ARTICLE V
DIFFÉRENCES GÉNÉRALES DES DEUX VIES, PAR RAPPORT A l'habitude.
C'est encore un des grands caractères qui distinguent les deux vies de l'animal, que l'indépendance où l'une est de l'habitude, comparée à l'influence que l'autre en reçoit.
§ I. De l'habitude dans la vie animale.
Tout est modifié par Thabitude dans la vie animale ; chaque fonction, exaltée ou affaiblie par elle, semble, suivant les diverses époques où elle s'exerce, prendre des caractères tout différents. Pour bien en estimer l'influence, il faut distinguer deux choses dans T^ffet des sensations , le sentiment et le jugement. Un chant frappe notre oreille; sa première impression est, sans que nous sachions pourquoi, pénible ou agréable : voilà le sentiment. S'il continue, nous cherchons à apprécier les divers sons dont il est l'assemblage , à distinguer leurs accords : voilà le jugement. Or, l'habitude agit d'une manière inverse sur ces deux choses. Le sentiment est constamment émoussé par elle ; le jugement, au contraire, lui doit sa perfection. Plus nous voyons un objet, moins nous sommes sensibles à ce qu'il a de pénible ou d'agréable, et mieux nous en jugeons tous les attributs.
§ II. L'habitude émousse le sentiment.
Je dis d'abord que le propre de l'habitude est d'émousser le sentiment, de ramener toujours le plaisir ou la douleur à l'indifférence, qui en est le terme moyen. Mais avant que de prouver cette remarquable assertion, il est bon d'en
DANS LES D£UX VIES. 3t
préciser le sens. La douleur et le plaisir soat absolus ou relatifs. L'instrument qui déchire nos parties, l'inflammation qui les aflfecte, causent une douleur absolue; Taccouplement est un plaisir de même nature. La vue d'une belle campagne nous charme; c'est là une jouissance relative à l'état actuel où se trouve l'âme; car pour l'habitant de cette campagne, depuis longtemps sa vue est indifférente. Une sonde parcourt l'urètre pour la première fois; elle est pénible pour le malade; huit jours après il n'y est pas sensible : voilà une douleur de comparaison. Tout ce qui agit sur nos organes en détruisant leur tissu est toujours cause d'une sensation absolue ; le simple contact d'un corps sur le nôtre n'en produit jamais que de relatives.
Il est évident, d'après cela, que le domaine du plaisir ou de la douleur absolus est bien plus rétréci que celui de la douleur ou du plaisir relatifs; que ces mots, agréable et pénible , supposent presque toujours une comparaison entre l'impression que reçoivent les sens et l'état de l'âme qui perçoit cette impression : or, il est manifeste que le plaisir et la douleur relatifs sont seuls soumis à l'empire de l'habitude; eux seuls vont donc nous occuper.
Les preuves se pressent en foule pour établir que toute espèce de plaisir ou de peine relatifs est sans cesse ramenée à l'indifférence par l'influence de l'habitude. Tout corps étranger, en contact pour la première fois avec une membrane muqueuse, y détermine une sensation pénible, douloureuse même, que chaque jour diminue, et qui finit enfin par devenir insensible. Les pessaires dans le vagin, les tampons dans le rectum, l'instrument destiné à lier un polype dans la matrice ou le nez, les sondes dans l'urètre, dans l'œsophage ou la trachée-artère, les stylets "*, les sétons dans les voies lacrymales, présentent constamment ce phénomène. Les impressions dont l'organe cutané est le siège sont toutes assujetties à la même loi. Le passage subit du froid au chaud, ou du chaud au froid, entraîne toujours un saisissement incommode, quis'affa\b\\^^^^^^
32 DE l'habitudb
«nfin si la température de Tatmosphère se soutient à un degré constant. De là les sensations variées qu'excite en nous le changement de saisons, de climats, etc. Des phénomènes analogues sont le résultat de la perception suc- <^ssive des qualités humides ou sèches, molles ou dures, des corps en contact avec le nôtre. En général, toute sensation très-différente de celle qui précède fait naître un sentiment que l'habitude use bientôt.
Disons du plaisir ce que nous venons de dire de la douleur. Le parfumeur, placé dans une atmosphère odorante, le cuisinier, dont le pakis est sans cesse affecté par de délicieuses saveurs, ne trouvent point dans leurs professions les vives jouissances qu'elles préparent aux autres, parce que chez eux l'habitude de sentir a émoussé la sensation. Il en est de même des impressions agréables dont le siège ^st dans les autres sens. Tout ce qui fixe délicieusement la Tue, ou frappe agréablement l'oreille, ne nous offre que <les plaisirs dont la vivacité est bientôt anéantie. Le spectacle le plus beau, les sons les plus harmonieux sont suc- •cessivement la source du plaisir, de l'indiflférence, de la satiété, du dégoût et même de l'aversion^ par leur seule <îontinuité. Tout le monde a fait cette remarque, que les poètes et les philosophes se sont appropriée, chacun à sa manière.
D'où naît cette facilité qu'ont nos sensations de subir tant de modifications diverses et souvent opposées? Pour le concevoir, remarquons d'abord que le centre de ces révolutions de plaisir, de peine et d' indifférence, n'est point dans les organes qui reçoivent ou transmettent la sensation, mais dans l'âme qui la perçoit. L'affection de l'œil, de la langue, de l'ouïe, est toujours la même; mais nous attachons à cette affection unique des sentiments variables.
Remarquons ensuite que l'action de l'âme dans chaque sentiment de peine ou de plaisir, né d'une sensation, consiste en une comparaison entre cette sensation et celles
qui Tont précédée, comparaison qui n'est point le résultat \ de la réflexion, mais l'effet involontaire de la première | impression des objets. Plus il y aura de différence entre \ l'impression actuelle et les impressions passées, plus le | sentiment en sera vif. La sensation qui nous affecte le plus est celle qui ne nous a jamais frappés.
Il suit de là qu'à mesure que les sensations se répètent plus souvent, elles doivent faire sur nous une moindre impression, parce que la comparaison devient moins sensible entre l'état actuel et l'état passé. Chaque fois que nous voyons un objet, que nous entendons un son, que nous goûtons un mets , etc. , nous trouvons moins de différence entre ce que nous éprouvons et ce que nous avons éprouvé.
Il est donc de la nature du plaisir et de la peine de se | détruire d'eux-mêmes, de cesser d'être, parce qu'ils ont I été. L'art de prolongerladurée de nos jouissances consiste | à en varir les causes.
Je dirais presque, si je n'avais égard qu'aux lois de notre organisation matérielle, que la constance est un rêve heu- | reux des poètes ; que le bonheur n'est que dans l'incon- f stance ; que ce sexe enchanteur qui nous captive aurait de • faibles droits à nos hommages si ses attraits étaient trop uniformes ; que , si la figure de toutes les femmes était jetée au même moule, ce moule serait le tombeau de l'amour, etc. Mais gardons-nous d'employer les principes ^ de la physique à renverser ceux de la morale ; les uns et les autres sont également solides, quoique parfois en oppo- .sition. Remarquons seulement que souvent les premiers ^ nous dirigent presque seuls ; alors l'amour^ que l'habitude tente d'enchaîner, fuit avec le plaisir et nous laisse le dégoût; alors le souvenir met un terme toujours prompt à a constance, en rendant uniforme ce que nous sentons et ce que nous avons senti : car telle paraît être l'essence du bonheur physique, que celui qui est passé émiousse l'attrait de celui dont nous jouissons. Voyez cet homme (\ue