OU LA GRAISSE DU SANG EST-ELLE UTILISÉE
La graisse introduite à toutes les digestions dans le sang ne sy accumule pas. Nous ne la voyons pas se fixer dans les vaisseaux non plus que dans le cœur. Il nous faut bien conclure, puisque la teneur en graisse du sang est limitée, au-dessous de 15 pour 100 chez le chien, comme il ressort des dosages effectués dans des conditions très diverses par Rôhrig (loc. ci.) Rühmann et Mühsam ({oc. cit.), Cohnstein et Michaelis (loc. cif.) et par nous-même, 1l faut conclure, dis-je, que cette graisse disparaît quelque part, où, comment, pourquoi”? telles sont les questions que nous allons examiner. Elles nous paraissent d’un grand intérêt physiologique.
Un des premiers qui ait abordé la question de la disparition des graisses du sang est Rührig (loc. cit.) dans son intéressant article (Ueber die Zusammensetzung und das Schicksal der in das Blut eingetretenen Nährfette). Il s’est d’abord occupé de fixer par des dosages la réalité de cette disparition des graisses du sang pendant l'intervalle des digestions et d’en déterminer la rapidité.
Il a commencé par essayer de faire pénétrer dans
Os les vaisseaux d’un chien à jeun des injections d'émulsion d'huile, et de doser la teneur en graisse du sang d'heure en heure. Nous ne retiendrons pas ces expériences comme faites dans des conditions peu physiologiques.
Rôhrig a ensuite fait des recherches sur la graisse contenue réellement dans le sang d’un animal en digestion.
Pour cela, il prend un chien à jeun et il dose la quanuté de graisse et de cholestérine contenue dans le sang (carotide), puis il donne à l'animal un repas copieux de panne de porc et quatre heures après, 1l coupe les communications de manière à arrêter l'apport de graisse dans le sang et il dose de temps en temps la teneur en graisse du sang (carotide).
Rôhrig fait remarquer qu'il a rencontré une grande difficulté à empêcher tout apport de graisse dans le sang, car en coupant le canal thoracique, on n’est pas sûr de couper toutes les voies de pénétration de la graisse digérée dans le sang. Il faut tenir compte de toutes les anastomoses entre le canal thoracique et tout le système lymphatique, lequel est lui-même en contact avec le sang sur toute la surface du corps. Néanmoins, il a fait de son mieux et1l a observé une très notable disparition de graisse d'heure en heure.
Il conclut de ces recherche :
1° Le sang de chien même après plusieurs jours de jeûne contient encore de la graisse (5 à 7 pour 1000.)
2° Le sang de chien nourri avec de la graisse en contient davantage {12,5 pour 1000.)
3° Mais si l’on coupe l’arrivée de graisse en sectign-
noue
nant le canal thoracique, la teneur en graisse diminue, mais diminue de moins en moins rapidement, si bien que la diminution de la graisse est proportionnelle à la quantité de graisse qui se trouve actuellement dans le sang.
4° La vitesse maximum de perte de graisse en une heure est de 1 gr. 5 pour le sang tout entier d’un chien de 17 kilogrammes ayant environ 1020 grammes de sang.
5° Quant à la question de savoir ce que devient cette graisse, Rührig ne lui donne aucune solution satisfaisante. Il fait d'abord remarquer qu'à mesure que la graisse digérée diminue dans le sang, la quantité de cholestérine ne diminue pas de la même façon et le rapport de la quantité de cholestérine à la quantité de graisse augmente plutôt.
D'autre part, il dit que la graisse ne passe pas du sang dans le système lymphatique, car il n’a jamais vu dans la lymphe de globules de graisse qui ne manqueraient pas de s’y trouver comme il s’y trouve des globules sanguins. à
Il passe alors dans le domaine des hypothèses, et 1l prétend que cette graisse doit être oxydée dans le sang et qu’elle doit donner CO? et H? 0. Mais, comme 1l ne donne aucune preuve expérimentale de ce mode de destruction des graisses, nous ne lui accorderons aucune confiance.
Rôhmann et Müsham ont repris cette question dans un article déjà cité (Ueber den Gehalt des Arterienund Venenblutes an Trokensubstanz und Fett). Ils ont cherché à résoudre cette question : où se fait La disparition
des graisses? et ils se sont demandé si elle a lieu à la périphérie, au niveau des capillaires, entre les artères et les veines. Pour cela, ils ont fait des dosages de graisse (ou pour mieux dire d'extrait éthéré) dans l'artère carotide et dans la veine fémorale d’un chien. Leurs dosages effectués par leur méthode décrite dans le chapitre précédent, nous paraissent dignes de confiance. Il constatent d’abord que, dans les huit expériences citées, il n’y en a qu'une dans laquelle la différence dans la teneur du sang veineux et du sang artériel soit en dehors des limites d'erreurs d'expérience, toutes les autres sont trop faibles pour avoir quelque importance. De plus, comme ces différences sont tantôt au profit de l'artère, tantôt au profit de la veine, on ne peut pas conclure avec certitude que le sang artériel soit plus riche en graisse que le sang veineux.
Ils comparent leurs résultats à ceux de Bornstein’ qui s’est également préoccupé de la même question.
En comparant les chiffres de ses expériences, disent Rôhmann et Müsham, Bornstein a conclu que le sang veineux renferme moins de graisse que le sang artériel. Cependant, si l’on fait la différence entre la teneur en graisse du sang artériel et celle du sang veineux, on voit que les conclusions de Bornstein sont exagérées. En effet, la teneur en graisse pour 100 de la carotide lemporte sur celle de la veine cave inférieure de
1 Inaug. Diss, Breslau, 1887.
A et celle de l’artère fémorale sur celle de la veine fémo-
rale de + 0,186
Comme on le voit, ces différences sont inférieures aux limites des erreurs possibles que Rôhmann et Müsham ont fixées à 0,10 pour 100, sauf une seule, et encore peul-on critiquer ces résultats.
En effet, Bornstein n’opérait pas dans des conditions correctes. Pour faire ses prises de sang il amenait une stase dans le système veineux par suite de l’introducton d’un cathéter à travers le cœur jusque dans la veine cave inférieure ou d'une canule au bout périphérique de la veine fémorale. Cette stase devait amener, comme l'ont montré Cohnstein et Zuntz', une augmentation du nombre des globules dans la veine.
Or, comme la graisse est surtout contenue dans le plasma, iln’est donc pas étonnant que Bornstein ait observé une légère diminution dans la teneur en graisse du sang veineux.
Enfin Cohnstein et Michaelis? se sont également préoccupés de rechercher où se fait le transport des graisses du sang dans les tissus. « On a pensé que les particules de graisse traversent les parois des capillaires comme on apu le voir faire à certaines cellules (globules du lait, cellules graisseuses de la moelle osseuse, bactéries, leucocytes, etc.). Mais si l’on examine de plus près les faits, on voit que s'ils ont donné
! Arch. Pf., Bd. XLII 503.
! Arch. Pf., Bd. LXV.
PoG des renseignements sur le sort des éléments introduits pathologiquement ou artificiellement dans le sang, ils n'ont donné aucune lumière sur le transport des éléments physiologiques du sang. Certains éléments peuvent sorlir des capillaires, mais les uns blessent par leurs propriétés chimiques ou vitales la paroi des capillaires, les autres passent à travers celte paroi grâce à leur propre mobilité, mais on ne voit nulle part, si loin que l’on examine, les éléments physiologiques du sang, (les globules) sortir de la circulation sous des influences normales.
En effet, on peut vérifier l’'émigration des globules du lait, des bactéries, etc., à travers la paroi des capillaires, parce qu'on les rencontre dans la Iymphe et dans l'urine. Mais personne n'a encore vu le passage des éléments de la graisse du sang dans la lymphe et dans l'urine. On peut même démontrer que la graisse du sang ne passe pas dans la lymphe en dosant la graisse dans le sang et dans la lymphe du tronc lymphatique du cou. »
Suivent les détails de trois expériences qui prouvent que l’adjonction de graisse du chyle au sang (par injection intra-veineuse de chyle) ne fait pas augmenter la teneur en graisse de la lymphe.
Teneur en graisse pour 100 de lymphe
1 expérience : avant l’adj. de graisse . . 0 137 — après — au O0 124 22 — avant — … Ne ee 0N200 — après — ET 0e — avant — o 254 — apres — 18 2% aur60
2 os
Cependant dans ces expériences la lymphe après l'injection intra-veineuse de chyle changeait d’aspect, car tandis qu'elle était rougeâtre avant, elle devenait lactescente. L'examen microscopique et les analyses montrent que cet aspect n’est pas dû à une augmentation de la teneur en graisse. Il semble que cette lactescence soit due à des substances albuminoïdes, comme le montre l'augmentation de l’extrait sec de la lymphe après l'injection de chyle. La recherche de la graisse dans l'urine a montré qu'il n'en passe pas dans ce liquide.
« Si done,à la suite de l'injection d’une grosse quanüté de graisse du chyle, la graisse n’augmente ni dans la lymphe, ni dans l'urine, 1l faut bien en conclure que les particules de graisse ne traversent pas les capillaires. »
EXPÉRIENCES PERSONNELLES
Nous avons voulu tout d’abord, M. Doyon et moi, résoudre la question importante : le sang artériel et le sang veineux ont-ils une teneur en graisses différentes? Cette question nous semblait encore en litige, puisque Bornstein (loc. cit.) y donne une réponse positive, et Rôhmann et Müsham une réponse négative. Nous nous sommes inspiré des expériences de ces auteurs pour fixer le protocole des nôtres, nous efforçant d’éliminer toutes les causes d'erreur dans la prise du sang et d'augmenter autant que possible la précision des dosages.
Prise de sang. — Il était indispensable de se sou-
En jee mettre aux conditions suivantes : 1° éviter d'interrompre la circulation du sang au moment de la prise; 2° faire la prise de sang dans l'artère et dans la veine simultanément; 3° éviter toute évaporation du sang avant la pesée.
Pour cela,nous avons fait nos expériences sur le sang de l'artère et de la veine fémorale d’un chien.
La région où passent les vaisseaux était préparée, et ceux-ci soigneusementisolés. Au moment de la saignée on enfonçait simultanément un trocart de calibre convenable dans chacun de ces vaisseaux et l’on recueillait très rapidement une quarantaine de grammes de chaeun des deux sangs dans des flacons pleins d'alcool faciles à peser.
Dosage. — Les dosages ont été effectués par la méthode que J'ai exposée dans le chapitre précédent. Le tableau que je donne ici indique quelle précision donne cette méthode dans la comparaison de deux résultats :
Sang de l'artère fémorale
Extrait Acides organiques
éthéré à l’état d’éthers 0/00 0/00 Première expérience . . 8,44 7,20 — AE 8,36 7,38 Deuxième expérience. . 6,55 5,67 — À 6,58 5,69
Comme on le voit, notre méthode peut parfaitement servir à la comparaison des résultats donnés par deux sangs, puisque la limite des erreurs est au-dessous de 0,10 pour 1000.
Voici les résultats obtenus dans quatre de nos expé-
riences :
Extrait éthére du sang:
fémorale fémorale 0/00 0/00 Chien à jeun depuis 24 heures. 4,33 4,30 Chien en digestion 4 heures après un repas de graisse. . 8,40 8,96 Chien en digestion 4 heures apres un repas de graisse. . 6,56 6,21 Chien à jeun depuis 48 heures, 5,0 4,79
- Simaintenant nous comparons entre eux les résultats fournis par les sangs artériels et veineux, nous voyons que sur 4 expériences, 3 sont favorables à l’idée qui voudrait que le sang artériel fût plus riche en graisse que le sang veineux; une seule indiquerait le contraire. Mais si la diminution de la teneur en graisse de l’artère à la veine a pu être constatée trois fois et si elle est supérieure dans deux cas à la limite des erreurs de dosage, elle est encore tellement faible qu'il est impossible de conclure que le sang artériel est plus riche en graisse que le sang veineux. S'il existe réellement une différence entre ces deux sangs à ce point de vue, elle est tellement faible qu'avec les méthodes de saignée même les plus perfectionnées on ne peut arriver à la mettre en évidence d’un façon certaine.