparfaitement connus, sous l'influence d’un ferment, la myrosine. Les Labiées, comme les Mentha, l'Origanum vulgare, le Ballota fœtidu, le Nepeta cataria, contenant aussi des essences spéciales, se montrent peu propices aux petites espèces de Cuscutes, avec des effets nuisibles moins marqués cependant que . ceux des plantes à essences qui précèdent. De nombreuses Composées lactescentes, Euphorbiacées, Papavéracées, Ombelliféres et Rénonculacées sont aussi peu ou pas hospitalières.
Je noterai, en terminant, que les hôtes d’une même famille et quelquefois d’une même espèce n’exercent pas les mêmes effets sur toutes les espèces de Cuscutes. C’est ainsi que les grandes Cuscutes ne s’implantent guère sur les Euphorbiacées ; que, parmi les petites espèces, le Cuscuta Europæa aura une vie éphémère sur l’Ewphorbia Cyparissias, tandis que le Cuscuta Epithymum y végètera passablement. Cela tendrait à prouver que les diverses espèces de Cuscutes possèdent dans leurs suçoirs, à des degrés divers, les subtances protectrices contre l’action des principes actifs de leurs hôtes.
Nous avons vu, dans un précédent chapitre, qu'une plante nourricière agrée d'autant mieux à la plante parasite qu'elle est plus riche en matière sucrée. L’affinité de la Cuscute pour les divers hôtes dépend donc pour une bonne part de la teneur en glucose de ces derniers. Mais, en outre, nous voyons que celte affinité dépend aussi de l’action exercée sur la fonction du suçoir par les principes actifs dé l'hôte, et de l’action de défense exercée par le suçoir contre ces principes aclifs.