DE LA FIN NATIREUB
de la vie animale, dont les ressorts sont habituellement plus faf ignés que ceux de la vie organique. Tout est usé dans cette vie sous l’influence sociale : la vue, par les lumières artificielles ; l’ouïe, par des sons trop répétés, surtout par la parole qui manque aux animaux, dont les communications entre eux au moyeu de l’oreille sont bien moins nombreuses; l’odorat, par les odeurs dépravées; le goût, par des saveurs qui ne sont point dans la nature; le toucher et le tact, par les vêtements ; le cerveau , par la réflexion, etc. ; tout le système nerveux, par mille affections que la société donne seule, ou du moins qu’elle multiplie.
Nous vivons donc au dehors avec excès, si je puis me servir de ce terme; nous abusons de la vie animale; elle est circonscrite par la nature dans des limites que nous avons trop agrandies pour sa durée. Aussi n’est-il pas étonnant qu’elle finisse promptement. En effet , nous avons vu les forces vitales divisées en deux ordres, l’un appartenant à cette vie, l’autre à l’organique. On peut comparer ces deux ordres à deux lumières qui brûlent en même temps, et qui n’ont pour aliment qu’une quantité déterminée de matériaux. Si l’une est plus excitée que l’autre, si plus de vent l’agite, il faut bien qu’elle s’éteigne plus vite.
Cette influence sociale sur les deux vies est, jusqu’à un certain point, avantageuse à l’homme, qu’elle dégage peu à peu des liens qui l’attachent à ce qui l’entoure, et pour qui elle rend ainsi moins cruel l’instant qui vient rompre ces liens.
L’idée de notre heure suprême n’est pénible que parce qu’elle termine notre vie animale, que parce qu’elle fait cesser toutes les fonctions qui nous mettent en rapport avec ce qui nous entoure. C’est la privation de cesfonctions qui sème l’épouvante et l’efiroi sur les bords de notre tombe.
Ce n’est pas la douleur que nous redoutons : combien
DES DEUX VIES. il5
n’esl-il pas de mourants pour qui le don de Inexistence serait précieux, quoiqu’il s’achèterait par une suite non interrompue de souffrances! Voyez l’animal qui vit peu au dehors, qui n’a de relations que pour ses besoins matériels ; il ne frissonne point en voyant l’instant où il va cesser d’être.
S’il était possible de supposer un homme dont la mort, ne portant que sur toutes les fonctions internes, comme la circulation, la digestion, les sécrétions, etc., laissât subsister l’ensemble de la vie animale, cet homme verrait d’un œil indifférent s’approcher le terme de sa vie organique, parce qu’il sentirait que le bien de l’existence ne lui est point attaché, et qu’il sera en étal, après ce genre de mort, de sentir et d’éprouver presque tout ce qui auparavant faisait son bonheur.
Si la vie animale donc vient à cesser par gradation, si chacun des nœuds qui nous enchaînent au plaisir de vivre se rompt peu à peu, ce plaisir nous échappera sans que nous nous en apercevions, et déjà l’homme en aura oublié le prix lorsque la mort viendra le frapper. <
C’est ce que nous remarquons dans le vieillard qui arrive, par la perte successive et partielle de ses fonctions externes, à la perte totale de son existence. Sa destruction se rapproche de celle du végétal, qui, faute de relatii'.»ao, n’ayant pas la conscience de sa vie, ne saurait avoir cello de sa mort. [S]
§ U. La Tie organique ne finit pas dans la mort naturelie comme dans 1a
accidentelle. .
La vie organique restée au vieillard, après la perte presque totale de la vie animale, se termine chez lui d’une manière toute différente de celle que nous offre sa fin dans les morts violentes et subites. Celles-ci ont véritablement deux périodes ; la première est marquée par la cessation soudaine de la respiration et de la circulation, double fonC'
DK LA FIN NATlhELIE
tion qiii finit presque toujours alors en même temps que la vie animale ; la seconde, plus lente dans ses phénomènes, nous montre le terme des autres fonctions organiques, amené d’une manière lente et graduée. -
Les sucs digestifs dissolvent encore dans l’estomac les aliments qui s’y trouvent, et sur lesquels ses parois, assez longtemps irritables, peuvent aussi agir. Les expériences des médecins anglais et italiens sur l’absorption, expériences que j’ai toutes répétées, ont prouvé que cette fonction restait souvent en activité après la mort générale, sinon aussi longtemps que quelques-uns l’ont assuré, au moins pendant un intervalle très- marqué. Qui ne sait que les excrétions de l’urine, des matières fécales, effet de l’irritabilité conservée dans la vessie et dans le rectum, se font plusieurs heures après les morts subites?
La nutrition est encore manifeste dans les cheveux et les ongles; elle le serait sans doute dans toutes les autres parties, ainsi que les sécrétions, si nous pouvions observer les mouvements insensibles dont ces deux fonctions résultent. Le cœur étant enlevé dans les grenouilles, on peut observer encore la circulation capillaire sous la seule influence des forces toniques. La chaleur animale se conserve dans la plupart des morts subites, dans les asphyxies en particulier, bien au delà du terme nécessaire à un corps non vivant pour perdre celle qui est développée à l’instant où « cesse la vie générale.
Je pourrais ajouter à ces observations une foule d’autres faits qui établiraient, comme elles, que la vie organique finit dans les morts subites d’une manière lente et graduée ; que ces morts frappent d’abord l’harmonie des fonctions internes, qu’elles atteignent aussi tout à coup la circulation générale et la respiration, mais qu’elles ne portent sur les autres qu’une influence successive : c’est d’abord l’ensemble ; ce sont ensuite les détails de la vie organique qui se terminant dans ces genres de mort,
- Au contraire, dans celle qu’amène la vieillesse, l’en-
DES DEUX VIES
semble des fonctions ne cesse que parce que chacune s’est successivement éteinte. Les forces abandonnent peu à peu chaque organe; la digestion languit ; les sécrétions et l’absorption finissent ; la circulation capillaire s’embarrasse : dépourvue des forces toniques qui y président habituellement, elle s’arrête. Enfin la mort vient aussi suspendre, dans les gros vaisseaux, la circulation générale. C’est le cœur qui finit le dernier ses contractions : il est, comme l’on dit, Vultimum moriens.
Voici donc la grande différence qui distingue la mort de vieillesse d’avec celle qui est l’effet d’un coup subit; c’est que dans l’une, la vie commence à s’éteindre dans toutes les parties, et cesse ensuite dans le coeur : la mort exerce son empire de la circonférence au centre. Dans l’autre, la vie s’éteint dans le cœur, et ensuite dans toutes les parties ; c’est du centre à la circonférence que la mort enchaîne ses phénomènes. [T]