‹ Recherches physiologiques sur la vie et la mortChapitre 43 sur 92 · DE LA FIN NATURELLE DES DEUX VIES · texte numérisé non relu

DE LA FIN NATURELLE DES DEUX VIES

Nous venons de voir les deux vies de Taniinal commençant à des époques assez éloignées Tune deTautre, se développant suivant des lois qui sont absolument inverses. le vais les montrer maintenant se terminant aussi d'une manière différente, cessant leurs fonctions dans des temps très-distincts, et présentant, lorsqu'elles finissent, des caractères aussi séparés que pendant toute la durée de leur activité. Je n'aurai égard ici qu'à la mort naturelle ; toutes celles qui tiennent à des causes accidentelles seront l'objet de la seconde partie de cet ouvrage.

§ I. La vie animale ceue la première dans la mort DalureUe.

La mort naturelle est remarquable, parce qu'elle termine presque entièrement la vie animale, longtemps avant que l'organique ne finisse.

Voyez l'homme qui s'éteint à la fin d'une longue vieillesse : il meurt en détail; ses fonctions extérieures finissent les unes après les autres ; tous ses sens se ferment successivement; les causes ordinaires des sensations passent sur eux sans les affecter.

La vue s'obscurcit, se trouble, et cesse enfin de transmettre l'image des objets : c'est la cécité sénile. Les sons frappent d'abord confusément l'oreille, bientôt elle y devi'^nt entièrement insensible ; l'enveloppe cutanée, racornie, endurcie, privée en partie des vaisseaux qui se sont oblitérés, n'est plus le siège que d'un tact obscur et peu distinct. D'ailleurs l'habitude de sentir y a émoussé le sentiment. Tous les organes dépendants delà peau s'affaiblissent et meurent; les cheveux, la barbe, blanchis-

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sent. Privés des sucs qui les nourrissaient, un grand nombre de poils tombent. Les odeurs ne font sur le nez qu'une faible impression.

Le goût se soutient tin peu, parce que, lié à la vie organique autant qu'à Tanimale, ce sens est nécessaire aux fonctions intérieures. Aussi, lorsque toutes les sensations agréables fuient le vieillard, quand leur absence a déjà brisé en partie les liens qui l'attachent aux corps environnants, celle-ci lui reste encore; elle est le dernier fil auquel est suspendu le bonheur d'exister.

Ainsi isolé au milieu de la nature, privé déjà en partie des fonctions des organes sensitifs, le vieillard voit bientôt s'éteindre aussi celles du cerveau. Chez lui presque plus de perception, par là même que presque rien du côté des sens n'en détermine l'exercice; l'imagination s'émousse, et bientôt devient nulle. • -^ La mémoire des choses présentes se détruit; le vieillard oublie en un instant ce qu'on vient de lui dire, parce que ses sens externes affaiblis, et déjà pour ainsi dire morts, ne lui confirment point ce que son esprit lui q)prend. Les idées fuient, quand des images tracées par les sens n'en ' retiennent pas l'empreinte. Au contraire, le souvenir du passé reste encore dans ce dernier âge. Ce que le vieillard sait d'autrefois, ce sont ses sens qui le lui ont appris, ou du moins qui le lui ont confirmé.

Il diffère de l'enfant en ce que celui-ci ne juge que d'après les sensations qu'il éprouve, et que lui ne le fait que d'après celles qu'il a éprouvées.

Le résultat de ces deux états est le même ; car le jugement est également incertain, soit que les sensations actuelles, soit que les sensations passées lui servent exclusivement d'appui ; sa justesse tient essentiellement à leur comparaison. Qui ne sait, par exemple, que, dans les jugements fondés sur la vision, l'impression actuelle nous tromperait souvent, si l'impression passée ne rectifiait l'erreur? D'un autre côté, n'observe-t-ou pîis ç\y\<i Vix^wVCsN.

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les sensations antécédentes deviennent confuses, si des sensations nouvelles et analogues ne regravent les traits du tableau qu'elles ont laissé en nous ?

Le présent et le passé sont donc également nécessaires dans nos sensations pour la perfection du jugement qui en résulte. Que l'un ou l'autre manque, plus de comparaison entre eux, plus de précision par conséquent dans le jugement.

Voilà comment le premier et le dernier âge sont également remarquables par leur incertitude, comment on s'exprime avec beaucoup de vérité, quand on dit que les vieillards tombent en enfance : ces deux périodes de la vie se touchent par l'irrégularité du jugement; ils ne diffèrent que par le principe de cette irrégularité.

De même que l'interruption des fonctions du cerveau est dans le vieillard une suite de Tanéantissement presque entier de celles du système sensitif externe, de même Taffai blissement de la locomotion et de la voix succède inévita-' blement à l'inaction du cerveau. Cet organe réagit, en effet, sur les muscles, dans la même proportion que les sens agissent sur lui.

Les mouvements du vieillard sont lents et rares; il ne sort qu'avec peine de l'altitude où il se trouve. Assis près du feu qui le réchauffe, il y passe les jours concentré eu lui-même ; étranger à ce qui l'entoure, privé de désirs, de passions, de sensations, parlant peu, parce qu'il n'est déterminé par rien à rompre le silence ; heureux de sentir qu'il existe encore, quand tous les autres sentioients se ^ont déjà presque évanouis pour lui. •

Ajouterai'je à cette cause de l'inaction des vieillards la rigidité de leurs muscles, la diminution de contractilité dans ces organes? Sans doute, cela y influe spécialement; mais ce n'est pas là la raison principale, puisque te cœur, les fibres musculaii*es des intestins contractent aussi cette rigidité, et sont privés cependant bien moins vite que les muscles volontaires de la faculté de se mouvoir. Ce n'est

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pas la faculté que ceux-ci perdent, c'est la cause qui en détermine Texercice, je veux dire Faction cérébrale.

S'il était possible de composer un homme, d'une part avec les organes des sens et te cerveau du vieillard, de l'autre avec les muscles d'nn adolescent, les mouvements volontaires, chez cet homme-là, ne seraient guère plus développés, parce qu'il ne suffit pas qu'un muscle puisse se contracter, il faut que sa puissance soit mise en action; or, quelle cause déterminera ici cette action 7

Il est facile de voir d'après ce que nous venons de dire que les fonctions externes s'éteignent peu à peu chez le vieillard ; que la vie animale a. déjà presque entièrement cessé lorsque l'organique est encore en activité. Sous ce rapport, l'état de l'animal que la mort naturelle va anéantir se rapproche de celui où il se trouvait dans le sein de sa mère, et même de celui du végétal, qui ne vit qu'au dedans, et pour qui toute' la nature est en silence.

Si on se rappelle maintenant que le sommeil retranche plus d'un tiers de sa durée à la vie animale ; si l'on ajoute cet intervalle d'action à son absence complète dans les neuf premiers mois et à l'inactivité presque entière à laquelle elle se trouve réduite dans les derniers temps de l'existence, il sera facile de voir combien est grande la disproportion de sa durée avec celle de la vie organique qui s'exerce d'une manière continue.

Mais pourquoi, lorsque nous avons cessé d'être au dehors, existons-nous encore au dedans, puisque les sens ou la locomotion, etc., sont destinés surtout à nous mettre en rapport avec les corps qui doivent nous nourrir ? pourquoi ces fonctions s'afiaiblissent-elles dans une disproportion plus grande que les internes? pourquoi n'y a-t-il pas un rapport exact entre leur cessation ?

Je ne puis entièrement résoudre cette question. J'observe seulement que la société influe spécialement sur cette différence.

L'homme^ au milieu de ses semblables sesetV.Vi^^v>R.^\i:^

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i\c la vie animale, dont i£S ressorts sont habituellement plus fatigués que ceux de la vie organique. Tout est usé dans cette vie sous Finfluence sociale : la vue, par les lumières artificielles ; Touïe, par des sons trop répétés, surtout par la parole qui manque aux animaux, dont les communications entre eux au moyen de l'oreille sont bien moins nombreuses; Todorat, par les odeurs dépravées; le goût, par des saveurs qui ne sont point dans la nature; le toucher et le tact, par les vêtements ; le cerveau , par la réflexion, etc. ; tout le système nerveux, par mille affections que la société donne seule, ou du moins qu'elle multiplie.

Nous vivons donc au dehors avec excès, si je puis me servir de ce terme ; nous abusons de la vie animsde ; elle est circonscrite par la nature dans des limites que nous avons trop agrandies pour sa durée. Aussi n'est-il pas étonnant qu'elle finisse promptement. En effet, nous avons vu les forces vitales divisées en deux ordres, l'un appartenant à cette vie, l'autre à l'organique. On peut comparer ces deux ordres à deux lumières qui brûlent en même temps, et qui n'ont pour aliment qu'une quantité déterminée de matériaux. Si l'une est plus excitée que l'autre, si plus de vent l'agite, il faut bien qu'elle s'éteigne plus vite.

Cette influence sociale sur les deux vies est, jusqu'à un certain point, avantageuse à l'homme, qu'elle dégage peu à peu des liens qui l'attachent à ce qui l'entoure, et pour qui elle rend ainsi moins cruel l'instant qui vient rompre ces liens.

L'idée de notre heure suprême n'est pénible que parce qu'elle termine notre vie animale, que parce qu'elle fait cesser toutes les fonctions qui nous mettent en rapport avec ce qui nous entoure. C'est la privation de ces fonctions qui sème l'épouvante et l'efiroi sur les bords de notre tombe.

Ce n'est pas la douleur que nous redoutons : combien

n'est-il pas de mourants pour qui le don de Texistence serait précieux, quoiqu'il s'achèterait par une suite non interrompue de souffrances! Voyez Tanimal qui vit peu au dehors, qui n'a de relations que pour ses besoins matériels ; il ne frissonne point en voyant Tinstant où il va cesser d'être.

S'il était possible de supposer un homme dont la mort, ne portant que sur toutes les fonctions internes, comme la circulation, la digestion, les sécrétions, etc., laissât subsister l'ensemble de la vie animale^ cet homme verrait d'un œil indifférent s'approcher le terme de sa vie organique, parce qu'il sentirait que le bien de l'existence ne lui est point attaché, et qu'il sera en état, après ce genre de mort, de sentir et d'éprouver presque tout ce qui auparavant faisait son bonheur.

Si la vie animale donc vient à cesser par gradation, si chacun des nœuds qui nous enchaînent au plaisir de vivre se rompt peu à peu, ce plaisir nous échappera sans que nous nous en apercevions, et déjà l'homme en aura oublié le prix lorsque la mort viendra le frapper.

C'est ce que nous remarquons dans le vieillard qui arrive, par la perte successive et partielle de ses fonctions externes, à la perte totale de son existence. Sa destruction se rapproche de celle du végétal, qui, faute de relatli>!io, n'ayant pas la conscience de sa vie, ne saurait avoir cuUo de sa mort. [S]

§ U. La Tie organique ne finit pas dans la mort naturelle comme dans la i.k^ accidentelle.

La vie organique restée au vieillard, après la perte presque totale de la vie animale, se termine chez lui d'une manière toute différente de celle que nous offre sa fin dans les morts violentes et subites. Celles-ci ont véritablement deux périodes : la première est marquée par la cessation soudaine de la respiration et de la circulation, double fonc-

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