‹ Recherches pour servir à l'histoire chimique et pharmaceutique de la Petite CentauréeChapitre 9 sur 10 · MATIÈRE AMÈRE · texte numérisé non relu

MATIÈRE AMÈRE

88. — L’eau distillée, même froide, suffit à dépouiller la petite centaurée de toute saveur; la chose, facile avec la centaurée à tiges longues, peu amères, est très-difficile avec la centaurée à tiges courtes, roides, trèsemères.

L’alcool, - seul aussi, peut enlever toute sa saveur amère à la centaurée ; mais l’éther, la benzine, l’essence de térébenthine ne l’en dépouillent jamais complètement; c’est à peine s’ils en enlèvent quelques traces.

89. — Je décrirai deux matières amèresl’une très-solide, sèche; l’autre molle comme une térébenthine.

Je vais décrire deux procédés d’extraction pour la matière amère solide : l’un a rapport au. traitement aqueux ; le second au traitement éthéro-alcoolique,

60. Premier, procédé. — Je reprends par l’alcool l’extrait aqueux de la

centaurée évaporé en consistance sirupeuse, et je filtre pour séparer l’apothème. L’extrait alcoolique obtenu, je l’évapore au bain-marie, et après dégagement complet de l’alcool je trouve au fond du bain-marie une matière molle, brune, résinoïde, qu’on peut malaxer sous un filet d’eau, comme le gluten, pour la débarrasser de l’extrait aqueux qui la mouille. L’extrait aqueux qui surnage a gardé une saveur amère; mais quelle immense différence d’intensité dans l’amertume des deux produits 1 J’ignore à la faveur de quels éléments la matière amère se dissout dans l’eau quand on traite la plante par ce liquide, car elle y est insoluble quand elle est isolée.

Encore hydraté, ce corps se laisse étirer en présentant de beaux reflets soyeux ;,mais si on l’a desséché en le roulant et le pressant longtemps entre les doigts, il devient plus fragile, cesse de donner des reflets chatoyants uniquement dus à l’eau interposée. Desséchée à l’étuve, cette substance est brune, très-molle, facile à se diviser et à rester en suspension dans l’extrait obtenu avec la plante fraîche ; elle est presque noire si la centaurée était ancienne, friable, amère, donnant une assez notable quantité de cendres. C’est manifestement par toutes ses autres propriétés le produit suivant qui seul est pur.

fil. Deuxième procédé. — J’ai déjà exposé le procédé d’extraction delà matière céroïde; j’y reviens. Quand l’éther qui s’écoule est peu coloré, je sépare la liqueur éthérée pour la distiller, en retirer de la matière céroïde et de l’éther non alcoolique. Cela fait, je verse sur la poudre de centaurée de l’alcool à 86° au moins, afin de déplacer l’éther : ce déplacement s’effectue merveilleusement bien.

L’éther déplacé tombe dans le récipient, on l’y laisse ; l’alcool descend graduellement; une zone brune indique nettement la partie delà poudre déjà atteinte par ce liquide, puis une épaisse liqueur jaune rougeâtre tombe dans le récipient qui renferme déjà la liqueur éfhérée verte déplacée. A mesure que le liquide brun alcoolique s’écoule, la matière amère tombe au fond du vase ; voici pourquoi : la matière amère est soluble dans l’alcool et insoluble dans l’éther; ce dernier le précipite de sa solution alcoolique et s’empare de l’alcool. Il est assez digne de remarque que le premier produit ainsi obtenu ne cède rien à l’eau,bien que l’alcool dissolve très-bien l’extrait aqueux de centaurée, si toutefois on a employé de l’alcool très-concentré.

On a cessé de verser de l’alcool dès que la liqueur qui s’écoule est peu colorée; on décante alors la liqueur éthéro-alcoolique qui surnage la matière amère pour la distiller, et pour cela on peut impunément renverser complètement le vase sa,ns que la matière amère s’écoule, tant elle est épaisse ; on lave le flacon avec de l’éther neuf, puis on le maintient renversé toute une journée : peu à peu la matière amère s’écoule, on la reçoit sur un vase à fond plat pour la dessécher. Si cette dessiccation a lieu à l’étuve, la matière amère prend une structure spongieuse qui en décuple le volume et lui donne un assez brillant éclat.

En opérant comme je viens de le dire , sans aucune intervention de la chaleur, et à l’aide de dissolvants neutres, on peut obtenir la matière amère dans un grand état de pureté.

Il ne faut guère compter sur un déplacement de l’alcool par l’eau, à moins d’une grande habitude ; encore l’opération est-elle des plus difficiles : il faut enlever fréquemment la couche supérieure de la poudre à mesure que l’eau la pénètre et en quadruple le volume. Il vaut mieux presser la poudre ainsi humectée d’alcool, la traiter ensuite par l’eau pour faire servir l’extrait h l’obtention de l’érythro-centaurine.

62. Rendement. — Stollmann, disant que la centaurée renferme 15 p. 100 de matière amère, a sans doute pris pour telle l’extrait alcoolique obtenu directement par l’action de l’alcool sur la centaurée, et débarrassé par l’eau de toutes les matières solubles dans ce dissolvant; il y comprendrait une partie de la cire brute; encore ce chiffre serait-il trop élevé. C’est environ 20 grammes de matière amère desséchée que j’ai obtenus par kilogramme de centaurée desséchée.

63. Propriétés physiques et chimiques. — La matière amère obtenue par le second procédé est transparente, demi-liquide; elle peut se dessécher spontanément à l’air, pour donner des écailles d’un jaune rougeâtre. Si on la dessèche à l’étuve, elle boursoufle, prend une structure très-spongieuse, légère, brillante au Soleil, conservant parfois, avec une certaine ténacité, l’odeur de l’éther : ce dernier n’était pourtant qu’interposé dans sa masse.

La matière amère paraît, avant sa dessiccation, infiniment plus amère que lorsqu’elle est sèche ; cela se conçoit : molle * elle se dissout ou se divise presque instantanément au contact de la salive (presque toujours alcaline),

«tandis qu’il faut un temps plus long pour la matière sèche. La saveur amère, et si franchement amère de ce produit, n’implique pourtant point des propriétés chimiques bien tranchées ; les sensations perçues par nos organes, par le sens du goût principalement, ne répondent pas nécessairement à des. caractères physiques et chimiques aussi parfaitement accusés.

Elle est inodore, ou presque inodore, insoluble dans l’eau pure, bien qu’elle lui communique une très-légère teinte jaune et son amertume, même après des lavages prolongés, ce qui tient h des traces infinitésimales de matière qui se dissolvent. Elle se dissout bien dans l’alcool, et pas du tout dans la benzine, le chloroforme, l’essence de térébenthine et le sulfure de carbone. L’éther la précipite de sa solution alcoolique, si bien que la liqueur éthéro-alcoolique qui surnage est incolore. Elle se dissout facilement dans l’acide acétique ; l’eau précipite la dissolution alcoolique.

64. —Elle est soluble dans la potasse, la soude et l’ammoniaque caustiques : les solutions sont'brunes, moussent par l’agitation, réduisent toujours la liqueur de Fehling, quelque bien lavée à l’eau distillée que soit la matière avant d’être dissoute dans la liqueur alcaline. Au moyen de cette dissolution alcaline et des solutions des sels métalliques, on peut obtenir des sels insolubles quand les carbonates le sont ; tous sont amorphes, apparemment sans intérêt, peut-être parce que je n’en ai préparé qu’un petit nombre sans m’attacher à leur étude. La,matière amère se comporte donc comme une substance acide, et c’est à elle surtout qu’il faut attribuer la réaction nettement acide d’une décoction de centaurée dans l’eau distillée.

6,”. — Si l’on verse du brôme un peu en excès dans une dissolution alcoolique de matière amère, qu’on laisse l’alcool s’évaporer à l’air libre, et qu’on lave le résidu à l’eau distillée pour le priver de l’acide brômhydrique qu’il renferme, on obtient une matière d’un rouge*-brun, qui possède à peu près les mêmes propriétés que la matière amère primitive, mais absolument dépourvue d’amertume. On obtient le même résultat en triturant la matière amère sous l’eau en présence du brôme. Pour enlever plus complètement l’acide brômhydrique, on peut dissoudre le produit dans l’alcool et le précipiter par l’eau; j’ai vainement essayé d’obtenir ce nouveau corps à l’état cristallisé; je me suis assuré qu’il ne renfermait pas de brôme. L’iode détruit aussi la saveur amère de la matière amère de la centaurée.

66. — La matière amère de la centaurée se dissout dans l’acide sulfurique à 66° froid, la liqueur est d’un jaune-brun ; en l’étendant de cent fois son volume d’eau distillée, on en sépare une poudre brun jaunâtre, non amère, insoluble dans l’eau, soluble en partie dans l’alcool, soluble entièrement dans les alcalis, et ne donnant aucun résidu au chalumeau. La liqueur sulfurique surnageante, même après saturation, n’a conservé aucune amertume.

67. — L’acide azotique-la convertit en acide oxalique; j’en ai préparé bien des fois, et je crois pouvoir dire que le rendement est à peu près le même qu’avec l’amidon. Guillemin (Thèse à la Faculté de médecine de Paris, 30 août 1832) avait remarqué que quelques extraits amers donnaient de l’acide oxalique par l’acide azotique ; il en avait conclu qu’ils devaient contenir du sucre : c’était, à la matière amère seule qu’il fallait le plus souvent attribuer la formation de ce produit.

68. — On a déjà dit que bien des plantes qmères (gentiane, absinthe, petite centaurée) ne renfermaient point de tannin. Il est pourtant yrai, bien que l’on ait avancé le contraire, que le produit de la macération de la petite centaurée dans l’eau distillée précipite en noir par le sesquisullàté de fer ou tout autre sel de peroxyde de fer; mais ce résultat est dû à la matière amère, ainsi que j’ai pu m’en assurer directement.

J’ai souvent employé les expressions plus amer, moins amer, sans jamais indiquer de rapports numériques ; j’ai pourtant fait quelques essais dans ce sens, mais il m’a été impossible de fixer une unité qui pût servir de comparaison exacte. Le sens du goût se blase facilement; la saveur trop amère des solutions même très-étendues ne permet pas de renouveler fréquemment les essais de comparaison, et comme il est difficile d’amener deux solutions à avoir exactement une amertume d’égale intensité, on ne peut conclure que des à peu près de la comparaison des volumes. D’autre part, si l’on partage en deux parties égales le produit de la macération d’un poids quelconque de petite centaurée, et que l’on chauffe l’une d’elles à 100°, elle possédera après le refroidissement une saveur assez différente de celle qui n’aura pas été chauffée pour que l’on ne puisse plus établir une comparaison exacte : c’est encore plus difficile quand les dissolvants ne sont point identiques.

69. -m- J’ai dit (59) que je décrirais deux matières amères ; j’ai déjà décrit la matière amère solide et sèche, je vais maintenant m’occuper de la matière molle.

Quand on traite l’extrait aqueux de la centaurée par l’éther pour en obtenir l’érythro-ecntaurine, on obtient, ainsi que je l’ai déjà fait remarquer (21), une matière jaune demi-liquide, ou presque solide, qui enveloppe parfois les cristaux d’érythro-centaurine à la façon d’une térébenthine. Cette matière est un peu soluble dans l’éther, le colore en jaune; elle est soluble en petite proportion dans le chloroforme, très-peu soluble dans l’eau froide, elle se dissout en proportion notable dans l’eau bouillante; par refroidissement cette solution se trouble, devient laiteuse, puis les globules se réunissant donnent bientôt des globules plus considérables qui constituent un dépôt oléagineux; celui-ci prend une consistance pfus grande par le refroidissement complet. L’alcool dissout cette matière amère avec une grande facilité.

La matière amère obtenue ainsi qu’il vient d’être dit communique, môme après des lavages prolongés à l’eau distillée, une saveur très-amère à l’eau, saveur bien plus intense que celle que donne la matière solide déjà décrite. Ce qui la distingue essentiellement de cette dernière, c’est qu’elle ne se dessèche jamais, ne devient point cassante, même par un séjour prolongé sous la cloche de la machine pneumatique, et qu’elle se dissout dans l’eau bouillante pour se précipiter presque complètement par le refroidissement. Ce qui la rapproche de la matière amère solide, c’est qu’elle donne de l’acide oxalique par l’acide azotique, et qu’elle fournit des combinaisons métalliques dans les mômes conditions que la matière solide.

Je dirai plus : il m’est souvent arrivé d’obtenir de la matière. amère solide qui restait poisseuse au contact des doigts, et même impossible à dessécher, bien qu’elle eût été obtenue par déplacement et précipitation par l’éther (61) ; je puis regarder la matière molle comme un produit du dédoublement de la matière amère complexe contenue dans la plante. J’ai cru pendant longtemps que c’était à une réaction de l’eau sur la matière amère solide qu’il fallait en attribuer la formation ; mais depuis que par le traitement éthéro-alcoolique direct je suis parvenu à obtenir la matière amère molle, et uniquement molle, avec certains échantillons de centaurée, j’ai dû

renoncer à cette idée. Il va sans dire que j’ai toujours eu soin de laver à l’eau distillée le produit ainsi obtenu pour m’assurer que l’extrait aqueux n’entrait pour rien dans sa consistance.

70. —. Je disais (20) que je ferais connaître la source de l’odeur de 1a, petite centaurée ; eh bien ! c’est à la matière molle et amère obtenue en traitant l’extrait aqueux de centaurée par l’éther qu’il faut l’attribuer. La matière amère molle possède une odeur presque identique à celle de l’eau distillée de centaurée, et quand on distille de l’eau sur cette substance, le produit distillé possède à un haut degré l’odeur de l’eau distillée naturelle de la petite centaurée. Ce résultat a été observé par moi pdur la première fois il y a quinze mois, avec de l’eau additionnée d’eau sulfurique (je cher* chais à faire du glucose avec la matière amère) ; j’ai pu me convaincre par de nombreuses expériences qu’il suffisait d’employer de l’eau simple pour avoir un produit d’odeur presque identique à l’eau distillée naturelle. Quand on emploie la matière amère solide et friable(63), l’odeur est infiniment moins intense ; je ne puis m’empêcher d’attribuer le développement de l’odéur à l’action de l’eau bouillante sur la matière amère, car celle-ci n’a nullement l’odeur de son eau distillée avant d’avoir subi le contact de l'eau bouillante.

L’eau distillée artificielle ne saurait en aucune façon remplacer l’eau distillée normale, elle n’est pas acide et peu sapide ; d’ailleurs, jamais le contact d’une essence n’a pu donner à l’eau distillée simple les propriétés d’une eau distillée préparée comme le recommandent les saines doctrines pharmaceutiques.

Je n’ai pas pu, malgré d’assez sérieuses tentatives, donner à l’histoire des deux modalités de la matière amère un caractère plus scientifique; je n’ai pas réussi à obtenir de combinaisons bien définies, puisque je n’ai jamais acquis la certitude que je n’opérais pas sur un mélange. Si je n’avais, pendant un temps si long, étudié la petite centaurée provenant de divers pays, et prise à différentes époques de végétation, j’aurais peut-être moins hésité : j’ai-dû reconnaître que le lieu de la récolte, la saison, l’ancienneté de la plante, et bien des conditions qui m’échappent encore avaient une influence marquée sur les qualités du produit que j’ai étudié sous ce titre : Matière amère , mais je ne saurais la formuler ici avec précision : il y a là un nouveau sujet d’étude.

La matière amère tient par ses propriétés chimiques du tannin et des sucrés ; je sais qu’elle ne renferme pas d’azote, mais j’ignore sa composition centésimale exacte.

71. — Je ne puis, faute d’expériences qui me soient propres, affirmer que la matière amère que je viens de décrire est fébrifuge. Mais combien l’administration de cette substance serait plus facile et rendrait l’expérimentation plus précise que celle des autres préparations actuellement usitées ! Barbier (Matière médicale ) remarque avec raison que la centaurée est employée à des doses infiniment trop faibles quand on l’applique comme fébrifuge. 'Roques (Traité des plantes usuelles) dit en avoir obtenu beaucoup de succès à Perpignan. On va souvent chercher bien loin ce que l’on pourrait trouver à côté de soi : « Les expériences que quantité de gens sçavent et que môme tout le monde peut faire sur la petite.centaurée en sont des preuves convaincantes. Car. si l’on en fait une forte infusion, si l’on en donne la poudre en substance, ou que l’on en donne l’extrait, si même l’on en fait prendre des décoctions pour la guérison des fièvres, elle produira souvent d’aussi bons effets qu’en produit le quinquina, et peutrêtre que cettp plante aurait des effets plus certains, si on l’avait autant combinée qu’on a fait le quinquina. » (Marchant, Mém. de l'Académie des sciences, année 1701, p. 216.). Un médecin célèbre.du siècle dernier, Lieutaud, en fait un pareil éloge. (Mat. médicale, 1770.)

« On lui donne, aussi le titre de fébrifuge pour sa vertu, reconnue contre les fièvres intermittentes, simples, composées, errantes ou périodiques, qu’elle guérit plus sûrement qu’aucun autre des végétaux. Il y en a qui donnent après les remèdes généraux, pour nettoyer les premières voyes, depuis un scrupule jusqu’à une dragme.de petite centaurée en poudre, qui est un secret pour guérir les fièvres tierces. La décoction de toute la plante, qui est le remède familier de Rulandus dans ses cures empiriques; imprimées à Bâle l’an 1628, avec quoi il faisoit des-merveilles. » (Pharm. de Scbroder commentée par Michel Ettmüller. Lyon, 1698, 1.1, p. 12S.) — Quincy, dans sa Pharmacopée (Paris, 1749), confirme ces résultats. J’ai simplement voulu, par ces quelques citations, montrer que les propriétés fébrifuges de la centaurée ne sont pas seulement de croyance vulgaire.

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