DE LA MORT DU CERVEAU
que la mort est constante lorsqu'on se sert de la seringue pour pousser le même fluide, quel que soit le degré de force qu'on emploie. L'air communique t-il donc au saog quelque principe plus funeste e ncore que celui que loi donnent les éléments qui le rendent noirî
J'observe que, pour cette expérience, il faut que le chien dont la carotide pousse le sang soit rigoureux, et même plus gros que l'autre, parce que l'impulsion est diminuée a mesure que le cœur se pénètre de sang noir, et que le tube ralentit d'ailleurs le mouvement, quoique cependant ce mouvement soit très-sensible, et qu'une pulsation manifeste indique au-dessus du tube l'influence du cœur de l'un sur l'artère de l'autre.
J'ai voulu essayer de rendre le sang veineux propre à entretenir l'action cérébrale, en le rougissant artificiellement. J'ai donc ouvert la jugulaire et la carotide d'un chien : l'une m'afourni une certaine quantité de sang noir qui, reçu dans un bocal rempli d'oxygène, est devenu tout de suite d'un pourpre éclatant ; je l'ai injecté par l'artère, ranimai est mort subitement, et avec une promptitude que je n avais point encore observée. On conçoit combien j'étais loin d'attendre un pareil résultat. Mais ma surprise a bientôt cessé, par la remarque suivante : une très-grande quantité d'air se trouvait mêlée avec le fluide qui est arrivé au cerveau très-écumeux et boursouflé. Or, nous avons vu qu'un très-petit nombre de bulles aériennes tuent les animaux, quand on les introduit dans le système vasculaire, soit du côté du cerveau, soit du côté du cœur.
Ceci m'a fait répéter mes expériences sur l'injection du sang noir, pour voir si quelques bulles ne s'y mêlaient point et n'occasionnaient pas la mort : j'ai constamment observé que non. Une autre diflScuIté s'est présentée à moi : il est possible que le peu d'air contenu dans l'extrémité du tube de la seringue, que celui qui a pu s'être introduit par l'artère ouverte , poussés par l'injection vers le cerveau , suflSsent pour en anéantir l'action. Mais une simple ré-
Il sera saas doute toujours difiScile de prouver d'une manière rigoureuse que les sécrétions, l-exhalation, la nutrition, ne sauraient puiser dans le sang noir les matériaux propres à les entretenir 5 car cette espèce de sang ne circule pas assez longtemps dans les artères pour pouvoir faire des expériences sur ces fonctions.
J'ai voulu cependant tenter quelques essais : ainsi^ lo j'ai mis à découvert la surface interne de la vessie d'un animal vivant, après avoir coupé la symphyse et ouvert le bas- ventre : j'ai examiné ensuite le suintement de l'urine par l'orifice des uretères, pendant que j'asphyxiais l'animal en fermant le robinet adapté à sa trachée-artère 5 2^ j'ai coupé le conduit déférent, préliminairement mis à nu, pour voir si, pendant l'asphyxie, la semence coulerait, etc., etc.
En général, j'ai toujours remarqué que, pendant la circulation du sang noir dans les artères, aucun fluide ne paraissait s'écouler des divers organes sécréteurs. Mais j'avoue que, dans toutes ces expériences et dans d'autres analogues que j'ai aussi tentées, l'animal éprouve un trouble trop considérable et par l'asphyxie et par les grandes incisions qu'on lui fait souffrir, le temps que dure l'expérience est trop court, pour pouvoir en tirer des conséquences de nature à être admises sans méfiance par un esprit méthodique.
C'est donc principalement par l'analogie de ce qui arrive aux autres organes que j'assure que ceux des sécrétions, de l'exhalation et de la nutrition cessent leurs fonctions lorsque le sang noir y aborde.
Cela s'accorde d'ailleurs très-bien avec divers phénomènes des asphyxiés : !*• ainsi le défaut d'exhalation cutanée pendant le temps assez long où le sang nbir circule dans les artères avant la mort est-il peut-être une des.causes de la permanence de la chaleur animale dans les sujets attaqués de cet accident ; 2° ainsi j'ai constamment observé sur différents chiens morts lentement d'asph>}xie,veaclaui
la digestion, en leur retranchant peu à peu l'air au moyen du robinet, que les conduits hépatique, cholédoque ei le duodénum contiennent beaucoup moins de bile qu'ils n'en présentent ordinairement, lorsqu'à cette époque on met à découvert ces organes sur un animal vivant ; 3° ainsi, comme je Tai dit, le sang, ne perdant rien par les diverses fonctions indiquées plus haut, s'accumule en grande quantité dans ses vaisseaux. Voilà môme pourquoi il est trèsfatigant de disséquer les cadavres de pendus, d'asphyxiés par le charbon, etc. : la fluidité et l'abondance de leur sang embarrasse. Cette abondance, observée par divers auteurs, peut tenir aussi à ce que les absorbants affaiblis «e prennent point, après la mort par asphyxie, la portion séreuse du sang contenu dans les artères, comme il arrive chez presque toujs les cadavres où cette portion se sépare du caillot qui reste dans le vaisseau : ici il n'y a ni séparation ni absorption.
Les excrétions paraissent alors aussi ne point se^ faire par l'affaiblissement qu'excite dans l'organe excréteur le contact du sang noir ; ainsi a-t-on observé fréquemment la vessie très-distendue chez les asphyxiés, comme le remarque M. Portai. C'est l'urine qui s'y trouvait avant l'accident, et qui n'a pu être évacuée, quoique la vie aiten- >core duré quelque temps. En général, jamais les asphyxies par le sang noir seul et sans cause délétère ne sont ac- <M)mpagnées de ces contractions si fréquentes à l'instant de plusieurs autres morts , ou quelques instants après, dans le rectum, la vessie, etc., contractions qui vident presque entièrement ces organes de leurs fluides, ,et qui doivent être bien distinguées du simple relâchement des sphincters, d'où naissent des effets analogues. Toujours les symptômes d'un affaiblissement général dans les parties se manifestent : jamais on ne voit ce surcroît de vie, ce développement do forces, qui marquent si souvent la dernière heure des mourants.
Voilà pourquoi, peut-être, on remarque dans les cada-
vpes des personnes asphyxiées une grande souplesse des membres. La roideur des muscles parait, en effet, tenir assez souvent à ce que la mort les frappant à Tinstant de la contraction, les fibres restent rapprochées et très-cohérentes entre elles. Ici, au contraire, un relâchement général, un défaut d'action universel, existant dans les parties lorsque la vie les abandonne, elles restent en cet état, et cèdent aux impulsions qu'on leur communique.
J'avoue cependant que cette explication présente une difficulté dont je ne puis donner la solution; la voici : les asphyxiés par les vapeurs méphitiques périssent à peu près de la même manière que les noyés; ou du moins, sr la cause de la mort diffère, le sang noir coule également pendant un temps assez long dans les artères. On peut le voir en ouvrant la carotide sur deux chiens, en même temps que chez l'un on fait parvenir, par un tube adapté à sa trachée-artère, des vapeurs de charbon dans le poumon, et que chez l'autre on pousse dans cet organe une certaine quantité d'eau, que l'on y maintient en fermant le robinet, et qui se trouve bientôt réduite en écume-, comme chez les noyés.
Malgré cette analogie des derniers phénomènes de la vie, les membres restent souples et chauds pendant un certain temps dans le premier ; ils deviennent roides et glacés dans le second, surtout si on plonge son corps dans l'eau pendant l'expérience (car j'ai observé qu'il y a une perte moins prompte du calorique en noyant l'animal par l'eau qu'on injecte, et qui intercepte sa respiration, qu'en le plongeant tout entier dans un fluide). Mais revenons à notre objet.
Nous pouvons conclure, je crois, avec assurance, de lous les faits et de toutes les considérations renfermés dans cet article, !<> que lorsque les fonctions chimiques du poumon s'interrompent, tous les organes cessent simultanément leurs fonctions, par l'effet du contact du sang noir, quelle que soit la manière d'agir de ce sang, ce que je
i82 DE LA MORT DU CERYEAb
ce que présente en plus l'apoplexie. Quelquefois des mouvements convulsifs se manifestent presque tout à coup à la suite; de Timpression des vapeurs méphitiques. Souvent un mal de tête a duré plusieurs jours après la disparition des autres symptômes. On peut voir dans les observateurs, dans l'ouvrage de M. Portai en particulier, ces preuves multipliées de l'influence funeste et souvent prolongée du sang noir sur le cerveau, où le transmettent les artères.
Cette influence , quoique réelle sur les animaux à sang fioid, sur les reptiles en particulier, est cependant beaucoup moins manifeste. J'ai fait, sur les côtés de la poitrine, deux incisions à une grenouille : le poumon est sorti de Tun et de l'autre côté ; je l'ai lié là où les vaisseaux y pénètrent. L'animal a cependant vécu encore très^longtemps , quoique toute communication fût rompue entre le cerveau et l'organe pulmonaire. Si , au lieu de lier celui-ci, on en fait l'extirpation , le même phénomène se remarque.
Dans les poissons , que l'organisation des branchies fait essentiellement différer des reptiles, le rapport entre le poumon et le cerveau m'a paru un peu plus immédiat, quoique cependant beaucoup moins que dans les espèces à sang rouge et chaud.
J'ai enlevé , dans une carpe, la lame cartilagineuse qui recouvre les branchies; celles-ci , mises à nu, s'écartaient et se rapprochaient alternativement de l'axe du corps. La respiration a paru se faire comme à l'ordinaire, et l'animal a vécu très-longtemps sans trouble apparec'^ vians ses fonctions.
J'ai embrassé ensuite, par un fil de plomb, toutes les branchies et les anneaux cartilagineux qui les soutiennent; ce fil a été serré de manière que tout mouvement s'est trouvé empêché dans l'appareil pulmonaire. Bientôt la carpe a langui ; ses nageoires ont cessé d'être tendues ; le mouvement musculaire s'est peu à peu aftaibli ; il a cessé
entièrement, et radimal est mort au bout d'un quart d'heure.
Les mêmes phénomènes se sont à peu près manifestés dans une autre carpe dont j'avais arraché les branchies -, seulement , j'ai observé que l'instant qui a suivi Texpé^ rience a été marqué par divers mouvements irréguliers , après lesquels l'animal s'est relevé dans l'eau, s'y est maintenu comme à l'ordinaire, a perdu beaucoup de sang, et a ensuite succombé entièrement au bout de vingt minutes.
Au reste, le genre particulier de rapports qui unit le cœur, le cerveau et le poumon dans les animaux à sang rouge et froid , mérite^, je crois , de fixer d'une manière spéciale l'attention des physiologistes. Ces animaux ne doivent point être sujets, comme ceux à sang rouge et chaud, aux défaillances, à l'apoplexie et aux autres maladies où la mort est subite par l'interruption de ces rapports ; ou du moins leurs maladies analogues à celles-là doivent porter d autres caractères ; leur asphyxie est infi* niment plus longue à s'opérer. Revenons aux espèces voisines de l'homme.
D'après l'influence du sang noir sur le cœur, sur le cer* veau et sur tous les organes, j'avais pensé que les personnes affectées d'anévrismes variqueux devaient moins vite périr asphyxiées que les autres , si elles se trouvaient privées d'air, parce que le sang rouge, passant dans leurs veines, traverse le poumon sans avoir besoin d'éprouver d'altération, et doit par conséquent entretenir l'action cérébrale.
Pour m'assurer si ce soupçon était fondé , j'ai fait d'abord communiquer sur un chien l'artère carotide avec la veine jugulaire par un tuyau recourbé, qui portait le sang de la première dans la seconde, et lui communiquait un mouvement de pulsation très-sensible. J'ai ensuite fermé le robinet adapté préliminairement à la trachée-artère de l'animal , qui a paru , en effet , rester un peu plus longtemps sans éprouver les phénomènes de Tasph^xie*
iH6 DE LA MORT DES ORGANES
pareutes, serait propre à observer cette coloration, si, d'un côté, la lenteur de la respiration chez ces animaux, la différence de son mécanisme d'avec celui de la respiration des animaux à sang chaud, la somme trop petite du sang qui traverse leurs poumons, n'empêchaient d'établir des analogies complètes entre eux et les espèces voisines de rbomme, ou l'homme lui-même, et si, d'un autre côté, la ténuité de leurs vaisseaux pulmonaires, l'impossibilité de comparer les changements dans la vitesse de la circulation avec ceux de la couleur du sang, ne rendaient incomplètes toutes les expériences faites sur ces petits amphibies.
C'est sur les animaux à double ventricule, à circulation pulmonaire complète, à température supérieure à celle de l'atmosphère, à deux systèmes non communicants pour le sang rouge et le sang noir, qu'il faut rechercher les phénomènes de la respiration humaine et de toutes les fonctions qui en dépendent. Quelles inductions rigoureuses peut-on tirer des expériences faites sur les espèces où des dispositions opposées se rencontrent 1
D'un autre côté, dans tous les mammifères que leur organisation pulmonaire range à côté de l'homme, l'épaisseur des vaisseaux et des cavités du cœur empêche, sinon de distinguer entièrement la couleur du sang, au moins d'en saisir les nuances avec précision. Les expériences faites sans voir ce fluide à nu ne peuvent donc qu'offrir des approximations, et jamais des notions rigoureuses.
C'est ce qui m'a déterminé à rechercher d'une manière exacte ce que jusqu'ici on n'avait que vaguement déterminé.
Une des meilleures méthodes pour bien juger la couleur du sang est, à ce qu'il me semble, celle dont je me suis servi. Elle consiste, comme je l'ai déjà dit souvent, à adapter d'abord à la trachée-artère, mise à nu et coupée transversalement, un robinet que l'on ouvre ou que Ton ferme à volonté, et au moyen duquel on peut laisser pénétrer dans le poumon la quantité précise d'air nécessake
aux expériences, y introduire différents gaz, les y retenir, pomper tout Tair que l'organe renferme, le distendre par ce fluide au delà du degré ordinaire, etc. L'animal respire très-bien par ce robinet lorsqu'il est ouvert; il vivrait avec lui pendant un temps très-long, sans un trouble notable dans ses fonctions.
On ouvre, en second lieu, une artère quelconque, la carotide, la crurale, etc., afin d'observer les altérations diverses de la couleur du sang qui en jaillit, suivant la quantité , la nature de Tair qui pénètre les cellules aériennes.
En général, il ne faut pas choisir de petites artères : le sang s'y arrête trop vite. Le moindre spasme, le moindre tiraillement peut y suspendre son cours, tandis que la circulation générale continue. D'un autre côté, les grosses artères dépensent, en peu de temps, une quantité si grande de ce fluide, que bientôt l'hémorrhagie pourrait tuer ranimai. Mais on remédie à cet inconvénient en adaptant à ces vaisseaux un tube à diamètre très-petit, ou plutôt en ajustant au tube adapté à l'artère un robinet qui , ouvert à volonté, ne fournit qu'un jet de la grosseur qu'on désire.
Tout étant ainsi préparé sur un animal quelconque, d'une stature un peu grande, sur un <îhien, par exemple, voyons quelle est la série des phénomènes que nous offre la coloration du sang.
En indiquant, dans ces phénomènes^ le temps précis que la coloration reste à se faire, je ne dirai que ce que j'aurai vu, sans prétendre que, dans l'homme, la durée des phénomènes soit uniforme, que cette durée soit même constante dans les animaux examinés aux époques diverses du sommeil, de la digestion, de l'exercice, du repos, des passions, s'il était possible de répéter les expériences à ces époques diverses. En général, c'est peu connaître, comme je l'ai dit, les fonctions animales, que de vouloir les soumettre au moindre calcul, parce que leur instabilité est extrême. Les phénomènes restent toujours les mêmes, et
dans Tair épuisé par la respiration, dans l'hydrogène pur, dans l'eau, dans le vide. etc.
^'^ Elle varie par les phénomènes qui i'accompagnent : (antôt ranimai s'agite avec violence, est pris de convulsions subites, finit sa vie dans une agitation extrême; tantôt il semble tranquillement voir ses forces lui échapper, passer d'abord de la vie au sommeil, et ensuite du sommeil à la mort. Lorsqu'on compare les nombreux effets du plomt des fosses d'aisances, des vapeurs, du charbon, des diffé* rents gaz, de la submersion, etc., sur l'économie animale, on voit que chacune de ces causes l'influence d'une manière très-différente et souvent opposée.
S^ Enfin les phénomènes qui suivent l'asphyxie sont aussi très-variables. Comparez le cadavre toujours froid d'un noyé aux restes longtemps chauds d'un homme suffoqué par les vapeurs du charbon ; lisez le résultat de diverses expériences exposées dans le rapport des conimissaires de l'Institut, sur l'influence que le galvanisme reçoit des diverses asphyxies; parcourez l'exposé des symptômes qui accompagnent le méphitisme des fosses d'aisances, symptômes développés dans un ouvrage de M. Halle, qui a aussi spécialement concouru au rapport dont je viens de parler ; rapprochez les nombreuses observations éparses dans les ouvrages de différents autre.\ médecins, de M. Portai, de Louis, de Haller, de Troja, de Pechlin, de Bartholin, de Morgagni, etc., etc. ; faites les expériences les plus ordinaires, les plus faciles à répéter sur la submersion, sur la strangulation, sur la suffocation par les divers gaz: vous verrez partout des différences très-remarquables dans toutes ces espèces d'asphyxies ; vous observerez que chacune est presque caractérisée par un état différent dans les cadavres des animaux qui y ont été exposés.
Pour rechercher la cause de ces différences, distinguons d'abord les asphyxies en deux classes : i^en celles qui surviennent par le simple défaut d'air respirable ; 2° en
celles où, à celte première cause se joint rintrodiiction dans le poumon d'un fluide délétère.
Lorsque le simple défaut d'air respirable occasionne l'asphyxie, comme dans celles produites par le vide, par la strangulation, par le séjour trop prolongé dans un air qui ne peut se renouveler, etc., par un corps étranger dans la trachée-artère, etc., etc., alors la cause immédiate de la mort me paraît être uniquement le contact du sang noir sur toutes les parties, comme je l'ai exposé très en détail dans le cours de cet ouvrage.
L'effet général de ce contact est toujours le même, quelle que soit l'espèce d'accident qui le produise : aussi les symptômes concomitants et les résultats secondaires de tous ces genres de morts présentent-ils en général peu de différence entre eux. Leur durée est la même ; si elle varie, cela ne dépend que de l'interruption plus ou moins prompte de l'air, qui est tantôt subitement arrêté comme dans la strangulation, et qui tantôt n'est qu'en partie intercepté, comme lorsque les corps étrangers ne bouchent qu'inexactement la glotte.
Cette variété dans la durée et dans l'intensité de la cause asphyxiante peut bien en déterminer quelqu'une dans certains symptômes ; tels sont la lividité et le gonflement plus ou moins grands de la face, l'embarras plus ou moins considérable du poumon, etc., le trouble plus ou moins marqué dans les fonctions de la vie animale, l'irrégularité plus ou moins sensible du pouls, etc. Mais toutes ces différences ne supposent point de diversité de nature dans la cause qui interrompt les phénomènes chimiques ; elles n'indiquent que des modificlitions diverses de cette même cause. Voilà, par exemple, !<> comment un pendu ne meurt point de même qu'un homme suffoqué par une tumeur inflammatoire, de même que celui dans la trachée-artère duquel est tombée une fève, un pois, etc. ; 2* comment, si on fait périr un animal sous une cloche pleine d'air atmosphérique, il restera bien plus longtemps à s'asphyxier que si
on bouche la trachée-artère avec un robinet, et bien moins que si la cloche contient de Toxygène; 3° comment lessymptômesdeTasphyxieyà unehauteur deTatmosphère où l'air trop raréfié n'offre pas assez d'aliment à la vie, dans une chaleur étouffante qui produit sur ce fluide le môme effet, diffèrent beaucoup ^n apparence de Fasphyxie que déterminent l'ouverture subite de la poitrine, une compression très-forte de cette cavité, en un mot toutes les causes qui font commencer la mort par les phénomènes mécaniques.
Dans tous ces cas, il n'y a qu'un principe unique de la mort, savoir, Tabsence du sang rouge dans le système artériel ; mais suivant que le sang noir passe tout de suite dans ce système tel qu'il était dans les veines, ou qu'il puise encore quelque chose dans le poumon, les phénomènes qui se manifestent pendant les derniers instants, et même après la mort, varient singulièrement. Je dis après la mort, car j'ai constamment observé que dans toutes les asphyxies produites par le simple défaut d'air respirable, plus la vie tarde à se terminer, et plus par conséquent l'état d'angoisses et de malaise qui la sépare de la mort est prolongé par un peu d'air que reçoivent encore les poumons, moins l'irritabilité et même la susceptibilité galvanique se montrent avec énergie dans les expérfences consécutives.
Mais si dans l'asphyxie l'introduction d'un fluide aériforme étranger dans les bronches se joint au défaut d'air respirable, alors la variété des symptômes ne tient plus à la variété des modifications de la cause asphyxiante, mais bien à la différence de sa nature.
^ Cette cause est, en effet, double dans le cas qui nous occupe. i° Le sang resté noir faute des éléments qui le colo* rent, et porté dans tous les organes à travers le système artériel, comme dans le cas précédent, détermine également l'affaiblissement et la mort de ces organes, où plutôt ne peut entretenir leur action; 2" des principes per-
nîcieux introduits dans le poumon avec les gaz auxquek ils sont unis agissent directement sur les forces de la Tie, et les frappent de prostration et d'anéantissement. Il y a donc ici absence d'un excitant propre à entretenir Fénergie vitale, et présence d'un délétère qui détruit cette énergie.
J'observe cependant, que tous les gaz n'agissent pas de cette manière : il paraît que plusieurs ne font périr les animaux que parce qu'ils ne sont point respirables, que parce qu'ils ne contiennent point les principes qui colorent le sang. Tel est, par exemple, l'hydrogène pur, où l'asphyxie s'opère à peu près de la môme manière que lorsque la trachée-artère est simplement oblitérée, que lorsque l'air de la respiration a été tout épuisé, etc., et où, comme l'observent les comimissaires de l'Institut, elle est beaucoup plus lente à s'effectuer que dans les autres fluides aériformes.
Mais lorsque, par les exhalaisons qui s'élèvent à Tair libre, d'une fosse d'aisances, d'un caveau, d'un cloaque où des matières putrides se sont amassées, un homme tombe asphyxié à l'instant même où il les respire, et avec des mouvements convulsifs, des agitations extrêmes, etc., alors certainement il y a plus que l'interruption des phénomènes chimiques, et par conséquent que la non-coloration en rouge du sang noir.
En effet, i» il entre encore dans le poumon assez d'air respirable avec les vapeurs méphitiques dont cet air est le véhicule, pour entretenir pendant un certain temps la vie et ses diverses fonctions; 2® en supposant que la quantité des vapeurs méphitiques fût telle qu'aucune place ne restât pour l'air respirable, la mort ne devrait venir que par gradation, sans des secousses violentes et subites; elle devrait être, en un mot, telle qu'elle est produite par la simple privation de cet air : or, la manière toute différente dont elle survient indique qu'il y a ici, outre le contact du
sang noir, l'action d'une substance délétèi*e dans l'économie animale.
Ces deux causes agissent donc simultanément dans l'asphyxie par les différents gaz. Tantôt l'une prédomine, tantôt leur action est égale. Si le délétère est très-violent, il tue souvent l'animal avant que le sang noir ait pu produire beaucoup d'effet; s'il Test moins, la vie s'éteint sous l'influence de ce dernier autant que sous celle du premier; s'il est faible, c'est principalement le sang noir qui suffoque.
Les asphyxies par les gaz ou les vapeurs méphitiques se ressemblent donc toutes par l'affaiblissement qu'éprouvent les organes de la part du sang noir; c'est sous ce rapport aussi qu'elles sont analogues à celles que détermine la simple privation de l'air respirable. Elles diffèrent par la nature du délétère; cette nature varie à l'infini; on croit la connaître dans quelques fluides aériformes, mais dans le p]us grand nombre nous l'ignorons encore presque entièrement : elle nous est surtout peu connue dans les vapeurs qui s'élèvent des matières fécales longtemps retenues, des égouts, etc.
D'après cela, je ferai abstraction de la nature spéciale des différentes espèces de délétères, et de la variété des symptômes qui peuvent naître de l'action de chacune en particulier : je n'aurai égard qu'aux effets qui résultent de cette action considérée d'une manière générale.
Je remarque aussi que la variété de ces effets peut beaucoup dépendre de l'état dans lequel se trouve l'individu, en sorte que le même délétère produira des symptômes divers suivant le tempérament, l'âge, la disposition du poumon, celle du cerveau, etc., etc. Hais, en général, ces variétés portent plus sur l'intensité, sur la force ou la faiblesse des symptômes, que sur leur nature, qui reste assez constamment la même.
Comment les différentes substances délétères qui sont introduites dans le poumon, avec les vapeurs méphitiques qu'elles composent en partie, agissent-elles sur l'éoono-
mie? Ce ne peut être que de deux manières : !• en affectant les nerfs du poumon, qui réagissent ensuite sympathiquement sur le cerveau; 2» en passant dans le sang, et en allant directement porter, par la circulation, leur influence sur cet organe, et en général sur tous ceux de réconomie animale.
Je crois bien que la simple action d'une substance délétère sur les nerfs du poumon peut avoir un effet très-maN que dans Téconomie, qu'elle est même capable d'en troubler les fonctions d'une manière très-sensible : à peu près comme une odeur, en frappant simplement la pituitaire, agit sympathiquement sur le cœur, et détermine la syncope ; comme la vue d'un objet hideux produit le même effet, comme un lavement irritant réveille presque tout à coup et momentanément les forces de la vie ; comme lavapeur du vinaigi'e, le jus d'oignon, portés sur la conjonctive pendant la syncope, suffisent quelquefois pour réveiller tous les organes ; comme l'introduction de certaines substances dans Testomac se fait subitement ressentir dans toute l'économie, avant que ces substances aient eu le temps de passer dans le torrent circulatoire, etc.
On rencontre, à chaque instant, de ces exemples où le simple contact d'un corps sur les surfaces muqueuses produit tout à coup une réaction sympathique sur les divers organes, et occasionne des phénomènes très-remarquables dans tout le corps.
Nous ne pouvons donc rejeter ce mode d'action des substances délétères qui s'introduisent dans le poumon. Mais la môme raison qui nous porte à l'admettre dans plusieurs cas nous engage à ne pas en exagérer l'influence.
Je ne connais point, en effet, d'exemple où le simple contact d'un corps délétère sur une surface nauqueuse produise subitement la mort. Il peut l'amener au bout d'un certain temps, mais jamais la déterminer dans l'instant qui suit celui où il agit.
Cependant, dans l'asphyxie des vapeurs méphitiquo8|
telle est souvent la rapidité avec laquelle survient la mort, qu'à peine le sang noir a-t-il eu le temps d'exercer son influence^ et que, bien manifestement, la cause principale de la cessation des fonctions est l'action des substances délétères.
Cette considération nous porte donc à croire que ces substances, passent dans le sang à travers le poumon, et que, circulant avec ce fluide, elles vont porter à tous les organes, et principalement au cerveau, laeause immédiate de leur mort. Plusieurs médecins ont déjà soupçonné et même admis, mais sans beaucoup de preuves, ce passage dans le sang des substances délétères introduites par la respiration des vapeurs méphitiques. Voici un très-grand nombre de considérations qui me paraissent l'établir d'une manière indubitable :
i» On ne peut douter, je crois, que le poison de la vipère, que celui de plusieurs animaux venimeux, que celui de la rage même, ne s'introduisent dans le système sanguin, soit par les veines, soit par les lymphatiques, et qu'ils ne déterminent, par leiir circulation avec le sang, les funestes effets qui en résultent. Pourquoi des effets plus funestes encore, et surtout plus subits, ne seraient-ils pas produits de la même manière dans les asphyxies par les vapeurs méphitiques ?
2° Il paraît très-certain qu'une portion de l'air qu'on respire passe dans le sang, et que, se combinant avec lui, il sert à la coloration. Ce passage se fait à travers la membrane muqueuse même, et non par le système absorbant, comme le prouve, dans mes expériences, b promptitude de cette coloration. Or, qui empêche que les vapeurs méphitiques ne suivent la même route que la portion respirable de Tair î Je sais que la sensibilité propre du poumon peut le mettre en rapport avec cette portion respirable, et non avec ces vapeurs ; qu'il peut, par conséquent, admettre l'une et refuser les autres : voilà même, sans doute, Iiourquoi, dans l'état ordinaire, les principes constitulife
222 MORT GÉNÉRALl
Quand le sang a coulé écumeux pendant trente secondes, et même moins, la vie animale s'interrompt; le chien tombe avec tous les symptômes de la mort qui succède à rinsufilation de Tair dans le système vasculaire à sang noir. Il périt bientôt, quoiqu'on donne accès à Tair en ouvrant le robinet, et en rétablissant ainsi la respiration.
En général, dès que le sang s'est écoulé de Tartère, mêlé avec des bulles d'air, déjà il a porté son influence funeste au cerveau ; et on peut assurer que, quelque moyen qu'on emploie, la mort est inévitable.
On voit qu'ici les causes qui déterminent la mort sont les mêmes que celles qui naissent de l'insufiDation de l'air dans une veine. Toute la différence est que dans le premier cas Tair passe du poumon dans le système artériel, et que dans le second c'est du système veineux et à travers, le poumon qu'il se glisse dans les artères.
Dans l'ouverture cadavérique des animaux morts à la suite de ces expériences, on trouve tout l'appareil vasculaire à sang rouge, en commençant par l'oreillette et le ventricule aortiques, plein de bulles d'air plus ou moins iniportantes. Dans quelques circonstances, le sang passe aussi en cet état par le système capillaire général, et tout l'appareil vasculaire à sang noir est également rempli d'un fluide écumeux. D'autres fois, les capillaires de tout le corps sont le terme où s'arrête l'air mêlé au sang ; et alors, quoique la circulation ait encore continué quelque temps après l'interruption de la vie animale, cependant le sang noir ne présente pas la moindre bulle aérienne, tandis que le rouge en est surnagé.
Je n'ai jamais observé dans ces expériences, qui ont été très-souvent répétées, que les bronches aient éprouvé la moindre déchirure : cependant j'avoue qu'il est diflScile de s'en assurer dans leurs dernières ramifications ; seulement voici un phénomène qui peut jeter quelque jour sur cet objet : toutes les fois qu'on pousse l'air avec une trop grande impétuosité dans le poumon, on produit, outre le
passage de ce fluide dans le sang, son infiltration dans le tissu cellulaire, où il se propage de proche en proche ^ et détermine par là Temphysèmede la poitrine, du cou, etc. Mais si l'impulsion est modérée, et que seulement la quantité d'air soit augmentée au delà delà mesure d'une grande ^inspiration, il n'y a que le passage de Tair en nature dans le sang, et jamais Tinfiltratioii cellulaire (1).
(1) Ce fait, plusieurs fois constaté dans mes expériences, n'est pas toujours de même chez Thomme. Souyent on voit des emphysèmes produits pai des efforts violents de la respiration, efforts qui ont poussé dans Forgane cellulaire Tair contenu dans le poumon. Or, si le passage de Falr dans le sang précédait ou même accompagnait toujours son introduction dans les cellules voisines des bronches, tous ces emphysèmes seraient nécessairement mortels, et même d'une manière subite, puisque, d'après ce qui a été dit plus haut, le contact de Tair sur le cerveau, où le porte la circulation, interrompt inévitablement les fonctions de cet organe.
Cependant on observe que souvent les emphysèmes ou se guérirsent ou n'occasionnent la mort qu'après un temps assez long. J'ai vu, à l'Hôtel-Dieu , une tumeur aérienne se développer subitement sous l'aisselle, pendant que Desault réduisait une ancienne luxation, par les efforts violents du malade pour retenir la respiration! Au bout de quelques jours, cette tumeurdisparut sans avoir nullement incymmofre.- On trouve dans les Mémoires de l'Académie de chirurgie, dans leis Traités d'opérations, etc., divers exemples d'emphysèmes produits par les vives agitations du thorax, à la suite de l'introduction d'un corps étranger dans la trachée-artère, emphysèmes avec lesquels les malades ont vécu plusieurs jours, et auxquels même ils ont échappé.
Il est donc hors de doute que souvent chez l'homme l'air passe du poqmon dans le tissu cellulaire, sans pénétrer dans le tissu artériel. Mes expériences faites sur les animaux n'ont point été exactement analogues à ce qui arrive dans l'introduction d'un corps étranger, où une partie de l'air entre et sort encore. Il est donc probable que d'une cause exactement semblable pourrait naître aussi le même effet chez les animaux.
Réciproquement, le passage de l'air dans les vaisseaux sanguins arrive quelquefois chez Vhomme, sans que l'inÛUration de l'organe cellulaire ait lieu ; alors la mort est subite.
Un pêcheur sujet à des coliques venteuses en est affecté tout à coup dans sa barque : le ventre se gonfle, la respiration devient pénible } le malade meurt presque à l'instant. Morgagnl l'ouvre le lendemain.