ARTICLE VIII
DE l'origine et DU DÉVELOPPEMENT DE LA VIE ANIMALE.
S*il est une circonstance qui établisse une ligne réelle de démarcation entre les deux vies , c'est sans doute le mode et l'époque de leur origine. L'une, l'organique, est en activité dès les premiers instants de l'existence ; l'autre, l'animale, n'entre en exercice qu'après la naissance, lorsque les objets extérieurs offrent à l'individu qu'ils entourent des moyens de rapport , de relation : car ^ sans excitants externes, cette vie est condamnée à une inaction nécessaire , comme sans les fluides de Téconomie , qui sont les excitants internes de la vie organique , celle-ci s'éteindrait. Mais ceci mérite une discussion plus approfondie.
Voyons d'abord comment la vie animale, primitivement «lulle, naît ensuite et se développe.
I I. Le premier ordre de fonctions de la vie animale est nul chet l« fœtus.
L'instant où le fœtus commence à exister est presque le même que celui où il est conçu mais cette existence, dont chaque jour agrandit la sphère, n'est point la même que celle dont il jouira quand il aura vu la lumière.
On a comparé à un sommeil profond l'état où il se trouve : cette comparaison est infidèle. Dans le sommeil, la vie animale n'est qu'en partie suspendue; chez lui, elle est en-
tièrement anéantie, ou plutôt elle n'a pas commencé. Nous avons vu, en effet, qu'elle consiste dans Texercice simultané ou distinct des fonctions du pouls, des nerfs, du cerveau, des organes locomoteurs et vocaux. Or, tout est alors inactif dans ces fonctions diverses.
Toute sensation suppose et l'action des corps extérieurs sur le nôtre, et la perception de cette action, perception qui se tait en vertu de la sensibilité, laquelle est ici de deux sortes, ou plutôt transmet deux espèces d'actions, les unes générales, les autres particulières.
La faculté de percevoir des impressions générales, considérée en exercice, forme le tact, qui, très-distinct du toucher, a pour objet de nous avertir de la présence des corps, de leurs qualités chaudes ou froides, sèches ou humides, dures ou molles, etc., et autres attributs communs. Percevoir les modifications particulières des corps est l'apanage des sens, dont chacun se trouve en rapport avec une espèce de ces modifications.
Le fœtus a-t-il des sensations générales? Pour le décider, voyons quelles impressions peuvent, chez lui, exercer le tact. Il est soumis à une température habituelle, il nage dans un fluide; il heurte, en nageant, contre les parois de la matrice : voilà trois sources de sensations générales.
Remarquons d'abord que les deux premières sont presque nulles, qu'il ne peut avoir la conscience ni du milieu où il se nourrit, ni de la chaleur qui le pénètre. Toute sensation suppose, en effet, une comparaison entre l'état actuel et l'état passé. Le froid ne nous est sensible que parce que nous avons éprouvé une chaleur antécédente ; si l'atmosphère était à un degré invariable de température, nous ne distinguerions point ce degré : le Lapon trouve le bienêtre sous un ciel où le nègre trouverait la douleur et la mort s'il s'y était subitement transporté. Ce n'est pas dans le temps des solstices, mais dans celui des équinoxes, que les sensations de chaleur et de froid sont plus vives, çarce
S4 oAlGINE ET DÉVELOPPEMENT
qu'alors leurs variétés, plus nombreuses, font naître des comparaisons plus fréquentes entre ce que nous sentons et ce que nous avons senti précédemment.
11 en est des eaux de Tamnios comme de la chaleur : le fœtus n'en éprouve pas l'influence, parce que le contact d'un autre milieu ne lui est pas connu. Avant le bain, l'air ne nous est pas sensible ; en sortant de l'eau, l'impression en est pénible ; pourquoi ? c'est qu'alors il nous affecte par la seule raison qu'il y a eu une interruption dans son action sur l'organe cutané.
Le choc des parois de la matrice est-il une cause d'excitation plus réelle que les eaux de l'amnios ou la chaleur? Il semble que oui au premier coup d'oeil, parce que le fœtus n'étant soumis que par intervalles à cet excitant, la sensation qui en naît doit être plus vive. Mais remarquons que la densité de la matrice, surtout dans la grossesse, n'étant pas très-supérieure à celle des eaux, l'impression doit être moindre. En effet, plus les corps se rapprochent par leur consistance du milieu où nous vivons, moins leur action est puissante sur nous. L'eau, réduite en vapeur dans le brouillard ordinaire, n'affecte que légèrement le tact ; mais à mesure qu'elle se condense dans l'atmosphère, et que le brouillard, en s'épaississant, s'éloigne de la densité de l'air, il est la cause d'une affection plus vive.
L'air,, pour l'animal qui respire, est donc vraiment le terme de comparaison général auquel il rapporte, sans s'en douter, toutes les sensations du tact. Plongez la main dans le gaz acide carbonique, le tact ne vous apprendra pas à le distinguer de l'air, parce que leur densité est à peu près la même.
La vivacité des sensations est en raison directe de la différence de la densité de l'air avec celle des corps, objets de sensation. De même, la mesure des sensations du fœtus est l'excès de densité de la matrice sur celui des eaux : cet excès n'étant pas très-considérable, les sensations doivent être obtuses. C'est ainsi que ce qui nous paraît d'une
grande densité doit moins vivement affecter les poissons, à raison du milieu où ils vivent.
Cette assertion relative au fœtus deviendra plus générale si nous y ajoutons celle-ci, savoir, que les membranes muqueuses, siège du tact interne, comme la peau Test du tact extérieur, n'ont point encore chez lui commencé leurs fonctions. Après la naissance, continuellement en contact avec des corps étrangers au nôtre, elles trouvent dans ces corps des causes d'irritation qui, renouvelées sans cesse, en deviennent plus puissantes pour les organes. Mais chez le fœtus, point de succession dans ces causes -, c'est toujours la même urine, le même méconîum, le même mucus qui exercent leur action sur la vessie, les intestins, la membrane pituitaire, etc.
Concluons de tout cela que les sensations générales du fœtus sont faibles, presque nulles, quoiqu'il soit environné de la plupart des causes qui, dans la suite, doivent les lui procurer. Les sensations particulières ne sont pas chez lui plus actives ; mais cela tient vraiment à l'absence des excitants.
L'œil, que ferme la membrane pupillaire; la narine, dont le développement est à peine ébauché^ ne seraient point susceptibles de recevoir d'impressions, en supposant que la lumière ou les odeurs puissent agir sur eux. Appliquée contre le palais, la langue n'est en contact avec aucun corps qui puisse y produire un sentiment de saveur : le fût-elle avec les eaux de l'amnios, l'effet en serait nul, parce que, comme nous l'avons dit, il y a nullité de sensation là où il n'y a pas variété d'impression. Notre salive est savoureuse pour un autre, elle est insipide pour nous.
L'ouïe n'est réveillée par aucun son ; tout est calme, tout repose en paix pour le petit individu.
Voilà donc déjà, si je puis m'exprimer ainsi, quatre portes fermées chez lui aux sensations particulières, et qui ne s'ouvriront, pour les lui transmettre, que quand il aura vu le jour. Mais observons que la nullité d'action de ces
la réfléchissent. Tel, comme je l'ai dit, celui devant lequel se déploie pour la première fois le magique spectacle do nos ballets, n'aperçoit-il au premier coup d'oeil qu'un tout qui le charme, et ne parvient-il que peu à peu à isoler les jouissances que lui procurent en même temps la danse, la musique, les décorations, etc.
Il en est de l'éducation du cerveau comme de celle des sens ; tous les actes dépendants de son action n'acquièrent que graduellement le degré de précision auquel ils sont destinés : la perception, la mémoire; l'imagination, facultés que les sensations précèdent et déterminent toujours, croissent et s'étendent à mesure que des excitants nouveaux viennent à en déterminer l'exercice. Le jugement, dont elles sont la triple base, n'associe d'abord qu'irrégulièrement des notions elles-mêmes irrégulières ; bientôt plus de clarté distingue ses actes y enfin ils deviennent rigoureux et précis.
La voix, la locomotion, présentent le même phénomène ; les cris des jeunes animaux ne présentent d'abord qu'un son informe, et qui ne porte aucun caractère ; l'âge les modifie peu à peu, et ce n'est qu'après des exercices fréquemment répétés qu'ils affectent les consonnances particulières à chaque espèce, et auxquelles les individus de même espèce ne se trompent jamais, surtout dans la saison des amours. Je ne parle pas de la parole, elle est trop évidemment le fruit de l'éducation.
Voyez l'animal nouveau-né dans ses mouvements multipliés; ses muscles sont dans une continuelle action. Comme tout est nouveau pour lui, tout l'excite, tout le fait mouvoir : il veut toucher tout ; mais la progression, la station même, n'ont point encore lieu dans ces contractions sans nombre des organes musculaires locomoteurs : il faut que l'habitude lui ait appris l'art de coordonner telle ou telle contraction avec telle ou telle autre, pour produire tel ou tel mouvement, ou pour prendre telleou telle attitude. Jusgue-là il vacille, chancelle, et tombe à chaque instant.
Sans doute que Tinclinaison du bassin dans le fœtus humain, la disposition de ses fémurs, le défaut de courbure de sa colonne vertébrale, etc., le rendent peu propre à 2a station aussitôt après la naissance; mais à cette cause se joint certainement le défaut d'exercice. Qui ne sait que si on laisse longtemps un membre immobile, il perd l'habitude de se mouvoir; et que, lorsque Ton veut ^ensuite s'en servir, il faut qu'une espèce d'éducation nouvelle apprenne aux muscles la justesse des mouvements, qu'ils n'exécutent d'abord qu'avec irrégularité ? L'homme qui se serait condamné au silence pendant un long espace de temps éprouverait certainement le môme embarras lorsqu'il voudrait le rompre, etc .
Concluons donc de ces diverses considérations, que nous devons apprendre à vivre hors de nous, que la vie extérieure se perfectionne chaque jour, et qu'elle a besoin d'une espèce d'apprentissage, dont la nature s'est chargée pour la vie intérieure.
§ lY. Influence de la société sur l'éducation des organes de la TÎe animale.
La société exerce, sur cette espèce d'éducation des organes de la vie animale, une influence remarquable ; elle agrandit la sphère d'action des uns, rétrécit celle des autres, modifie celle de tous.
Je dis d'abord, que la société donne presque constamment à certains organes externes une perfection qui ne leur est pas naturelle, et qui les distingue spécialement des autres, telle est, en effet, dans nos usages actuels la nature de nos occupations, que celle h laquelle nous nous lîvronp habituellement exerce presque toujours un de ces organes plus particulièrement que tous les autres. L'oreille chez le musicien, le palais chez le cuisinier, le cerveau chez le philosophe, les muscles chez le danseur, le larynx chez le chanteur, etc., ont, outre l'éducation générale de
94 ORIGINE ET DÈVELOPPEUENT
la vie extérieure, une éducation particulière, que le fréquent exercice perfectionne singulièrement.
- On pourrait même, sous ce rapport, diviser en trois classes les occupations humaines. La première comprendrait celles qui mettent les sens spécialement en jeu : tels sont la peinture, la musique, la sculpture ; les arts du parfumeur, du cuisinier, et tous ceux, en un mot, dont les résultats charment la vue, l'ouïe, etc. , etc. Pans la seconde, se rangeraient les occupations où le cerveau est plus exercé : telles sont la poésie qui appartient à l'imagination, les sciences de nomenclature qui sont du ressort de la mémoire, les hautes sciences que le jugement a en partage d'une manière plus spéciale. Les occupations qui, comme la danse, l'équitation, tous les arts mécaniques, mettent en jeu les muscles locomoteurs, formeraient la troisième classe.
Chaque occupation de l'homme met donc presque toujours en activité permanente un organe particulier. Or, l'habitude d'agir perfectionne l'r.ction : Toreille du musicien entend dans une harmonie, la vue du peintre distingue dans un tableau ce que le vulgaire laisse échapper; souvent même cette perfection d'action s'accompagne dans Toi^ane plus exercé d'un excès de nutrition. On le voit dans les muscles des bras chez les boulangers, dans ceux des membres inférieurs chez les danseurs, dans ceux de la face chez les histrions, etc., etc.
J'ai dit, en second lieu, que la société rétrécit la sphère d'action de plusieurs organes externes.
En effet, par là même que, dans nos habitudes sociales, un organe est toujours plus occupé, les autres sont plus inactifs. Or, l'habitude de ne pas agir les rouille, comme on le dit ; ils semblent perdre en aptitude ce que gagne celui qui s'exerce fréquemment. L'observation de la société prouve à chaque instant cette vérité.
Voyez ce savant qui, dans ses abstraites méditations, exerce sans cesse ses sens internes, et qui, passant sa vie
dans le silence du cabinet, condamne à Finaction les externes et les organes locomoteurs; voyez-le s'adonnant par hasard à un exercice du corps, vous rirez de sa maladresse et de son air emprunté. Ses sublimes conceptions vous étonnaient; là pesanteur de ses mouvements vous amusera.
Examinez, au contraire, ce danseur qui, par ses pas légers, semble retracer k nos yeux tout ce que dans la Fable les Ris et les Grâces offrent de séduisant à notre imagination ; vous croiriez que de profondes méditations d'esprit ont amené cette heureuse harm.onie de mouvements. Causez avec lui, vous trouverez Thomme le moins surprenant sous ces dehors qui vous ont tant surpris.
L'esprit observateur, qui analyse les hommes^ en société, fait à tout instant de semblables remarques. Vous ne verrez presque jamais coïncider la perfection des organes locomoteurs avec celle du cerveau ni des sens ; et réciproquement il est très rare que ceux-ci étant très-habiles à leurs fonctions respectives, les autres soient très-aptes aux leurs.
§ V. Lois de l'éducation des organes de la vie animale.
Il est donc manifeste que la société intervertit en partie l'ordre naturel de l'éducation de la vie animale, qu'elle distribue irrégulièrement à ses divers organes une perfection dont ils jouiraient sans elle dans une proportion plus uniforme, quoique cependant toujours inégale.
Une somme déterminée de force a été répartie en général à cette vie : or, cette somme doit rester toujours la même, soit que sa distribution ait Ueu également, soit qu'elle se fasse avec inégalité; par conséquent, l'activité d'un organe suppose nécessairement l'inaction des autres.
Cette vérité nous mène naturellement à ce principe fondamental de l'éducation sociale, savoir, qu'on ne doit jamais appliquer l'homme à plusieurs études à la fois, si l'on veut qu'il réussisse dans chacune. Les philosophes oui
déjà souvent répété cette maxime; mais je doute que les raisons morales sur lesquelles ils l'ont fondée vaillent cette belle observation physiologique qui la démontre jusqu'à l'évidence, savoir, que pour augmenter les forces d'un organe, il faut les diminuer dans les autres. C'est pourquoi je ne crois pas inutile de m'arréter encore à cette observation, et de l'appuyer par un grand nombre de faits.
L'ouïe et surtout le toucher acquièrent chez l'aveugle une perfection que nous croirions fabuleuse, si l'observation journalière n'en constatait la réalité. Le sourd et muet a dans la vue une justesse étrangère à ceux dont tous les sens sont très-développés. L'habitude de n'établir que peu de rapports entre les corps extérieurs et les sens affaiblit ceux-ci chez les extasiés, et donne au cerveau une force de contemplation telle, qu'il semble que chez eux tout dorme, hors ce viscère, dans la vie animale.
Mais qu'est-il besoin de chercher dans des faits extraordinaires une loi dont l'animal en santé nous présente à chaque instant l'application ?
Considérez, dans la série des animaux, la perfection relative de chaque organe : vous verrez que, quand l'un excelle, les autres sont moins parfaits. L'aigle à l'œil perçant n'a qu'un odorat obscur; le chien, que distingue la finesse de ce dernier sens, a le premier à un moindre degré ; c'est l'ouïe qui domine chez la chouette, le lièvre, etc. ; la chauve-souris est remarquable par la précision de son toucher; l'action du cerveau prédomine chez les singes, la vigueur de la locomotion chez les carnassiers, etc., etc.
Chaque espèce a donc une division de sa vie animale qui excelle sur les autres, celles-ci étant à proportion moins développées ; vous n'en trouverez aucune où la perfection d'un organe ne semble s'être acquise aux dépens de celle des autres.
L'homme a, en général, abstraction faite de toute autre considération, l'ouïe plus marquée que les autres sens, et qu'il ne doit, en eflfet, l'avoir dans l'ordre naturel^ parce
que la parole, qui exerce sans cesse l'oreille, est pour elle une cause permanente d'activité , et par là de perfection.
Ce n'est pas seulement dans la vie animale que cette loi est remarquable ; la vie organique y est presque constamment soumise dans tous ses phénomènes. L' affection d'un rein double la sécrétion de l'autre. A l'affaissement d'une des parotides, dans le traitement des fistules salivaires, succède dans l'autre unie énergie d'action qui fait qu'elle remplit seule les fonctions de toutes deux.
Voyez ce qui arrive à la suite de la digestion ; chaque système est alors successivement le siège d'une exaltation des forces vitales qui abandonnent les autres en même proportion. Aussitôt après l'entrée des aliments dans 1 estomaC; l'action de tous les viscères gastriques augmente^ les forces concentrées sur l'épigastre abandonnent les organes de la vie externe. De là, comme l'ont observé divers auteurs, les lassitudes, la faiblesse des sens à recevoir les impressions externes, la tendance au sommeil, la facilité des téguments à se refroidir, etc.
La digestion gastrique étant achevée, la vasculaire lui succède; le chyle est introduit dans le système circulatoire, pour y subir l'influence de ce système et de celui de la respiration : tous deux alors deviennent un foyer d'action plus prononcée ; les forces s'y transportent, le pouls s'élève, les mouvements du thorax se précipitent, etc.
C'est ensuite le système glanduleux, puis le système nutritif, qui jouissent d'une supériorité marquée dans l'état des forces vitales. Enfin, lorsqu'elles se sont ainsi successivement déployées sur tous, elles reviennent aux organes de la vie animale, les sens reprennent leur activité, les fonctions du cerveau leur énergie, les muscles leur vigueur. Quiconque a réfléchi sur ce qu'il éprouve à la suite d'un repas un peu copieux se convaincra facilement de la vérité do cette remarque.
L'ensemble des fonctions représente alors une espèce de cerde dont une moitié appartient à la vie organique, et
l'autre moitié à la vie animale. Les forces vitales semblait successivement parcourir ces deux moitiés. Quand elles se trouvent dans Tune, l'autre reste peu active, à peu près comme tout parait alternativement languir et se ranimer dans les deux portions du globe, suivant que le soleil leur accorde ou leur refuse ses rayons bienfaisants.
Voulez-vous d'autres preuves de cette inégalité de répartition des forces ? examinez la nutrition : toujours dans un organe elle est plus active, parce qu'il vit plus que les autres. Dans le fœtus„ le cerveau et les nerfs, lés membres inférieurs après la naissance, les parties génitales et les mamelles à la puberté, etc., semblent croître aux dépens des autres parties où la nutrition est moins prononcée.
Voyez toutes les maladies, les inflammations, les spasmes, les hémorragies spontanées : si une partie devient le siège d'une action plus énergique, la vie et les forces diminuent dans les autres. Qui ne sait que la pratique de la médecine est en partie fondée sur ce principe, qui dirige Tusage des ventouses, du moxa, des vésicatoires, des rubéfiants, etc., etc. ?
D'après cette foule de considérations, nous pouvons donc établir, comme une loi fondamentale de la distribution des forces, que, quand elles s'accroissent dans une partie, elles diminuent dans le reste de l'économie vivante; que la somme n'en augmente jamais ; que seulement elles se transportent successivement d'un organe à l'autre. Avec cette donnée générale, il est facile de dire pourquoi l'homme ne peut en même temps perfectionner toutes les parties de la vie animale, et exceller par conséquent dans toutes les sciences à la fois*
L'universalité des connaissances dans le même individu est une chimère : elle répugne aux lois de l'organisation ; et si l'histoire nous offre quelques génies extraordinaires, jetant un éclat égal dans plusieurs sciences, ce sont autant d'exceptions à ces lois. Qui sommes-nous, pour oser pour^
suivre sur plusieurs points la perfection, qui le plus souvent nous échappe sur un seul ?
S'il était permis d'unir ensemble plusieurs occupations, ce seraient sans doute celles qui ont le plusd*analogie par les organes qu'elles mettent en jeu, comme celles qui se rapportent aux sens, celles qui exercent le cerveau, celles qui font agir les muscles, etc.
En nous restreignant ainsi dans un cercle plus étroit, nous pourrions plus facilement exceller dans plusieurs parties; mais ici encore le secret d'être supérieur dans une, c'est d'être médiocre dans les autres.
Prenons pour exemple les sciences qui mettent en exercice les fonctions du cerveau. Nous avons vu que ces fonctions se rapportent spécialement à la mémoire qui préside aux nomenclatures, à l'imagination qui a la poésie sous son empire, à l'attention qui est spécialement en jeu dans les calculs, au jugement dont le domaine embrasse la science du raisonnement : or, chacune de ces diverses facultés, ou de ces diverses opérations, ne se développe, ne s'étend qu'aux dépens des autres.
Pourquoi l'habitude de réciter les beautés de Corneille n'agrandit-elle pas l'âme de Tacteur, ne lui donne-t-elle pas une énergie de conception au-dessus de celle du vulgaire? Cela tient, sans doute, aux dispositions naturelles; mais cela dépend aussi de ce que chez lui la mémoire et la faculté d'imiter s'exercent spécialement, et que les autres facultés du cerveau se dépouillent, pour ainsi dire, afin d'enrichir celles-ci.
Quand je vois un homme vouloir en même temps briller par l'adresse de sa main dans les opérations de chirurgie, par la profondeur de son jugement dans la pratiqué de la médecine, par l'étendue de sa mémoire dans la botanique, par la force de son attention dans les contemplations métaphysiques, etc., il me semble voir un médecin qui, pour guérir une maladie, pour expulser, suivant l'antique expression, l'humeur morbifîque, \oudta\\. exv m^\îvfc
temps augmenter toutes les sécrétions parTusage simultané des sialagogues, des diurétiques, des sudprifiques, des emménagogues, des excitants de la bile, du suc pancréatique, des sucs muqueux,et€^
La moindre connaissance des lois de l'économie ne suffirait-elle pas pour dire à ce médecin qu'une glande ne verse plus de fluide que parce que les autres en versent moins, qu'un de ces médicaments nuit à l'autre, qu'exiger trop de la nature, c'est être sûr souvent de n'en rien obtenir? Dites-en autant à cet homme qui veut que ses muscles, son cerveau, ses sens, acquièrent une perfection simultanée; qui prétend doubler, tripler même sa vie de relation, quand la nature a voulu que nous puissions seulement détacher de quelques-uns de ses organes quelques degrés de force pour les ajouter aux autres, mais jamais accroître la somme totale de ces forces.
Voulez-vous qu'un organe devienne supérieur aux autres, condamnez ceux-ci à l'inaction. On chfttre les hommes pour changer leur voix : comment la barbare idée de les aveugler, pour les rendre musiciens, n'est-elle pas aussi venue, puisqu'on sait que les aveugles, n'étant point distraits par l'exercice delà vue, donnent plus d'attention à celui de Touïe? Un enfant qu'on destinerait à la musique, et dont on éloignerait tout ce qui peut affecter la vue, l'odorat, le toucher, pour ne le frapper que par des sonsha^ monieux, ferait sans doute, toutes choses égales d'ailleurs, de bien plus rapides progrès.
Il est donc vrai de dire que notre supériorité dans tel art ou telle science se mesure presque toujours par notre infériorité dans les autres; et que cette maxime générale, consacrée par un vieux proverbe, que la plupart des philosophes anciens ont établie, mais que beaucoup de philosophes modernes voudraient renverser, a pour fondement une des grandes lois de l'économie animale, et sera toujours aussi immuable que la base sur laquelle elle appuie.
§ VI. Durée de i'éduca'ton des organes de ii >Ie aaimale.
L'éducation des organes de la vie animale se prolonge pendant un temps* sur lequel trop de circonstances influent pour pouvoir le déterminer ; mais ce qu'il y a de remarquable dans cette éducation, c'est que chaque âge semble être consacré à perfectionner certains organes en particulier.
Dans l'enfance, les sens sont spécialement éduqués; tout semble se rapporter au développement de leurs fonctions. Environné de corps nouveaux pour lui, le petit individu cherche à lés connaître tous : il tient, si je puis m'exprimer ainsi, dans une érection continuelle les organes qui établissent des rapports entre lui et ce qui l'avoisine : aussi tout ce qui est relatif à la sensibilité se trouve chez lui très-prononcé. Le système nerveux, comparé au musculaire, est proportionnellement plus considérable que dans tous les âges suivants ; tandis que, par la suite, la plu< part des autres systèmes prédominent sur celui-ci. On.sait que, pour bien voir les nerfs, on choisit toujours des enfants.
A l'éducation des sens se lie nécessairement le perfectionnement des fonctions du cerveau qui ont rapport à la perception.
A mesure que la somme des sensations s'agrandit, la mémoire et l'imagination commencent à entrer en activité. L'âge qui suit l'enfance est celui de l'éduaition des parties du cerveau qui y ont rapport : alors il y a, d'un côté, assez de sensations antécédentes pour que l'une puisse s'exercer à nous les retracer, et que l'autre \ trouve le type de sensations illusoires qu'elle nous présente. D'un autre côté, le peu d'activité du jugement, à cette époque, favorise l'énergie d'action de ces deux facultés : alors aussi la révolution qu'amène la puberté, lès goûts nouveaux qu'elle enfante, les désirs qu'elle crée, étendent la sphère de la seconde.
Lorsque la perception , la mémoire et l'imagination ont été perfectionnées, que leur éducation est finie, celle du jugement commence, ou plutôt devient plus active ; car, dès qu'il a des matériaux, le jugement s'exerce. A cette époque les fonctions des sens, une partie de celles du cerveau, n'ont plus rien à acquérir : toutes les forces se concentrei^t pour le perfectionnement de celui-ci.
D'après ces considérations, il est manifeste que la première portion de la vie animale, ou celle par laquelle les corps extérieurs agissent sur nous, et par laquelle nous réfléchissons cette action, a dans chaque âge une division qui se forme et s'agrandit ; que le premier âge est celui de l'éducation des sens; que le second préside au perfectionnement de l'imagination, de la mémoire ; que le troisième a rapport au développement du jugement.
Ne faisons donc jamais coïncider avec l'âge où les sens sont en activité, l'étude des sciences qui exigent l'exercice du jugement; suivons, dans notre éducation artificielle, les mémeslois qui président à l'éducation naturelledes organes extérieurs. Appliquons l'enfant au dessin, à la musique, etc.; l'adolescent aux sciences de nomenclature, aux beaux-arts que l'imagination a sous son empire; l'adulte aux sciences exactes, à celles dont le raisonnement enchaîne les faits. L'étude de là logique et des mathématiques terminait l'ancienne éducation : c'était un avantage parmi ses imperfections.
Quant à la seconde por tion de la vie animale, ou celle par laquelle l'animal réagit sur les corps extérieurs, l'enfance est caractérisée par le nombre, la fréquence et la faiblesse des mouvements, l'âge adulte par leur vigueur, l'adolescence par une disposition mixte. La voix ne suit point ces proportions ; elle est soumise à des influences qui naissent surtout des organes génitaux.
Je ne m'arrête point aux modifications diverses qui naissent, pour la vie animale, des climats, des saisons, du sexe, etc. Tant d'auteurs ont traité ces questions, que
je pourrais diflScilement ajouter à ce qu'ils ont dit.
En parlant des lois de l'éducation dans les organes de la vie externe, j'ai supposé ces organes en état d'intégrité complète, ayant ce qu'il faut pour se perfectionner, jouissant de toute la force de tissu qui est nécessaire : mais si leur texture originaire est faible, délicate, irrégulière ; si quelques vices de conformation s'y observent, alors ces lois ne sauraient y trouver qu'une application imparfaite.
C'est ainsi que l'habitude de juger ne rectifie point le jugement, si le cerveau mal constitué présente dans ses deux hémisphères une inégalité de force et de conformation ; c'est ainsi que l'exercice fréquent du larynx, des muscles locomoteurs, etc., île peut jamais suppléer à l'irrégularité d'action que produit en eux une irrégularité d'organisation, etc., etc. [û]