DU CHOIX DU PROCÉDÉ
C'est une question grave et du plus haut intérêt sans doute , que d'examiner le cas où tel procédé doit être employé de préférence à un autre. Que d'ouvrages ont élé publiées en faveur de l'extraction , ou contre elle! De combien de diatribes l'abaissement n'a-t-il point été le sujet î Au milieu d'un tel conflit , nous serions bien en peine de répondre autrement que nous l'avons fait dans le commencement de ce travail. La question elle même est peu digne de la science, et MM. les professeurs Dupuytren et Rossi avaient judicieusement observé dans leurs savantes leçons, qu'on pourrait demander , avec autant de raison , quelle est la méthode curative unique par laquelle on parviendrait à guérir toutes les phiegmasies du poumon ou des autres viscères. Pour les chirurgiens de bonne foi , il ne peut donc pas y avoir de préférence exclusive dans l'emploi de l'abaisse-
(1) In Rust magazin , Band I, page 33!.
— 3G — ment ou de l'extraction. Je ne m'occuperai donc ici , que de l'appréciation exacte des cas qui réclament tel ou tel procédé. Ce n'est qu'en recueillant des faits , qu'en les discutant avec impartialité , que l'on parviendra à éclairer les diverses opinions en litige sur ce point important de la chirurgie oculaire. Car, en fait de science, il faut moins tenir compte des opinions et de l'autorité des auteurs, que des faits recueillis avec sagacité et discernement : on sent toute la valeur qu'aurait un travail établi sur les bases que je viens de tracer, En lisant les écrits polémiques publiés pour ou contre l'extraction ou l'abaissement , partout on voit percer la mauvaise foi, l'injustice , -l'amour propre blessé ou des espérances déçues, qui se révèlent en récriminations amères, en personnalités offensantes , et souvent dans des calculs dont l'impudeur se trahit à chaque instant; tout cela écrit dans un style tellement passionné , qu'on n'en trouve d'égal ou de supérieur que dans les disputes des lithotomistes anciens et modernes.
Je sens combien il est difficile de se défendre d'une préférence pour une méthode que l'on a vu pratiquer dès son enfance , que l'on vous a toujours répété être la meilleure , et qui souvent ne vous paraît telle , que parce que vous n'avez pas été à même d'observer ce qui se passe dans les cas, où l'on emploie d'autres procédés. Et si l'on forme son opinion d'après les écrits publiés sur cette matière, on risque de s'écarter beaucoup
de la vérité. Ainsi, par exemple, après avoir lu l'ouvrage publié par Samuel Cooper ( 1 ) en faveur de la dépression, et celui de Ware(2) concernant la supériorité de l'extraction , il sera difficile à un jeune chirurgien , de se débrouiller du du chaos de contradictions où l'aura plongé la lecture de ces deux pamphlets. Quant à moi, j'ai eu le bonheur de voir pratiquer les deux méthodes en assez grand nombre de fois et pardes hommes qui pouvaient, par leur habileté ou par l'appui de leur nom, faire pencher la balance en faveur de tel ou tel procédé , si par un scepticisme dont je m'étais fait une loi invariable , je n'avais pas tenu compte des faits et non des préceptes. Et comme, après avoir beaucoup observé , je dois par conséquent m être formé une opinion , j'avoue , de bonne foi, que dans la plupart des cas, l'abaissement me paraît devoir être plus convenable , mais qu'il en est aussi qui réclament impérieusement l'extraction. Comme le public ne doit point tenir compte des mes préférences , et que ce n'est point dans ce but que j'écris ; voici , selon moi , les circonstances qui réclament l'emploi de l'abaissement. Afin de les résumer avec plus de clarté et d'exactitude , je les formule en propositions.
(1) Samuel Cooper, Critical reflections on several important pratical points relative to the cataract , London, 1805.
(2) Ware , ouvrage cité , page 358.
L'abaissement doit être pratiqué de préférence à l'extraction chez les individus faibles, atteints d'affections rhumastimales , arthritiques, herpétiques, scrophuleuses, syphilitiques, scorbutiques-, enfin, chez ceux qui ont reçu en partage un mauvais tempérament.
Il en sera de même chez ceux qui sont fréquemment atteints de vomissemens , de catarrhes suffocans , d'accès hystériques ou épileptiques , et d'autres phénomènes nerveux qui provoquent promptement des évanouissemens.
On préférera l'abaissement chez les sujets qui , en raison d'une difformité vertébrale , ou d'une affection asthmatique ou précordiale, ne peuvent pas rester couchés sur le dos.
Toutes les fois que l'on aura affaire à des sujets méticuleux, douillets , peu raisonnables et qu'il est difficile de soumettre au repos absolu.
Il faudra choisir ce procédé lorsque les yeux sont
très-saillans , gonflés, comme hydrophtalmiques, et qu'ils sont de nature vulnérables (1) : lorsque le malade est sujet au blépharospasme et aux mouvemens convulsifs de la tête. Il en sera de même pour les cataractes caséeuses, gélatineuses qui, parleur volume, chassent le cristallin en avant et détruisent ainsi presque totalement la chambre antérieure ; accident que l'on rencontre même, avec des cataractes dures , chez les vieillards excessivement presbytes.
L'expérience a prouvé que les cataractes capsulaires parfaites , et capsulo-lenticulaires , doivent être abaissées , parce que , si l'obscurcissement est dans la face antérieure de la capsule , celle-ci doit être ouverte largement et détruite en son entier. Si l'opacité est à la face postérieure , il faut pratiquer la même opération , qui ne serait pas sans danger si l'on avait à faire l'extraction.
L'abaissement, mérite aussi la préférence toutes les fois que la conjonctive oculaire et palpébrale est atteinte d'inflammation chronique ou de phlébectasie. Lorsqu'il s'agit de cataractes congéniales,
(1) Voyez. Jùngken , Béer, Fabini , pour la valeur de ce mot.
branlantes, hydatiformes, et toutes les fois qu'il existe plus ou moins d'adhérences de l'iris avec la capsule, ou de celui-là avec la cornée.
Il faut choisir la dépression quand on rencontre des yeux petits , mobiles , profondément enfoncés dans l'orbite, ou lorsque les paupières sont fort étroites , et que l'on peut craindre une dissolution de l'humeur vitrée. Il en est de même, si la cornée transparente est le siège de taches , de cicatrices ou de toute autre maladie intéressant sa forme et sa consistance.
Quant à l'extraction , voici les cas où elle est surtout applicable :
Toutes les fois que l'on aura affaire à des hommes forts, vigoureux, excessivement dociles, et dont toutes les fonctions s'exécutent parfaitement.
On en usera de même lorsque l'on soupçonnera l'existence d'une cataracte noire , qui aurait pu simuler une amaurose, parce qu'alors c'est un diagnostic établi les pièces à la main.
L'extraction est également préférable quand on pense rencontrer un cristallin très-dur et pierreux, qui ne serait point ou serait difficilement absorbé , et qui , par son poids , occasionnerait quelque accident sur la rétine où on l'aurait abaissé.
On suivra la même méthode toutes les fois qu'on craindra que, vu l'âge avancé du malade, le cristallin ne soit point absorbé, et que, par sa présence, il ne détermine la formation de pseudomembranes qui compromettent ensuite la vision.
Lorsque l'on a diagnostiqué une cataracte produite par l'humeur de Morgagni; car, dans ce cas , le cristallin se trouvant sain et transparent , on ne peut s'assurer des effets de l'aiguille pour le déprimer.
Quand il est question d'une cataracte pyramidale qui , en général , offre une grande résistance à l'aiguille, tandis qu'elle s'extrait très facilement quand on rencontre une cataracte aride-siliqueuse.
Si la partie de la sclérotique , où l'on doit intro-
duire l'aiguille, est atteinte de staphylôme ou de ptérygion très-adhérent, il est indispensable d'avoir recours à l'extraction.
Enfin, si l'un des yeux ayant déjà été opéré à plusieurs reprises par l'abaissement, la vue n'est point rétablie, on tentera l'extraction ; parce que, lorsque cette dernière réussit, la cure est radicale et la guérison très-promple.