CHAPITRE IV
Inscription d’un propjrlon égyptien à Cysis , dans la Grande-Oasis , construit en l'annce x/x de Trajan.
C’est notre compatriote M. Cailliaud qui a vu pour la première fois cette inscription , à Doucliel-Kalah, près de Bérissé, et qui en a rapporté une copie ; ce voyageur avait bien voulu m’en donner communication , pendant son séjour à Paris. Depuis , M. Hyde, qui a parcouru la Grande-Oasis , en a pris également copie sur les lieux ; et elle a paru dans le Classical Journal de juin 1821, avec beaucoup d’autres que M. Cailliaud a rapportées : il a perdu l’initiative de la publication ; mais on ne peut, je crois, lui contester la priorité de la découverte.
La copie de M. Cailliaud est moins correcte que celle de M. Hyde ; mais les fautes qu’elle renferme sont très-faciles à rectifier; et la copie de M. Hyde n’a fait que confirmer les corrections dont la première m’avait paru susceptible. Voici le texte qui résulte de la comparaison des deux copies : il est exempt de toute faute; j’y ai conservé la forme que les deux voyageurs donnent au sigma et à l’oméga, qui ressemble à peu près à notre m renversé.
TII E PTU E AÏTOKPATOPOEK Al EA POENEPOT A TPAIANOrAPIETOrEEBAETOrEEPMANlKOTAAKIKOrAPIETOr- TVXHEEniMAPEOTPOlTIAIOrAOrnor EnAPXOVAirrnTOTEAPAITIAIK.AIIEIAI©EOIEMEriETOIEOIAno THEXTEEKEOirPA+AN
TEETIIN OIKOAOMfINTOrnrAKNOE ETEEBEIAE XAPIN EIIOl- HEANL10ATTOK.PATOPOEKAIEAPOE NEPOrATPAIANOrAPIETOrEEBAETOïTEEMANIK.OrAAKIXOr riAXKN A.
Cette inscription , disent M. Hyde et M. Cailliaud , est gravée sous le globe ailé d’un pylône égyptien. D’après cette indication , il est clair qu’elle occupe l’arcliilravc de ce pylône , ou plus exactement la partie qui est entre l’ouverture de la porte et le tore de la corniche. Elle était en effet trop longue, pour tenir sur le listel delà corniche, comme la plupart de celles qui ont été examinées jusqu’ici. Je vais donner maintenant le texte en caractères courans et la traduction :
Y j dp t«; aitoscpoTopoî Kat'aapo; N spoôa Tpaiavoü, Àptç-ov, Zeëocç-ov , T e puctv ixo'j , Aaxixaü tvyriç ,
E"i Ma'pscou PoutcXtou Ao-jîîoo èr.txpyo'j Aiyû-Tou , Zap«iu& st ai IccJt, Beotî peyiç-otÇj ci àTtô rfj ; Kÿff*u; ot ypa^avre; tw oixotîopoîv tou ituXüvoi eùacëetxi yjxpiv êitotViaav*
l. IQ «ùtozpatTopo; Kataapoî Ntpoûa Tpatavoü, Apt'rou, lecxç-oü , l'epu.aviv.ciû , Aaxtscoü, Hayùv a", m Pour la fortune de l’empereur César Nerva » Trajan, très-bon, Auguste, Germauique,Daciquc,
TEMPLE DE CTS1S. l3 l
>* Marcus Rutilius Lupus étant préfeft d’Égypte,
« A Sérapis et à Isis, dieux très- grands, les habi- * tans de Cysis ont décrété et fait exécuter la con- » struction de ce propylon, par piété,
» La xixe année de l'empereur César Nerva Tra- » jan , très-bon, Auguste, Germanique, Dacique , » le 3o du mois de Pachôn. »
Cette date répond au a4 mai 116 de notre ère: c’est dans l’année précédente qu’on avait commencé à donner à Trajan, sur les médailles alexandrines, la titre de A pt?o; Cl). Quant à celui de IIap9ixôc , il est évident, d’après cet exemple, que cet empereur nelo recevait point encore en Egypte, sur les monumens publics, dans l’an xix;et l’on ne doit pas négliger de remarquer qu’effectivcment les médailles alexandrines ne présentent ce titre qu’à dater de l’an xx U).
Le nom du préfet n’est point inconnu dans l’histoire; car Eusèbc fait mention d’un Lupus, qui dans cette même année dix-neuvième de Trajan, administrait l’Égypte, lors de la révolte des Juifs (3>. Cette date précise est parfaitement d’accord avec notre inscription , qui confirme celte partie de l’histoire de la manière la plus frappante. Il faut que ce Marcus Rutilius Lupus ait quitté peu de temps après cette époque le gouvernement du pays , puisque Marti us Turbon, envoyé pour réprimer les Juifs
{1> Suprà , p. ao4- = ® Mionnet, VI, p. i36, n. yÿ5. == 0) Euseb., Mit. Eccl., IV, a, p. 1 4 r . Ho'ji yoüv roü aOroxpi-
ospo; (<; «vtauToy IU (Xxùvovro; tû «ttiovti cvtsurü
iyovptyov rwxuÛTa Août, ou Tr,; ircian; Aiyùitrou......
INSCRlPTiOMS DES TEMPLES.
l'année suivante, reçut le titre et les prérogatives de préfet ll) •, et l’on peut présumer avec raison que les cruautés exercées par Lupus contre les Juifs d’Alexandrie, et sans doute son peu de succès contre ceux de Cyrcne , furent les causes du mécontentement de l’empereur. Nous ignorons dans quelle année il avait été nommé à une place si importante j mais on a vu plus haut que c’est postérieurément à l’an xii de Trajan, puisqu’alers l’Égypte était administrée par un autre préfet m. Ce n’e'tait pas la première fois qu’un préfet du nom de Lupus gouvernait ce pays ; Tibère Alexandre eut pour successeur un Lupus, sous le règne de VespasieD , vers l’an 71 de notre ère {3>. Je ne sais en conséquence auquel de ces deux gouverneurs doit se rapporter cette autre inscription , toute aussi elliptique qu’aucune de celles qui ont été examinées jusqu’ici : ern Aornaîi erupxoSi AirriiTor ai a hpakaeiaov apxitektonoc l4). «Pour Lupus, préfet d’Egypte, par Héra- » clide architecte [a été faite telle partie d’édifice w qui supportait l’inscription. ]»
D’après la dédicace du pylône ou propylon , on doit croire que le temple de Douch-el-Kalah était dédié à Scrapis et à / sis , c’est-à-dire, à deux divinités cponymes, comme ceux de Parembolé (i>, d’Ombos t6> , de Méharrakah (7) : le nom de Scrapis est
/El. Spart. in Adrian. § j.=*®Suprà, p. 317.=® Joseph., Bell. Jud. , VII , 10, 1. — (,) Muralori , CDLXXVII , 3. Tl traduit sub Lupo , ce qui est un contresens. = ^ Supra , p. 3a. ;= w Stiprà, p. 79.= n Suprà, p. 1 4 < .
TEMPLE DE CYSIS ï33
placé avant celui d’Isis , ce qui est assez rare dans les monumens du culte égyptien <l). On remarquera encore le mot Tru).wv, qui n’existe dans aucune autre inscription d’Égypte. Ceux qui ont construit ce pylône sont les liabilans de Cysis ou Kysis , ot àzô rr,; Kiiuîw;. Les deux copies s’accordent sur ce nom , qui désigne sans aucun doute le lieu même où le temple est bâti. Ce nom est inconnu dans la géographie ancienne; ce qui n’est point étonnant, les anciens ne nous ayant conservé que le nom de la 'métropole de la G raude-Oasis. J’aurai occasion de prouver ailleurs que ce canton renfermait plusieurs lieux considérables, dont les noms nous sont inconnus.
Ot ypdÿavzeç est assez remarquable : on ne pourrait l’interpréter, je crois, dans le sens de ot b-oyiypay.ptvoi ou bien de wv -à ivôpatst ûzôxctzai , les habilans de Cysis dont les noms sont places ci-dessous ; car l’inscription est complète : aucun des deux voyageurs n’a vu de noms inscrits à la suite. D’ailleurs ot ypxÿxvTe; serait-il susceptible d’un tel sens? Je ne pense pas qu’ici ypoitpeiv puisse en présenter un autre que décréter, arrêter ; ce verbe tout seul a souvent la signification d e ypxtpeiv ÿnfiapx 0> ; je ne citerai que ces deux passages : àuD.ei xst ErPA<t>H oot x«0o<îbs <3) , et 7 :epi âk to'J vûv èvcç-(Lzo; Siaëovktov , rPA<t>Elx fiiv x«t yupozovdv àvotyy.a ïôv ttw; èçîv u>. Cette
- 111 Gruter, LXXXIV, 3. — Hagenbuch, Epist. ad Bouh. inter Epist. Epigr. , p. 35a. = ® Schæfer , in Lamb. Bos. Ellips. , voce ^oyt<rfta.= w DioCass. , XLVI , 1 1. sa Poljb. IX , 3o , 5.
signification est analogue à celle de ypduytx , decre tum, fxr, te to ypdyya, ro eV aura» yîvôusvov, ê; tô 9riy6oiov e’vTÔ; toû au toù ypovov dzaziSîadixi (1>. Je pense donc que les mots ot ypaÿav te; équivalent à ot ÿriyioctiuvoi ; t-oir^av est le faciundum curaverunt des Latins 8>; en sorte que ot àr.b tüî K ûaero; ot ypdÿavre; nv oixofoyr,v TO’j Ttw)iGüVoç eirotVjaav signifie o/i< décrété et fait exécuter la construction de ce pylône.
Nous devons remarquer ici le seul exemple d’une inscription portant qu’on a construit une portion d’édifice, et où le verbe èr.oîr^av ait été exprimé; partout ailleurs, à Ombos, à Antæopolis, à Tcntyris, et à Panopolis, ce verbe est sous-entendu. Il pourrait y avoir des personnes pressées de conclure, de ce qu’on a exprimé l’idée de construction en cet endroit, que ceux qui ont ailleurs sous-entendu le verbe, ont voulu exprimer une autre idée. Mais il est évident que l’ellipse aurait nécessairement fait équivoque, à cause du mot ypdÿcune; dont oixoioyiiv est régime ; on voit que l’idée de décret qu’on a voulu exprimer, forçait de rendre aussi l'idée d’exécution. C’est ainsi que nous lisons, dans l’inscription de Busiris , ëSoÇe ÿrifiaaaQixt xat àvaSeîvat
çrf).r,'j ; les mots çrjy'j , et oUofoyr,v , sont régime des deux verbes ^Y](p{aixaOai et àvtzQcïvau , ypdfc iv et irottfv.
w Dio Cas.LVII, 20. = m Ainsi, dans une inscriptiou latine et grecque ( Dans Spon, Hardouin et Peyssonnel , f'oyag. à Thyat. p. 276. ) , on trouve la même idée rendue de ces deux manières : viasfaciendas curavit , et riç ôJoùt «iro«ffr».=0> Jour Hat ries Savant, mara 182 1 , p. 179.
TEMPLE DE CYSIS.
Ou pouvait se dispenser de mettre l’article ot devant ypotyavie;; mais les habilans auront voulu insister davantage sur cette circonstance , que la construction avait été exécutée en vertu d’une délibération prise entre eux, sans le concours de l’autorité supérieure. Nous apercevons ici , comme dans le décret des Busiritains(1), l’action de l’administration municipale dont les opérations, en tant qu’elles ne concernaient que le lieu, ne paraissent pas avoir été contrariées par le gouvernement romain.
C’est toujours un fait assez curieux que la construction d’un pylône égyptien exécutée, en l’année xix de Trajan, par la piété et aux frais d’un bourg ou d’une ville secondaire, dans un pays isolé, dont les habitans actuels peuvent à peine construire de pauvres habitations.
Ce fait, du même ordre que celui dont l’inscription précédente nous a conservé le souvenir, appartient au régne du même prince. Le second explique donc et confirme le premier ; et si la restitution de l’inscription du propylon de Panopolis , ou les conséquences que j’en ai déduites pouvaient laisser quelques doutes, le monument de Cysis achèverait de les lever : ajoutons que les faits déduits rigoureusement de tous les deux , donnent une nouvelle certitude à celui qui résulte de l’inscription despropylons deParembolé, d’Apollonopolis, de Tentyris , élevés également par les gens du pays à une époque plus ancienne.
Infra , chap. IV de la IIe partit1.