DE L ÉDITEUR
montre un anima], où il n’est pas plus long que le corps, il prend aussitôt cette position médiane, comme dans la lamproie, par exemple.
« En résumé donc, la symétrie des organes de la vie organique tient à des circonstances essentielles, profondes ; et leurs irrégularités, quand il en existe, ne tiennent qu’à des circonstances secondaires et accidentelles. La symétrie môme pour les organes de la vie organique forme donc la vie générale de l’économie. »
Certes, voilà de véritables exceptions auxquelles Bichat, tout en en admettant quelques-unes, n’avait pas songé. Reconnaissons toutefois que la doctrine reste approximativement exacte pour l’homme et un grand nombre d’animaux supérieurs, considérés après les premières transformations de la vie embryogénique jusqu’à la mort.
Mais ce n’est pas tout. Bichat affirme que le caractère assigné par lui aux formes des organes de la vie organique « est exactement tracé dans l’homme et dans les genres voisins du sien pour la periection. » 11 ajoute que « ce n’est que là où il va l’examiner, et que, pour le saisir, l’inspection seule suffit. » Eh bien , chez l’homme lui-même , si on en croit M. Serres, le caractère, jugé si exactement tracé , serait encore en défaut au point de vue embryogénique, comme il l’a été au point de vue de l’anatomie comparée. Selon M. Serres, tous les organes sont doubles à leur apparition, et se complètent par leur réunion à la ligne médiane. 11 a formulé, pour exprimer ces faits contestés par d’autres embryogénistes, une loi de formation centripète des organes. Mais, hâtons-nous de le dire, cette loi n’est admise que par son auteur. Il nous est impossible de reproduire ici les ingénieuses explications à l’aide desquelles ce savant anatomiste nous montre les organes de la vie organique, selon lui, si réguliers dans leur formation première, ou si symétriques dans leur position primitive, s’éloignant de ces types harmonieux pour afiecter l’irrégularité et le défaut de symétrie qui caractérisent la plupart des organes de la vie nutritive. Ceux de nos lecteurs qui désirent connaître comment ont lieu ces transformations embryogéniques , que. M. Serres fait régir par une loi de l’équilibration des organismes, en trouveront l’exposé fait par lui-même dans l’article Orqanogénie de l'Encyclopédie nouvelle.
^OTES
Note [E]. De l’harmonie d^action dans la vie animale.
Bichat est entraîné trop loin lorsqu’il conclut de la dispos!* tion symétrique que présentent les orçânes de la vie animale à la nécessité absolue d’une harmonie complète d’action dans les organes symétriques. « Deux parties, dit-il, essentiellement semblables par leur structure, ne sauraient être différentes par leur manière d’agii. » Personne ne conteste que la manière d’agir ne soit la même dans deux organes symétriques d’une même fonction ; mais ce que l’on conteste, c’est qu’ils agissent nécessairement l’un et l’autre avec la même intensité. Des conditions particulières et profondément cachées de structure peuvent permettre à l’un une intensité d’action dont l’autre serait incapable, sans que pour cela ils cessent de nous paraître exactement semblables. Qui peut affirmer que cette ressemblance soit souvent telle que nous la voyons î N’est-il pas probable, au contraire, qu’il existe toujours entre deux oi^anes on appareils symétriques une diflérence anatomique inaccessible aux sens 1 Sans nous engager dans les mystères de l’organisation, consultons les phénomènes tels qu’ils s’offrent à notre observation.
L'inégalité de force entre les deux yeux ou les deux oreilles n’est point une cause de trouble dans la vision : aussi Bichat, dans les exemples qu’il cite, semble-t-il avoir moins en vue cette inégalité de force qu’une discordance dans la nature même des impressions. Il est certain que si un homme reçoit par un des yeux l’impression du rouge et par l’autre l’impression du jaune, ainsi que cela arrive dans certaines névroses oculaires, il y aura alors trouble dans la vision, et ce trouble sera dû à la discordance des impressions visuelles. Mais ce n’est pas ce qui est en question. Pourquoi appeler notre attention sur des faits de ce genre, quand il s’agit de l’inégalité dans l’intensité fonctionnelle d’un des organes symétriques 1 C’est sur ce terrain que le problème doit rester. Or, il est loin d’être prouvé que les deux yefix, les deux oreilles, etc., fonctionnent à la fois et avec la même intensité dans tous les moments de la sensation visuelle, auditive, etc. 11 semble, au contraire, que les organes symétriques d’un sens externe sont destinés en même temps à s’entr’aider et à se suppléer , en prenant alternativement la
DE l’Éditeur.
plus gi-andc part à la fonction commune ; c'est ce qui a lieu surtout pour le toucher, où l'action simultanée des deux mains est rarement nécessaire. Si cela est ainsi , et c’est au reste ce que l’expérience conflrme pour la vision, les inconvénients qui résultent, selon Bichat, de l'inégalité d’action sont loin d’être aussi grands qu’il nous les représente, d’autant plus que l’action de l’organe plus faible trouve sa compensation dans le J surcroît d’énergie propre à l’organe plus fort (1). Cette compensation a lieu suivant des lois que Bichat lui>même a reconnues et proclamées dans un des articles suivants, et en vertu des- ' quelles l’intensité fonctionnelle d’un organe est d’autant plus grande qu’il est soumis à un exercice plus fréquent, et la sensibilité se porleavec d’autant plus d’énergie sur un point qu’elle fait davantage défaut dans un autre.
•Mais l’erreiu' de Bichat, déjà si évidente par ce que nous venons de dire, devient plus évidente encore quand il applique ses idées sur l’inégalité d’action des organes symétriques de la sensation à l’appréciation de l’in^alité d’action qui peut existe!*^ entre les deux hémisphères cérébraux. « Le cerveau est à râme, dit-il, ce que les sens sont au cerveau : il transmet à ràmc l’ébranlement venu des sens, comme ceux-ci lui envoient les impressions que font sur eux les corps environnants. Or, si le défaut d’harmonie dans le système sensitif extérieur trou-
(I) • Il y a un grand nombre de peraonnes, dit M. Magendie, ches leiqueUea lea deux jeux sont de force inégale et cbex lesquelles la vision ne s’en exécute pas moins avec netteté et précision. Ou peut s’assurer de cette dilféreuce de force par l’expérience suivante : on place devant les yeux deux verres colorés différemmeut, en rouge et en vert, par exemple; si l’œil devant lequel le verre rouge est placé est le plus fort, tous les objets qu’on regarde paraissent teints de cette couleur : s’il est le plus faible, au contraire, tous les objets sont teints de la couleur du verre placé devant l’autre œil. Enfin, si les deux yeux sont d’une force égale, on ne voit les objets ni verts ni rouges, mais grisâtres, à peu près comme on les verrait si les deux verres superposés étaient appliqués à un seul œil. On peut encore s’assurer de celte inégalité par un autre moyen. On place devant l’objectif d'une lunette un verre coloré dont l’épaisseur va en croissant, disposé de manière a tenir librement dans une coulisse; cela fait, on observe un objet lumineux (une étoile de première grandeur, par exemple), et on place le verre de manière à voir l’objet bien distinctement, puis on fait glisser la lame colorée de sorte que l'astre devienne de moins en moins lumineux et cesse enfin d'ètre aperçu ; or, chei les personnes dont les deux yeux sont de force inégale, ce moment arrive plus tôt pour un œil que pour l’autre. Cette expérience n’est pas moins décisive que l’autre, mais elle trappe moins, est plus difficile à bien faire, et exige un appareil, plus complii|ué ; c’est pourquoi elle a été plus rarement employée. > l
C , ‘.- Sri by CongU-
NOTES
ble les perceptions dn cerveau, pourquoi l’âme ne percevraitelle pas confusément, lorsque les deux hémisphères inégaux en force ne confondent pas en une seule la double impression qu’ils reçoivent? » Pour répondre à celte ingénieuse argumentation, il suffirait de répéter que l’inégalité d’action des organes des sens n’est point une cause de trouble dans la perception ; mais nous préférons y répondre en rappelant la prédominance presque constante d’un hémisphère sur l’autre.
Cette inégalité de développement, indiquée comme une cause ou au moins comme le signe d’une inégalité de force, a été souvent remaï quée. M. le docteur Bûchez, qui la regarde comme étant à peu près constante, pense, avec plusieurs physiologistes, que les opérations des deux hémisphères cérébraux sont alternatives plutôt que simultanées, et que, par conséquent, chacun d’eux est disposé de manière à pouvoir fonctionner seul. Des faits pathologiques viennent d’ailleurs confirmer cette opinion^ M. le docteur Longet en rapporte un grand nombre (1). Ces faits démonti'ent que de graves et profondes altérations, survenues graduellement dans la structure d’un hémisphère, n’impliquent point nécessairement le trouble des fonctions intellectuelles. Dans ces cas, ou remarque plutôt que les malades se tatiguent promptement, ce qui s’explique par l’inaction de l’hémisphère qui a cessé de suppléer l’autre.
Si les fonctions intellectuelles ne sont point nécessairement troublées par suite de l’altération organique d'un des hémisphères cérébraux, comment le seraient-elles par une simple inégalité de développement ? Étaient-elles troublées chez Bichat, qui, après sa mort, présenta à l’examen pieux de ses confrères une si grande inégalité de volume entre les deux hémisphères de son cerveau? L’autopsie de cet illustre physiologiste a donné le démenti le plus éclatant à la théorie qu’il avait exposée avec tant de prédilection.
Quant aux organes symétriques de la locomotion, nous devons rappeler que, parmi eux, il en est qui sont destinés au toucher, et que leurs mouv«nents ont surtout pour but de lavoriseï' l’exercice de ce sens. Considérées ainsi, les deux mains peuvent agir avec une parfaite indépendance l’une de
(I) Anatomie et physiologie du système nerveux de l’homme et des onimnux vertébrés, 1. 1, p. 666 el suit,
DE l’Éditeur.
l'autre. Ce que Bichat appelle improprement Vharmonie d’action n’est point nécessaire à l’exercice de leurs fonctions sensoriales, ainsi que Buisson l'a parfaitement démontré.
Quant aux organes de la locomotion proprement dits, on sait que chez l’homme ils sont plus développés à droite qu’à gauche. En résulte-t-il une discordance d’action dans les mouvements * qu’ils exécutent? Cela devrait être d’après la théorie de Bichat. Aussi, pour échapper à l’objection, se hàte-t-il de nous déclarer que a la discordance des organes locomoteurs porte non sur la force, mais sur l’agilité des mouvements. » 11 conslut de cette ingénieuse distinction que, si la discordance existe, elle n’est pas dans la nature; c’est « un résultat de nos habitudes sociales, qui, en multipliant les mouvements d'un côté, augmentent leur adresse sans trop ajouter à leur force... » Ces subtilités sont indignes d’un aussi grand esprit. N’est-il pas certain que l’inégalité de développement entre les membres du côté droit et ceux du côté gauche existe déjà à la naissance, que Fartère destinée au bras droit est plus volumineuse que celle du bras gauche ? Bichat admet et conteste tour à tour ces faits fort connus des anatomistes. Quant à ceux qu’il avance à l’appui de son arrangement systématique, ils ne supjH)rtent pas l’examen. Plusieurs peuples orientaux écrivent de droite à gauche. Les exercices militaires n’influent point sur les habitudes des masses, qui sont déjà prises loi sque le citoyen atteint l’àge de porter les armes. La marche des quadrupèdes repose sur d’autres conditions que la marche de l’homme , et ces conditions ne se résument point dans l’égalité de développement de leurs organes locomoteurs de l’un et de l’autre côté, etc., etc.
Disons plutôt que l’agilité est une faculté complexe qui appaitient autant à l’intelligence et à la sensibilité qu’au mouvement ; (ju’elle repose , comme la force, sur des aptitudes congénitales ou naturelles ; et que, si on l’a remarquée plus habituellement dans les membres du côté droit, c’est que ces membres, étant plus forts, sont en même temps ceux que l’oa fait tout naturellement agir de préférence. Reconnaissons aussî qu’elle se perfectionne par l’habitude ; mais n’attribuons pas à ce perfectionnement, en quelque sorte artiflciél, une inégalité de développement qui apparaît à la naissance, qui précède tout
exercice, et que l’exercice doit sans doute contribuer à rendre plus évidente.
Concluons que l’inégalité de force ou de développement, que Bichat regarde comme exceptionnelle ou anormale, est un fait constant et normal. Concluons encore que ce qu’il appelle harmonie (inaction n’est pas en défaut pour cela ; car Tharmonie existe là où deux organes concourent au même but, soit que les oi’ganes symétriques se suppléent et alternent dans leurs opérations, soit qu’ils agissent simultanément. Si la fonction s’accomplit par leur concours, il y a entre eux harmonie d’action. Ce mot, comme l’on voit, n’a pas reçu de Bichat sa véritable signification. Nous verrons dans la note suivante que le mot discordance n’est pas plus heureux.
Note [F]. Discordance d'action de la vie organique.
Pour être fidèle à sa théorie, Bichat s’efibree de démontrer |que la discordance d’action est la loi des organes de la vie organique, comme si la loi des balancements , celle des sympa- |thies, ou mieux encore la loi des synergies, qui y régnent souiverainement , n’y étaient pas un obstacle constant à cette 'discordance. Ce mot, d’ailleurs, doit être banni du langage des physiologistes, alors même que quelques phénomènes excep- ^tionnels, considérés à un point de vue. particulier, pussent s’en accommoder. Or, c’est précisément pour indiquer la merveilleuse disposition en vertu de laquelle un organe ou une portion d’organe supplée les pai ties congénères frappées de maladie, que Bichat emploie ce malheureux mot. 11 importe d’établir 'cette vérité, à savoir, que, dans la vie organique comme dans la vie animale, quoique dans des conditions et à des degrés différents, les organes symetriques ou congénères se suppléent. jAinsi, un poumon sain supplée dans la respiration son congénère induré ou affecté de tubercules; un rein supplée de même le rein du côté opposé, comme un hémisphère à l’état iHormal supplée dans les actes de l’entendement celui qui est frappé de maladie, lorsque celui-ci a subi une lente et graduelle altération dans sa structure. 11 y a donc ici analogie évi- [dente entre les" organes des deux vies. Bichat n’a voulu y voir que des différences.
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Bichat fait ressortir avec soin les variations nombreuses auxquelles sont soumises les fonctions de la vie organique; mais ces variations n’ont-elles pas leur retentissement dans celles de la vie animale? Qui n’a remarqué les vicissitudes de la volonté, de l’entendement, des émotions diverses; que la volonté d’un jour est rarement celle du lendemain; que les facultés intellectuelles s’exercent avec une inégale intensité aux différentes heures de la même journée ; que le moral subit à chaque instant une foule de modifications? Toutes ces variations dans l’une et l’autre vie s’enchaînent réciproquement : la circulation étant plus rapide, l’entendement est plus actif; certaines idées se faisant jour, la circulation est accrue. En quoi, d’ailleurs, ces variations peuvent-elles s’opposer à l’harmonie d’action? Cette harmonie n’est-elle pas constante dans tous les phénomènes physiologiques, et ne ressort-elle pas plus évidente encore des changements qui ont lieu pendant la vie?.... Tout ce que Bichat dit à ce sujet ne prouve donc rien en faveur de son arrangement systématique.
îioTE [G]. U h(Mtude émousse le sentiment.
Bichat se trompe souvent dans ses appréciations physiedogiques en se laissant entraîner par les mots avant d’en avoir précisé le sens. Il eût été plus exact de dire que l’habitude diminue l’intensité des émotions : car on ne saurait appeler sentiment ce qui n’est que l’impression du plaisir et de la douleur. Le sentiment est plus que cela : il implique un désir ; lorsque ce désir est immodéré, il devient une passion. Or l’habitude, ou le renouvellement des excitations auquel on donne ce nom, est loin d’affaiblir les désirs et les passions, qu'elle tend, au contraire, à rendre insatiables : l'ambitieux court toujours après des conquêtes plus grandes que ceHesdont il vient d’être mis eu possession ; l’avare convoite toujours de plus riches hésors ; le vaniteux recherche toujours de plus puérils triomphes; le voluptueux rêve sans cesse des voluptés plus vives, etc. L’insatiabilité est le tourment des hommes habitués à satisfaire tous leurs désirs. Le sentiment satisfait sur un point s’agite plus vivement sur un autre : l’objet change, mais la passion persiste et s’accroît.
L’habitude n’émousse donc point le sentiment; en dimi-
HOTES
nuant l’intensité des émotions, ce qui est inséparable de la satisfaction d’un sentiment, elle nous porte à en rechercher de nouvelles. Une émotion agréable, lorsqu’elle est souvent éprouvée, devient moins vive; de là la satiété qui suit le plaisir. Mais il ne faut pas s’y méprendre : cette satiété n’est point l’épuisement du désir ; c’est plutôt le désespoir de la passion réclamant de nouvelles jouissances et n’en apercevant plus. C’est l’insatiabilité aux prises avec le néant.
Mais est-ce toujours l’habitude qui, dans les exemples donnés par Bichat, affaiblit les émotions?... 11 est permis d’en douter : car il suffit souvent, pour qu’une impression agréable ou pénible soit produite avec moins de force, qu’elle ait été éprouvée une seule fois ; il suffit même qu’elle ait été prévue, qu’elle ait été présente à notre pensée, d’après la notion plus ou moins exacte qui nous en a été donnée. Qu’une émotion- soit connue, qu’elle soit attendue, que toute soudaineté soit devenue impossible, elle sera désormais acquise à la personnalité de l’homme ; elle y sera toujours présente sous forme d’idée ; elle deviendra par là un obstacle à ce que la modification physiologique dont elle est l’expression se reproduise avec la même intensité. 11 ne faut donc pas présenter comme un résultat du renouvellement des émotions ce qui est en réalité le résultat de l’intervention d’une idée ou d’un simple souvenir.
11 est une autre considération qui doit contribuer à amoindrir la part attribuée à l’habitude dans l’affaiblissement des émotions. Cette considération , la voici : une émotion recherchée d’abord avec ardeur, sous l’influence d’un violent désir, ne peut pas être la même lorsque, ayant été éprouvée, le désir est satisfait. Le calme qui succède à une satisfaction obtenue n’a rien de commun avec l’indifférence produite par l’habitude. Cette satisfaction est moins vivement désirée, et partant l’émotion est moins vive ; voilà tout. Cela revient à dire que l’objet possédé cesse d’être désiré. Ce qui est bien naturel. 11 serait assez étrange que l’on persistât à désirer ce que l’on possède.
L’habitude joue donc, dans les pages auxquelles cette note se rapporte, un rôle qui est loin de lui appartenir réellement; et Bichat, après avoir mis sur le compte de l’habitude des effets auxquels elle est parfaitement étrangère, conclut bravement que la constance et la fidélité dans les affections ne sont
DE L’ÉDITBCIt. 297
pas dans la nature! Heureusement il n'en est pas ainsi, puisque l’habitude forti&e les bons sentiments et les transforme en besoins ; puisque l’idée toujours présente des premières émo> lions ajoute encore à la durée des véritables affections qui les ont fait éprouver.
Si l’habitude produit réellement les effets opposés que lui attribue Bichat, il faut croire que ce mot un peu vague est employé indistinctement pour exprimer des choses bien différentes. 11 nous est impossible de présenter ici toutes les réflexions que ce doute nous suggère. Ce qui est certain, à nos yeux du moins, c’est que, considérée comme le renouvellement normal des excitations nerveuses, l'habitude produit le même effet dans tous les cas, soit qu’il s’agisse des impressions sensoriales, des opérations intellectuelles et des mouvements volontaires (t), soit qu’il s’agisse des impressions affectives, des désirs, des sentiments et des passions. Le renouvellement gradué des excitations perfectionne ceux-là et fortifie ceux-ci. Lorsque ce, renouvellement est porté plus loin, il les surexcite les uns et les autres. Quant aux émotions, si elles perdent de leur intensité lorsqu’elles ont été éprouvées une ou plusieurs fois, cela tient à des causes auxquelles l’habitude doit être regardée comme étant étrangère (2).
Note [H]. De Vhabüxtde dans la vie organiqtte.
Bichat reconnaît lui-même que l’habitude exerce son empire sur quelques-uns des organes appartenant à la vie organique; mais il se hâte d’expliquer cette exception en faisant observer que ces organes appartiennent à la fois aux deux vies. L’habitude, néanmoins, en atteignant les organes intermédiaires, tels que les poumons et l’estomac, porte nécessairement son action au delà, dans le domaine de la vie exclusivement nutritive. Ainsi la faim, qui subit l’influence de l’habi-
(1) D&ds l’article où il traite de l'éducation de la vie animale, Bichat reviendra tur ce sujet, et il y démontrera l'inOuenee de l'eiereice snr le perfectionnement de ces fonctions.
(t) Nous avons Uché de déterminer les lois physiologiques qui régissent les phénomènes de l'habitude, dans le VI« chapitre de notre ouvrage sur let/<me((oiu et let maladies nerveuses, considérées dans leurs rapports aves tidueation sociale et privte, morale et physiçue.
' NOTES
tude, ne peut sc manifester sans être précédée ou accompagnée d'une modification dans la sécrétion de la salive, du suc gastrique, de la bile, du suc pancréatique, etc. Ainsi la respiration de gaz méphitiques ne peut subir l'influence de l'habitude sans que cette influence ait atteint la circulation, la nutrition elle-même. Quant à l'appétit vénérien, sur lequel l'habitude exerce un si grand empire, il est en relation étroite avec la circulation de l'appareil génito-urinaire et avec la sécrétion spermatique. La répétition de certains mouvements, les exercices gymnastiques portent leur action sur les organes intérieui-s cl concourent à en favoriser le développement. Quoi qu'il en soit, il est certain que les poumons, l'estomac, les intestins, le canal de l’urètre, etc., s'habituent à recevoir sans souffrance des impressions qui, au début, étaient douloureuses. La vie organique est donc accessible à l'influence de ce qu’on nomme* l'habitude, et cette influence peut jusqu’à un certain point s'expliquer. Ajoutons que l'action des médicaments est d’autant moins vive que les mêmes doses ont été plus souvent répétées. Ajoutons encore (jue certaines maladies tendent d’autant plus à reparaître qu’elles ont eu lieu plus souvent : telles sont les inflammations, les congestions, certaines fièvres, etc. Quelle est la raison physiologifjue de tous ces effets remarquables de l’habitude?... Nous l’ignorons complètement.
Mais il est d’autres faits dont la raison est moins obscure, et que Uichat n’a pas mentionnés, et que nous indiquerons sommairement lorsqu’il s’agira du développement de la vie organique après la naissance.
Note [1], Tout ce qui est relatif à l’entendement est relatif à la vie animale.
Remarquez l’inconvénient de la division des deux vies adoptée indifféremment pour l’homme et pour les animaux : avant de commencer ce paragraphe, Bichat est obligé de déclarer <]u’il s’agira surtout de l’homme. Il est certain qu’il ne peut y être question de l'animal. Mais s’il s’agit surtout de l’homme, ainsi qu'il le déclare, il reconnaît donc qu’il y est question aussi des animaux, des animaux supérieurs au moins, et la confusion qu’il eût fallu éviter reparaît nécessairement. D’ailleurs, ne fût-il question que de l’homme seul, la confusion se
BE t’ÉDITEin. 200
1 elrouveiait encore dans le langage dont il se sert, et qui est toujours le même, soit qu’il s’agisse de la vie humaine, soit qu’il s’agisse de la vie animale. Mais ce n’est réellement pas de l’homme seul qu’il va parler, puisqu’il mentionne les actes de l’intelligence et de la volonté comme étant dans rhonime « à leur plus haut point de perfection. r> Là est l’erreur. 11 est inexact de dire qu’ils sont plus parfaits chez l’homme, puisque seul il est capable de les produire. Si les actes de riutclligencc et de 'la volonté étaient les conséquences nécessaires des impressions extérieures et des impulsions internes, celle gradation pourrait être établie des animaux à l’homme. Mais cela n’est pas. L’activité est le caractère de l’intelligence et de la volonté dans l’homme; la passiveté est le caractère des opérations cérébrales de l’animal. 11 est inexact d’assimiler l’acte de l’homme qui se rappelle, imagine, réüéchit, compare, juge et se détermine, à l’opération de l’animal, dans lequel se reproduisent les impressions reçues, et dont le premier mouvement correspond à ces impressions. Chez le premier, il y a liberté : il peut renouveler et modifier à son gré les impressions; il peut en prévenir les conséquences. Chez le second, il y a fatalité : les impressions arrivent, se. succèdent et entraînent leurs conséquences. D’après cela, nous devons déplorer cette violence systématiquement faite à la logique par la plupart des physiologistes qui, comme Bichat, rapportent à la vie animale nonseulement « la méditation, la réflexion, le jugement, tout ce qui tient, en un mot, à l’association des idées, » mais encore les énergiques aspirations du sentiment, les luttes douloureuses de la vertu et les libres déterminations de la volonté.
Quel est dans l’homme l'élément de cette active et intelligente lil)erté qui transforme les opérations de son cerveau en actes de raison et de volonté ? C’est l’idée. En possédant l’idée, l’homme dispose d’une force à l’aide de laquelle il imprime le mouvement à son cerveau, en contrôle les opérations et en caractérise les impressions diverses. Celle force prend, chez lui, une forme déterminée dans le langage, qui est l’expression exclusivement humaine des conceptions ou des idées, comme le geste, l’attitude, la physionomie, etc., sont l’expression commune aux animaux et à l’homme, des émotions ou des affections. Par le langage, l’idée multiplie et étend ses rapports avec l’organisme cérébral; elle devient de plus, en échappant à la
NOTES
sphère de l’individu, un puissant niojen d’action sur l’organisme des générations qui sc pressent loin de nous dans le temps et dans l’espace. Comment Bicliat a-t-il pu méconnaître cet élément caractéristique de la raisou et de la volonté, et ne pas s'apercevoir que sur cet élément, inconnu chez les animaux, repose tout l’homme moral et intellectuel ? Comment se fait-il qu'aux yeux de la plupart des médecins les actes de la vie. humaine ne diffèrent des opérations de la vie animale que par un plus haut degré de perfection ? N’est-ce pas un élément tout nouveau ; et cet élément, qui brille dans tous les actes moraux et intellectuels de l’homme, qui intervient dans ses sentiments, dans ses appétits , jusque dans ses instincts, pour les trq/isformer en déterminations itiisonnées et libres, ne doit-il pas être proclamé par les médecins comme une force physiologique toujours présente, toujours active; et cette force, dont les effets sur l’organisme humain sont si nombreux, comme l’a démontré Buisson, ne doit-elle pas servir à distinguer la vie humaine de la vie animale?
Nous ferons remarquer, en terminant cette note, que la vie animale, aux yeux de Bichat, comprend les sensations, les perceptions, les diverses opérations classiques de l’entciidement, la locomotion et la voix. Quant aux sentiments , aux passions et aux déterminations volontaires non manifestées par des mouvements, il n’en est point fait mention comme appartenant à la vie animale, qui se trouve ainsi réduite à de bien étroites limites. .
Note [J]. Tout ce qui est relatif aux passions appartient à la vie
organique.
Préoccupé des limites à établir entrç les deux vies , Bichat n’hésite pas, après avoir placé l'entendement et la locomotion dans le domaine de la vie animale, à placer les passions et les expressions sentimentales dans le domaine de la vie organique. 11 ne üt toutefois qu'adopter à ce sujet la doctrine que Cabanis ' avait développée dans ses mémoires sur les Rapports du physique et du moral. Cette doctrine a déjà été ailleurs, de notre part, l’objet d’uue discussion étendue (1). Nous nous bornerons,
(<) Vovet notre mémoire intitulé : Qtie/aut4l tnUndrt, en physiologie et en
DE l’Éditeur. 301
dans cette note et dans les deux suivantes, à poser nctteiueut les questions soulevées par Oichat ; aller plus loin , ce serait entreprendre d’écrire un livre à propos d’une note.
« Tout ce qui est relatif aux passions appartient à la vie organique, » telle est la proposition que Bicliat veut démontrer. Conçue en ces termes, cette proposition a toujours paru inexacte et erronée, et tes preuves qu’il a produites à l’appui n’ont point conquis rasscntiment des physiologistes contemporains. Ceux-ci opposent à la doctrine de Cabanis et de Bicliat une proposition, à notre avis, tout aussi inexacte et tout aussi erronée, qui peut être énoncée ainsi : Tout ce qui est relatif aux passions appartient à la vie animale. Cabanis et Bichat avaient fixé dans les viscères thoraciques et abdominaux le siège des passions; les physiologistes contemporains le (Ixcrcut dans le cerveau . ainsi la vie atTective , qui avait été radicalement isolée de la vie intellectuelle, fut bientôt entièrement confondue avec elle. Séparation trop absolue d’une part, et de l’autre confusion trop évidente.
Quels sont les éléments physiologiques de la passion chez l’homme ? Telle est la première question à laquelle il faut répondre. 11 sera aisé ensuite d’en déterminer, au moins d’une' manière générale, les éléments anatomiques. .Mais auparavant il faut s’entendre sur les mots . car là est toujours la première difficulté dans les discussions psycho-physiologiques.
Les passions ont été confondues avec les émotions : ainsi Bichat appelle passions la joie, la tristesse, la colère, etc., au lieu do réserver ce nom aux sentiments et aux désirs plus ou moins impérieux qui ont pour objet une satisfaction déterminée, comme famonr, la haine, l’ambition, la vanité, etcJ Confondues ainsi avec les émotions, les passions appartiennent incontestablement à la vie organique, et Bichat semble avoir voulu consacrer celte confusion quand il déclare que « l’elTet de toute espèce de passion, constamment étranger à la vie animale, est de faire naître un changement quelconque dans la vie organique. » Ce changement est précisément ce qui constitue l’émotion ; celle-ci peut donc être regardée, d’après les paroles mêmes de Bichat, plutôt comme un effet de la
pathologie, par ces mole : Influence du physique sut le moral et influence du moral sur le physique} hnukhet JÙBKO-rsvuiioLuoiQDia, t. i, p. t.
passion que comme la passion elle-même. Un homme recherche avec ardeur une satisfaction : si cette satisfaction paraît pro- 'chaine ou probable, il y a espérance, joie, contentement; si elle paraît éloignée et douteuse, il y a crainte, tristesse, inquiétude. L’émotion est inséparable des passions; elle n’existe en général que par les désirs ; mais elle ne doit pas être confondue avec eux. Les Latins distinguaient parfaitement ces deux ordres de faits : ils appelaient les émotions auimi pathemata, et les passions cupiditates. Tout ce que dit Bichat du siège des passions doit être regardé comme s’appliquant parfaitement aux émotions.
Si nous avions maintenant à déterminer les éléments physiologiques de la passion, nous dirions que ces éléments consistent dans l’idée d’une satisfaction à rechercher dans l’émotion qui s’associe à cette idée. Phénomène appartenant à la vie intellectuelle et à la vie affective, ou, pour parler le langage de Bichat, à la vie animale et à la vie organique, la passion réclame le concours de l’idée, acte à la lois spirituel et organique ou psycho-cérébral, et de l’émotion, trouble entièrement organique, ou viscéral. Quant aux éléments anatomiques, ils consistent évidemment dans le cerveau, représenté par l’intervention de l’idée, et dans le système nerveux ganglionnaire, représenté par l’émotion.
Note [K]. Comment les passions modifient les actes de la vie
animale, quoiqu’elles aient leur siège dans la vie organique.
Bichat, nous venons de le dire, a confondu les passions avec les émotions, qui en sont un élément sans doute et souvent un effet, mais qui ne suffisent point pour les constituer. Or, les émotions ont leur siège dans la vie organique. D’où vient alors cette active intervention de la vie cérébrale, qui, dans les émotions tristes, gaies ou violentes, se manifeste par des idées, des discours et des mouvements correspondants? Bichat, qui s’est posé cette question, répond ainsi : « Dans la colère, dans la joie, c’est le cœur qui fait affluer le sang au cerveau, et en accroît ainsi l’énergie fonctionnelle; dans la crainte, dans la terreur, c’est le cœur qui suspend en quelque sorte son énergie, et qui envoie au cerveau une quantité moindre de sang. Dans d’autres affections , c’est l’estomac , le.
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foie, etc., qui, plus ou moins profondément affectés, réagissent sympathiquement sur l'encéphale. » Le cerveau intervient donc dans les passions, telles que les conçoit notre illustre auteur ; mais ü y intervient après avoir été sollicité par la double voie de la circulation et des sympathies. D’après cette mani^ de voir, c’est l’émotion viscérale qui, dans la passion , remue le flot des idées dont elle s’accompagne, et multiplie les expressions qui la trahissent; ce n’est jamais l’idée sentimentale qui provoque les émotions. Non-seulement le cerveau , mais encore l’esprit de l’homme, seraient constamment passifs dans les passions. Les viscères de la vie de nutrition seraient seuls doués d’une permanente activité; comment expliquer alors l’influence des idées sur l’oiganisme , celte , par exemple , des idées voluptueuses qui font éclore certaines passions à un âge où l’ttrganisme ne s’en accommode point encore?
Nul doute que l’émotion n’agisse sur le cerveau. Ce &it ne peut être mis en question. On sait qu’une émotion pénible, oppressive, alors m^e qu’aucune cause morale ne l’aurait produite, entraîne après elle des idées tristes, de douloureux souvenirs, d’inquiets pressentiments. On sait aussi qu’une émotion gaie, expansive, alors même qu’elle tiendrait uniquement à un état de bien-être physique , fait surgir des idées agréables , des images riantes , de douces et heureuses pensées. Mais cette influence de l’émotion sur le cerveau peut-elle être attribuée à l’action plus ou moins énergique du cœur, ou à une simple irradiation sympathique? Si c’est le sang qui dans les affections pénibles afflue moins vivement au cerveau, pourquoi ce flot d’idées tristes et d’images lugubres, pourquoi ces désolantes conceptions qui assiègent l’esprit et qu’il ne peut fuir ? En recevant moins de sang, le cerveau devrait êüe soustiait à cette activité dévorante d’une imagination qui veille sans cesse. Pour être en proie à de douloureuses préoccupations, l’esprit n’en est pas moins fécond en pensées de toutes sortes; et le cerveau, son docile instrument, n’intervient pas moins énergiquement. La diminution dans l’afflux du sang ne saurait se manifester par ce surcroît d’activité cérébrale. Si ce sont les sympathies, si ce sont les irradiations obscures appelées de ce nom, qui font intervenir le cerveau dans les passions, pourquoi l’émotion est-elle accessible à la fois à la conscience et à la volonté? Appellc-t-on sympathies, nous no disons
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NOTES
pas seulement les impressions transmises au cerveau par les sens externes, mais encore celles qui y sont transmises parles sens internes , tels que la faim , la soif , l’appélit vénérien , l’anxiété respiratoire, etc. ? Réservons ce nom aux irradiations nei'veuses qui se produisent dans uii domaine inaccessible à la conscience et à la volonté. L’émotion est un fait de sensibilité qui nous donne la mesure de nos propres penchants; elle est le moyen par lequel se révèlent à nous Jes dispositions dites morales qui se confondent , comme on le sait , avec le tempérament, ou en d’autres termes avec les conditions générales de notre organisme; elle constitue, en un mot, une impression destinée à mettre nos plus secrets instincts en l apport avec notre intelligence et avec les influences du inonde extérieur. Pour échapper à la dénomination de sympathie qui nous semble inexacte, quand il s’agit de la transmission qui a lieu d’un sens au cerveau et du cerveau à un sens ou à un muscle, nous appelons impression ganglio-cérébrale l’irradiation eu vertu de laquelle l’émotion agit sur les idées, et innervation cérébro-ganglionnaire l’irridiation en vertu de laquelle l’idée agit sur les émotions.
L’inteiTention du cerveau à la suite ou sous l’empire des émotions est donc incontestable ; mais cette intervention ne doit pas être confondue avec la part qui, dans les passions, est réservée à cet organe important. La passion ne se borne pas à réagir sur le cerveau, ou mieux à l’impressionner, comme le fait l’émotion simple; elle fait plus, elle réclame, pour exister, le concours actif de l’intelligence, et partant le concours de son organe iipmédiat. C’est par l’idée de la satisfaction désirée que la passion se rattache à la vie psycho-cérébrale, comme elle se rattache à la vie nutritive par l'émotion. Le moral de l’homme se distingue des actes purement intellectuels en ce que l’ensemble des idées qui le constituent se complique de phénomènes affectifs du d’émotions. Isolez ces deux éléments : vous verrez, d’une part, une conception calme et indifférente ; vous aurez, de l’autre, un trouble vague et une agitation sans but déterminé. Réunissez ces deux éléments, c’est-à-dire l’idée de la satisfaction recherchée et l’émotion sentimentale correspondante, vous aurez le désir, le sentiment et la passion. Buisson a donc été trop loin lorsque, dépouillant la vie nutritive de l’élément affectif, il en a doté la vie active, la