EAU DISTILLÉE
H. Historique. — L’eau distillée de la petite centaurée a souvent attiré l’attention des pharmacologistes : Biett et Alibert l’ont d’abord regardée « comme très-faible, malgré les éloges de Spielmann *. » Plus tard, Alibert (4° et 5° édit, de son Traité de thérapeutique) s’exprime ainsi : « On distille avec la petite centaurée une liqueur si forte et si pénétrante qu’il est difficile de la respirer sans en être gravement incommodé. »
12. —Dolunel n’en parle pas dans son travail sur les eaux distillées des plantes inodores. (Ann. de chimie, an ix, t. XXXVIII.)
13 , — Deyeux, dans un travail sur le même sujet, recommande la cohobation comme moyen d’obtenir des eaux distillées très-concentrées. Secondé par son aide-major Clarion, il cohoba vingt-cinq plantes inodores jusqu’à quatre fois. L’odeur de quelques-unes était si piquante, qu’on eût pu croire
I. Aqua destillata Val. Cord. et odore et sapore satls evidentibus, sed minùs gratis gaudet, evidenti acrimonià linguam ferit, hlnc nollem inertem dicere. (Spielmann, Imtilutiones materiœ medicce. Argenlorati, 1774.)
« que pour les préparer on s’était servi de cochléaria ou de raifort. Je citerai surtout pour exemple l’eau de petite centaurée. On sait que cette fleur, jnême fraîchement cueillie, a à peine une odeur sensible : cependant elle nous a fourni une odeur si pénétrante qu’à peine pouvait-on la supporter. Cette eau, à la troisième distillation, passa louche, et on apercevait à sa surface quelques molécules d’une huile épaisse, un peu blanche, ayant une saveur très-âcre et très-mordicante. » ( Annales de chimie, an xiv, t. LVI, p. 316.)
{ 4 . — Planche dit que la centaurée ne noircit pas l’alambic dans lequel on la distille avec de l’eau, et conclut de là et de diverses réactions qu’elle ne contient pas de soufre. ( Journ. de pharm. 1822.) J’ai toujours obtenu les mêmes résultats.
15. — Lémery ( Pharmacopée , 1738, p. 749) préparait l’eau distillée de centaurée avec la plante fraîche contusée, et au lieu d’eau, il ajoutait du suc de la même plante pour distiller.
Le Codex de 1818 recommande d’employer la plante fraîche et de retirer deux parties de produit. Le Codex de 1837 n’en parle aucunement; on a peine à le comprendre, car il est peu d’eaux distillées dont les propriétés physiologiques soient aussi prononcées. — M. Guibourt ( Pharmacopée , 1841, p. 323) la fait préparer au moyen de la vapeur et retire une partie de produit.
16. Observations. — L’eau distillée de petite centaurée est très-odorante et tellement irritante qu’elle excite les larmes et provoque l’éternument. Elle est toujours acide, ce qu’aucun auteur n’a dit; elle m’a semblé d’autant plus acide que les produits de la macération ont eu plus de chance de subir un commencement de fermentation. La liqueur d’épuisement mousse d’autant plus dans l’alambic, est d’autant plus difficile à distiller, que la macération a duré plus longtemps et que la température atmosphérique était plus élevée.
Si l’eau distillée est acide, on peut néanmoins la neutraliser sans que son odeur diminue, sans que son action irritante cesse ; ce n’est donc pas à la très-faible quantité d’acide qu’elle renferme qu’il faut attribuer son action physiologique si prononcée.
L’eau dans laquelle on a fait macérer la petite centaurée n’a presque pas
d’odeur 4 , et la très-faible odeur du produit de la macération n’est pas précisément celle de l’eau distillée. L’odeur semble ne se développer que lorsque l’on chauffe la liqueur ; si l’évaporation a lieu à l’air libre, le laboratoire se remplit d’une odeur intense, caractéristique et assez agréable.
Elle a une saveur un peu âcre si elle est concentrée ; prise en petite quantité, elle produit un vif sentiment de chaleur à l’estomac. Geiger (Pharmacopée unii)., Heidelberg, 1835), en indiquant son mode de préparation, renvoie à l’eau de cochléaria : il faut convenir qu’il y a entre ces deux eaux distillées une assez grande ressemblance pour qu’on puisse les confondre dans une classification.
17. — J’ai cherché à connaître quel était l’acide volatil que renferme l’eau distillée de petite centaurée, et par l’étude des sels que j’en ai obtenus, je suis conduit à affirmer que c’est de l’acide valérianique. Il manque, il est vrai, une analyse élémentaire pour donner une confirmation complète à mes expériences : je m’en occuperai prochainement; c’est faute d’un alambic suffisamment grand que je n’ai pu préparer une assez grande quantité de ce produit.
18. —J’ai remarqué que cette eau distillée brunissait constamment et donnait au bout d’un ou de deux jours un précipité noir par l’hydrogène sulfuré ; c’est qu’elle attaquait le serpentin en étain de mon alambic.
Geiger dit que l’eau distillée de centaurée s’altère facilement avec le temps. Je n’ai rien vu de semblable, même en la conservant à la lumière diffuse pendant plus de deux ans; cela tient probablement à ce que je n’ai conservé que de l’eau distillée préparée avec la plante sèche. — Il donne une formule de préparation de l’eau distillée de centaurée avec l’eau additionnée de sel marin et fait précéder la distillation d’une fermentation de quelques jours. Il ne se torme jamais d’acool : c’est un commencement de fermentation putride qui s’établit.
19 . —j’ai fait un certain nombre d’expériences sur la centaurée fraîchement ré'coltée. L’odeur de l’eau distillée diffère peu de celle de la centaurée desséchée, et la saveur de radis ou de graine de moutarde blanche est encore plus prononcée.
« 1. Certaines plantes, comme la petite centaurée, la millcfeuillc, l’ortie, le plantain, naturel- « lemenl dépourvues d’odeur, donnent à la distillation, après avoir fermenté dons l’eau, des huiles es- * sentiellcs douées d’uno odeur très-forte. » (Gerhardt, Chimie , t. IV, p. 348.)Il n’en décrit aucune.
Quand on distille 300 gr. de centaurée fraîche avec 2400 gr. d’eau distillée ou d’eau ordinaire, si l’on retire 1200 gr. d’eau distillée en la fractionnant par douzième, le dernier douzième est encore sapide et odorant, et le premier d’une saveur si prononcée qu’il est impossible de le boire, sans s’exposer à un malaise véritable.
Si j’avais à donner un avis sur la préparation de l’eau distillée de petite centaurée officinale, je dirais que l’eau distillée de la plante sèche peut être employée comme celle de la plante fraîche, en retirant un poids d’eau distillée double de celui de la plante sèche, et un poids égal à celui de la plante fraîche, ce que prescrit d’ailleurs le Codex de 17?>8.
11 est un fait trop important pour que je n’insiste pas sur lui d'une façon toute spéciale : je veux parler de la présence du plomb dans l’eau distillée de centaurée fraîche encore plus que dans l’eau distillée de centaurée sèche. J’ai changé plusieurs fois d’appareil et j’ai toujours constaté une telle quantité de sel métallique dans l’eau distillée, qu’il suffisait d’y verser quelques gouttes de sulfhydrate d’ammoniaque pour la rendre complètement brune, presque noire parfois, et de laisser le dépôt s’effectuer pendant deux ou trois jours pour se convaincre du danger qu’il y aurait à ne pas préparer cette eau distillée dans une cornue de verre ou dans un alambic métallique inattaquable. Les vases de cuivre étamés avec l’étain du commerce sont manifestement attaqués par l’eau distillée de petite centaurée; celle-ci prend même une saveur métallique très-accusée. Je fournirai des preuves directes et visibles de ce que j’avance ici, et qu’on pourrait à priori taxer d’exagération; je n’ai point trouvé d’étain dans le sulfure métallique.
20. — L’eau distillée de centaurée co.hobée sur une nouvelle quantité de plante fraîche acquiert une saveur insupportable.
Deyeux avait noté dans ce cas « quelques molécules d’une huile épaisse, « un peu blanche, ayant une saveur très-âcre et très-mordicante.» Eh bien ! si l’on fait tomber sur le bord d’un entonnoir la liqueur au fur et à mesure qu’elle distille, elle abandonne sur les parois coniques de l’entonnoir une matière adhérente, blanche, solide, grasse, puisque le liquide aqueux glisse sans la mouiller, et cette matière a pu sembler une essence solide à l’illustre Deyeux. Un examen plus attentif m’ayant conduit à verser quelques gouttes de sulfhydrate d’ammoniaque sur ce dépôt mince et blanc; je l’ai vu devenir
immédiatement noir, comme si j’avais plongé dans le sulfhydrate d’ammoniaque un papier trempé dans le sous-acétate de plomb. J’ai bien des fois renouvelé cette expérience; il suffit de 100 grammes de centaurée fraîche pour la répéter, en ayant soin de ne refroidir qu’imparfaitement le condensateur.
Je ne nie pas d’une façon absolue qu’il n’y ait une petite quantité de matière grasse volatile; mais elle est en quantité infiniment petite et se combine à l’oxyde de plomb si bien que l’éther ne la dissout pas. J’ai vu dans de l’eau distillée de centaurée sèche des flocons blancs, comme ceux de Deyeux, ils noircissent tous par l’hydrogène sulfuré.
Je crois connaître la source de l’odeur de l’eau distillée de centaurée ; j’en parlerai plus loin (70) pour ne pas anticiper sur l’histoire de corps non décrits.
MATIÈRE CRISTALLISÉE OU ERYTHRO-CENTAURINE.
21. — On ne trouve signalée nulle part l’existence d’une matière cristallisée retirée de la petite centaurée ; c’est pourtant le premier principe bien défini que j’aie obtenu, et pour la première fois en décembre 18S9 *. Voici comment j’obtiens ce produit :
J’épuise par l’eau distillée froide ou chaude les sommités de la petite centaurée contusée; je filtre la liqueur et je la concentre en consistance sirupeuse; cela fait, je dissous cet extrait dans quatre ou cinq fois son poids d’alcool; je filtre, je lave le précipité avec de l’alcool et j’évapore l’alcool au bain-marie, de manière à obtenir un extrait sirupeux. On pourrait alors séparer la matière amère, mais la chose est à peu près inutile ; il vaut mieux verser cet extrait encore chaud dans un grand flacon, le laisser suffisamment refroidir, et verser dessus quatre ou cinq fois son volume d’éther rectifié. J’agite vivement pendant un ou deux jours; après chaque agitation, l’éther se sépare plus ou moins complètement, plus ou moins rapidement;
1. On trouve cité (Journal de pharmacie, 1830, p. 502), et j’ai lu sur les registres de l’Académie des sciences (28 juin 1S30) que Dulong (d’Astafort) signala dans l'extrait de petite centaurée l’hydrochlorate de centaurine comme produit fébribuge, et envoya un échantillon. Thénard et Magendie, nommés commissaires, n’ont fait aucun rapport. Aucun traité n’a fait depuis mention de ce produit, qui a peut-être donné lieu il ces deux citations : « Centaurine, matière extractive brune, non cristal- « lisable, tirée de la petite centaurée. » (Hoefer, Dict. de Chimie , et 10* édit, du Dict. de Nysten.)
au bout de ee temps, je décante l’éther légèrement coloré en jaune verdâtre, plus souvent en jaune rougeâtre, et je le distille pour condenser l’éther avec soin.
L’éther en s’évaporant laisse dans la cornue un résidu jaune-brun encore liquide, quelquefois uni à une petite quantité de matière céroïde verte ; je l’abandonne à lui-même, dans un endroit un peu chaud après l’avoir décanté dans une capsule. Dans tout ce qui précède, et surtout dans tout ce qui va suivre, il faut éviter l’action d’une lumière vive.
11 ne se forme bientôt plus d’aiguilles cristallisées ; tout le liquide s’est; évaporé : une matière brune, amère, plus ou moins ferme, quelquefois mêlée à un peu de matière céroïde verte s’est déposée en même temps que les cristaux; je reprends le tout par vingt-cinq à trente fois environ son poids d’eau distillée bouillante, et je filtre la liqueur bouillante. Les cristaux se déposent presque instantanément, tantôt incolores, tantôt avec une teinte jaune très-légère. Il est difficile d’empêcher que des traces de matière amère jaunâtre (70) devenue liquide et un peu soluble dans l’eau bouillante, n’aient passé à travers le filtre et ne se soient déposées en même temps que les cristaux pendant le refroidissement; mais mécaniquement, on peut du moins séparer ceux-ci dans un grand état de pureté.
Un nouveau traitement par l’eau bouillante, en présence du noir animal ( qui joue plutôt le rôle d’obstacle à l’écoulement de la matière amère, devenue fluide à la température de l’eau bouillante, que celui de décolorant), permet de recueillir des cristaux parfois rigoureusement incolores. Ces cristaux sont recueillis sur un filtre que je suspends, pour les dessécher, dans un flacon dont la partie inférieure est occupée par de l’acide sulfurique, et que je place dans un endroit tout à fait obscur.