CHAPITRE V
DE LA CHUTE DE l'hUMEUR VITREE ET DES ACCIDENS SPASMODIQUES DE l'oEIL ET DE SES ANNEXES PEN- DANT l'opération.
Un accident qui a des résultats non moins fâcheux, concernant la réussite de l'opération de la cataracte est l'issue d'une partie du corps vitré , soit
qu'elle ait lieu dans le premier temps de l'opération , soit qu'elle arrive dans le second. Après avoir examiné un certain nombre de cas où cet accident avait été observé, j'ai été surpris de voir qu'elle avait été l'influence funeste quien résultait. M. Maunoir neveu a constaté à la Charité que sur dix-neuf opérations pratiquées par M. Roux, dans lesquelles l'on avait observé la chute de l'humeur vitrée, six seulement avaient été suivies de succès. Cet accident est, dans la plupart des cas, produit par la pression imprudente et trop longtemps continuée y par les doigt de l'aide et de l'opérateur au moment où le couteau achève la section de la cornée. La sortie de l'humeur vitrée est surtout à craindre chez les individus dont la peau est vulnérable \ te tempérament scrofuleux, et dont les yeux sont gonflés et saillans. Chezles individus éminemment irritables tous les muscles de l'œil se contractent à la fois, attirent cet organe au fond de l'orbite, agissant comme lemuscle orbito-scléroticien des animaux, qui est la cause principale de l'impossibilité de pratiquer l'opération de la cataracte par extraction chez la plupart des quadrupèdes.
On est vraiment étonné de voir que les auteurs attachent si peu d'importance à l'évacuation de l'humeur vitrée lorsque celle-ci n'a pas été évacuée en quantité suffisante. Mais l'étonnement s'accroit encore quand on voit Béer, qui avait la réputation d'un observateur judicieux et habile, formuler la quantité nécessaire de cette évacuation qui doit
avoir lieu pour produire tel ou tel accident. Ainsi , selon le professeur de Vienne, la sortie d'un huitième ou même d'un quart de l'humeur vitrée, n'a pas ou presque pas d'influence sur la vision : si l'évacuation de ce liquide est portée à un tiers , la vision sera moins parfaite, et courra des chances graves si l'évacuation a été portée jusqu'à la moitié. Je sais, au reste, que pour son compte personnel, il redoutait singulièrement cet accident, quelque léger qu'il fût; bien différent en cela du professeur Roux qui prétend que la perte d'une certaine quan„ tité de l'humeur vitrée n'entraîne point de conséquences fâcheuses, surtout si les yeux sont gros. Les faits tirés de la pratique de ce professeur sont tout à fait opposés et contradictoires à ses opinions. Quant à moi, l'expérience m'a convaincu que l'issue du corps vitré est toujours un accident d'autant plus à redouter, que lorsqu'il a lieu, on ne peut en borner l'étendue : les cellules une fois rompues, l'œil peut se vider entièrement, ainsi que je l'ai vu arriver plusieurs fois au professeur Volpi(l).
Quand la sortie de l'humeur vitrée a lieu dans le second temps, elle est le plus souvent produite par la pression que l'on exerce sur l'œil pour faire sortir le cristallin. Cet accident est aussi occasioné par la contraction spasmodique des paupières après l'opération et ainsi que je l'ai dit plus haut, j'ai
(1) Volpi, Op. cit., page 21, et de ce mémoire, page 140.
vu l'œil droit où l'opération avait été pratiquée sans accident, se vider par l'action du blépharospasme pendant que Ton faisait des efforts pour extraire le cristallin adhérent dans l'œil gauche. An demeurant, cet accident est beaucoup plus commun quand on opère le malade assis, parce que les cellules de la hyaloïde ne sont pas suffisantes pour empêcher que l'humeur qu'elles contiennent ne suive les lois générales de la pesanteur.
Quoiqu'il en soit, la perte d'une certaine quantité d'humeur vitrée fait percevoir au malade la sensation d'un vide dans l'œil lorsqu'il fait quelque mouvement avec la tête. On distingue, lorsqu'on examine cet organe, une espèce de tremblement qui se communique à l'humeur aqueuse. Quelquefois il ne se forme qu'une simple hernie de l'humeur vitrée, qui s'oppose pendant quelques jours à la cicatrisation delà cornée; mais celle-ci finit par l'étrangler et la fait tomber en escharre en produisant sur elle l'effet d'une ligature. L'expérience a prouvé que son excision était sans résultats avantageux parce qu'elle se renouvelait presque toujours immédiatement et qu'en cherchant à l'extraire avec des pinces , on produisait des douleurs et des tiraillemens sur l'humeur vitrée, lesquels peuvent occasioner des accidens très graves.
Quand on opère des hommes nerveux, des femmes hystériques, il n'est pas rare de voir survenir, pendant l'opération , une contraction spasmodique involontaire des paupières , connue sous le nom de
blépharospasmes et qui met des entraves souvent sérieuses à la terminaison de l'opération. Ce spasme des paupières ressemble assez à celui dont sont atteints les enfans affectés de phobtophobie scrofuleuse, et qui contractent d'autant plus vivement les paupières qu'on leur recommande de ne pas le faire. Cette contraction des paupières pendant l'opération de la cataracte, est une des causes qui produisent bien souvent l'expulsion partielle ou en totalitéducorps vitré; etquand on opère les deux yeux à la fois , j'ai vu bien souvent l'œil gauche se vider pendant qu'on opérait le droit, et vice versa. Cet accident dont nous avons déjà parlé (1) ne suffirait-il pas pour engager les opérateurs à ne tenter l'extraction que sur un seul œil à la fois ?
Lorsque le blépharospasme est violent, il ne faut point s'entêter à poursuivre l'opération : si la section de la "cornée est accomplie, il faut attendre que le calme soit revenu pour inciser la capsule, et extraire le cristallin. Il faut tranquilliser le malade , appeler son attention sur des objets étrangers à sa position, lui donner quelques cuillerées de potion calmante, et enfin lui placer à la nuque des linges imbibés dans l'eau très fraîche. J'ai vu ce moyen réussir plusieurs fois. Tout ce que nous venons de dire s'applique aussi aux mouvemens rotatoires de l'œil, qui ne sont dangereux qu'autant qu'on veut les vaincre instantanément.
(1) Voyez ce Mémoire, page 140,