ÉCORCES DE DAPHNE
L’écorce des trois espèces de Daplme que je viens de décrire est depuis longtemps employée. Dès 1715, celle du Daphnégnidium était déjà utilisée comme épispastique (1);
(1) Elude du garou. Thèse de M. Paul Oliver; Montpellier, 1866.
Garni el rapporte qu’on l’appliquait derrière les oreilles comme vèsicante. C’est en 1768 que Leroy, dans une brochure intitulée : Essai sur les usages et les effets de l'écorce de garou, la lit mieux connaître et répandit son emploi. Usitée seulement dans l’Auras, elle fut, à partir de ce moment, employée dans presque toute la France. C’est également cette écorce de Daphné gnidium qui fut prescrite ' par le Codex comme écorce de garou. On lui substitue cependant quelquefois l’écorce du Daphné Mezereum ou bois gentil, qui jouit des mêmes propriétés vésicantes. Enfin celle du Daphné laureola est employée dans certaines localités. Je vais rapidement indiquer les caractères extérieurs de ces écorces.
1° Écorce du Daphné Gnidium. — Écorce de garou. — Cette écorce, qui peut être employée fraîche, est desséchée et livrée au commerce en morceaux longs de 50 à 70 centimètres, et d’une largeur variable, mais ne dépassant pas 40 à 50 millimètres. Ces morceaux, pliés par le milieu et réunis en petites bottes, sont presque toujours accompagnés de débris de branches que l’on retrouve au milieu du faisceau avec les écorces moins belles ; quoi qu’il en soit, l'écorce de garou est mince, et cependant difficile à rompre transversalement.
La face épidermique de cette écorce est de couleur assez variable, et d’après de nombreux échantillons que j’ai entre les mains, on ne saurait tirer de cette couleur un caractère bien net. Je trouve en effet tous les intermédiaires entre le brun rougeâtre et le gris cendré. Ces deux termes extrêmes se rencontrent sur des écorces provenant de tiges également bien développées. La face interne ou libérienne de l’écorce varie également dans sa coloration, avec sapins ou moins
grande dessiccation. Quand l’écorce est récente, sa face interne est d’un jaune verdâtre; elle prend la couleur jaune paille avec le temps. Cette partie interne est encore remarquable par la présencè.de fibres longitudinales très-tenaces, recouvertes, du côté de l’épiderme, d’une soie très-fine, blanche et lustrée qui, en s’introduisant sous la peau, cause des démangeaisons insupportables.
Enfin à la surface de l’épiderme on voit les cicatrices des feuilles qui, d’après ce que j’ai dit de l’arrangement de ces organes appendiculaires sur la tige, sont assez rapprochées et disposées en séries régulières. L’odeur de cette écorce est nauséeuse.
2" Écorce du L). Mezereum. — Que l’on prenne l’écorce du Daphné Mezereum, qui est prescrite par certaines pharmacopées septentrionales et qui, suivant ü-uibourt (1), est souvent substituée aux écorces de garou, dont elle partage d’ailleurs les propriétés, et l’on verra que l’emploi des caractères extérieurs à sa détermination ne nous fournira que des données bien imparfaites et tout à fait insuffisantes. Voici en effet la description qu’en donne M. Oliver clans une thèse soutenue en 1866 à Montpellier (2) :
« L’écorce du D. Mezereum est grisâtre extérieurement et blanc jaunâtre intérieurement, caractères qui, nous l’avons vu, peuvent parfaitement se rencontrer dans l’écorce de D. Gnidium. Il est vrai cependant que la face libérienne ne présente pas, quand l’écorce est récente, la couleur verte qui a été signalée chez le D. Gnidium.
« De distance en distance, mais beaucoup plus espacées
(1) Guibourt, Traité des drogues simples, 6* édition, p. 385.
(2) P. Oliver, lue. cit.
que dans le sainbois, se rencontrent aussi les empreintes des points d’attache des feuilles sur la tige. Les libres blanches, nacrées, sont encore très-abondantes dans ce végétal, mais il faut observer qu’elles ne s’implantent pas si facilement dans l’épiderme, et qu’elles ne produisent pas, par conséquent, la même démangeaison que celles du garou. On ne peut pas séparer l’épiderme du reste de l’écorce aussi nettement que dans le cas du Daphné Gnidium, cette partie extérieure étant toujours accompagnée d’une légère couche de fibres blanchâtres. Cette écorce se trouve dans le commerce en bottes bien plus courtes, mais aussi beaucoup plus larges que celles qui proviennent du Daphné Gnidium. »
Il suffit de jeter les yeux sur cette description pour reconnaître qu’aucun des caractères assignés à l’écorce de D. Mezereum ne la distingue d’une façon bien nette de l’écorce du D. Gnidium. Pour preuve, je n’en veux donner que ce fait : M. Oliver, comparant sa description de l’écorce de D. Mezereum à la description de l’écorce du D. Gnidium, faite parM. Guibourt, dans son Histoire des drogues simples, conclut à une erreur de M. Guibourt ; ce savant aurait décrit le D. Mezereum en croyant décrire le D. Gnidium. Le Journal de pharmacie et de chimie de 1867 enregistra la réponse de M. Guibourt, qui prétend avoir bien décrit le D. Gnidium. Ce n’est pas l’espace plus ou moins grand qui sépare les cicatrices des feuilles que l’on peut invoquer comme caractère différentiel, car « les cicatrices, tout en étant assez régulièrement placées les unes par rapport aux autres sont, dit M. Guibourt, plus rapprochées vers l’extrémité supé-
M) Sur l’écorce du garou, Journal de pharmacie et de chimie, 1867.
rieure du rameau et se distancent de plus en plus à mesure qu’on s’éloigne de cette extrémité, ce qui tient à l’allongement continu du jet. On ne peut donc pas dire d’une manière absolue que les taches sont très-rapprochées sur une espèce et plus distancées sur une autre. »
Un seul caractère pourrait peut-être distinguer ces deux écorces, celles de D. Mezereum arrivant en bottes beaucoup plus courtes et plus larges que celles du/). Gnidium. Une note de M. Guibourt, dans le môme article, détruit ce dernier caractère : « On trouve à Paris, outre l’écorce de garou que j’ai décrite, une écorce disposée par petits paquets plats, ayant 7 centimètres de long sur 3 centimètres de large environ; je ne pense pas, dit M. Guibourt, que ce soit là l’écorce de Mezereum de M. Oliver. Sauf la petite dimension des paquets, je ne trouve aucune différence entre cette écorce et la première décrite. »
On le voit, les caractères extérieurs sont insuffisants pour la détermination de ces deux espèces commerciales. La question perd un peu de son intérêt par ce fait que les deux écorces paraissent avoir une égale action vésicante; mais le Codex prescrivant l’usage des écorces de D. Gnidium , on ne peut s’empêcher de désirer des caractères plus nets et plus aisément appréciables. J’espère démontrer dans la deuxième partie de nia thèse que ces caractères existent. Avant de passer à ce sujet, je dois dire quelques mots de l’écorce du D. laureola, non pas qu’on ait signalé sa substitution à celle du D. Gnidium, mais parce qu’étant employée dans certaines régions, il y a quelqu’intérêt à la connaître. Il existe pour cette écorce un caractère tranché qui permettra toujours de la distinguer des écorces de D. G ni-
diutn ou do I). Mezereum. Je n’insiste pas sur la couleur qui varie dans les mêmes limites que celle des écorces précédentes,, je veux seulement rappeler ce que j’ai dit en décrivant l’arrangement des feuilles sur cet arbrisseau.
Tandis que dans les deux précédentes espèces, les cicatrices foliaires sont également espacées sur l’épiderme, elles présentent, dans le I). laureola, la disposition suivante : outre les cicatrices très-régulièrement placées les unes par rapport aux autres, et plus distantes entre elles que dans les espèces précédemment décrites, on trouve de place en place et à des distances à peu près égales équivalant à la longueur des pousses annuelles, des agglomérations de cicatrices très-rapprochées qui correspondent aux rosettes de feuilles dont j’ai, signalé la persistance. Ge caractère suffit bien pour distinguer les écorces de D. laureola, et si l’on en possédait un semblable pour la détermination des écorces du D. Mezereum et du D. Gnidium, il serait facile de lever tous les doutes et d’empêcher toute confusion entre elles. Mais, comme nous l’avons vu, les caractères extérieurs sont insuffisants pour ces deux dernières espèces, je vais donc avoir recours à leur étude histologique.