ARTICLE VI
DIFFÉRENCES GÉNÉRALES DES DEUX. VIES, PAR RAPPORT AU Mv^RAU
U faut considérer sous aeux rapports les actes qui, peu liés à Torganisation matérielle des animaux , dérivent de ce principe s\ peu connu dans sa nature , mais si remarquable par ses effets , centre de tous leurs mouvements volontaires, et sur lequel on eût moins disputé si, sans vouloir remonter à son essence, on se fût contenté d'analyser ses opérations. Ces actes que nous considérons surtout dans l'homme, où ils sont à leur plus haut point de perfection, sont ou purement intellectuels et relatifs seulement à l'entendement, ou bien le produit immédiat des passions. Examinés sous le premier point de vue, ils sont l'attribut exclusif de la vie animale ; envisagés sous le second , ils appartiennent essentiellement à la vie organique,
§ l. Tout ce qui est relatif à rentendement appartient à la vie animale.
Il est inutile, je crois, de s'arrêterlonguement à prouver que la méditation , la réflexion , le jugement , tout ce <\ui
tient, en un mot, à l'association des idées, est le domaine de la vie animale. Nous jugeons d'après les impressions reçues autrefois , d'après celles que nous recevons actuellement, ou d'après celles que nous créons nous-mêmes. La mémoire, la perception et l'imagination sont les bases principales sur lesquelles appuient toutes les opérations de l'entendement; or, ces bases reposent elles-mêmes sur l'action des sens.
Supposez un homme naissant dépourvu de tout cet appareil extérieur qui établit nos relations avec les objets environnants ; cet homme-là ne sera pas tout à fait la statue de Condillac; car, comme nous le verrons, d'autres causes que les sensations peuvent déterminer en nous l'exercice des mouvements de la vie animale ; mais au moins, étranger à tout ce qui Tentoure , il ne pourra point juger, parce que les matériaux du jugement lui manqueront ; toute espèce de fonction intellectuelle sera nulle chez lui ; la volonté, qui est le résultat de ces fonctions, ne pourra avoir lieu i par conséquent, cette classe si étendue de mouvements qui a son siège immédiat dans le cerveau , et qui est une suite des impressions que celui-ci a reçues des objets extérieurs, ne sera point son partage.
C'est donc par la vie animale que l'homme est si grand, si supérieur à tous les êtres qui l'entourent; par elle il appartient aux sciences, aux arts, à tout ce qui l'éloigné des attributs grossiers sous lesquels nous nous représentons la matière, pour le rapprocher des images sublimes que nous nous formons de la spiritualité. L'industrie, le commerce, tout ce qui est beau , tout ce qui agi'andit le cercle étroit où restent les animaux, est l'apanage de la vie extérieure.
La société actuelle n'est autre chose qu'un développement plus régulier, une perfection plus marquée dans l'exercice des diverses fonctions de cette vie, lesquelles établissent nos rapports avec les êtres environnants j car, comme je le prouverai en détail, c'est un de ces caractères majeurs de pouvoir s'éteindre, se perfectionner, tandis
que dans la vie organique chaque partie n'abandonne jamais les limites que la nature lui a posées. Nous vivons organiquement d'une manière tout aussi parfaite , tout aussi régulière dans le premier âge que dans Tâge adulte , mais comparez la vie animale du nouveau-né à celle de rhomme de trente ans, et vous verrez la différence.
D'après ce que nous venons de dire, on peut considérer te cerveau, organe central de la vie animale, comme centre de tout ce qui a rapport à Tintelligence et à Tenténdement. Je pourrais parler ici de sa proportion de grandeur dans rhomme et dans les animaux, où l'industrie semble décroître à mesure que l'angle facial devient aigu , et que la cavité cérébrale se rétrécit; des altérations diverses dont il est le siège, et qui toutes sont marquées par des troubles notables dans Fentendement ; mais tous ces rapports sont assez connus, il suffit de les indiquer. Passons à cet autre ordre de phénomènes qui , étrangers, comme les précédents, aux idées que nous nous formons des phénomènes matériels, ont cependant un siège essentiellement différent [I].
§ ir. Tout ce qui est relatif aux passions appartient à la vie organique.
Mon objet n'est point ici de considérer les passions sous le rapport métaphysique. Qu'elles ne soient toutes que des modifications diverses d'une passion unique, que chacune tienne à un principe isolé, peu importe : ren.arquons seulement que beaucoup de médecins, en traitant de leur influence sur les phénomènes organiques, ne les ont point assez distinguées des sensations. Celles-ci en sont l'occasion, mais elles en difTèrent essentiellement.
La colère , la tristesse, la joie, n'agiteraient pas, il est vrai, notre âme, si nous ne trouvions dans nos rapports avec les objets extérieurs les causes qui les font naître, h est vrai aussi que les sens sont les agents de ces rapports, qu'ils communiquent la cause des passions , mais ils ua
participent nullement à TefFet; simples conducteurs dans ce cas, ils n'ont rien de commun avec les affâctions qu'ils produisent. Cela est si vrai, que toute espèce de sensations a son centre dans le cerveau, car toute sensation suppose l'impression et la perception. Ce sont les sens qui reçoivent l'impression, et le cerveau qui la perçoit; en sorte que là où l'action de cet organe est suspendue , toute sensation cesse. Au contraire , il n'est jamais affecté dans les passions; les organes de la vie interne en sont le siège unique.
Il est sans doute étonnant que les passions qui entrent essentiellement dans nos relations avec les êtres placés autour de nous, qui modifient à chaque instant ces relations, sans qui la vie animale ne serait qu'une froide série de phénomènes intellectuels^ qui animent, agrandissent, exaltent sans cesse tous les phénomènes de cette vie ; il est, dis-je, étonnant que les passions n'aient jamais leur terme ni leur origine dans ces divers organes; qu'au contraire les parties servant aux fonctions internes soient constamment affectées par elles , et même les déterminent suivant l'état où elles se trouvent. Tel est cependant ce que la stricte observation nous prouve.
Je dis d'abord que l'effet de toute espèce de passion, constamment étranger à la vie animale, est de faire naître un changement, une altération quelconque dans la vie organique. La colère accélère les mouvements de la circulation, multiplie, dans une proportion souvent incommensurable, l'effort du cœur; c'est sur la force, la rapidité du cours du sang, qu'elle porte son influence. Sans modifier autant la circulation, la joie la change cependant; elle en développe les phénomènes avec plus de plénitude, l'accélère légèrement , la détermine vers l'organe cutané. La crainte agit en sens inverse ; elle est caractérisée par une faiblesse dans tout le système vasculaire f *iàiblesse qui, empêchant le sang d'arriver aux capillaires, détermine cette pâleur générale qu'on remarque alors sur l'ha-
DANS LE!» J)£UX VIES. 4t
bitude du corps, et en particulier à la face. L^effet de la tristesse, du chagrin, est à peu près semblable.
Telle est même Tinfluence qu'exercent les passions sur les organes circulatoires, qu'elles vont, lorsque TafFection est très-vive, jusqu'à arrêter le jeu de ces organes : de là les syncopes, dont le siège primitif est toujours, comme je le prouverai bientôt, dans le cœur, et non dans le cerveau, qui ne cesse alors d'agir que parce qu'il ne reçoit plus l'excitant nécessaire à son action. De là même la mort, effet quelquefois subit des émotions extrêmes, soit que ces émotions exaltent tellement les forces circulatoires, que, subitement épuisées, elles ne puissent se rétablir, comme dans la mort produite par un accès de colère; soit que, comme dans celle occasionnée par une violente douleur, les forces, tout à coup frappées d'une excessive débilité,ne puissent revenir à leur état ordinaire.
Si la cessation totale ou instantanée de la circulation n'est pas déterminée par cette débilité, souvent les parties en conservent une impression durable, et deviennent consécutivement le siège de diverses lésions organiques. Desault avait remarqué que les maladies du cœur, les anévrismesde l'aorte, se sont multipliés dans la révolution, à proportion des maux qu'elle a enfantés.
La respiration n'est pas dans une dépendance moins immédiate des passions . ces étouftements, cette oppression, eifet subit d'une douleur profonde, ne supposent-ils pas dans le poumon un changement notable, une altération soudaine? Dans cette longue suite de maladies chroniques ou d'affections aiguës, triste attribut du système pulmonaire, n'est-on pas souvent obligé de remonter aux passions du malade pour trouver le principe de son mal?
L'impression vive ressentie au pylore dans les fortes émotions, l'empreinte ineffaçable qu'il en conserve quelquefois, et d'où naissent les squirres dont il est le siège, le sentiment de resserrement qu'on éprouve dans toute la région de l'estomac, au cardia on çarUc^vA^^^S ^^"^"^"^^
d'autres circonstances^ les vomissements spasmodiques qui succèdent quelquefois tout à coup à la perte d'un objet chéri/ à la nouvelle d'un accident funeste, à toute espèce de trouble déterminé parles passions ; Tinterruption subite des phénomènes digestifs par une nouvelle agréable ou fôcheuse, les affections d'entrailles, les lésions organiques des intestins, de la rate, observées dans la mélancolie, l'hypocondrie, maladies que préparent et qu'accom» pagnent presque toujours de sombres affections, tout cela n'indique-t-il pas le lien étroit qui enchaîne à l'état des passions celui des viscères delà digestion?
Les organes sécrétoires n'ont pas avec les affections de l'âme une moindre connexion. Une frayeur subite suspend le cours de la bile et détermine la jaunisse; un accès de colère est l'origine fréquente d'une indisposition, et même d'une fièvre bilieuse; les larmes coulent avec abondance dans le chagrin, dans la joie, quelquefois dans l'admiration; le pancréas est fréquemment malade dans l'hypocondrie, etc.
L'exhalation, l'absorption, la nutrition, ne paraissent pas recevoir des passions une influence aussi directe que la circulation, la digestion, la respiration et les sécrétions; mais cela tient sans doute à ce que ces fonctions n'ont point, comme les autres, de foyers principaux, de viscères essentiels dont nous puissions comparer Fétat avec celui où. se trouve l'âme. Leurs phénomènes, généralement disséminés dans tous les organes, n'appartenant exclusivement à aucun, ne sauraient nous frapper aussi vivement que ceux dont l'effet est concentré dans un espace plus étroit.
Cependant les altérations qu'elles éprouvent alors ne sont pas moins réelles, et même au bout d'un certain temps elles deviennent apparentes. Comparez l'homme dont la douleur marque toutes les heures à celui dont les jours se passent dans la paix du cœur et la tranquillité de l'âme, vous verrez quelle différence distingue la nutrition de l'un d'avec celle de l'autre.
Rapprochez le temps où toutes les passions sombres, la crainte, la tristesse, le désir de la vengeance semblaient planer sur la France, de celui où la sûreté, l'abondance, y appelaient les passions gaies , si naturelles aux Français; rappelez-vous comparativement Thabitude extérieure de tous les corps dans ces deux temps, et vous direz si la nutrition ne reçoit pas Finfluence des passions. Ces expressions, sécher d'envie , être rongé de remords^ être consumé par la tristesse, etc., etc., n'annoncent-elles pas cette influence, n'indiquent-elles pas combien les passions modifient le travail nutritif?
Pourquoi l'absorption et l'exhalation ne seraient-elles pas aussi soumises à leur empire, quoiqu'elles le paraissent moins? Les collections aqueuses, les hydropisies , les infiltrations de l'organe cellulaire , vices essentiels de ces deux fonctions, ne peuvent-elles pas dépendre souvent de nos affections morales?
Au milieu de ces bouleversements , de ces révolutions partielles ou générales, produits par les passions dans les phénomènes organiques , considérez les actes de la vie animale; ils restent constamment au même degré, ou bien, s'ils éprouvent quelques dérangements, la source primitive en est constamment, comme je le montrerai, dans les fonctions internes.
Concluons donc de ces diverses considérations, que c'est toujours sur la vie organique, et non sur la vie animale, que les passions portent leur influence : aussi tout ce qui nous sert à les peindre se rapporte-t-il àla première et non à la seconde. Le geste, expression muette du sentiment et de l'entendement, en est une preuve remarquable : si nous indiquons quelques phénomènes intellectuels relatifs à la mémoire, à l'imagination, à la perception, au jugement, etc., la main se porte involontairement sur la t^te : voulons-nous exprimer l'amour, la joie , la tristesse, la haine, c'est sur la région du cœur, de l'estomac, des intestins qu'elle se dirige.
L'acteur qui ferait une équivoque à cet égard, qui, en parlant de chagrins, rapporterait les gestes à la tête, ou les concentrerait sur le cœur pour annoncer un effort de génie, se couvrirait d'un ridicule que nous sentirions mieux encore que nous ne le comprendrions.
Le langage vulgaire distinguait les attributs respectifs des deux vies dans le temps où tous les savants rapportaient au cerveau, comme siège de l'âme, toutes nos affections. On a toujours dit, une tête forte^ une tête bien organisée y pour énoncer la perfection de l'entendement ; un bon cœur, un cœur sensible, pour indiquer celle du sentiment. Ces expressions, la fureur circulant dans les veines, remuant la bile; la joie faisant tressaillir les entrailles^ la jalousie distillant ses poisons dans le cœur, etc., etc., ne sont point des métaphores employées par les poètes, mais l'énoncé de ce qui est réellement dans la nature : aussi toutes ces expressions, empruntées des fonctions internes,, entrent-elies spécialement dans nos chants, qui sont le langage des passions de la vie organique par conséquent, comme la parole ordinaire est celui de l'entendement, de la vie animale. La déclamation tient le milieu; elle anime la langue froide du cerveau par la langue expressive des organes intérieurs du cœur, du foie, de l'estomac, etc.
La colère, Tamour, inoculent, pour ainsi dire, aux humeurs, et à la salive en particulier, un vice radical qui rend dangereuse la morsure des animaux agités par ces passions, lesquelles distillent vraiment dans les fluides un funeste poison , comme l'indique l'expression commune. Les passions violentes de la nourrice impriment à son lait un caractère nuisible, d'où naissent souvent diverses maladies pour l'enfant. C'est par les modifications que le sang de la mère reçoit des émotions vives qu'elle éprouve qu'il Huit expliquer comment ces émotions influent sur la nutrition, la conformation, la vie môme du fœtus, auquel le sang parvient par l'intermède du placenta.
Non-seulement les passions portent essentiellement sur
DANS LES DEUX VIES. l^
les fonctions organiques, en affectant leurs viscères d'une manière spéciale; mais Tétat de ces viscères, leurs lésions, les variations de leurs forces , concourent d*une manière marquée à la production des passions. Les rapports qui les unissent avec les tempéraments, les âges, etc., établissent incontestablement ce fait.
Qui ne sait que l'individu dont l'appareil pulmonaire est très-prononcé, dont le système circul^oire jouit de beaucoup d'énergie, qui est, comme on le dit, très-sanguin, a dans les affections une impétuosité qui le dispose surtout à la colère, à l'emportement, au courage; que là où prédomine le système bilieux, certaines passions sont plus, développées, telles queTenvie, la haine, etc.; que les constitutions où les fonctions des lymphatiques sont à un plus haut degré impriment aux affections une lenteur opposée à l'impétuosité du tempérament sanguin ?
En général, ce qui caractérise tel ou tel tempérament , c'est toujours telle ou telle modification, d'une part <Jan& les passions, de l'autre part dans l'état des viscères de la vie organique et la prédominance de telle ou telle de se& fonctions. La vie animale est presque constamment étrangère aux attributs des tempéraments.
Disons la même chose des âges. DansTenfant, la faiblesse d'organisation coïncide avec la timidité, la crainte; dans le jeune homme, le courage, l'audace, se déploient à proportion que le système pulmonaire et vasculaire deviennent supérieurs aux autres; Page viril, où le foie et l'appareil gastrique sont plus prononcés, est l'âge de l'ambition, de l'envie, de l'intrigue.
En considérant les passions dans les divers climats, dans les diverses saisons , le même rapport s'observerait entre elles et les organes des fonctions internes. Mais assez de médecins ont indiqué ces analogies ; il serait superflu de les rappeler.
Si de l'homme en santé nous portons nos regards sur l'homme malade, nous verrons les lésions du foie, de le?.-
iG DU MORAL
lomac, de la rate, des intestins, du cœur, etc., détermînep dans nos affections une foule de variétés, d'altérations, qui cessent d'avoir lieu dès Finstant où la cause qui les entretenait cesse elle-même d'exister.
Ils connaissaient, mieux que nos modernes mécaniciens, les lois de l'économie, les anciens qui croyaient que les sombres affections s'évacuaient par les purgatifs avec les mauvaises humeurs. En débarrassant les premières voies, ils en faisaient disparaître la cause de ces affections. Voyez, en efifet, quelle sombre teinte répand sur nous l'embarras des organes gastriques.
Les erreurs des premiers médecins sur Tatrabile prouvaient la précision de leurs observations sur les rapports qui lient ces organes à l'état de l'âme.
Tout tend donc à prouver que la vie organique est le terme où aboutissent et le centre d'où partent les passions. On demandera sans doute ici comment les végétaux , qui vivent organiquement, ne nous en présentent aucun vestige. C'est que , outre qu'ils manquent de l'excitant naturel des passions, savoir, de l'appareil sensitif extérieur, ils sont dépourvus des organes internes qui concourent plus spécialement à leur production , tels que l'appareil digestif, celui de la circulation générale, celui des grandes sécrétions que nous remarquons chez les animaux : ils respirent par trachées, et non par un foyer concentré, etc.
Voilà pourquoi les passions sont si obscures, et même presque nulles dans le genre des zoophytes, dans les vers, etc.; pourquoi, à mesure que, dans la série des animaux , la vie organique se simplifie davantage , perd tous ses organes importants, les passions décroissent proportionnellement (J).
§ III. Comment les passions modifient les actes de la vie animale, quoiqu'elles aient leur siège dans la vie organique.
Quoique les passions soient l'attribut spécial de la vie
organique., elles ont cependant sur les mouvements de la vie animale une influence qu'il faut examiner. Les muscles volontaires sont fréquemment mis en jeu par elles; tantôt elles en exaltent les mouvements, tantôt elles semblent agir sur eux d'une manière sédative.
Voyez cet homme que la colère, la fureur, agitent ; ses forces musculaires, doublées , triplées même, s'exercent avec une énergie que lui-même ne peut modérer. Où chercher la source de cet accroissement? Elle est manifeste^ ment dans le cœur.
Cet organe est l'excitant naturel du cerveau par le sang qu'il lui envoie, comme je le prouverai fort au long dans la suite de cet ouvrage; en sorte que, selon que l'excitation est plus ou moins vive, Ténergie cérébrale est plus ou moins grande, et nous avons vu que l'effet de la colère est d'imprimer à la circulation une extrême vivacité, de pousser par conséquent vers le cerveau une grande quantité de sang dans un temps donné. Il résulte de là un effet analogue à celui qui survient toutes les fois que la même cause se développe, comme dans les accès de fièvre ardente, dans l'usage du vin à un certain degré, etc.
Alors, fortement excité, le cerveau excite avec force les muscles qui sont soumis à son influence ; leurs mouvements deviennent, pour ainsi dire, involontaires ; ainsi la volonté est-elle étrangère à ces spasmes musculaires déterminés par une cause qui irrite l'organe médullaire, comme une esquille , du sang , du pus dans les plaies de tête, le manche du scalpel, ou tout autre instrument dans nos expériences.
L'analogie est exacte; le sang, abondant eu plus grande quantité qu'à l'ordinaire, produit sur le cerveau l'effet de ces excitants divers, llest donc, pour ainsi dire, passif dans ces divers mouvements. C'est bien de lui que partent, comme à l'ordinaire, les irradiations nécessaires ; mais ces irradiations y naissent malgré lui, et nous ne sommes pas maîtres de les suspendre.
tomac, etc. , la différence n'est que dans la cause qui affecte Torgane interae.
Llrpitation de la luette, du pharynx, agite convulsivement le diaphragme ; l'action trop répétée des liqueurs fermontées sur Testomac donne des tremblements; pourquoi ce qui arrive dans un mode d'affection des viscères gastriques n'arriverait-il pas dans un autre? Que l'estomac^le foie, etc., soient irrités par une passion ou par une cause matérielle, qu'importe? c'est de l'affection et non de la cause qui la produit que naît la sympathie.
Voilà donc, en générai, comment les passions arrachent à l'empire de la volonté des mouvements naturellement volontaires, comment elles s'approprient, si je puis m'exprimer ainsi, les phénomènes de la vie animale, quoiqu'elles aient essentiellement leur siège dans la vie organique.
Quand elles sont très-fortes, l'affection très-vive des organes internes produit si impétueusement les mouvements sympathiques des muscles, que l'action ordinaire du cerveau est absolument nulle sur eux. Mais la première impression étant passée, le mode ordinaire de locomotion revient.
Un homme apprend, par lettre et devant une assemblée, une nouvelle qu'il a intérêt de cacher ; tout à coup son front se ride, il pâlit, ou ses traits s'animent, suivant la passion qui est mise en jeu : voilà des phénomènes sympathiques nés de quelques viscères abdominaux subitement affectés par cette passion, et qui, par conséquent, appartiennent à la vie organique. Bientôt cet homme se contraint; son front s'épanouit, sa rougeur renaît ou ses traits se resserrent, quoique le sentiment intérieur subsiste : c'est le mouvement volontaire qui Ta emporté sur le sympathique; c'est le cerveau, dont l'action a surmonté celle de l'estomac, du foie, etc.; c'est la vie animale qui a repris son empire.
Il y a dans presque toutes les passions mélange ou succession des viouvemept&de la vie aitimale à ceux de la vi^
organique; en sorte qne dans presque toutes Faction musculaire est en partie dirigée par le cerveau, suivant l'ordre naturel, et a en partie son siège dans les viscères organiques, comme le cœur, le foie, l'estomac, etc. Ces deux foyers, tour à tour prédominés Tun par l'autre, ou restant en équilibre, constituent par leur mode d'influence toutes les variétés nombreuses que nous présentent nos affections morales.
Ce n'est pas seulement sur le cerveau, mais encore sur toutes les autres parties, que les viscères affectés par les passions exercent leur influence sympathique : la peur affecte primitivement l'estomac, comme le prouve le resserrement qu'on ressent alors dans cette région. Ainsi affecté, l'organe réagit sur la peau, avec laquelle il a tant de rapports, et celle-ci devient alors le siège d'une sueur froide et subite, si fréquente dans cette affection de l'âme. Cette sueur est de la nature de celle qu'on détermine par l'action d'une substance qui, comme le thé, agit d'abord sur l'estomac, lequel réagit ensuite sympathiquement sur l'organe cutané. Ainsi un verre d'eau froide, un air très-frais, suppriment-ils cette excrétion, par le rapport qu'il y a entre cet organe et les surfaces muqueuses de l'estomac ou des bronches. Il faut bien distinguer les sueurs sympathiques, de celles dont la cause agit directement sur Ta peau, comme la chaleur, l'air, etc.
Quoique le cerveau ne soit pas, d'après cela, le but unique de la réaction des viscères internes affectés par les passions, il est cependant le principal ; et, sous ce rapport, on peut toujours le considérer comme un foyer toujours en opposition avec celui que représentent les organes internes. [K]
§ IV. Du centre épi gastrique; il n'existe point dans le senç que les auteurs ont entendu.
Les auteurs n'ont jamais varié sur le foyer cérébral ; tous les mouvements volontaires ont toujours été ewNVà^^^"^^^
eux comme un eifet de ses irradiations. Mais ils ne sont pas également d'accord sur le foyer épigastrique; les uns le placent dans le diaphragme, d'autres au pylore, quelquesuns dans le plexus solaire du grand sympathique.
Tous me semblent errer sur ce point, en ce que, assimilant le second au premier foyer, ils croient que les passions, comme les sensations, se rapportent constamment à un centre unique et invariable.
Ce qui les a conduits à cette opinion, c'est le sentiment d'oppression qui se fait sentir au voisinage du cardia, dans les affections pénibles.
Mais nous remarquons que , dans les organes internes, le sentiment né de l'affection d'une partie est toujours un indice infidèle du siège et de l'étendue de cette affection; par exemple, la faim porte son influence sur la totalité de l'estomac, et cependant le cardia semble seul nous en transmettre la sensation. Une large surface enflammée dans la plèvre ou le poumon ne donne lieu, le plus souvent, qu'à une douleur concentrée sur un point. Combien de fois, à la tête, à l'abdoriien, etc., une douleur fixe et occupant un petit espace ne coïncide-t-elle pas avec une affection largement disséminée, et ayant même un siège tout différent de celui que nous présumons ! Il ne faut donc jamais considérer le lieu où nous rapportons le sentiment comme le sûr indice du lieu précis qu'occupe l'affection, mais seulement comme un signe qu'elle se trouve là ou dans le voisinage.
Il suit d'après cela que pour juger l'organe avec lequel telle ou telle passion est en rapport, on doit recourir non pas au sentiment, mais à l'effet produit dans les fonctions de l'organe par l'influence de la passion. Or, en partant de ce principe , il est aisé de voir que ce sont tantôt les organes digestifs, tantôt le système circulatoire, quelquefois les viscères appartenant aux sécrétions, qui éprouvent un changement, un trouble dans nos affections morales.
Je ne reviendrai pas sur les preuves qui établissent cette
vérité ; maïs, en m*appuyant sur elle comme étant démontrée, je dirai qu'il n'y a point pour les passions de centre fixe et constant, comme il en existe un pour les sensations ; que le foie; le poumon, la rate, Testomac, le cœur, etc., tour à tour affectés, forment tour à tour ce foyer épigastrique si célèbre dans uqs ouvrages modernes; que si nous rapportons, en général, dans cette région Timpression sensible de toiftes nos affections, c'est que tous les viscères importants de la vie organique s'y trouvent concentrés; que si la nature eût séparé ces viscères par deux grands intervalles, en plaçant, par exemple, le foie dans le bassin, Testomac au cou , le cœur et la rate restant à leur place ordinaire, alors le foyer épigastrique disparaîtrait et le sentiment local de nos passions varierait suivant Torgane sur lequel elles porteraient leur influence.
Camper, en déterminant l'angle facial, a donné lieu à de lumineuses considérations sur l'intelligence respective des animaux. Il paraît que non-seulement les fonctions du cerveau, mais toutes celles, en général, de la vie animale qui y trouvent leur centre commun , ont à peu près cet angle pour mesure de perfection.
Il serait bien curieux d'indiquer aussi une mesure qui, prise dans les parties servant à la vie organique, pût fixer le rang de chaque espèce sous le rapportdes passions. Pourquoi le sentiment est-il porté à un si haut point chez le chien? Pourquoi la reconnaissance, la tristesse, la joie, la haine, l'amitié, etc., l'agitent-elles avec tant de facilité? C'est de ce côté qu'il est supérieur aux autres animaux ; y a-t-il dans la vie organique quelque chose de plus parfait? Lo singe nous étonne par son industrie, sa disposition à l'imitation, son intelligence; c'est par la supériorité de sa vie animale qu'il laisse loin de lui les espèces les mieux organisées. D'autres animaux, comme l'éléphant, nous intéressent par leur attachement, leurs affections, leurs passions, et nous charment par leur adresse, retendue de leur perception, de leur intelligence. Chez eux, le centra
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cérébrd et les fonctions intérieures ou organiques sont perfectionnés au même degré; la nature semble avoir également reculé les bornes de leurs deux vies.
Un rapide coup d'oeil jeté sur la série des animaux nous montrera ainsi, tantôt les phénomènes relatifs aux sensations prédominant sur ceux qui naissent des passions, tantôt ceux-ci remportant sur les premiers, quelquefois l'équilibre étant établi entre eux, et suivant ces diverses circonstances, la vie organique et animale supérieures, inférieures ou égales l'une à l'autre.
Ce que nous observons dans la longue chatne des êtres animés, nous le remarquons dans l'espèce humaine prise isolément. Chez l'un, les passions qui dominent sont le principe du plus grand nombre des mouvements; l'influence de la vie animale, à chaque instant surpassée par celle de l'organique, laisse naître sans cesse des actes auxquels la volonté est presque étrangère, et qui, trop souvent, entraînent après eux les regrets amers qui se font sentir lorsque la vie animale reprend son empire. Dans l'autre, c'est cette vie qui est supérieure à la première; alors, tous les phénomènes relatifs aux sensations, à la perception, à l'intelligence , semblent s'agrandir aux dépens des passions, qui restent dans un silence auquel l'organisation de l'individu les condamne. Alors la volonté préside à tout ; les muscles locomoteurs sont dans une continuelle dépendance du cerveau, tandis que, dans le cas précédent, ce sont principalement les organes gastriques et pectoraux qui les mettent en jeu.
L'homme dont la constitution est la plus heureuse, et en même temps la plus rare, est celui qui a ses deux vies dans une espèce d'équilibre; dont les deux centres, cérébral et épigastrique, exercent Tun sûr l'autre une égale action ; chez qui les passions animent, échauffent, exaltent les phénomènes intellectuels, sans en envahir le domaine, et qui trouve dans son jugement un obstacle qu'il est toujours maître d'opposer à leur impétueuse influence.
C'est cette influence des passions sur les actes de la vie animale qui compose ce qu*on nomme le caractère, lequel, conune le tempérament, appartient manifestement à la vie organique : aussi en a-t-il les divers attributs; tout ce qui en émane est, pour ainsi dire , involontaire. Nos actes extérieurs forment un tableau dont le lond et le dessin sont à la vie animale, mais sur lequel la vie organique répand la nuance et le coloris des passions. Or, cette nuance, ce coloris, c'est le caractère.
Tous les philosophes ont presque remarqué cette prédominance alternative des deux vies. Platon, Earc-Aurèle, saint Augustin, Bacon, saint Paul, Leibnitz, Yanhelmont, Buffon, etc., ont reconnu en nous deux espèces de principes : par l'un nous maîtrisons tous nos actes moraux, l'autre semble les produire involontairement. Qu'est-il besoin de vouloir, comme la plupart d'entre eux, rechercher la nature de ces principes? Observons les phénomènes , analysons les rapports qui les unissent les uns aux autres, sans remonter à leurs causes premières. [L]
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