DES DEUX VIES. IH
sent. Privés des sucs qui les nourrissaient, un grand nombre de poils tombent. Les odeurs ne font sur le nez qu’une faible impression.
Le goût se soutient un peu, parce que, lié à la vie organique autant qu’à l’animale, ce sens est nécessaire auxfonctions intérieures. Aussi, lorsque toutos les sensations agréables fuient le vieillard, quand leur absence a déjà brisé en partie les liens qui l’attachent aux corps environnants, celle-ci lui reste encore j elle est le dernier fil auquel est suspendu le bonheur d’exister.
Ainsi isolé au milieu de la nature, privé déjà en partie des fonctions des organes sensitifs, le vieillard voit bientôt s’éteindre aussi celles du cerveau. Chez lui presque plus de perception, par là même que presque rien du côté des sens n’en détermine l’exercice; l’imagination s’émousse, et bientôt devient nulle.
La mémoire deschoses présentes se détruit; le vieillard oublie én un instant ce qu’on vient de lui dire, parce que ses sens externes affaiblis, et déjà pour ainsi dire morts, ne lui confirment point ce que son esprit lui apprend. Les idées fuient, quand des images tracées par les sens n’en retiennent pas l’empreinte. Au contraire, le souvenir du passé reste encore dans ce dernier âge. Ce que le vieillard sait d’autrefois, ce sont ses sens qui le lui ont appris, ou du moins qui le lui ont confirmé.
Il diffère de l’enfant en ce que celui-ci ne juge que d’après les sensations qu’il éprouve, et que lui ne le fait que d’après «elles qu’il a éprouvées.
Le résultat de ces deux états est le même ; car le jugement est également incertain, soit que les sensations actuelles, soit que les sensations passées lui servent exclusivement d’appui ; sa justesse tient essentiellement à leur comparaison. Qui ne sait, par exemple, que, dans les jugements fondés sur la vision, l’impression actuelle nous tromperait souvent, si l’impression passée ne rectifiait l’erreur? D’un autre côté, n’observe-t-^on pas que bientôt
112 de la fin naturelle
l6s SGnsRtions fintéccdentes deviGnnent confuses, si des sensations nouvelles et analogues ne regravent les traits du tableau qu’elles ont laissé en nous t
Le présent et 1e passé sont donc également nécessaires dans nos sensations pour la perfection du jugement qui en résulte. Que l’un ou l’autre manque, plus de comparaison entre eux, plus de précision par conséquent dans le jugement.
Voilà comment le premier et le dernier âge sont également remarquables par leur incertitude, comment on s exprime avec beaucoup de vérité, quand on dit que les vieillards tombent en enfance : ces deux périodes de la vie se touchent par l’irrégularité du jugement; ils ne diffèrent que par le priiicipe de cette irrégularité.
Do même que l’interruption des fonctions du cerveau est dans le vieillard une suite de l’anéantissement presque entier decellesdu système sensitif externe, de même l’aifai^ faussement de la locomotion et de la voix succède inévitablement à l’inaction du cerveau. Cet organe réagit, en effet, sur les muscles, dans la môme proportion que les sens agissent sur lui.
Les mouvements du vieillard sont lents et rares ; il ne sort qu’avec peine de l’attitude où il se trouve. Assis près du feu qui le réchauffe, il y passe les jours concentré en lui-même ; étranger à ce qui l’entoure, privé de désirs, de passions, de sensations, parlant peu, parce qu’il n’est déterminé par rien à rompre le silence ; heureux de sentir qu’il existe encore, quand tous les autres sentiments se sont déjà presque évanouis pour lui.
Ajouterai-je à cette cause de l’inaction des vieillards la rigidité de leurs muscles, la diminution de contractilité dans ces organes? Sans doute, cela y influe spécialement ; ^mais ce n’est pas là la raison principale, puisque le cœur, les fibres musculaires des intestins contractent aussi cette rigidité, et sont privés cependant bien moins vite que les muscles volontaires de la faculté de se mouvoir. Ce n’est
DES DEUX VIES
pas la faculté que ceux-ci perdent, c’est la cause qui en détermine l’exercice , je veux dire l'action cérébrale.
S’il était possible de composer un homme, d’une part avec les organes des sens et le cerveau du vieillard, de l’autre avec les muscles d’un adolescent, les mouvements volontaires, chez cet homme-là, ne seraient guère plus développés, parce qu’il ne sutlit pas qu’un muscle puisse se contracter, il faut que sa puissance soit mise en action; or, quelle cause déterminera ici cette action ?
Il est facile de voir d’après ce que nous venons de dire que les fonctions externes s’éteignent peu à peu chez le vieillard ; que la vie animale a déjà presque entièrement cessé lorsque l’organique est encore en activité. Sous ce rapport, l’état de l’animal que la mort naturelle va anéantir se rapproche de celui oü il se trouvait dans le sein de sa mère, et ipême de celui du végétal, qui ne vit qu’au dedans, et pour qui toute la nature est en silence.
Si on se rappelle maintenant que le sommeil retranche plus d’un tiers de sa durée à la vie animale ; si l’on ajoute cet intervalle d’action à son absence complète dans tes neuf premiers mois et à l’inactivité presque entière à la- , quelle elle se trouve réduite dans les derniers temps de l’existence, il sera facile de voir combien est grande la disproportion de sa durée avec celle de la vie organique qui s’exerce d’une manière continue.
Mais pourquoi, lorsque nous avons cessé d’être au dehors, existons-nous encore au dedans, puisque les sens ou la locomotion, etc., sont destinés surtout à nous mettre en rapport avec les corps qui doivent nous nourrir? pourquoi ces fonctions s’affaiblissent-elles dans une disproportion plus grande que les internes? pourquoi n’y a-t-il pas un rapport exact entre leur cessation ?
Je ne puis entièrement résoudre cette question. J’observe seulement que la société influe spécialement sur cette différence.
L’homme au milieu de ses semblables se sert beaucoup
y ■- jOOgk